‹ Le temple sans idoles; poèmesChapitre 12 sur 81 · POURQUOI JE REVIENS · texte numérisé non relu

POURQUOI JE REVIENS

Pourquoi je reviens ? Ah, je n'en sais rien moi-même. Notre amour est pour moi le plus obscur problème. A de certains instants je crois que je te hais Et que nous devrions nous quitter pour jamais. Car je sens que ton cœur tout autant me déteste. Nous quitter serait mieux qu'élégant... mais je reste. Je reste, et bientôt le mirage familier Nous accorde à chacun le pouvoir d'oublier Les griefs et les torts, et les sourdes blessures Oui font à notre amour des routes si peu sûres. Mais oublie-t-on vraiment? Crois-tu que des baisers Eflacent le pli dur des fronts mal apaisés, Et qu'imprégnant les sens d'un sommeil despotique, La chair verse h l'esprit son affreux narcotique?

Non, non, sache-le bien, on se souvient de tout Malgré l'enivrement d'une étreinte farouche, Et la coupe de miel ne change pas le goût Qu'une goutte de fiel a laissé dans la bouche.

Pourquoi je reviens? Qui donc me l'expliquera?

Serait-ce l'habitude et ses et cœtera ?

Mais non. Certain effort sait chasser la routine,

Encor que volontiers notre corps s'acoquine.

La routine ! Ah, le triste et misérable mot !

Quand notre amour jadis, comme un jeune rameau

Qui se couvre de fleurs, d'odeur et de verdure

Balançait dans le ciel sa naissante parure.

Je le trouvais si grand, si pur, si triomphal

Que je sentais en moi l'âme d'un Parsifal

Prêt à vaincre en son nom la froideur et le doute

Que mes frères d'amour rencontraient sur leur route.

Faste de l'héroïsme au cœur inassouvi !...

Malgré tant de rancœurs la vision survit,

Fantôme plus réel que l'étreinte charnelle.

Et c'est lui qui m'inspire une force nouvelle. Oui, sur mon front fiévreux en un grand flot versé Coule ainsi qu'un bienfait la fraîcheur du Passé.

Et lorsque le soleil à l'horizon décline,

Pareille au voyageur de très loin revenu,

Mon âme erre parfois auprès d'une ruine

Harmonieuse encore en son vestige nu.

Car il ne faut pas fuir la trace d'une autre heure

Ni les murs calcinés d'une ancienne demeure.

Ce qui fut beau mérite un éternel retour.

Pourquoi je reviens ? Ah ! par pitié de l'amour.

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