‹ Le temple sans idoles; poèmesChapitre 49 sur 81 · L'ALPINISTE · texte numérisé non relu

L'ALPINISTE

Mollement étendu sous l'ombrage d'un hêtre

Je rêvais

Aux mille formes que tu revêts,

O Doute !

A la puissance affreuse du Peut-être

Qui dans notre âme a remplacé la foi dans l'Être.

Un pas ferme retentit sur la route.

Vint à passer un jeune homme à l'œil clair,

Le feutre vert sur l'oreille, la jambière

De cuir, la gourde en bandoulière

Et le pic dans la main luisant comme l'éclair.

— Holà hé, jeune homme, où vas-tu ?

— Je vais vers ce sommet pointu

Retrouver ma maîtresse,

La fée de l'Alpe aux blondes tresses,

Aux lèvres de gentiane,

Aux yeux purs et diaphanes

Ainsi que l'eau du torrent,

Aux chairs plus blanches que la jeune neige

D'avril, et qui m'attend

Suivie de son cortège

De noirs sapins

La lance au poing,

Pour me conduire en son palais de diamant

Taillé dans le cristal bleu du glacier.

Et pour me montrer

Du haut de sa plus haute tour d'azur

Le monde entier.

— Prends garde, jeune amant !

Le chemin n'est pas sûr.

Puis que verras-tu de là-haut ?

Des plaines, des campagnes et des villes

Où se passent des choses viles.

Crois-tu que vu de loin le monde soit plus beau ?

— Homme sans âme, laisse-moi tranquille.

Sous mon jarret nerveux

Je veux dompter le dur sentier,

Je veux dans mes cheveux

Sentir souffler le vent altier

Et respirer le vaste espace

Comme ce nuage qui passe.

— Je te comprends, pauvre diable sans but.

Tu marches pour marcher.

Va donc, selon ton habitude.

Quand tu seras fourbu

Il te faudra bien trébucher

Tout comme un autre dans la tombe.

Voilà la seule certitude

Du destin providentiel.

— Certe. ô méchant. Mais si là-haut je tombe, Je tomberai plus près du ciel.

Page 1