LE GARDIEN
Vers moi tu t'es avancée, 0 femme, les bras ouverts Et ta robe délacée Pour tous les désirs ofTerts.
Sur ta bouche palpitante Fleurissait ton cœur en feu Dans la merveilleuse attente Qui de l'homme fait un dieu.
Et sur ta gorge houleuse Ta chevelure de vair Se soulève, algue onduleuse, Gomme au rythme d'une mer.
Mais si beau fut mon courage, Si profond est mon amour Que j'osai faire un outrage A la splendeur d'un tel jour.
Et je détournai mon âme De ce gouffre de bonheur, M'instituant, ô ma dame.
Le gardien de ton honneur.
LAVEU
Chère, ah chère, que voulez-vous, Je le sais trop que je ne suis pas de ces fous ! Voyez-vous, il faut me prendre tel que je suis: Mes lendemains à moi ce sont les aujourd'hiiis.
N'exigez pas de moi le geste incomparable Ni le serment irrévocable.
Ce sont là mots trop grands pour ma cervelle, Pour ma pauvre petite âme de coccinelle.
Chère, s'il vous faut un de ces amants Qui jurent d'éternels serments, J'en sais un, au cœur pur de toute trahison, Un ami qui vous aime à perdre la raison.
Lui seul de votre amour est digne :
Sur un mot de vous, sur un signe,
Pour effleurer le bout de votre boucle blonde
Il s'en irait, je crois, jusques au bout du monde.
C'est un être profond et sûr,
D'âme plus tendre que l'azur;
Quand celui-là dit deux mots, ils sont dits,
Fût-ce au prix de sa part de paradis.
Au lieu que moi je suis un assez piètre sire, Ame d'argile et cœur de cire, Que pétrit en moi le Narcisse Au gré d'on ne sait quel caprice.
Je suis celui qu'on croit tenir et qui s'enfuit, Celui qui aime au jour le jour, au jour la nuit, Je suis le vagabond des carrefours du cœur, Celui qui rôde à l'heure où tout autre aurait peur.
Et je suis le rieur qui n'a de foi qu'au rire, Et peut-être après tout suis-je meilleur ni pire Que maint autre qui promet et qui jure, Car je puis par hasard même aimer ce qui dure.
Ne m'aimez plus, allez, ne m'aimez plus ! Dites-vous qu'un jour nous nous sommes plus, Mais ne dispensez pas votre admirable amour A qui ne sait se donner que pour un seul jour.
Croyez-moi, ne m'aimez plus, aimez-en un autre.
Reconnaissez en moi l'indigne apôtre
D'un Dieu en qui j'ai feint de croire
Pour tenter d'éterniser un dogme illusoire
Mais pour cet etTort même et cet aveu Aimez-rnoi, voyez-vous, encore un petit peu Car si médiocre en somme qu'il soit.
Mon cceur connaît pourtant ce qu'il donne et reçoit,
Et de s'être prouvé si bravement sincère Vaut bien aussi, n'est-ce pas, quelque estime, chère? Car d'aimer moins ou mal est certes déplorable... Mais de mentir voilà la chose irréparable.