NUIT SUR LE PORT
A Albert MockeL
Ils sont tous là, les grands navires Amarrés pesamment au quai.
Par l'eau morte des lueurs virent Sous le ciel livide et masqué.
Un sommeil taciturne enferme Dans la jungle opaque des mâts Ce lourd troupeau de pachydermes Rêvant à de lointains climats.
Parfois quelque rumeur confuse Déferlant d'étranges pays Agite un glauque clapotis Sous le hublot rond des cambuses.
L'Encensoir de la haute mer Apporte l'arôme des pôles Qui se mêle au parfum amer Du goudron flottant sur les môles.
Le pas pesant d'on ne sait qui Titube au fond d'une ruelle :
Qu'on me montre ma passerelle !
Ce soir j'ai bu trop de whisky.
Car je suis ce matelot morne Qui roule et tangue d'une borne A l'autre, sur le quai désert.
Demain, ce soir, pas plus qu'hier Je ne trouverai mon navire.
La Chine, le Japon, Java I Il faudrait savoir où l'on va ; Moi j'ai la tête qui chavire, Le cœur saoul et désespéré...
Et jamais je ne le saurai.
LE VAGABOMD
Parmi le crépuscule, un soir,
Dans ce square désert il vint s'asseoir
Près de moi. Il avait l'air d'un loup maigre,
L'œil brillant d'une mauvaise fièvre.
Il s'assit comme on tombe.
Le ventre vide,
Le dos harassé,
Ainsi qu'un paquet de bardes sordides
Pas même sûr d'être jamais ramassé.
Pris d'une pitié profonde
Je lui dis: « Vous venez de très loin, vousêtesfatigué? »
Il eut une espèce de rire rauque,
Et de ce ton de gouaille qu'ont les pauvres
Pour le monsieur compatissant,
Il me dit :
« Moi ! J'étais fatigué en venant au monde. »