L'ALPINISTE
Mollement étendu sous l'ombrage d'un hêtre
Je rêvais
Aux mille formes que tu revêts,
O Doute !
A la puissance affreuse du Peut-être
Qui dans notre âme a remplacé la foi dans l'Être.
Un pas ferme retentit sur la route.
Vint à passer un jeune homme à l'œil clair,
Le feutre vert sur l'oreille, la jambière
De cuir, la gourde en bandoulière
Et le pic dans la main luisant comme l'éclair.
— Holà hé, jeune homme, où vas-tu ?
— Je vais vers ce sommet pointu
Retrouver ma maîtresse,
La fée de l'Alpe aux blondes tresses,
Aux lèvres de gentiane,
Aux yeux purs et diaphanes
Ainsi que l'eau du torrent,
Aux chairs plus blanches que la jeune neige
D'avril, et qui m'attend
Suivie de son cortège
De noirs sapins
La lance au poing,
Pour me conduire en son palais de diamant
Taillé dans le cristal bleu du glacier.
Et pour me montrer
Du haut de sa plus haute tour d'azur
Le monde entier.
— Prends garde, jeune amant !
Le chemin n'est pas sûr.
Puis que verras-tu de là-haut ?
Des plaines, des campagnes et des villes
Où se passent des choses viles.
Crois-tu que vu de loin le monde soit plus beau ?
— Homme sans âme, laisse-moi tranquille.
Sous mon jarret nerveux
Je veux dompter le dur sentier,
Je veux dans mes cheveux
Sentir souffler le vent altier
Et respirer le vaste espace
Comme ce nuage qui passe.
— Je te comprends, pauvre diable sans but.
Tu marches pour marcher.
Va donc, selon ton habitude.
Quand tu seras fourbu
Il te faudra bien trébucher
Tout comme un autre dans la tombe.
Voilà la seule certitude
Du destin providentiel.
— Certe. ô méchant. Mais si là-haut je tombe, Je tomberai plus près du ciel.