‹ Le Temps des CampanulesChapitre 1 sur 7 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Quand le voyageur se dirigeant vers Brest par les routes intérieures de la Bretagne, à travers landes et solitudes, quitte les monts d’Arrée à hauteur de Roc’h Trevezel pour gagner le port de Roscoff, il descend vers les terres de culture et atteint bien vite un lieu dit Sainte-Brigitte : une chapelle, une école aujourd’hui désaffectée, une ferme et une auberge. À quelques centaines de mètres, sur sa droite, quand il va vers la mer, un épais rideau de pins ne peut lui échapper. Derrière celui-ci, la ferme qui m'a vu naître dans cette période qu’on appelle Pentre-deux-guerres. J’y ai grandi jusqu’à ces mois qui ont suivi la Libération et qui m’ont vu partir pour le collège. Pendant onze ans, j'y ai puisé les ressources de la terre et découvert les richesses de la famille et des amis.

Ces champs appartenaient à cette région qu’on appelle le Léon et qui s’étend du versant nord des monts d’Arrée jusqu’à la mer et, très tôt, je fis connaissance de ces étendues qui me semblaient alors immenses. En effet ce vieux pays entrait

presque en entier dans les limites de mon horizon. Au sud, barré par les crêtes des monts d’Arrée, fermé par des collines boisées à l’est, il s’ouvrait vers le nord sans cependant jamais laisser apparaître la mer, dont seule la présence se devinait à ces reflets bleus qui s’élevaient au-dessus des terres finissantes. Mais c’est vers l’ouest qu’il prenait toute sa dimension et, dans les apothéoses de soleil couchant, ses limites explosaient et noyaient dans un même feu le ciel et la terre.

Au-delà débutaient les mondes inconnus qui me rebutaient alors. Et si d’aventure je quittais mes paysages familiers, je me sentais perdu. Un soir, devant me rendre chez des cousins en compagnie de ma mère, il nous fallut dormir à la ville chez des amis. Les bruits de la nuit et les perspectives bornées me parurent insupportables et je ne songeais qu’à retrouver ma chambre et son silence.

Dans ce territoire bien défini, je situais trois points d’ancrage la ferme, le village de Sainte Brigitte et le bourg communal distant de six kilomètres. Ce n’était pas la beauté de son église ni celle de son calvaire qui me le rendait sympathique. Ces vieilles pierres et ces sculptures qui attiraient déjà la curiosité des touristes n’éveillaient pas encore l’intérêt que je leur porterais plus tard. Mais J'appréciais déjà la sérénité des maisons et des commerces tassés sur le versant de la colline et la sympathie des habitants dont les visages, très tôt, me devinrent familiers.

Ce chef-lieu de canton portait le nom du saint fondateur. On le désignait par ce mot commun de « Bourg » qui avait valeur de nom propre, car pour nous tous il ne pouvait en exister qu’un, le nôtre.

Entre le « Bourg » et la maison, à peu près à égale distance, se trouvait la gare. Là, s’arrêtaient tous les jours quelques omnibus. D’autres trains passaient leur chemin à heures fixes et filaient vers Brest ou Paris.

Le village de mon enfance, qui n’avait que deux habitations, reposait sur le haut d’une colline, à la lisière des bruyères et des landes. On y accédait par un chemin creux qui montait en pente raide. Bordé de grands peupliers en quittant la vallée, celui-ci amorçait des courbes sinueuses sous une voûte de noisetiers qui formait, au printemps et en été, un tunnel d’ombre et de fraicheur ; puis il se faufilait entre deux grands talus de pierres dressées en muraille et sur lesquelles s'élevait en majesté le rempart de pins protecteurs. Il débouchait dans la cour de ferme.

La maison d’habitation avait du caractère. Elle paraissait bien assise sur ses quatre murs de longueur presque égale qui lui assuraient un air robuste et sérieux. Sur le devant, les ouvertures étaient simples ; la porte encadrée sur sa droite et sa gauche d’une fenêtre, trois fenêtres de même taille à l’étage donnaient à la façade crépie de blanc une harmonie qui frappait les visiteurs dès le premier

coup d’œil.

Le dos de la maison donnait sur un jardin fleuri tout l’été. Sur cette façade tournée vers l’ouest, deux grandes baies à petits carreaux au rez-dechaussée, surmontées à l’étage de deux ouvertures semblables, créaient une austérité froide encore accrue par le gris de la pierre qui, par temps de pluie, se colorait de noir.

Le toit était fait de fortes et solides ardoises du pays dont la teinte bleutée s’harmonisait aux couleurs environnantes. Sur son versant antérieur, deux chiens-assis rompaient la monotonie et apportaient une touche de sobriété à cette façade, alors que, sur le versant arrière, une cheminée massive sortait en plein milieu et en alourdissait Paspect.

Chaque pignon était coiffé d’une cheminée de taille égale dont une seule fonctionnait. L’autre ne jouait qu’un rôle de décoration mais cette symétrie voulue procurait à l’édifice une indiscutable prestance.

Une construction plus récente s’appuyait sur le pignon nord. Elle avait été élevée pour agrandir la surface. Elle assurait à l’ensemble une assise plus solide, mais elle en rompait l’unité. À l’étage, sur l’ouest, s’ouvrait une fenêtre étroite. Là se nichait ma chambre. C’est de cette fenêtre, où souvent je venais m’asseoir, que j'ai découvert peu à peu ce qui allait être l’univers de mes premières années.

Un beau navire sous sa voile grise dans les brumes d’automne : ainsi apparaissait ma maison

sous son toit d’ardoises, ses murs de grisaille et ses cheminées dressées comme des mâtures.

Passant la porte, dès l’entrée, ce qui frappait, c'était ce mélange de discrétion et d’aisance. Aucun confort en effet, ni eau courante, ni électricité, ni salle de bains, mais de vieux meubles de chêne sombre, brillants sous l’encaustique, comme on en découvre souvent dans les vieilles familles paysannes. Ils donnaient aux vastes pièces du rezde-chaussée — une cuisine et une salle pour les jours de fête — une apparence cossue.

Dans le pignon de la cuisine s’ouvrait une imposante cheminée où, l’hiver, dormaient quelques braises qu’on allumait le soir pour les veillées. Lui faisant face, à l’autre bout de la pièce, un escalier montait vers les chambres, toutes spacieuses, au parquet centenaire qui craquait sous les pas à des endroits bien précis connus de tous.

À l’entour, les communs — étables, écuries et granges — se dispersaient dans un désordre apparent. Construits sans plan défini, selon les nécessités et à travers le temps, le sévère granit de leurs murs et leur toiture d’ardoises créaient une certaine unité pleine de charme.

Les bâtiments et la maison d’habitation réalisaient un ensemble sérieux qui, sans être impressionnant, en imposait. Il ressemblait en tous points à ces fermes disséminées dans la campagne léonarde qui appartenaient, ou avaient appartenu, à des familles paysannes aisées. Celles-ci avaient tiré

quelques profits, dans les siècles précédents, de la culture du lin, puis du tissage et des ventes des toiles. Elles s'étaient alors enrichies, avaient fait acquisition de terres et bâti des maisons alliant noblesse et discrétion. Comme les mariages se faisaient souvent dans la communauté, les biens, loin de se disperser, ne pouvaient que s’accroître. Mais le plus grand mérite de ces gens fut de reconnaître très tôt l’importance de l'instruction et de comprendre tout l’intérèt des études. Avec les connaissances disparaissait la misère. Ils expédièrent donc leurs enfants au collège. L’ainé des garçons, quand il s'était ouvert l'esprit, restait à la terre, succédait à son père, développait la ferme et maintenait la tradition. Les autres fils se tournaient vers la médecine, l’armée ou la prètrise. Quant aux filles, après un séjour plus court que leurs frères dans les pensions religieuses, elles trouvaient un mari dans une famille de même type, apportaient quelques terres en guise de dot et perpétuaient la lignée. Celles qui ne se mariaient pas entraient volontiers dans les ordres. Ainsi, au fil des générations, s'était constituée une classe paysanne qui, par son travail et son savoir, avait pu vaincre la pauvreté. On avait donné à ces familles le nom de « Julot », terme qui venait de Hollande, pays avec lequel le commerce de la toile et du lin s’était établi et avait été autrefois fructueux.

Mon père et ma mère appartenaient à ces lignées de « Julots ». Tous deux habitent encore ces lieux

de mon enfance ; au plus profond de moi, sous la cendre des souvenirs, je vois un tableau, toujours le même, et qui me rappelle une peinture en clairobscur de l’école flamande. Une porte de maison entrebäillée, sur la margelle un enfant de quatre à cinq ans Joue avec un chien blanc piqué de taches rousses. Dans la pénombre de la pièce se tient un couple debout. Il regarde l’enfant qui s’amuse. On devine leurs visages et leurs mains. L’homme n’a pas d’âge. Très droit, un peu cambré, il porte de fortes moustaches noires. Noirs aussi sont les cheveux. Quelques rides burinent son front. Les pommettes saillantes, un peu couperosées, son regard sévère sous de larges sourcils laisse deviner une grande douceur. Le nez marqué, loin d’enlaidir le visage, en accuse les traits. Les mains à hauteur de poitrine — les pouces glissés dans lP’échancrure d’un gilet — sont fortes et épaisses, leurs dos gonflés de veines saillantes et sinueuses. Le costume n’apparaît pas dans l’ombre, peut-être de lourds sabots de bois chaussent les pieds.

La femme plus petite et frêle se tient à la gauche de l’homme. Sa tête s’enfonce légèrement dans les épaules et imprime au buste une allure un peu voûtée. Une chevelure, d’une blancheur laiteuse, plaquée aux tempes, se termine sur locciput en chignon et la pâleur des pommettes fragilise ce visage encore jeune. Les joues sont creuses et les lèvres fines esquissent un sourire un peu triste. Des yeux clairs donnent au regard un air à la fois serein

et tourmenté. Les épaules semblent emmitouflées dans un large châle à dominante grise et retenu sur le devant de la poitrine par les deux mains maigres et diaphanes.

Mon père a cinquante ans et ma mère trentesept quand je viens au monde un soir glacial de janvier. L'hiver a fait ses premiers pas depuis quelques jours et s’annonce difficile. Ma première sortie officielle a lieu deux jours après ma naissance. J’assiste ce jour-là, sans ma mère, à mon baptême. Dans ces terres perdues du Léon, la coutume et l’autorité toute-puissante du clergé exigent que les nouveau-nés soient baptisés dès la naissance par crainte que la mort ne les éloigne à jamais du regard de Dieu et que leurs âmes enfantines ne deviennent le jouet du démon. Je franchis l’épreuve de l’eau et du sel avec courage et vigueur dans le froid glacial d’une église bretonne.

Malgré l’âge de mes parents, je ne me suis jamais senti un enfant de vieux ; en effet trois sœurs et un frère me précèdent. Cette nombreuse famille adoucit les différences d’âge. De mes trois sœurs je ne garde que quelques images fugitives qui sortent par instants de l’ombre pour y retourner. Ce n’est que plus tard qu’elles entrent dans le champ de ma

mémoire. Pourquoi ne me reste-t-il pour elles que quelques bribes de souvenirs ? Un geste, un visage, une silhouette furtive qui disparaît à l’horizon ? À cette époque, mes sœurs vivent en PERSO; y séjournent de longs mois et ne font qu’une courte apparition aux vacances. Je suis plus impressionné par l’imposante malle qui accompagne chacune d’elles dans leurs déplacements de collégiennes. Elles restent pour moi lointaines, un peu étrangères.

Heureusement il me reste mon frère aîné, Jean, qui m’apprend quantité de choses : dompter les animaux de ferme, monter les chevaux, dénicher les nids, braconner dans les taillis, tuer les vipères, tailler le sureau. Surtout, il me fait connaitre les champs et les garennes, les bois et les prés, m’introduit dans ce monde de paysans qui est le mien. Mais à ses onze ans, comme mes sœurs, il part en pension. Je le retrouve aux grandes vacances jusqu’à ce dimanche de septembre où il nous quittera sans dire adieu. Avec lui, jusqu’à son dernier jour, je découvre le vieux pays.

Les fermes petites et tassées abritent une populaton nombreuse que je connais et qui m’accueille. Je fais partie du clan. Des visages défilent. Je reconnais leur voix, j'entends sur le chemin les pas lourds de leur démarche. Ces hommes cultivent tous la terre, travaillent dur, gagnent peu et meurent pauvres. Mais ils ont une passion qu’ils me font partager : le cheval.

Trapus et secs, collés au sol dans leurs sabots de bois, noyés dans leurs vêtements trop amples, ils sont rudes comme les landes de l’Arrée. Même endimanchés dans leurs costumes de fête, ils conservent un air sévère, noir comme leurs chapeaux à guides.

Les femmes aussi portent sur leur visage et dans leurs atours l’austérité des temps difficiles. Usées par les travaux des champs et les nombreuses maternités, elles n’ont connu de la jeunesse que Péclair de ladolescence. Puis elles se sont tassées et, Sans transition, elles ont revêtu les tabliers et les longues robes noires qui les rendent vieilles. Mais elles retrouvent aux jours de grandes fêtes, quand elles se parent de leurs jupes de couleur, de leurs châles lumineux et de leurs coiffes à rubans, leurs silhouettes féminines qui les rendent si désirables. Les plus jeunes redécouvrent pour quelques heures l’éclat des vertes années et les plus âgées, des allures de grandes dames. Le lendemain, tout âge confondu, elles reprennent leurs tuniques sombres et leurs robes sévères.

Je grandis dans les jupes d’Aline que ma mère, fort occupée à veiller au bon déroulement des tâches quotidiennes, a prise à son service, peut-être à cause de leur prénom commun. Aline est née dans une famille de douze enfants dont elle est l’atnée ; elle seconde sa mère dès son jeune âge, joue le rôle de nourrice près des frères et sœurs qui naissent chaque année et n’a jamais goûté à

l’insouciance de l’enfance. Sa famille vit dans une petite ferme voisine et c’est une chance pour les parents que de pouvoir placer un de leurs enfants. Une bouche de moins à nourrir, quel soulagement pour ces gens qui voient s'éloigner ainsi la misère du quotidien.

Ce rude passé explique sans doute qu’elle est fort peu encline aux cajoleries. Mais elle met tant d’ardeur à m’élever, à guider mes premiers pas, que je l’aime. Même si elle me semble d’un grand âge malgré sa jeunesse, elle a sauté les étapes de la vie. J’ai sept ans quand elle nous quitte pour se marier.

Yves est le domestique de ferme. Il appartient à ces lignées qui, de père en fils, deviennent les serviteurs d’une même famille, comme une vocation. Je reconnais de loin son pas nonchalant et alourdi par les gros sabots de bois qu’il porte pieds nus, au chaud dans la paille. Les épaules rentrées dans sa veste de toile rapiécée, le pantalon flottant sur les jambes arquées font de ce personnage une sorte d’épouvantail. Les vents et le soleil ont tanné et buriné sa peau. Il porte une casquette qu’il n’ôte jamais. Il m'arrive de le surprendre lorsqu'il la soulève d’un geste vif pour y glisser une chique de tabac sur le haut du crâne chauve pour la retrouver à la prochaine pause. Car Yves chique. C’est tout un cérémonial auquel j’aime assister. Il sort avec précaution de sa blague le rouleau de tabac pressé, saisit son canif dont il lisse la lame sur le pantalon avant de tailler une rondelle qu’il glisse entre la

mâchoire et la joue. Alors commence la lente, savoureuse, mastication de la chique qui déforme les traits. Son visage s’éclaircit et respire la satisfaction. Puis avec précision il crache de gros paquets de salive jaune rouille qui atterrissent à plusieurs mètres sur l’endroit visé. Le plaisir consommé, il repose la chique sous la casquette pour en tirer plus tard un dernier bonheur. À plusieurs reprises, je veux l’imiter. Il me taille une tranche de son tabac. Je ne tire de ces expériences que déception et amertume et recrache, honteux et dépité. Après plusieurs échecs, je le laisse à ses joies singulières.

Yves est le fidèle serviteur de mon père. Vieux garçon, il vit près de sa vieille mère dans une masure perdue dans les garennes. Une à deux fois lan, je rends visite à cette femme qui, malgré les déchirures de la vie, garde une grande bonté. Je connais à peine son visage tant l’obscurité envahit unique pièce où ils vivent. La lumière perce par une fente étroite creusée dans un mur épais et donne un air fantomatique aux êtres et aux choses. On pénètre dans la maison par une porte basse. Elle s’ouvre sur quelques marches d’ardoises branlantes qui s’enfoncent dans le sol de terre battue qui sent le rance. Tout suinte la misère et Je quitte avec hâte la pauvre vieille. Tassée sur sa canne, elle me raccompagne quelques mètres sur le sentier toujours boueux. Alors je savoure mon bonheur de vivre dans une maison qui, après ces visites, prend l’allure d’un manoir.

Le jour de la grande lessive a lieu une fois par semaine. Une lavandière en a la charge. Elle porte le noble nom de Marie-Catherine. Toutes les laveuses du pays s'appellent Marie ou Catherine. Les parents de la nôtre ont bien fait les choses quand ils l’ont portée sur les fonts baptismaux. Malheur à celui qui oublie un de ses prénoms. Il est sur-le-champ fusillé du regard ou tenu dans lignorance la plus glaciale.

Notre laveuse n’a pas dû connaître dans son jeune âge une existence de princesse comme la distinction de son nom pourrait le laisser croire. Des stigmates de la maladie et des souffrances de ces temps passés marquent encore son corps et lui font un air penché qu’elle s'efforce, non sans succès, de corriger. Une toux sèche soulève sa poitrine creuse, signe probable d’une tuberculose chronique.

Marie-Catherine demeure dans un village voisin, dans une de ces maisons de plain-pied, au sol de terre battue, encore appelée penty. À ses côtés vit son mari que l’on croise sur les chemins. On le connaît peu. Son métier de cantonnier le coupe de la communauté paysanne et cet homme, de toute évidence, ne tient pas à en partager les préoccupations.

A-t-elle été heureuse, notre fidèle laveuse ? Son visage cireux trahit une vie difficile et, quand elle parle des siens, malgré toute la discrétion et la pudeur qu’elle y met, laisse deviner les rudes difficultés quotidiennes.

Elle a une fille, Marie-Thérèse, qui est son seul bonheur et sa seule raison de vivre. Celle-ci remplace Aline après son mariage. Mes premières relations avec elle ne sont pas glorieuses, car elle veut s’affirmer, et le marmot que je suis lui offre un excellent terrain pour exercer son autorité.

Notre laveuse arrive tôt le matin, chargée d’un cortège de nouvelles, glanées au fil des jours, qu’elle distille parcimonieusement. On l’écoute en silence. Elle s’en trouve flattée. Puis elle descend vers le lavoir camouflé dans la vallée sous les ormes et les peupliers. Perdue dans sa robe noire qu’elle serre à la taille par un tablier de la même couleur, elle s’en va avec les grands paniers d’osier chargés de linge qu’elle roule dans une brouette. En hiver, son ombre fantomatique descend la colline et s’enfonce dans la brume. Elle s’évanouit, mystérieuse, laissant derrière elle les bruits secs de ses sabots et les plaintes de la roue sur les cahots du sentier. Il est difficile de lui donner un âge. Cependant, à la voir de près, on imagine qu’elle a dû être belle et son visage a conservé, malgré les blessures des années, un charme rehaussé par le port d’une coiffe blanche qu’elle pique avec coquetterie sur sa chevelure noire.

Elle passe la journée au lavoir. Parfois ma mère lui apporte son aide. Je les accompagne, m’offrant ainsi le plaisir du spectacle et les joies du ruisseau qui tombe en retenue dans une auge de pierre. Notre présence lui délie la langue et décuple ses forces. Elle procède avec méthode, fait bouillir le linge

dans un lourd chaudron dont j’attise la flamme, le savonne avec force et le bat avec vigueur. Ces coups de battoir résonnent loin dans la vallée. À intervalles réguliers, elle se redresse et reprend son souffle. Alors, du fond de la poitrine, une quinte de toux explose et la plie en deux. Le soir venu, elle étend le linge sur un pré ou l’accroche à des fils. Là, il flotte au vent et claque comme des drapeaux.

Ma mère a souvent une attention ou une gâterie pour Marie-Catherine qui, pour nous remercier, fait, chaque année à la Chandeleur, des crêpes. J'attends ce jour comme une fête. Elle abandonne pour une fois son lavoir, daigne ôter sa coiffe et prend place dans la cheminée de la cuisine. À genoux, elle officie dans la fournaise d’un feu qui brûle son visage. Jusqu’à la tombée de la nuit, elle dépose sur une nappe blanche les crêpes l’une sur l’autre en piles imposantes.

Sa toux ancienne s’est modifiée peu à peu, prenant un timbre rauque et caverneux. Un matin d'hiver, elle s’est alitée pour ne plus se relever. Marie-Catherine a quitté cette terre dans ses habits de toujours : la pauvreté et la dignité.

De temps à autre passe dans notre ferme un homme dont l'arrivée me réjouit toujours.

Lorsqu'il s’installe chez nous pour quelques jours, je ne le quitte plus. C’est un menuisier auquel mon père fait appel pour quelques travaux. Il œuvre en silence, avare de paroles. Courbé sur létabli, il s’applique sur la planche à polir. Les copeaux vire-

voltent autour de sa taille et retombent en serpentins sur ses épaisses chaussures de cuir râpeux ou s’accrochent aux plis de son pantalon de serge écrue. Il lisse la planche, la tenant dans ses mains avec force, et douceur. En prenant du recul, il imagine en silence et avec patience la courbe qu’il faut imprimer à la pièce de bois. Puis, saisissant son crayon glissé derrière l’oreille, dessine d’un trait rapide et sûr la marque que la scie, dans ses mains d’artiste, va suivre sans erreur. La taille est parfaite et la pièce trouve sa juste place.

Il répare ainsi fenêtres, portes, outils de bois. Mais il se surpasse pour une roue de charrette dont les rayons égaux et le cercle parfait deviennent sous ses doigts un chef-d'œuvre. S’écartant de quelques pas, il observe, puis se rapproche, caresse amoureusement le bois qu’il a dominé. Alors dans ses yeux passe comme un éclair de fierté.

Le travail achevé, notre menuisier a toujours pour mon frère et moi une surprise. Il ne nous quitte jamais sans nous tailler dans les chutes quelques jouets de bois. Puis « Artiste » s’en va comme il est venu sans tambour ni trompette.

Des collines bornent notre horizon vers l’est. Quand les arbres sont dépouillés, nous découvrons, de la cour de la ferme, les villages et quelques maisons particulières qui habitent ces lieux. Tout au sommet pointe une petite construction isolée. Là demeure Marie, notre coiffeuse. Coiffeuse, c’est beaucoup dire ; sa vocation a

germé sur le tard. Elle s’est offert un peu de matériel : une tondeuse, une paire de ciseaux, un peigne et surtout un bol. Oui, parfaitement, un bol de faïence épaisse, solide et décoré de fleurs. Elle en coiffe son client et coupe tout ce qui dépasse. L'opération ne demande ni beaucoup d’adresse ni beaucoup de temps. Cette façon de procéder donne aux têtes enfantines le même air de moinillon sans tonsure.

Depuis mes trois ou quatre ans, ma mère confie ma chevelure aux bons soins de Marie. Pour sv rendre il faut bien plus d’une heure à pied par la route qui fait des détours à travers les accidents du terrain. Aussi choisissons-nous les sentiers par les bois qui nous mènent tout droit. Nous nous enfonçons sous les taillis qui piquent vers la vallée. En été, herbes et ronces camouflent le chemin. En hiver, les feuilles mortes jonchent le sol et crissent SOUS OS pas.

Dans la vallée, nous ne manquons jamais de faire une halte, au bord de la rivière, près d’un vieux moulin en ruine. Mon père a assisté, dit-on, au départ du dernier meunier chassé par la pauvreté. Ma mère n’a jamais vu le four en activité. Elle ne connaît que les lianes et les épineux qui envahissent d’année en année les communs, mais sa passion des vicilles pierres la pousse à me faire découvrir une corniche, un auvent de porte, un manteau de cheminée. Le four m'impressionne davantage.

Quelques instruments sont encore pendus aux

murs. On pourrait croire que, dans son habit de briques, il attend patiemment son meunier.

Après cette leçon de choses, nous grimpons le versant Opposé qui nous fait déboucher à quelques centaines de mètres de notre coiffeuse. Elle vit seule là-haut sur la butte, dans une maison si charmante qu’on la croit sortie d’un conte de fées. On y accède après avoir traversé l’allée centrale d’un Jardin pierreux qui embaume le buis et, en septembre, les groseilliers.

Elle est coquette, cette maison. Une maison de poupée, toute blanchie, à peine balafrée sur les pignons de quelques fissures. Décorée de volets bleus, elle domine un vaste horizon. L’hiver, elle affronte les vents d’ouest et du nord. Aucun arbre ne la protège des tempêtes qui soufflent tant pendant la mauvaise saison que pas même un arbuste ne peut résister. Mais, l’été, elle rayonne. Elle lézarde au soleil, surtout en fin d’après-midi quand il descend et fait clignoter ses vitres à petits carreaux.

Cette maison de poupée a un nom qui chante comme un gazouillis d’oiseau : « Rimpic » et l’habitante des lieux est devenue pour tous « Marie Rimpic ». Son accoutrement noir qui souligne avec discrétion sa taille et sa coiffe blanche me rappelle nt Marie-Catherine.

Elle me fait asseoir dans la pièce qui lui sert de chambre à coucher et se met au travail. Dès la première coupe, j’ai su résister à l’opération du bol.

Les coupes de moinillons portées par mes camarades sont si ridicules que pour rien au monde je n’accepterais pareille coiffure. Marie a cédé à contrecœur et désormais me fait une coupe en dégradé, souvent mise à mal par quelques coups de ciseaux maladroits.

Pendant qu’elle officie, j’observe à la dérobée deux portraits qui décorent le mur. Deux cadres, dorés et vieillis par le temps et les souillures des fumées et des mouches, pendent de part et d’autre de la porte d’entrée. Sur ma gauche, un visage d'homme, encore jeune, en uniforme de marine nationale, ne me quitte pas des veux. J’ai beau remuer la tête, changer de place et même me lever, il me fixe obstinément. Cela m’intrigue.

Marie a découvert mon manège et me raconte à chacune de mes visites l’odyssée de ce parent. Il a fait « le Horn » à trois reprises, me dit-elle avec admiration. Parfois au lieu du « Horn » elle parle du Cap sans en donner le nom pour bien montrer par cette imprécision qu’il n’en existe qu’un seul et que son passage relève de l’exploit.

Mais je ne suis pas son discours passionné et ne saisis pas toute l’exaltation qu’elle y met quand elle prononce ce mot fabuleux : « le Horn ».

« Trois fois le Horn », répète-t-elle avant de retomber dans le silence et la méditation.

Ce n’est que plus tard que je comprendrai toute Padmiration de Marie pour son ancêtre, lorsque je tomberai par hasard, au cours d’une de mes lectu-

res dans le grenier, sur un récit de L’Iustration qui me racontera le cap Horn. Une photographie d’un voilier dans cet enfer-suffira à m’expliquer l’aventure de cette traversée périlleuse. Dès ce jour, Phomme qui me fixait grandira à mes yeux.

Après avoir vogué quelques minutes vers les mers australes, Marie Rimpic rentre au port et reprend Phistoire du marin. Son navire a disparu corps et biens dans les mers de Chine. Elle n’a rien su de ce naufrage, ou peut-être n’a-t-elle pas voulu en connaître les causes pour mieux draper la mort de son héros d’un halo de mystère.

Sur ma droite, le portrait d’une femme jeune en habits de fête : c’est l’épouse du marin le jour de ses noces. Elle ne me regarde pas, mais fixe la cheminée au fond de la pièce. Ses yeux rêvent, perdus dans une attente sans fin.

La coupe dure toujours trop peu à mon goût et le dernier coup de ciseaux interrompt trop tôt mes voyages. Marie est satisfaite de moi. En partant, je lui tends quelques sous qu’elle glisse aussitôt dans une tirelire en forme de goret qui dit merci de la tête quand tombent les pièces. En septembre, elle plonge son bol dans une bassine de groseilles et m'en remplit les mains.

Parfois, au lieu de rentrer, nous poussons jusqu’aux limites extrêmes de ces collines de lest. Dans les terres les plus reculées se cache le village de Maria, la couturière. Nous franchissons nos frontières et, même à la période des nids, je n’ose

pas m’aventurer sur ces terres, non qu’elles me paraissent hostiles mais je m’y sens étranger.

Ce lointain hameau a une originalité. Aucune ferme ne se dresse là. Seules quelques maisons basses émergent du sol où vivent des ouvriers agricoles et des artisans. Ils vivotent, améliorent leur maigre revenu en cultivant un lopin de terre grignoté sur les garennes. Outre l’isolement des lieux, ce qui me frappe le plus c’est la pauvreté des constructions que les habitants s’efforcent à masquer par la présence de pots de fleurs aux fenêtres ou de volets aux couleurs vives.

Maria ne quitte jamais sa chaise à notre arrivée et poursuit son ouvrage, penchée sur sa machine à coudre. Éclairée par l’unique ouverture de la pièce, elle offre au jour son profil d’une blancheur laiteuse jamais exposé au soleil ni aux morsures du vent. La couleur de sa peau la trahit et l’exclut du monde paysan comme sa tenue. La trentaine à peine, elle appartient à cette génération de femmes qui n’a jamais porté le costume traditionnel. Elle arbore dans sa tenue quelques coquetteries qui la rapprochent des femmes des villes. À la voir ainsi, Maria a déjà déserté la campagne.

Elle ne contrarie jamais ma mère, accepte tous les travaux, mais se garde bien de lui donner un conseil pour le choix de ses modèles. Elle suit les indications sans jamais montrer la griffe de sa personnalité. Elle est de ces personnes qui exécutent les ordres sans jamais s’y opposer.

Quand nous la quittons, elle reste clouée devant sa machine et nous offre pour la route un sourire résigné.

Sur le retour, je ne lâche ma mère qu’à l’approche de mes bois. Là, malgré l’obscurité de la forêt, je retrouve mes repères. Je prends les devants et lance dans la vallée quelques cris qui reviennent en écho. Ma mère, distancée par mon allure rapide, répond au loin. À la lisière, je attends et nous terminons les derniers mètres ensemble. II me semble que nous rentrons d’un très lointain voyage.

Les années passent. Le cercle de mes connaissances s’élargit. Peu à peu je m’éloigne de la protection des femmes — une mère, trois sœurs, une bonne. Je rejoins le clan des hommes que je découvre dès mes premiers étés, à l’heure des grands travaux, quand tous les paysans du voisinage se réunissent pour apporter leur aide de ferme en ferme. J'apprends leurs rites et leur langage rude et dru, retiens leurs expressions pittoresques et savoureuses, m’empare de leur accent traïnant et m’affuble de leur démarche pesante. Je suis enfin un des leurs.

Je repousse aussi peu à peu les limites de mon territoire. Depuis longtemps, j'ai abandonné la margelle de la maison où, tout petit, mes parents m'ont déposé sous les caresses du soleil et la surveillance de mon chien Kiki. De cet observatoire, j’ai assisté aux palpitations de la vie de la ferme. Depuis quelque temps, seul ou en compagnie de mon frère ou des adultes, ont commencé

mes escapades enfantines. Mais, comme l’animal se limite à son territoire de chasse, je n’ai jamais dépassé certaines bornes. J’imagine des barrières au-delà desquelles je me sentirais perdu. D’instinct, si par erreur je m’'égare, je reviens à mon domaine où rien, ni les gens ni la nature, ne m'est inconnu. Je m’y sens bien, ivre de liberté dans ces espaces qui me deviennent de jour en jour plus familiers, sûr d’y être protégé et à l’abri de tout malheur.

L'été 1937 s’écoule dans la nonchalance d’une saison sans histoires et touche à sa fin lorsque orage s’abat à grand fracas sur notre famille en ce dimanche de septembre. La foudre d’un seul coup interrompt le cours paisible de nos existences.

Un de mes oncles a invité notre famille à participer à un pique-nique, en bord de mer, en compagnie de nos jeunes cousins. J’ai été exclu de la partie. Jean ne déborde pas d’enthousiasme pour cette sortie. Il vient de terminer sa première année de collège et se trouve fort bien à la ferme. Il songe sans doute que cette journée hors de la maison lui est un peu volée ou tout au moins gaspillée. La prochaine rentrée se profile déjà et tout jour qui prend fin et toute semaine qui s’achève ont pour lui un goût d’amertume.

Revenu parmi nous après son année de sixième, mon admiration pour lui n’a jamais été aussi grande que pendant ces deux mois. Je me suis transformé en son fidèle serviteur et j’ai l’impression d’avoir été généreusement récompensé. Il m’a

entraîné dans beaucoup de ses aventures dont il m’a demandé de garder le secret. Cette complicité fraternelle nous rend très proches et décuple à mes veux le prestige de mon frère.

Ce matin-là, je le vois, assis sur les premières marches de l’escalier qui monte à nos chambres, glisser après la toilette ses chaussettes avec lenteur et mauvaise volonté. Ma mère, toujours agitée avant les départs, hâte les préparatifs et houspille mon frère. Kiki, agacé par l’agitation, va et vient dans la cuisine, dresse les oreilles et lance des gémissements. Assis sur un banc de bois, près de la cheminée, je boude.

Après le départ, je reste sous la garde d’Aline. Passé les premiers regrets, cette situation m’apparaît offrir plus d'avantages que d’inconvénients. La maison vidée, je deviens pour la journée l’enfant unique d’Aline. La brave femme veut marquer ce jour par une sortie qui m’enchantera. Comme chaque dimanche, elle rend visite à ses parents et ses nombreux frères et sœurs. Je l'accompagne, et cela vaut tous les cadeaux.

Plongé dans une chaude ambiance, je deviens le centre d'intérêt de tous ces adultes. Aline invente un tas de qualités que je n’ai pas et je goûte ces flatteries avec délice. J’oublie sans difficulté l'abandon de ma famille et la promenade sur les plages.

L’après-midi, en compagnie des sœurs d’Aline, nous descendons au verger. Une haute clôture de lauriers borde le champ et embaume Pair chaud.

Les premières pommes mürissent. Nous avons l'autorisation de ramasser celles tombées au pied de Parbre. Certaines ont-une saveur unique dans toute la région. Je me régale avec gourmandise. Aline se réjouit de cette gaieté retrouvée et, à l’heure du retour, J’abandonne la cueillette à contrecœur.

Sur la route, sous la voûte des noisetiers, dès les premiers lacets de la côte, je lâche la main protectrice pour grimper quatre à quatre les derniers mètres du chemin. J’abandonne Aline avec Pespoir de retrouver le premier la maison animée. Mais au seuil de la cour, percevant le silence et Pimmobilité des lieux, je comprends que personne n’est encore rentré et je sens tomber sur moi l’ombre de ma première déception. Alors commence Pattente.

Le soir descend trop lentement. Aline, pour calmer son inquiétude, prépare le repas, mais la fébrilité inhabituelle de ses gestes laisse deviner chez elle une inquiétude qui me gagne aussitôt. Je vais, je viens, monte la garde vers la sortie de la cour, tends l’oreille, scrute le chemin.

Vers sept heures apparaissent les voisins. La première n’est autre qu’une des sœurs d’Aline. Puis d’autres se montrent. Ils pénètrent dans la cuisine et leur conversation basse, chuchotante, en breton, langue que je comprends mal, donne dans l'obscurité de la pièce une impression lugubre, ponctuée par la monotonie lancinante des battements de l’horloge. Prenant la main de la servante,

je me blottis dans ses jupes et m’efforce en vain de saisir quelques mots. Que cachent ces paroles chuchotées, quel mystère renferment-elles, que je ne doive pas pénétrer ? N’en pouvant plus, je lance quelques questions : pourquoi l’absence des miens se prolonge-t-elle et quel secret partagent ces gens ? Aline reste sans réponse et poursuit ses conversations incompréhensibles dont chaque phrase se termine par des implorations divines.

« Allons à leur rencontre », dit-elle.

Me prenant par la main, elle fait sortir les visiteurs, referme la porte de l’entrée et se dirige en tête du groupe vers le haut du chemin. Sous Pallée des sapins, juchés sur un talus, près d’une vieille ruine envahie de lierre, nous avons un observatoire qui nous permet de dominer la campagne et de surveiller au loin la route qui conduit à la ferme. De là, lParrivée d’une auto ne peut échapper à la vue. Elle s'annonce par un voile de poussière. Combien de fois, avec mon frère, perchés sur les pierres branlantes, avons-nous fait le guet, attendant mon père lorsqu'il s’en est allé en course avec l’unique automobile du pays : une Renault bâchée et vitrée de mica.

La lumière du soir permet encore de distinguer très loin. Je fixe là où je sais qu’apparaissent d’habitude les premiers signes du retour. La campagne s’endort, silencieuse. Aline me tient par les épaules et je sens la force de ses doigts s’enfoncer dans ma chair. D’autres voisins viennent aux nouvelles et

arrivent dans la pénombre des dernières lueurs. Les conversations à voix basse reprennent, plus étranges et plus mystérieuses encore dans la nuit. Les mêmes mots reviennent, que je ne comprends pas, même s’ils sont dits en français : « Noyé, le corps disparu. »

Je verse quelques larmes et espère profiter de Pobscurité pour ne laisser rien voir. Aline devine mon chagrin et propose de me conduire au lit. Je Pimplore de m’accorder encore quelques instants. Je souhaite tant l’arrivée de la voiture. Je perçois dans lobscurité un tourbillon de poussière. Un ronronnement de moteur vient de loin. Une lumière de phare a jeté un bref triangle lumineux dans le noir avant de disparaître. Je lai saisi. Comme un éclair, il s’est éteint mais, j’en suis sûr, il va à nouveau s’allumer. Je me trompe. Le silence s’épaissit.

Épuisé, je m’abandonne dans les bras de la servante qui me monte jusqu’à la chambre où j'’anonne une courte prière.

« Jean s’est noyé », me dit-elle sans plus d’explications et je m’endors sans comprendre.

Au petit matin, quand je descends, un calme insolite habite la cuisine et la cour de ferme. Aline s’occupe du ménage. Bien que ce ne soit point son jour, Marie-Catherine est venue aux nouvelles. Dès que la famille est dans la difficulté, elle accourt lui offrir son aide. Mais, aujourd’hui, ses paroles ont le don d’agacer Aline qui la rabroue sèchement. Mes parents n’ont fait qu’une brève apparition dans la

nuit. Ils sont repartis tôt le matin pour participer aux recherches du corps.

Je me sens délaissé. Comme la veille reviennent dans les conversations des deux femmes les mêmes mots si souvent entendus : « mort » et « NOVÉ ».

Peu de mois auparavant, j'ai bien aperçu un mort sur son lit. J’ai accompagné ma mère dans la visite traditionnelle que l’on réserve aux morts de la région. J’ai découvert ce visage usé, cireux et lisse de vieille femme, serti dans une coiffe amidonnée et qui dormait immobile sur l’oreiller. Quel lien peut-il bien exister entre mon frère et cette personne sans âge étendue sous le drap ?

Le « corps disparu en mer » reste pour moi une énigme. Je ne souhaite cependant pas poser de questions, préférant donner libre cours à mon imagination plutôt que d’en apprendre la signification.

Dès le début de laprès-midi quelqu’un colporte la nouvelle : le corps de Jean vient d’être retrouvé. Cette annonce étrange paraît ramener le calme. Les voix retrouvent leur tonalité et les visages leur sérénité.

Aline me confie à une jeune voisine, Yvonne, mon aînée de plusieurs années. En ces après-midi de septembre, quand tombent les premières fraicheurs du jour, Yvonne s’en va garder le troupeau de vaches. C’est la coutume, après les récoltes des moissons et des foins, de faire paître les bêtes à cornes sur les champs ou les prés. La surveillance

en est confiée aux enfants jusqu’au crépuscule. Ces heures nous semblent délicieuses. Responsables des animaux, mais loin-du regard des adultes, cette impression de liberté nous remplit d’aise. Seuls dans les prés, entourés de grands bois, nous organisons de folles parties. Dans le bas de la vallée, sous les peupliers, coule une rivière qui délimite la prairie. Elle nous offre l’occasion de mille jeux.

Ce jour, au milieu de nos ébats, j’ai vu venir vers nous une de mes sœurs aïînées. Yvonne, que j’ai sentie plus prévenante qu’à l’habitude, lui a fait un signe amical et me prenant par le bras, m’a entraîné à sa rencontre. Ma sœur pleure. Après avoir embrassé Yvonne, elle me soulève de terre et me serre dans ses bras.

« Viens, Jean est à la maison. »

Nous quittons aussitôt la prairie. Seuls nos pas sur les cailloux trahissent notre présence dans la montée du soir. Une appréhension croissante me gagne à chaque instant qui nous rapproche de la maison. Dans la cour, la vue de plusieurs autos à l’arrêt en ordre dispersé n’a fait qu’accroître cette oppression. Je vais enfin saisir cette réalité qui se cache depuis des heures dans le secret des mots et qu’on se refuse à m'expliquer. Ma sœur me lâche la main sur le pas de la porte grande ouverte.

Au travers de la foule qui encombre l'entrée et s’entasse dans la cuisine et la salle à manger, j’aperçois dans le fond de cette pièce le scintillement de petites flammes de bougies se reflétant sur les

meubles et les cuivres. Elles procurent aux lieux un air irréel et féerique.

Mon père a senti ma présence. Il se lève et, écartant les visiteurs, se dirige rapidement vers moi. Il a revêtu ce costume breton dont la chemise empesée et bombante et le gilet noir et brodé m’impressionnent.

D'un geste puissant, ses mains épaisses m’arrachent de terre. Pour la première fois, cet homme me serre dans ses bras. Il se dirige vers la salle à manger. Jean, couché dans un lit dressé en plein milieu de la pièce, repose, paisible, sous un drap de toile blanche. Mon père m’incline vers lui. Je Pembrasse sur le front pâle et froid. Jean ne bouge pas. Saisi de peur, je fuis les bras de mon père et je souhaite quitter la pièce mais reste cloué, incapable de faire un pas, les yeux rivés sur ce lit. Puis je cherche ma mère : est-elle là à cette heure ?

Les deux chandeliers de cristal qui d’ordinaire ornent la cheminée dans la chambre des parents viennent d’être placés à la tête du lit. Les lumières des flammes jouent sur le visage endormi. D’autres bougies disposées à chaque coin se multiplient en mille points lumineux dans les deux grands miroirs et donnent à la pièce des dimensions sans limites.

Au pied du lit, une gerbe de glaïeuls et, de chaque côté de la tête, sur deux guéridons semblables, repose un bouquet de campanules, fleurs préférées de ma mère. Depuis deux ans, elle les cultive avec passion. Inconnues jusqu'alors, elle a

été la première à les introduire dans le pays. L’été, des parterres entiers embaument le jardin que l’on vient visiter de loin. Avec fierté ma mère fait admirer sa réussite et reçoit avec plaisir les compliments. Elle taille quelques tiges qu’elle offre aux visiteurs et nous, les enfants, nous sautons par-dessus les clochettes sans crainte des abeilles qui butinent les pollens.

Combien de temps suis-je resté là, sans bouger, en ce premier soir de veille ? Debout près de mon père, à la gauche du lit, aucun détail ne m'échappe : cette croix en or qui vient de l’église paroissiale dressée à la tête, ce chapelet entremêlé dans les doigts inertes, la coiffure dont la raie est trop bien tracée. Les parents et voisins défilent par petits groupes. Ils s’inclinent dès l’entrée, se signent avant de saluer. Les hommes se découvrent, puis d’un air gauche et emprunté se retirent avec discrétion vers un coin plus sombre. Les femmes avec plus d’aisance s’approchent de mon père, lui disent quelques mots avant de se replier à leur tour. On devine aux mouvements de leurs lèvres qu’elles récitent une prière. Dans la nuit venue, le ballet des ombres fait sur les murs une lente procession, rythmée par le mouvement imprévu des feux des cierges.

Quand Pagitation cesse, mon père s’assoit. Un bref rictus, qu’il s'efforce de réprimer avec peine, secoue par instant les pointes de sa moustache et ses yeux s’humidifient. D’un geste rapide, avec

discrétion, il cache ses larmes puis, pour mieux les masquer, se tient quelques minutes la tête entre les mains. Tassé sur sa chaise, écrasé de chagrin, je reconnais à peine cet homme qui est mon père. Ce vieux lutteur, qui a déjà surmonté tant d’épreuves, a, pour la première fois peut-être de sa vie, abandonné son masque et cette carapace qui le rend austère. Je sens combien je l’aime. Un grand élan, que par pudeur je n’ose montrer mais que j’ai peine à dominer, me porte vers lui.

Durant deux jours, les visites se succèdent. Mon père, toujours vêtu de son costume, délaisse les travaux de la ferme et déserte les champs pour les confier à Yves. Il accueille les amis et parents dont beaucoup me sont inconnus.

Le soir, une veillée de prières rassemble tous les gens du pays. Ils arrivent de partout, par les sentiers, les garennes et les bois. Comme dans les temps les plus reculés, le clan accourt apporter un dernier hommage et soutenir la famille dans sa peine.

Une vieille pleureuse dirige les prières. Elle les récite en breton ou les ânonne en latin. Les visiteurs accompagnent sa voix monocorde et le ronronnement monotone remplit la pièce très tard dans la nuit.

Puis Passemblée se défait. Par petits groupes, elle se disperse. Mon père accorde à certains un brin d'accompagnement jusqu’à la sortie de la ferme. Je

le suis quelques mètres et respire à pleins poumons Pair encore tiède.

Dans le soir monte le chant des grillons.

Les obsèques sont célébrées le mercredi aprèsmidi. Une foule se réunit dans la cour pour assister au départ du cercueil déposé sur la plate-forme d’un char à bancs. On me tient à l’écart. Cette décision provoque chez moi un sentiment d’impuissance et une violente colère. Je ne peux comprendre la raison de cette mesure alors que toute la famille et même les serviteurs, Aline et Yves, vont assister à la cérémonie. On me confie à une voisine inconnue et, quand le cercueil hissé sur de jeunes épaules a quitté la maison, on referme la porte sur moi. Par la fenêtre entrebaïillé, j’assiste à toute la scène qui se reflète sur les vitres. Personne ne peut me voir, mais rien ne m'échappe. Mes parents et mes sœurs attendent, à quelques mètres à l’arrière de l’attelage, que le cercueil soit placé. Tout proches, Aline et Yves et plus loin, en demicercle, les voisins et la famille silencieuse. À distance, un prêtre en surplis blanc, une étole noire au cou, observe. Il récite une dernière prière et donne sa bénédiction avant de partir. Puis lPéquipage s’ébranle vers l’église paroissiale.

La ferme désertée retrouve sa solitude. Aussitôt, je file rejoindre mon observatoire habituel pour voir encore une dernière fois la procession qui accompagne Jean. Mon chien Kiki, inquiet de toute cette agitation, me suit. Je me dissimule dans les touffes de lierre agrippées aux ruines. Dans une courbe du chemin, visible au loin entre les arbres,

disparaît le char à bancs où repose mon frère. Ce sont là mes adieux. À cette minute seulement, je réalise que je ne reverrai plus Jean. En compagnie de mon chien, je pleure de longues heures.

Après l’enterrement, la vie reprend, mais rien ne sera plus jamais pareil.

Ma mère, écrasée de chagrin, défait la malle de Jean qu’elle a déjà préparée pour la rentrée prochaine. Elle dépose ses effets sur les étagères. Elle range toutes ses lettres, qu’elle classe et qu’elle relira souvent dans la solitude de sa chambre. Elle réunit ses photos, inscrit au dos une date. Au fil des ans, elle les comparera aux miennes. Comme nous nous ressemblons, elle nous confondra. Puis, d’un tas d’objets qui ont appartenu à son fils ainé, elle fait des reliques dont elle a seule le secret et qu’elle conservera pieusement dans un tiroir de sa commode.

La vie de ma mère est brisée. Elle ne me montre pas son chagrin, elle le partage avec mes sœurs ainées qui en souffrent beaucoup.

Mon père ne nous parle plus de Jean. Il a refermé le livre de sa vie à la page du sept septembre 1937. Les dernières campanules abandonnées se fanent dans le jardin.

Quant à moi, je deviens un enfant solitaire, mais je conserve en moi mon compagnon.

Dans une remise un peu retirée de la ferme, voisine de Paire à battre, mon père a une scie circulaire qui sert à couper le bois pour les veillées d’hiver. Elle devient la consolatrice de mes chagrins !

Qui a déjà entendu les sons lugubres et déchirants que l’on peut arracher à une telle scie, lorsqu'une baguette en caresse les dents ? De mes doigts, à Paide d’un bout de bois, j’en tire les notes les plus poignantes et les larmes me montent aux yeux. Une petite büche joue le rôle de cercueil. Je creuse un trou dans le sol et avec tendresse je la dépose dans la terre. Combien de fois, dans la solitude de cette grange qui résonne des sanglots funèbres de mon instrument rustique, suis-je venu enterrer mon frère ? Dans ces soirées d’hiver battues par le vent d’ouest, je me retire et fais vibrer la plus triste des mélodies.

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Quelques mois plus tard je rentre à Pécole.

Janvier touche à sa fin et je viens d’avoir cinq ans. La loi et la coutume veulent que lenfant commence sa scolarité dès qu’il a atteint cet âge. Aucune famille paysanne n’ose songer à retarder cette première rentrée, même si le chemin à parcourir pour le jeune écolier est long et difficile. Souvent plusieurs kilomètres séparent les fermes de Pécole qu’on ne peut rejoindre que par des sentiers de traverse pitoyables.

Un mardi matin donc, ma mère m’accompagne.

C’est pour moi comme une deuxième naissance. Il me faut quitter le cocon familial. Jusqu’à présent, je ne me suis jamais séparé des miens, et l’approche de ce premier départ me remplit tout à la fois d’inquiétude et de curiosité. Mais sur la route, à chaque pas qui me rapproche, appréhension Pemporte. Je ralentis pour retarder le moment où je dois lâcher la main de ma mère. À mi-chemin, je sens monter les larmes. Dans la dernière courbe qui me masque la porte de la cour, ma mère me fait ses

adieux. Puis elle me confie à ma sœur cadette. Le cœur serré mais la tête haute, je fais mon entrée.

Je suis le seul nouveau. Mon apparition provoque un attroupement. Les jeux cessent. Les élèves se précipitent vers moi et font la ronde. Je me sens pris au piège de tous ces regards. Aucun détail de mon accoutrement n'échappe à mes observateurs.

J'entends quelques ricanements. Pourtant, comme eux tous, je suis chaussé de sabots de bois, mais pour certains la coupe de mes vêtements semble trop élégante. Ils ne connaissent que les habits de drap épais taillés dans les manteaux usagés de leurs parents. La revue terminée, les jeux reprennent. Je suis enfin rassuré quand je reconnais quelques visages amis provenant des fermes voisines de la nôtre. Ces élèves et moi appartenons au même clan. Ils me prennent la main et me mènent vers la maitresse que je connais déjà. Elle a souvent rendu visite à mes parents. Frappant dans les mains, elle annonce le début de la classe. Les rangs se forment. Je m’aligne sous la garde protectrice d’un élève. Une place m'est désignée dans les tout premiers rangs où j’attends avec impatience la fin des cours et la sortie qui me rendra aux miens. De retour à la maison, je raconte ma première journée d’école et supplie mes parents de me garder à la ferme pour y travailler. Hélas, personne ne veut me comprendre.

Le village de Sainte-Brigitte abrite lécole.

Jaime ce prénom qui fait naître en moi des sons musicaux et des résonances cristallines.

C’est une école de campagne ou plutôt une école perdue dans les champs. La République, soucieuse d’élever ses enfants, l’a fait édifier quelques années auparavant en rase campagne, à la croisée d’un carrefour. Ainsi les fils et les filles de paysans peuvent connaître les bienfaits de l’instruction sans quitter leur famille.

Un corps de maison pour le logement des maîtresses, deux classes de part et d’autre, l’une pour les petits, autre pour les grands, deux cours séparées par un haut mur accueillent l’une les filles, Pautre les garçons. Une entrée fermée par une barrière à claire-voie donne largement sur le chemin.

À distance d’elle, comme si on avait souhaité ne pas lui porter ombrage, une chapelle se camoufle à Pabri d’imposants sycomores. Ses murs sont revêtus d’un crépi grisatre. Le clocher de taille ridicule donne à l’ensemble une allure trapue comme un peu voûtée. Nous l’appelons « La Chapelle ». On y célèbre la messe tous les dimanches matin et, après Poffice, les après-midi, les paysans se réunissent dans l’enclos. Ils entament de longues parties de galoche qui ne se terminent qu’à la nuit. Ce jeu est une particularité du pays. Il consiste à lancer une sorte de palet d’acier au plus près d’un cochonnet placé au hasard à une vingtaine de mètres. Deux équipes se disputent de longues heures, rivalisent d’adresse au milieu des rires et des plaisanteries. Bien entendu, vainqueurs et vaincus se retrouvent le soir au café tout proche.

Une seule ferme et une auberge complètent le hameau. Cette dernière joue dans ce pays isolé un rôle considérable. Lieu de réunion où les paysans viennent boire, partager leurs rêves et étancher leur soif de lendemains meilleurs, l’auberge possède aussi une épicerie où les femmes se ravitaillent. Surtout, elle abrite l’unique cabine téléphonique. Ce privilège lui donne de l’importance, car l’usage du téléphone ne peut s’imaginer que dans des circonstances graves : l’appel du médecin, du prêtre pour les derniers sacrements, ou celui, plus fréquent, du vétérinaire.

Ainsi, pendant six ans, je vais à Sainte-Brigitte à l’école communale qui avoisine la « Chapelle ». Ces deux édifices posés côte à côte, mais que tout sépare en ces temps, symbolisent ce combat que je ne vais pas tarder à découvrir : la lutte sans merci entre l’école laïque — « l’école du diable » — et celle des « curés ».

Deux maitresses suffisent à notre instruction. La classe des petits est confiée à une femme, jeune encore, que nous appelons Madame, et dont la taille et les formes un peu rondes imposent le respect. Son visage aux joues pleines respire la gentillesse. Madame a épousé un marin qui fait de brèves apparitions. Il nous apporte, lors de ses permissions, son air aimable, sympathique, et des rèves de lointains voyages.

Mademoiselle dirige la classe des grands, qu’elle mène jusqu’au diplôme qui donne accès au collège

et surtout, plus tard, au certificat d’études qui confère à l’heureux candidat le savoir, le respect et lui ouvre grandes les portes de la vie. Elle est pour les enfants et les familles du pays une figure exceptionnelle.

Frêle, maigre, la poitrine creuse, les épaules voûtées qu’elle blottit en toutes saisons dans un épais châle de laine, tout indique chez elle une santé précaire. Ses cheveux blancs qu’elle teint d’une affreuse couleur rousse, la poudre et le fard cherchent à masquer la paleur de son visage. Mais ces coquetteries ne nous trompent pas.

Tout en elle s’oppose aux robustes femmes de la terre. Au voisinage de la cinquantaine, la passion de son métier la dévore. Jamais elle ne laisse voir une pointe de découragement. D’une douceur exquise, elle aime ses élèves. Ces qualités font qu’elle marque le pays d’une empreinte personnelle.

Enseignante hors pair, elle étend son art au-dehors de l’école et prodigue maints conseils aux familles, leur rendant avec tact de menus services : l’écriture d’une lettre, la rédaction de papiers officiels, rassurant ainsi ceux qui se trouvent perdus à l’idée de prendre la plume. En échange on la gratifie d’un peu de beurre ou de quelques œufs.

Elle n’élève jamais la voix et la moindre réprimande la rend malheureuse. Au « par cœur » elle préfère développer notre curiosité et cultiver notre intelligence. Mais son plus grand mérite est de déceler les talents qui couvent dans ces têtes enfantines.

Une fois repéré, elle n’abandonne pas l’élève méritant. Elle le pousse aux études, se bat pour lui, et convainc les parents d’accepter le sacrifice du collège et de la pension. La démarche de Mademoiselle est pour eux bien contrariante et les qualités intellectuelles de leur enfant sont source de bien des soucis. La maîtresse ne se décourage jamais, elle poursuit le combat en obtenant souvent une bourse et emporte ainsi la partie.

Elle montre d’autant plus d’opiniatreté à vaincre les réticences qu’à l’école religieuse les prêtres et les frères enseignants ont les mêmes préoccupations. Une âpre concurrence se développe, et chaque école compte les points.

Ainsi nos intelligences paysannes sont défrichées dans la passion et la rivalité et, peu à peu, ce petit coin de terre bretonne s’ouvre à la connaissance.

Nous sommes une quarantaine d’élèves répartis entre les deux classes. Tous fils ou filles de paysans, Pécole est mixte, ce qui attire sur elle les foudres de l'Église qui y voit une source de perversions et de débauches.

La langue de tous mes camarades est le breton, que je comprends fort bien mais que je manie avec difficulté, étant le seul garçon à avoir eu le français comme langue maternelle. Nos parents s’expriment en français avec leurs enfants mais, une fois passé le seuil de la maison, ils reprennent le breton pour converser avec les domestiques et l’entourage. La situation est toute différente pour la

plupart des élèves qui n’ont pas entendu un seul mot de français avant le premier jour de classe. Pour eux, cette barrière devient un cauchemar. Ils ne comprennent rien aux premières leçons et rougissent de honte lorsqu’ils doivent répondre, ce qui provoque de nombreuses moqueries.

Pour remédier à ces difficultés de compréhension et faciliter le dialogue, les penseurs de l’École républicaine ont pris une décision, qu’ils croient heureuse, d’interdire l’usage du breton dans les cours de récréation. Ainsi la pratique du français sera facilitée et deviendra bien vite naturelle. Quelle erreur stupide ! Non contents d’interdire la langue, il faut que l’on punisse les élèves qui s’obstinent à la parler. Ils inventent le supplice de la « vache », « ar vioch », qui consiste à remettre à celui qui, le dernier, a prononcé une phrase ou un simple mot en breton un galet de rivière bien poli. L'élève puni rentre tout penaud à la maison, la « vache ! » dans la poche du tablier ou de la veste. La honte retombe alors sur toute la famille. « I a la vache, il a la vache ! », crions-nous sans pitié en désignant aux adultes le condamné. Et les sarcasmes résonnent tout au long du chemin aux oreilles de notre camarade.

Le lendemain recommence la valse folle. Dès qu’un mot breton est prononcé, le détenteur refile son galet au malheureux qui, à son tour, s’efforce d’en faire autant. Ainsi la « vache » effectue sa ronde de main en main ou plutôt de veste en veste jusqu’au

soir. Jamais un père ni une mère ne s’est élevé contre cette pratique et n’a défendu son enfant, tant école est sacrée et les maîtres respectés.

La dernière récréation devient ainsi notre hantise. Il faut tout faire pour ne pas être le dernier possesseur de la « vache » et tout faire pour s’en débarrasser. Tout est autorisé : la ruse, la méchanceté, un coup de poing dans le dos, un croc-enjambe, afin de faire proférer un juron en breton. La « vache » trouve alors un nouveau preneur.

Heureusement, Mademoiselle est très hostile à ces pratiques et ne les tolère qu’à l’approche de la visite de M. l'inspecteur. Ainsi j’ai vu crucifier cette langue et assisté aux ravages provoqués par une administration aveugle, souffrances des familles et blessures irréparables dans les cours.

Les premières vacances approchent. Les progrès ont été rapides en lecture et en calcul. L'écriture tremblote et reste maladroite. « S’il continue, tout ira bien », conclut Madame, et ce propos rassure ma mère.

Je goûte avec délices les mois d’été, appréciant plus que tout ces instants de liberté. Je vagabonde dans ma campagne. Je lis dans le ciel la direction des vents : les grands vents de noroît annonciateurs de tempête, ceux qui viennent du nord et font entendre les trains — signe de beau temps — et ceux qui viennent du sud, porteurs d’orage.

« Vers où filent les nuages ? » me demande mon père.

« Ils viennent de l’ouest. »

« Eh bien, il pleuvra ce soir. » Et l’ondée arrive avant la nuit. Jamais il ne s’est trompé.

J'apprends la vie des animaux, leurs ruses et leurs amours : la vache et le taureau, la poule et le coq. C’est là chose naturelle qui s’offre à mes yeux. Et, tout simplement, je songe aux humains.

Je guide les chevaux attelés à la charrette, ou monte à cheval, sans selle, agrippé à la crinière. Je suis mon père. Il me révèle les blés mûrs dont les grains crissent entre les dents, les foins dorés prêts à engranger, les fruits encore verts et qu’il faut laisser mürir. Il m’apprend les arbres à leur feuillage ou à leur écorce ; il me montre la terre qui a soif et celle gorgée d’humidité qui fait pourrir les graines. Et le soir, avant de quitter le champ, nous observons ces couchers de soleil qui plongent très loin vers l’ouest, ceux flamboyants dans la brume d’été, et ceux couleur pastel des premiers soirs d’automne. Nous restons, sans mot dire, jusqu’au dernier reflet qui s’enfonce dans la terre. Avec joie, j'engrange ces richesses et, à chaque jour qui passe, les moissons de l’école me deviennent bien ternes.

À l’heure de la rentrée, j’ai oublié Pécriture et le calcul. Ma mère est stupéfaite, la maîtresse ne s’en étonne pas. Je retrouve les visages connus de Madame et ceux des camarades. Quelques nouveaux pointent le nez. À leur apparition, je bombe le torse et mêle mes quolibets à ceux des plus anciens. Ma mère m’accompagne encore sur le

chemin, mais avec les mois elle raccourcit sa course, sauf les jours de dictée où la frayeur des fautes me tenaille. « Encore un peu, jusqu’au prochain tournant. » Et elle m’accorde ce cadeau.

L'hiver s'annonce rigoureux. Les premières gelées figent, dès septembre, les terres et habillent les arbres de parures spectrales qui nous effrayent le long de nos trajets dans la lumière sombre des jours. Les vents d’est s’engouffrent dans les cours et s’infiltrent en lugubres sifflements sous la porte de la classe ou les interstices des fenêtres. Des vols de corbeaux s’abattent avec des cris funestes sur les champs pelés et déserts.

Nous nous blottissons dans le préau pour partager notre chaleur, frappant le sol de nos sabots de bois pour réchauffer nos pieds gelés, en attendant avec impatience l’entrée dans la classe. Celle-ci est chauffée par un poêle de fonte, posé au centre et protégé par une balustrade. Il s’en échappe un lourd tuyau, qui se recourbe vers le haut du plafond. Sous la haute surveillance d’un des grands, nous apportons à tour de rôle nos bûches pour nourrir chaque jour le feu. Mais si la température baisse de trop, la maîtresse supprime les récréations dans la cour et nous restons tous autour du poêle.

Je fais, cet hiver, l’expérience des premières engelures. Elles boudinent les doigts, gonflent les oreilles et les genoux. La chaleur réveille à ces endroits des démangeaisons incontrôlables. Et si par malheur nous nous grattons, la peau se crevasse

en plaies sanguinolentes. Madame sort alors d’un placard un grand pot de faïence de Creil et en tire un baume protecteur qu’elle étale sur nos plaies et qui nous soulage pendant quelques heures. Puis les douleurs lancinantes reprennent de plus belle.

Un matin, la neige a fait son apparition. Au réveil, je laperçois à travers le givre qui glace les vitres de ma chambre. Une épaisse couche recouvre dans un silence de fin du monde les maisons et les terres. Pendant la nuit, mes grands pins se sont emmitouflés comme les gens.

Mon père et Yves ont dégagé un chemin dans la neige. Avec excitation je gagne l’école. Dans la cour, les grands s’amusent à dresser un bonhomme. On l’affuble de moustaches, d’un chapeau et d’un vieux balai. À la fonte des neiges, il sera le dernier à nous quitter.

Des bagarres commencent, malgré nos doigts, nus, sans gants, crevés d’engelures. Pour les réchauffer, nous les glissons dans la chaleur humide de nos aisselles.

Le soir, la tempête reprend et fait disparaître le chemin du retour. La neige froide colle à nos sabots, leur faisant une semelle épaisse. Nos pieds s’alourdissent et chaque enjambée nous menace d’une chute. La fatigue nous épuise. Je me sens perdu et ne dois qu’à l’aide des grands de regagner la maison.

Dans son étau, la neige emprisonne durant des semaines la nature et les hommes, et nous autres,

écoliers trop chichement vêtus et transis de froid, passé le premier éblouissement, nous détestons ces temps.

Trois années, parfois quatre, suffisent pour nous faire atteindre la classe des grands. Quand Madame nous juge aptes, elle passe le relais à Mademoiselle, mais reste très attentive à nos progrès, se réjouit avec nous de nos succès.

Mademoiselle nous prend en charge vers lPâge de huit ou neuf ans. Avec fierté, nous faisons notre entrée dans la grande classe. Rien ne distingue celle-ci de celle que nous avons quittée. Les meubles et leur disposition se ressemblent. Seule la décoration prend un air plus sérieux avec ces vues des provinces de France que Mademoiselle épingle le long d’une plinthe.

Nous sommes répartis — selon nos âges et surtout selon nos connaissances — en trois ou quatre divisions dont la maitresse s’occupe avec calme et qu’elle enseigne à tour de rôle sans jamais géner les autres. Nous l’entourons d’un tel respect que nous ne nous autorisons aucun chahut.

Lorsqu'elle à à réprimander, elle le fait avec douceur, sans blesser ni même élever la voix. La remarque porte ses fruits. L’échec d’un élève la rend malheureuse et le succès la remplit d’une joie silencieuse. Tous, sans aucune exception, nous sommes ses enfants.

L'enseignement du français et de l’histoire lui tient à cœur ct elle déploie tout son talent pour nous

exposer ces matières. Elle nous apprend l’équilibre de la phrase, la recherche du mot juste, de l’adjectif qui colore, du verbe qui convient, du rythme et de la musique du texte. Elle cite des exemples. Nous les reprenons, en y mettant le « ton ». Par-dessus tout, elle souhaite nous faire partager sa passion de la poésie et l’amour des poètes. Elle admire Vigny, Baudelaire, Leconte de Lisle, José Maria de Heredia. Elle vénère Lamartine. Elle nous en choisit des morceaux, et, quand elle les lit à haute voix, nous fermons les yeux.

L'heure de la rédaction est aussi sacrée. Elle choisit un sujet qui éveille notre imagination : la récolte des foins et des moissons, le temps des labours, les veillées d’hiver. En récompense, elle lit tout haut les meilleurs devoirs. Le samedi aprèsmidi, elle consacre la dernière heure de classe à nous faire partager son plaisir de la lecture. Nous écoutons le balancement des phrases dans un silence recueilli. Ces instants magiques s’écoulent toujours trop vite.

Elle montre autant de passion à l’enseignement de l’histoire : celle de France qu’elle veut nous faire aimer et l’histoire ancienne qu’elle juge bon de nous faire découvrir à cet âge pour éveiller notre curiosité. Sur les cartes, elle nous situe l’Egypte, la Grèce, Rome. Quelques reproductions aiguisent notre imagination. Les exploits de Léonidas m’enthousiasment et, dans le vallon, au pied de notre ferme, je crée mes Thermopyles.

Aucun de nous n’a jamais un devoir à faire à la maison. Mademoiselle juge que ceux étudiés en classe suffisent. Sans doute sait-elle aussi qu’il est difficile pour beaucoup de ses élèves de trouver chez eux un coin pour écrire dans le calme.

Beaucoup sont mal logés dans des fermes reculées, éclairées les nuits d’hiver par une seule bougie ou un feu de cheminée. Les longues distances à parcourir matins et soirs dévorent le temps de nombreux écoliers et, dès la mauvaise saison, les trajets n’en finissent plus. C’est déjà un exploit que de se rendre à l’école, mais aucune excuse — ni la pluie, ni le froid, ni éloignement — n’est avancée par les parents pour faire manquer les cours à leur rejeton. Les temps sont durs pour tous, l’école obligatoire. Tous, sans exception, acceptent ces conditions.

Mais, quand arrive le printemps, se rendre à lPécole devient un plaisir dans ces chemins creux qui embaument de mille parfums. Tout nous appelle à Pécole buissonnière et à la chasse aux nids... Mais nous n’osons y succomber.

À midi, les élèves qui descendent des fermes les plus reculées déjeunent dans la cour d’un croûton de pain sec où d’une tranche de lard s’ils sont plus aisés. La cantine n’existe pas et seuls les écoliers des fermes voisines de l’école ont le temps de rentrer manger chez eux. Les familles les plus proches consentent à recevoir les enfants qui viennent des coins perdus pour partager le repas. Ainsi, mes

parents accueillent un garçon qui chaque matin quitte les monts d’Arrée. Il s’appelle Jean. Tous deux, nous rentrons ensemble à midi en galopant. Il à douze ans, mais, mal nourri depuis Penfance, il a oublié de grandir, et son visage de feuille fanée lui donne un air de petit vieux. Jean jacasse comme une pie. Il raconte dans sa simplicité la vie de Pécole, avec force détails, en mêlant de façon savoureuse expressions françaises et bretonnes. Il fait ses commentaires. Beaucoup plus âgé que moi mais de taille égale, il m’a pris sous sa protection. Il se croit investi de la redoutable mission de me surveiller et, pis, de m’éduquer. Mais lPélève est rebelle et Jean s’en plaint à mes parents. À ses dires, mon accoutrement en culottes courtes et mon ignorance en toutes choses lui font honte. Il s’en trouve désespéré. Mes parents, quant à eux, s’en amusent.

Jean n’a jamais connu ni desserts ni sucreries ; ma mère prépare, quand il vient, des plats inconnus dont il se régale. À Noël, comme pour ses enfants, elle lui réserve une gâterie. Il n’a jamais dit merci. Nul ne le lui a appris.

Le soir, il fait un bout de chemin avec moi, puis il disparaît vers ses garennes.

Une cantine ouvre ses portes l’année où J’entre dans la classe des grands. On l'installe au rez-dechaussée du logement de Mademoiselle qui doit se contenter de l'étage. Une cuisinière sert à midi une purée insipide, une demi-saucisse que l’on déniche

au fond de l’assiette et une cuillerée d’une confiture gélatineuse et rutilante qu’elle sort d’un grand seau doré. Ce dessert colle à l’assiette au milieu des reliefs de purée. Avant de le déguster, les élèves mêlent les couleurs rouge et blanche des deux plats et tracent des dessins surprenants.

Cette cantine bouleverse les habitudes. Pour elle, Jean des Garennes m’abandonne. Je rentre toujours déjeuner à la maison. Ma mère préfère cette solution. Parfois elle m’accorde l’autorisation d’un repas à l’école. Il n’y a pas de plus grandes récompenses. Je me régale.

Mademoiselle exige que les leçons soient apprises et contrôle, le matin, celles que nous avons étudiées le soir. L’électricité est encore inconnue et aucune ferme n’a ce privilège des villes. Aussi, dès que les jours baissent, les leçons s’apprennent à la lumière falote d’une lampe pigeon ou souvent à la flamme du feu de cheminée. Je m'installe, assis sur un banc de bois ou par terre sur la pierre de l’âtre tiédie par les braises. Je lis mes leçons, sur le livre posé à même le sol entre les jambes. Pour tout l’or du monde, je ne céderais ma place. Aux beaux jours, nous quittons nos cheminées. Les leçons s’apprennent en plein air sur le pas de la porte ou à la margelle du puits. Chacun se découvre un lieu privilégié. Beaucoup s’en vont au pré surveiller les troupeaux, un livre sous le bras. Je m’assois dans le jardin sur le rebord d’une auge qui recueille les pluies. Le printemps frémit sur les parterres et ma

mère déjà s’évade parmi ses campanules. À haute voix je récite mes poésies ou m'initie à l’histoire.

Vers la fin de l’année, lPapproche des examens rend les élèves fébriles. Mademoiselle accélère le rythme des cours, hâte les révisions mais demeure d’un calme qui apaise les candidats. Le succès au certificat d’études est pour beaucoup le couronnement de la scolarité et comble de fierté tant les parents que les enfants. L’échec s’abat sur la famille, la couvre de honte. Aussi le jour de l’examen revêt-il une grande importance. Garçons et filles, tôt le matin, gagnent, à pied ou à bicyclette, le chef-lieu de canton où se déroulent les épreuves. En fin d’après-midi, lattente commence, la tension monte, l’heure du verdict approche. La proclamation des résultats se fait vers les cinq heures. Les nouvelles parviennent à l’école une heure plus tard, annoncées par l’un des reçus qui pédale à perdre haleine. L’heureux messager récite la liste des reçus et des collés. Cette dernière souvent ne comporte aucun nom.

Mademoiselle, peu démonstrative, contient sa joie et se contente de sourire. Elle s’adresse aux futurs candidats de l’an prochain pour leur demander de prendre exemple sur leurs ainés. Elle savoure en silence le succès, tout comme les parents qui ne laissent rien paraître, car il est peu convenable d’extérioriser ses sentiments. Le certificat d’études passé, heureux et malheureux font une dernière visite à l’école puis n’y mettent plus les

pieds. Ils remercient à peine la maîtresse, saluant leurs camarades, puis tournent le dos. Ainsi se termine pour eux la scolarité. Dès le lendemain, ils se retrouvent aux champs. Il nous arrive de les croiser guidant les charrois. Ils nous semblent vieillis, un peu lointains. Ils ont troqué sans transition leur mentalité d’écoliers pour celle de paysans.

Ainsi se creuse aussitôt ce fossé qui doit séparer de plus en plus ceux qui restent à la terre et ceux qui poursuivent leurs études.

Après les examens, un air de vacances règne dans l’école jusqu’au dernier jour. Beaucoup d’aprèsmidi se passent en sortie dans la campagne sous la garde de nos deux maîtresses. À leurs côtés, la promenade devient leçon de choses, tant elles ont le désir d’éveiller notre curiosité. Elles nous dirigent vers des ruines qui nous valent quelques notes d'histoire, vers un moulin à grains qui nous livre les secrets de la meunerie, ou vers un vieux village connu de nous tous mais qu’elles nous font voir sous un regard nouveau, découvrant avec nous un escalier de pierres, un puits emmitouflé de lierre, une sculpture bardée de mousse. À tout ce vieux passé qui nous à échappé, Mademoiselle sait recréer une âme. Sur une hauteur, elle arrête le groupe. L’horizon s’étend des monts d’Arrée jusqu'aux terres basses, vers la mer. Elle nous fait admirer l’harmonie des courbes et celle des couleurs changeantes dans la lumière des ciels d'été. Nous sentons que chez notre maîtresse une

âme de peintre côtoie celle de poète. Seuls les églises et les calvaires, si nombreux et si pittoresques dans la région, n’ont-droit à aucune explication. Nous les croisons en silence. Nous savons qu’ils sont le symbole de l’autre parti et qu’il est d’usage de les ignorer.

Une sortie que nous faisons chaque année nous fascine par-dessus tout. Elle nous conduit vers un lieu appelé « Roc’h Toull », ce qui signifie « La Roche Percée ». Une grotte s’enfonce dans un amas de rochers qui, de profil, avec ses ondulations et ses creux, ressemble à un dragon fantastique. À flanc de colline, après quelques soubresauts, les rochers disparaissent sous la terre. Une ouverture sombre comme une gueule énorme s’ouvre à une extrémité de la roche et conduit vers les profondeurs. On raconte que le défilé s’étend sur plusieurs kilomètres. Nous nous arrêétons après quelques centaines de mètres lorsque la clarté disparaît et que le boyau se rétrécit jusqu’à la taille d’un enfant. Au siècle précédent, des fouilles ont confirmé existence d’une vie néolithique. Notre imagination enfantine vagabonde, Mademoiselle nous fait asseoir. Elle nous raconte ces temps très lointains, les immenses forêts qui recouvrent les terres, les bêtes aujourd’hui disparues et le départ des hommes vers la chasse. Elle évoque les enfants des chasseurs, assis comme nous à la même place, qui surveillent les préparatifs.

Une année scolaire s’achève ; commencent alors pour chacun de nous les travaux des récoltes.

J'ai dix ans quand j’entame ma dernière année d’école primaire. Je prépare le diplôme d’entrée en sixième. L’an prochain, il me faudra quitter mes habitudes pour partir en pension.

Je suis un ancien mais, aux côtés de ceux qui préparent le certificat d’études et qui approchent les quatorze ans, j’ai l’air bien jeune. Beaucoup me dominent de la tête. Au jeu de « pisse plus loin », je reste bon dernier. On trace une marque sur le sol ; les concurrents se placent derrière. Un juge à laide d’une ficelle mesure les résultats. Malgré tous mes efforts, mon jet demeure ridicule. Je m’efforce de me retenir pendant des heures, rien n’y fait. Au jeu « pisse plus haut », j'ai beau me mettre sur la pointe des sabots pour améliorer la hauteur, cette tricherie n’aboutit qu’à éclabousser tous mes vêtements. À Péchec s’ajoute la honte.

C’est aussi dans ces divisions des « grands » que s’éveillent les premiers émois. Dans ce domaine, je n'ai guère plus de succès. J’ai cependant remarqué les yeux noirs d’une de mes voisines. Mais là s’arrêtent mes émotions, Car mes approches ne reçoivent qu’un accueil glacial. À ces jeux, les filles sont beaucoup plus délurées que les garçons. Devant eux, elles s’excitent, paradent, parlent fort. Certaines, plus effrontées, n’hésitent pas à glisser dans la poche de l’un ou de l’autre un tendre billet. Le pauvre élu souvent le déchire ou le camoufle

rapidement car, s’il vient à être surpris par ses camarades, les quolibets pleuvent. Mais les filles persévèrent. Un échec ne les décourage pas, bien au contraire. Elles n’hésitent pas à tenter aussitôt l’aventure auprès d’un autre. Je ne comprends pas grand-chose à toutes ces fantaisies.

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Les vents et les brumes font leur apparition vers la fin octobre et annoncent les mois noirs, en breton : m1z108 du. Les saisons et le temps, en ces années où l’électricité et les progrès techniques n’ont pas encore atteint le pays, conditionnent la vie des hommes.

À la ferme, les derniers jours d’automne se passent dans les vergers, à la cueillette des pommes. Mon père a planté plusieurs hectares de pommiers pour le cidre qu’il fait lui-même. Une douce paix envahit la campagne. Les arbres se parent d’une infinité de teintes ocres ou rouilles dont léclat est estompé par le très léger voile de brume qui les pare matin et soir. Les après-midi, lorsque se lève le soleil pâle d’octobre, ils abandonnent pour un court instant leur enveloppe cotonneuse pour retrouver leurs couleurs flamboyantes. Mais ce qui frappe le plus, c’est ce silence qui descend sur la nature, un immense, un impalpable silence qui imprègne les choses et fait ressortir les bruits et les sons imperceptibles durant le reste de l’année. Ils viennent

ponctuer le calme impressionnant et apparaissent si proches, comme si tout à coup les distances avaient disparu sur une terre brusquement rétrécie. De l’ouest arrivent les coups rythmés et lancinants du marteau sur l’enclume de la forge. Du nord sonnent matins et soirs et à l’heure de l’angélus les cloches de l’église distante de plus de six kilomètres. De cette direction vient aussi le roulement des trains, et leur passage régulier nous précise lheure exacte. Seuls, au sud, les monts d’Arrée demeurent silencieux. Et, je ne sais pourquoi, tous ces bruits inhabituels me baignent de mélancolie.

La cueillette prend deux à trois semaines. Les hommes, à l’aide d’une gaule ou d’une fourche à deux doigts portée par un long manche, font tomber les fruits avec délicatesse pour ne pas abimer les jeunes pousses. Dès que j’ai atteint une taille convenable je les aide, grimpe aux arbres, me faufile avec souplesse entre les branches et secoue les derniers fruits échappés à l'œil des adultes. Les femmes ramassent une à une les pommes qui tapissent le sol en dessinant un large cercle autour de chaque tronc. Agenouillées dans l’herbe humide, ce travail leur est pénible et demande beaucoup d'efforts pour soulever les paniers chargés et pour les déverser dans un tombereau attelé. Celui-ci s’en retourne vers la ferme lorsqu'il est plein à ras bord.

Avant que Île ramassage ne soit terminé commence la fabrication du cidre. Mon père depuis longtemps s’est doté du matériel nécessaire, un

hachoir et un pressoir, qu’il a installé sous une grange. Il l’utilise pour sa récolte personnelle, mais aussi pour celle des paysans voisins qui le souhaitent. La saison du cidre dure plusieurs semaines.

Les enfants viennent assister aux manœuvres, et J'ai le plaisir d’avoir pendant ces temps quelques camarades près de moi. Nous attendons avec impatence l’apparition du premier jet. En cachette, nous plongeons chacun une paille pour absorber quelques gouttes de ce jus délicieux. Quand nous en avons bu une bonne rasade, la punition ne tarde pas et de sérieuses coliques nous tenaillent pendant quelques jours. Mais il n’est pas question de nous plaindre, car à ces malheurs s’ajouteraient quelques bonnes taloches. Les ennuis passés, la tentation du cidre doux revient. Nous désobéissons à nouveau et les coliques nous rappellent à l’ordre.

Ce plaisir défendu n’est pas le seul intérêt de cette période qui nous offre aussi les joies d’un concours de force. Pour faire sortir jusqu’à la dernière goutte le jus du broyat, il faut manœuvrer un levier qui agit sur la vis du pressoir. Cela se fait à la force des bras qui lèvent puis descendent la barre d’acier, et ces gestes demandent des efforts de plus en plus soutenus. Les muscles saillent sous les chemises, les mâchoires se serrent, les visages se boursouflent. Nous observons, admiratifs, et les paris s'engagent.

Quand les pommes ont rendu leur dernière goutte, mon père se sert des détritus pour la nour-

riture des bêtes à cornes. Celles-ci en sont friandes. Dès qu’elles sentent cette odeur qui provient de la grange, une excitation gagne tout le troupeau. II ne songe plus qu’à déserter le champ et la pâture pour se précipiter vers l’étable où le dessert de fruits pressés les attend. Les bêtes l’avalent goulüûment et se battent pour voler la part de la voisine. Pendant toutes ces semaines, le lait prend une teinte dorée et un goût de pommes.

Octobre est aussi le temps des labours avant les premières pluies. La terre encore sèche des mois d’été facilite la marche de Pattelage. Dès novembre, les tempêtes inondent le sol et le transforment en bourbier impraticable. Le travail se fait à la charrue tirée par deux ou trois chevaux. La même scène se déroule un peu partout dans la campagne. La terre après les moissons se prépare au repos hivernal avant les prochaines semailles.

Dès la sortie des classes, après le goûter, je me précipite rejoindre mon père et Yves. Très tôt, ils me confient les manches de la charrue qu’il faut maintenir fermement pour que le soc s'enfonce dans la terre et ne se retourne pas. À chaque extrémité du champ, je renverse d’un coup de main et d’un coup de rein la charrue pour le prochain sillon. Les hommes suivent à mes côtés, prêts à intervenir. Plus grand, ils me jugeront digne de conduire les chevaux. Cette marque de confiance me remplira de fierté. Je verrai alors s’ouvrir à moi le monde des adultes. Conduire à l’âge de sept ans

ces deux puissantes bêtes tiendra de l’exploit. Car dans ce pays qui vénère tant le cheval, il faut savoir le dominer.

Je saisis les rênes et, par une simple pression, je dirige l’attelage qui obéit au moindre signal. Mes deux chevaux et moi ne faisons plus qu’un. Rien ne me paraît plus exaltant que de voir, sous ma direction, se creuser sans une erreur le sillon de terre grasse et épaisse qui recouvre les chaumes. Pendant des heures, je suis à pas lents, au rythme de Pattelage, la marche puissante mais souple des bêtes, respirant avec volupté ces odeurs de la terre qui se fend et celles des chevaux dont la sueur épaisse, mousseuse et jaune, se colle aux harnais. La fatigue m'est inconnue. Le sillon tracé, avant de repartir, l’équipage se repose. Je flatte mes chevaux, tapote leurs flancs ruisselants, démêle leur crinière, caresse leur ganache baveuse. Puis un autre sillon s’ajoute au précédent. À la nuit tombante, je mène mes chevaux assoiffés au puits ou à l’abreuvoir, je les panse à l’aide d’un « bouchon » de paille, leur donne la ration d’avoine et de trèfle, étale la litière. Ce n’est qu’après tous ces gestes que je les quitte pour mieux les retrouver le lendemain. Ils connaissent mon pas, ma) voix. Jeme familiarise avec leur caractère, prévois leurs réactions et gagne leur estime. Nous nous respectons.

Ces journées d’automne sont si délicieuses qu’on les souhaite sans fin. Pourtant un jour tout

change, et commence alors la saison des pluies et des vents. Elle arrive sans crier gare. Seuls quelques signes perceptibles pour un œil habitué lannoncent : l’arrivée inopinée de mouettes égarées ; des nuages qui grossissent et descendent de jour en jour plus bas, poussés par les vents d’ouest. Les couleurs de la terre et du ciel s’assombrissent. La lumière de l’arrière-saison disparaît dans la grisaille de l’air pour ne faire qu’une brève apparition le soir, avec les teintes déjà frileuses des couchers de soleil. Mon père sent la bascule des saisons à ces petits riens et, inquiet, hâte les derniers labours avant de remiser les machines. Alors peut commencer le long sommeil de la terre.

Vers le début novembre éclatent les vents de tourmente. Ils arrivent souvent un soir, projetant par rafales folles les nuages bas gorgés d’eau qui traversent l’horizon d’ouest en est, rasant la cime des arbres. Ils prennent possession de ceux-ci, les agitent en tous sens, tordent leurs branches qui laissent échapper des plaintes sinistres. Ils s’'engouffrent sous les toitures ou sous les portes disjointes qui rendent des miaulements lugubres. Une courte accalmie, loin de rassurer, laisse craindre le pire et le silence qui en résulte remplit les gens d’inquiétude. C’est alors que les grands vents redoublent de force, frappent les bâtiments, cognent aux portes et disloquent les branches, les brisent, les projettent loin sur le sol et parfois dans un hurlement de douleur déracinent un arbre.

J'aime ces vents que j'écoute, blotti sous l’édredon de plumes. Par la vitre de la chambre, J'observe leur sarabande déchainée dans les grands pins. Ceux-ci livrent un combat de titans. Projetant leurs branches dans toutes les directions, ils se redressent, il repoussent leurs assauts, se défendent jusqu’à épuisement mais ils ne cèdent pas.

Vaillamment, ils protègent les miens.

Certaines années où l’automne s’éternise, les vents tardent à venir. Avec impatience, je les attends. Ils me manquent et quand, enfin, j’entends venir le bruit sourd de leur galop, ils me remplissent tout à la fois d’effroi et de joie.

Quelques jours plus tard, la tourmente laisse place à un calme étonnant. Alors seulement, le désastre frappe les yeux. Les arbres ont perdu leurs dernières feuilles, leurs branches dessinent de grandes traînées sombres sur le blanc du ciel et coupent la grisaille de noires touches de fusain. La campagne est dévêtue et les villages apparaissent tassés dans la courbure des collines. Les chemins creux respirent au grand air. Jonchés de feuilles, ravinés par les eaux, ils frissonnent sous les premiers froids. Les grands châtaigniers proches de la ferme ont délaissé en quelques heures leur tunique épaisse de rouille et offrent au ciel des bras dégarnis et pitoyables. Seul le rideau de pins échappe au naufrage. On l’aperçoit à des lieues à la ronde.

La nature, depuis peu transformée, nous prépare dans sa tristesse aux fêtes de la Toussaint et du jour

des morts. Elles sont, quelles que soient les convictions religieuses, célébrées avec respect par toute la population. Ma mère fleurit les tombes. La veille des fêtes, elle y dépose les chrysanthèmes qu’elle a semés dans son jardin et qui ont grandi derrière ses campanules. Ainsi ces fleurs cultivées avec amour sur le sol de la ferme rendent encore plus étroits les liens entre les vivants et les morts pour qui lon prie durant ces offices religieux qui n’en finissent pas.

Après les cérémonies, les familles se rendent au cimetière sur les tombes toutes fleuries. C’est l’occasion de retrouver parents et amis qui Ont parfois fait un long voyage pour vénérer leurs défunts. Alors, au pied des croix, s’entament d’interminables bavardages. Nous nous rendons sur les tombes de vieux oncles et tantes et nous terminons nos dévotions sur celle de Jean et de nos grandsparents. Les rangées de sépultures bordées de grands ifs, régulièrement alignées et séparées par des allées sablonneuses, forment un ensemble sévère mais plein de charme. En ce soir des morts, si le temps est clément, une atmosphère agréable créée par ces multiples bouquets s’en dégage. Jaime échapper à la surveillance de mes parents pour me faufiler entre les caveaux et lire avec attention les inscriptions, et calculer l’âge des défunts. Parfois, il correspond au mien. Alors le souvenir de Jean me hante.

Passé les fêtes des morts, nous entrons dans l’hiver. Comme la campagne, les gens changent

d’aspect. Les femmes revêtent des jupes épaisses et s’emnitouflent dans des châles de laine. Les hommes, par temps humide, s’abritent d’un sac de jute qui a servi au transport des engrais. Les enfants sont engoncés dans de lourds oripeaux trop grands et trop larges. Comme la nature, les gens me paraissent hostiles. Les hommes, qui ont abandonné les champs, demeurent à l’abri des pluies ou du froid et bricolent dans les granges ou s’occupent dans les étables. Bêtes à cornes et chevaux ne sortent qu’à l’occasion d’une rare embellie. Le travail des litières et le repos des animaux requièrent beaucoup de temps. Les femmes restent à la maison, font du rangement, s’exercent à la couture et au rapiéçage des vieilles frusques, préparent les repas et comme toujours, matins et SOIrs, S’OCCUpent de la traite des vaches et de la laiterie.

Le soir tombe très vite et vers les cinq heures Pobscurité empêche toute activité. Mon père et Yves se hâtent alors de terminer leur tache, éclairés par la lumière falote d’une lampe tempête qu’ils portent à la main de grange en grange. Commence alors le ballet des lumières qui sillonnent la cour et pénètrent dans les remises, comme des lucioles. Les bêtes sont nourries à la pâle clarté de ces lampes. On devine leurs formes épaisses qui s’agitent dans ombre, mais surtout leurs yeux qui s’éclairent de flammes.

Les regards se chargent d’étoiles et confèrent aux animaux un inquiétant mystère.

Le feu couve presque en permanence dans la cheminée de la cuisine. Dans le jour, le rôle de celui-ci est de confier un peu de sa chaleur, mais surtout d'éclairer la vaste pièce qui demeure dans une pénombre permanente. Dès que tombe la nuit, on attise les braises en déposant sur la pierre du foyer des fagots secs et des bûches épaisses. Les flammes s’envolent haut dans l’âtre et redonnent vie. Alors, le travail terminé, le repas avalé, peuvent débuter les longues veillées hivernales.

Les jours raccourcissent jusqu’à la fin de l’année. Arrivent les fêtes de Noël et du jour de l’an. À Noël, la famille assiste, si le temps le permet, à la messe de minuit. Il faut rejoindre à pied en pleine nuit Péglise du bourg. Nous quittons la maison vers les dix ou onze heures et nous nous enfonçons dans le noir. Le trajet nous demande plus d’une heure. Si le chemin est gelé, nos pas résonnent fort sur les pierres. La foule descend au village et anime la nuit.

La cérémonie dure des heures dans l’église glaciale : trois messes, une chantée et deux messes basses. J'attends avec impatience les derniers instants où s'élèvent les voix du Minuit, Chrétiens et, même si les accords sont faux, cette mélodie qui monte vers les voûtes me remplit d'émotion. Les messes terminées, nous regagnons la ferme, toujours à pied, souvent en compagnie d’autres familles. Leur présence nous réconforte et le chemin paraît plus court. Dans la nuit de Noël, nous avons marché douze kilomètres.

Notre mère marque ce jour par quelques cadeaux : un livre, un jouet, une friandise ou plus souvent un vêtement utile que nous découvrons le matin dans nos sabots de bois disposés en rond dans la cheminée autour des braises. La veille, nous avons déposé dans l’âtre un rondin énorme qui se consume toute la nuit. Moment de curiosité et d’émotion que celui de la découverte, au premier réveil, de ces cadeaux qui viennent du ciel dans la hotte du « petit Jésus ». Quelle déception, lors de mes six ans, quand je découvre, sur le cadeau béni, sa marque de fabrique et sa provenance de la ville voisine. Une réflexion rapide me ramène aux réalités terrestres en Ôtant mes illusions enfantines.

Les gâteries de notre mère nous classent parmi les privilégiés. Rares sont les enfants du pays qui connaissent, ce matin-là, les joies de ces surprises.

Je les interroge. Ils n’ont rien reçu. L’argent manque. Noël m’apprend les difficultés de la vie et la pauvreté qui se cache derrière les apparences.

Cette mélancolie de la fête de Noël se sent moins le jour de l’an où les familles se réunissent autour des grands-parents. Ce premier jour de l’année leur est réservé. Ils reçoivent leur descendance autour d’un repas, et aucun enfant ne voudrait manquer cette cérémonie où il vient témoigner son respect aux ajeux.

L’hiver ne commence vraiment qu’après ces fêtes. Les champs restent déserts, abandonnés par les hommes et les bêtes qui ne font qu’une brève sortie

par temps calme. Les vents, après une accalmie, soufflent de plus belle et, quittant les mers, prennent possession des terres pour y faire leur demeure. Ils emportent dans leurs bagages des pluies ou brumes qui plongent la nature dans la pénombre.

Parfois, un froid glacial règne. La bise, venue de l’est, cingle, gèle les terres et les arbres, les habille d’une livrée blanche et prête aux paysages une ambiance de conte fantastique. Ces temps annoncent la neige. Elle s’abat sur le pays et confine les villages dans un profond isolement. Le facteur ne monte plus la côte et, sans journaux, sans courrier, nous sommes coupés du monde. Le boulanger et l’épicier ne font plus leur ronde hebdomadaire. On entame les réserves. Rien ne bouge dans ces étendues prisonnières dont la beauté ne séduit guère mon père. Il déteste ces journées. Elles m’impressionnent quelque temps. Je ne trouve rien de plus enchanteur que mes pins, scintillants de myriades de perles étincelantes sous le soleil levant. Mais bientôt, la rude réalité des trajets vers l’école tempère mon enthousiasme.

C’est en ces moments que j'apprécie ces soirées d’hiver qui réunissent toute la famille pendant de longues heures dans la cuisine autour du feu de cheminée. Ce sont des heures de bien-être, de sérénité, des heures où l’on n’aspire à plus rien, sinon à savourer l’impression de bonheur qui nous envahit. Ces soirées commencent tôt et n’ont pas de limites précises.

Les occupations varient. Mon père, -qui n’a jamais froid, se retire un peu à l’écart et lit le journal. Il adore la lecture-de cette feuille locale dont il commente à haute voix les nouvelles. La politique le passionne. De loin, j'écoute et j’admire cet homme qui sait manier la critique. Un jour sans journal lui est insupportable. Il tourne en rond, relit celui de la veille.

Ma mère, très frileuse, a une place privilégiée au coin du feu, le dos plaqué contre le fourneau qui conserve la chaleur des derniers repas. Ainsi, face au feu de bois, le dos bien au chaud, emmitouflée dans son châle de laine sombre, elle se dit heureuse. Ma mère, en ces heures, ne lit pas ou peu. Mon père lui fait part des nouvelles. Cela lui suffit. Elle préfère laisser libre cours à ses rêveries. Son esprit vagabonde. Seule elle en connaît le voyage et, à ses mimiques qui parfois secouent son visage, on sait qu’elle s’est évadée vers quelques jardins secrets. Parfois, à ma demande, elle ouvre la bible et, à haute voix, fait la lecture de lAncien Testament. Elle choisit des morceaux accessibles : les malheurs de Samson, les exploits de David, les aventures des prophètes. Ma mère, qui pendant la Première Guerre mondiale a été institutrice durant quelques années, lit à la perfection, avec les intonations et les silences. Je l’écoute, assis sur un petit banc de bois que le menuisier a fabriqué à mon intention. Je rêve d’être David et de vaincre les méchants, de voir Samson retrouver, avec sa longue chevelure, la force

de ses jeunes années. Je m’envole comme un oiseau migrateur vers ces mondes bibliques des espaces sans fin et des terres de soleil.

Quand ma mère achève sa lecture, elle retourne à son silence et poursuit sa conversation intérieure qu’elle a juste interrompue pour cette promenade dans le passé. Sans rien laisser paraître, j’observe les signes qui tourmentent son visage et m’interroge sur cette présence invisible qui habite son esprit. J'imagine que l’inconnu de ses songes ne peut être que son fils disparu. Les veux lointains et les rides qui creusent ses joues lui confèrent ce masque douloureux que portent les Saintes Femmes sur les vitraux de nos églises. Avant de regagner sa chambre, elle tire discrètement son chapelet d’une poche et l’égrène. Parfois avant la séparation, à son signal, nous nous agenouillons et récitons à haute voix le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie ».

Mes sœurs papotent, lisent ou tricotent. Elles se laissent vivre. Souvent assises sur une chaise, elles observent en silence le jeu des flammes. Comme moi, elle dégustent ces instants de paix.

Les domestiques font partie de la famille. Yves s’installe au fond de la cuisine, près des marches de Pescalier et là, dans la pénombre, tresse des paniers d’osier pour la récolte des pommes ou le transport de la nourriture des bêtes. De ses mains sortent des pièces d’une parfaite symétrie. Je ne me lasse pas de voir ses doigts dompter les tiges.

Aline, et plus tard Marie-Thérèse, se reposent ou

* “profitent de ces moments pour coudre. Parfois

elles se couchent avant que je ne monte. Je les envie. Elles disparaissent dans les lits clos de la cuisine. Elles montent sur un banc et s’enferment dans l’obscurité des quatre cloisons de bois.

Ces soirées, entouré de tous les miens, me remplissent de quiétude et éloignent tout danger. Sur mon banc ou la dalle de granit, je termine la lecture de mes leçons, écoute les uns et les autres. Certains soirs, Yves, friand d’histoires de revenants, nous fait partager sa dernière rencontre avec PAnkou et sa charrette macabre : Karrigell an Ankou. Avec un brin d’ironie, ou peut-être pour affermir ses certitudes, il ajoute qu’un tel s’en est allé, cette nuit-là, rejoindre ses ancêtres. Puis je saisis un tison, l’agite en tous sens dans l’air et j’invente des rubans ou des éventails de lumière. Parfois je grille des châtaignes. Leurs odeurs se mêlent à celles de la résine des bûches de pin et aux senteurs des pommes que nous croquons à longueur de soirée.

À mes pieds, Kiki profite de la chaleur des flammes et de celle des pierres du foyer. Il ne manque à aucune de nos soirées, se faufile pour retrouver son coin favori, se pelotonne, et l’œil mi-clos, oreille à l’aguet, il nous observe. Puis d’un coup de patte sur la cuisse, il implore une petite place sur mes genoux où il adore mes caresses.

Nous sommes là, rassemblés dans la douce lumière du feu et d’une lampe qui fait reluire les

vieux meubles de chêne et se reflète dans les cui-

vres nombreux dans la cuisine. Une horloge préside la séance et domine les débats. Ainsi les objets familiers participent à notre réunion. Comme nous, ils ont leur place et semblent animés. Dans les recoins de la cuisine et vers la cage d'escalier règne l’obscurité. Là commence pour moi le monde de l’inconnu que j’appréhende de traverser pour regagner la chambre. J’en retarde l'heure et, si au dehors hurle le vent ou s’abattent les tornades de neige, à l’intérieur cette atmosphère ouatée me réconforte d’autant plus. Je quitte à regret cette chaude ambiance, une bougie à la main, qui défriche ombre épaisse des pièces. Les chambres sont glaciales et le froid s’abat sur les épaules. Certains soirs, un givre épais teinte les vitres. Je me plonge entre les draps humides où ma mère a glissé une bouillotte.

Les samedis soir, les veillées s’animent et prennent une couleur tout autre. Les voisins s’invitent et se réunissent chez l’un ou l’autre. C’est l’occasion, pour les hommes, de parties de cartes ou de longues discussions sur les récoltes ou les prix des dernières foires. On se plaint, les cours baissent, les bénéfices sont nuls. Heureusement, les plaisanteries prennent le dessus et mettent de la gaieté, le ton monte. Les femmes préfèrent s’asseoir autour du feu. Elles devisent sur les préoccupations de leur vie : la mort ou la maladie de l’un, les fiançailles de l’autre.

Ma mère, avant la séparation, sert une collation. Je vais de groupe en groupe, glisse sous la table, écoute sans rien dire les uns et les autres, saisis les expressions des visages. Mais si j'apprécie ces soirées, au tréfonds de moi je donne plus de prix à Pintimité des veillées familiales.

Vers la fin février se devinent le renouveau et la sortie de l’hiver. L’air se charge de senteurs à peine perceptibles que certains vents apportent de loin. Je reconnais les odeurs de trèfle et celles des premiers colzas avant que les champs ne fleurissent. Les arbres s’immobilisent après les batailles et se reposent pour mieux préparer la montée de sève. Les oiseaux reprennent possession de leur territoire et font à nouveau entendre leurs chants. Les ramiers se manifestent les premiers dans les grands ormes qui dominent l’entrée de la ferme. Puis suivent les vols des moineaux et bientôt le retour des hirondelles dont deux couples nichent dans la cheminée. « Les hirondelles sont de retour ! » crie le premier observateur avec soulagement. Le pays secoue sa torpeur. Le coucou chante. C’est le printemps.

Cette période me rend fébrile. Jean m’a transmis sa passion de dénicher les nids pour rassembler la plus belle collection d’œufs d’oiseaux. Le soir, après l’école ou les jours de congé, je bats la campagne, longe les talus, écarte les buissons, parcours en tous sens les bois et les prés. Je flaire les endroits où merles et grives nichent. Ils occupent

chaque année les mêmes taillis. Les pies et les corbeaux bâtissent leurs nids dans les arbres, les pigeons dans les vieilles souches mangées de lierre, les perdrix dans les fourrés ou les jeunes blés. Je descends les rivières, fouine dans les roseaux, découvre les nids des canards ou des poules d’eau. Je monte aux arbres. J’escalade les branches au risque de me rompre le cou. L’exploit qui m’exalte le plus est de dénicher les buses. Un couple demeure dans le bois qui borde vers l’est un versant de la colline. Leur nid, perché au sommet d’un pin, fait d’épais branchages, a plus d’un mètre de diamètre et ressemble à une forteresse imprenable. Au pied de l’arbre, je prévois tous les gestes de l’ascension et prends possession du tronc. J’arrive au but. Deux œufs énormes, blancs piquetés de roux, reposent sur ce rude tapis de branches. Parfois arrivent les rapaces. Ils piquent sur moi en lançant un cri funèbre pour défendre leur progéniture. Ces œufs constituent le fleuron de ma collection que je présente avec fierté aux camarades et aux adultes. Je les vide. À l’aide d’une épingle, je perce à chaque extrémité de la coquille un petit orifice. Je souffle dans l’un des trous pour chasser le jaune et le blanc. J’en fais ensuite un collier en les enfilant selon leur taille et l’harmonie des coloris.

Vers mars, les veillées ont perdu une part de leur charme. Elles rétrécissent de semaine en semaine. Les hommes sortent les outils, attellent les chevaux. Les vaches paissent dans les prés. Pâques

sonne la mort de l’hiver, est synonyme de grandes fêtes et, pour moi, de grand soleil. Cette journée revêt pour les paysans plus d’importance que Noël. Les robes à fleurs, les chapeaux à fruits font leur apparition. C’est aussi l’occasion pour certaines femmes d'abandonner leur châle et leur coiffe au profit d’un premier tailleur et d’un chapeau.

Ma mère profite de cette période de Pâques pour effacer les derniers remugles de l’hiver. Elle ouvre grandes les fenêtres, expose les literies aux timides rayons du soleil, fait briller les meubles qui sentent l’encaustique, frotte les cuivres et pourchasse les poussières. Ce remue-ménage bouleverse pendant quelques jours la maison qui prend sous ses mains un air de renouveau. Elle sort de ses armoires des napperons de dentelle ou des bibelots inconnus. La maison se réchauffe. Elle respire. Les habitations et les hommes se dépouillent des dernières souillures de l’hiver. Les corps débarrassés de leurs tuniques épaisses reprennent forme et les visages rajeunissent.

Les Rogations frappent pour moi le point final de l’hiver et ouvrent le chapitre de la belle saison.

Mes responsabilités d’enfant de chœur me mettent aux premières loges. J’ai été désigné, vers l’âge de sept ans, pour servir la messe à la « Chapelle ». C’est un pur hasard. J’ai en effet la taille convenable pour cette fonction lorsque mon prédécesseur est parti au collège. Cette succession

ne me dit rien.

J’ai un mal fou à retenir les réponses en latin que j’ânonne sans rien saisir. Par bonheur, je ne porte pas, lors de la messe matinale des dimanches, la soutane rouge et le surplis blanc qui restent réservés aux enfants de chœur de l’église paroissiale. À mes yeux je conserve l’état laïc et cela me rassure. Mon rôle d’enfant de chœur n’a pas que des inconvénients. Outre une modeste gratification du prêtre à la fin de la messe et qui me parait une fortune, cela me vaut le privilège de me situer à toutes les cérémonies religieuses au premier rang.

Le jour des Rogations, donc, de bonne heure le matin, après une messe basse, a lieu une procession à laquelle sont conviés tous les paysans du voisinage. C’est un jour de semaine. Hommes et femmes endimanchés pour la circonstance, en rangs tassés, emmenés par le prêtre, suivent bannières et croix. L’officiant, d’une voix forte et sonore, entonne un Cantique et les voix paysannes lui répondent. Ainsi le défilé traverse la campagne pour atteindre une croix de granit qui se dresse à un carrefour. Là se fait une halte. Le prêtre récite des prières, bénit les terres et les troupeaux. L'assemblée reprend d’un même chœur un chant appelé à favoriser les récoltes. Cette cérémonie, dans le jour naissant, revêt à mes yeux une allure paienne. Je m'interroge et il me vient en mémoire les rudiments de mythologie grecque ou romaine que Mademoiselle m’a enseignés. Je peuple champs et prairies de dieux bons et méchants. Je

leur donne vie, un visage barbu, un regard malicieux, un corps difforme. Ils habitent nos terres, il est juste de les apprivoiser. Je partage la sagesse du prêtre psalmodiant les invocations, et Pespérance des paroissiens. La fête terminée, espoir de riches troupeaux et de récoltes abondantes s’empare de chacun de nous. Les âmes et les corps terminent leurs préparatifs pour que naissent les beaux jours.

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De toutes les saisons, ma préférence va de loin au printemps.

Chaque matin, je m'étonne et m’émerveille devant les progrès de la vie nouvelle. Dès le lever, ouvrant la fenêtre de la chambre, je découvre le bouleversement. Dans le jardin, les jeunes pousses pointent leurs tiges, les pommiers se couvrent de feuilles avant l’éclosion des fleurs. J’assiste, le long du chemin vers l’école, aux métamorphoses quotidiennes. Les primevères naissent dans les prés. Frileuses, elles se blottissent dans les herbes. Cellesci quittent leur aspect chétif de l’hiver pour reverdir de façon éclatante. Certaines prairies se parent, avant la montée des foins, de milliers de jonquilles que nous récoltons en énormes bottes. Sous les bois se déroule un tapis de jacinthes sauvages qui prend, sous les rayons du soleil à travers les branches, des reflets des plus beaux bleus. Les arbres retrouvent leur feuillage et transforment le paysage.

Ils coupent l’horizon, protègent les champs de leur rideau, abritent les chemins qui conservent

leur fraîcheur dans les chaudes journées. Les jeunes semailles verdissent.

Les champs depuis peu reprennent vie ; les troupeaux retrouvent le chemin des pâturages. En mai commence l’époque des vêlages. Les vaches ont pris du ventre durant l’hiver dans les étables. Le vêlage n’est pas toujours chose simple et requiert l’aide des hommes. Mon père, qui dans son adolescence a rêvé un instant d’être vétérinaire, y excelle. Il montre tout son talent lorsque les difficultés se présentent. Un jour, il me demande d’y participer. Je me joins aux autres paysans appelés en renfort. J’ai si souvent entendu les conversations des hommes sur ce sujet que j’ai impression d’avoir assisté depuis toujours à ce spectacle. Aucun détail ne m’échappe. Tout en obéissant aux ordres de mon père qui guide les manœuvres, j’observe avec intensité. La tête du jeune veau apparaît toute ballottante et gluante. La mère pousse quelques meuglements de douleur et il m'incombe de la calmer. Je lui saisis les cornes, lui tapote le front dont les poils s’humidifient de sueur. Il me tarde d’en finir ; mais l’allure calme des hommes, la patience dans tous les gestes, l’ordonnance des mouvements me révèlent leur grande expérience et la maîtrise des événements.

La naissance se fait attendre, la vache s’épuise. Mon père décide de hâter la délivrance. Il dégage d’une main souple et ferme les pattes de devant auxquelles il fixe une corde. Trois hommes s’emparent de celle-ci. Je me place à la file derrière eux.

Quand tout est prêt, mon père écarte les flancs de la mère et donne l’ordre à l’équipe de tirer, sans àcoups, d’un effort progressif. La corde se raidit, fait dresser les pattes. L’étable retentit d’un sinistre beuglement et brusquement le corps du veau apparaît dans un flot de glaires sanguinolentes et s’étale sur la paille dans un bruit mat. La mère soulagée s’agite et observe d’un air étonné son rejeton, et dans ses yeux je crois lire de la tendresse. Le nouveau-né malhabile se désespère de ne pouvoir se tenir debout. Les pattes de derrière flageolent. À ses efforts répétés ne répondent que des échecs successifs.

« Un peu de patience. Dans quelques heures il trottera », déclare mon père. Puis il me commande d’aller prendre quelques poignées de gros sel dans la cuisine. Peu après la naissance, quand le veau a été nettoyé, on répand sur son corps du gros sel que la mère lèche avidement. Elle reprend des forces et le nouveau-né se réchauffe sous les coups de langue. Quelques instants plus tard, la mère et l’enfant montrent déjà une vivacité étonnante.

L’étable s’enrichit d’un nouvelle tête. La satisfaction se lit sur les traits de toute l’équipe. Mon père fait rentrer les hommes à la maison et les régale. J’arrose mon premier vêlage.

Les semailles du printemps terminées, vient l’époque des sarclages. Les enfants en sont souvent dispensés. Cette occupation demande patience et attention et se fait dans la solitude. Cela la rend très

ingrate et la position courbée et agenouillée à même la terre aggrave encore la difficulté. Je ne montre pas beaucoup d’enthousiasme à sarcler, mais il m'arrive cependant d’aider mon père, mettant ainsi un point d'honneur à tout connaître de son métier. Le travail s’effectue à l’aide d’un sarcloir mais aussi à la main. J’entoure mes genoux de vieux pilhon et, plié vers la terre, je me glisse entre deux rangs de betteraves ou de rutabagas. J’arrache les mauvaises herbes ou les pousses en surnombre pour ne laisser place qu’à une seule qui grandira pour donner dans quelques mois une grosse racine. De quelle patience faut-il s’armer avant de terminer le rang qui monte d’une extrémité à l’autre du champ ! Quand le but est atteint on se lève, on s’étire. On observe le travail accompli et celui à venir et, agenouillé, on repart pour un nouveau parcours. La journée se passe, la tête penchée vers le sol, le corps cassé en deux. Par beau temps, la terre demeure sèche et rend la besogne plus facile malgré la poussière que lève le vent. Mais si l’année a été pluvieuse, la terre humide adhère aux mains et refroidit tout le corps. Le soir nous rentrons fourbus et frissonnants.

Quand juin survient, la perspective de la fenaison et celle, toute proche, des grandes vacances me remplissent d'espérance. La récolte des foins représente un des temps forts de l’année et le jour de la coupe, un de ses moments privilégiés. Je l’attends avec impatience.

Mon père convoque l’équipe de faucheurs qu’il retient chaque année. Une vingtaine d’hommes arrive tôt le matin avant le lever du jour. Beaucoup d’entre eux, la faux sur Pépaule, ont longtemps marché dans la nuit avant d’atteindre la ferme. Un chef mène l’ensemble qui, au complet, gagne les prés. Mon père fait pousser le foin dans des champs et non dans des prairies. I] lui semble plus sec, plus riche et de meilleure qualité que celui récolté dans les prés trop humides. Ainsi faut-il faucher dans la Journée cinq à six hectares. Bien que commencée à l’aube, la coupe ne prend fin que tard dans la soirée.

Dès le lever, je ne manque pas d’assister aux premiers instants de la fauche avant de gagner à regret l’école. C’est une cérémonie fascinante où chaque geste a sa signification et chaque officiant son rôle. Le chef prend la tête et abat le premier andain. À quelques mètres de lui, le plus ancien suit et trace sa course. Le troisième, à égale distance, se met au travail. Ainsi toute la troupe se lance dans la bataille, formant une oblique parfaite qui dévore le champ, laissant derrière elle les vingt rangées d’andains, couchées sur le pré comme d’immenses rubans.

Voir les hommes s’avancer en ahanant, balayant de leur faux de droite à gauche d’un mouvement arrondi, tous à la même cadence, d’un geste robuste mais souple, sans heurt, est un spectacle inoubliable. De loin, on dirait un monstre, une sorte d’ondulation vivante serpentant avec harmonie dans les hautes herbes de la savane.

Parfois le chef lève la tête, s’arrête. Sans un ordre, la suite entière s’immobilise. Le moment est venu pour chacun d’aiguiser la faux et le bruit de la pierre sur la lame résonne dans la vallée. On profite aussi de cette pause pour servir à boire. Cette charge est réservée aux enfants. Je passe à travers les rangs l’unique verre où je verse à boire, de l’eau ou du cidre au choix.

L’entracte terminé, les acteurs reprennent leur rôle. Le mouvement puissant et régulier des faucheurs, leur respiration haletante, le bruit métallique des faux et l’odeur enivrante des andains humides rendent vie à la scène dans le plus vaste des décors.

Vers les huit heures est servi le premier repas de la journée, que mes parents ont fait porter jusqu’au pré. Les hommes mangent sur le lieu du travail pour ne pas perdre de temps. Pain, beurre et lard constituent le menu de ce petit déjeuner arrosé de café. À midi, une épaisse soupe de pain et de légumes et de nouveau du lard calment les appétits. Une collation vers seize heures est obligatoire. D’énormes tartines, que les faucheurs tranchent dans un pain de cinq livres, le « pain ménage », sont englouties en quelques minutes. Si ma mère n’a pas prévu d’aussi rudes appétits, je file à la ferme pour rapporter de nouvelles provisions.

Quand approche le soir, la fatigue endort les muscles et libère les voix. De loin, on les devine Joyeuses. Le chef encourage les derniers parcours.

Les plus jeunes accélèrent le rythme, voulant en remontrer aux anciens qui les plaisantent. Le dernier coup de faux lancé, la troupe relève le corps et, avec satisfaction, parcourt des yeux les étendues fauchées.

Les hommes remontent à la ferme pour le souper. Ma mère et les servantes ont dressé les couverts sur la longue table de la cuisine ; ce réfectoire nous change de nos petites tablées de tous les jours. L’atmosphère se réchauffe. Le repas est fête, les plaisanteries et les moqueries ne tardent pas. Sur la fin les hommes font silence et écoutent avec ferveur les mélodies des temps anciens. Quand le chanteur, un jeune homme un peu joufflu, rougeaud, le front perlé de sueur, debout, très droit et très digne, ferme les yeux et laisse monter les notes graves et chaudes de l’hymne breton, alors interdit, une intense émotion étreint chacun. Sa voix nous transporte.

La fenaison commence aussitôt. Nous nous entraidons entre voisins. Dès la rosée levée, nous partons, la fourche sur lépaule, et la journée se passe à retourner les foins et à les étaler au soleil. Quand ils sont secs, on en fait des tas avant les charrois vers la ferme. Le silence est au rendezvous, à peine rompu par quelques conversations. Les morsures du soleil, les poussières et ce geste de la fourche des milliers de fois répété, tempèrent l'enthousiasme de beaucoup. Le soir, les épaules et les bras se chargent de fatigue. Tout se complique lorsque l’orage menace. Mon père l’appréhende et

ne cesse de lire dans le ciel les signes précurseurs. Nous savons tous qu’en quelques minutes une ondée peut tout détruire. Il faut sans cesse recommencer. Les foins humides noircissent sur le champ, se recouvrent de moisissures pulvérulentes qui dégagent une fine poussière irrespirable. Alors, une toux quinteuse secoue les faneurs transformés en charbonniers.

Quand ils sont secs, on rentre les foins dans les hangars sans plus attendre. La veille, nous avons fait appel à nos voisins. Ils arrivent tôt le lendemain dans la cour. Mon père répartit les équipes.

Certains s’en vont vers les prés charger les charrettes, d’autres assurent la conduite des charrois vers la ferme ; une troisième équipe demeure sur place pour décharger les foins et préparer les meules dans le hangar. Chacun joue son rôle, selon ses habitudes ou ses préférences. Les gros bras choisissent de faire jouer leurs muscles en soulevant d’impressionnantes fourchées ; les amis des chevaux conduisent les attelages. Les cris des hommes, le hennissement des bêtes, le bruit sec des essieux et le craquement des roues dans les ornières bouleversent la paix habituelle. Je vais de poste en poste, trop jeune encore pour les responsabilités. À dix ans, je me joins au groupe qui récolte les foins dans les prés. Comme les adultes, je plante ma fourche dans la meule et la soulève de toutes mes forces. Un homme, dans la charrette, saisit à pleines mains les brassées et bâtit la charretée afin qu’elle ne renverse

pas. Celle-ci, énorme, ventrue, est encordée par deux solides liens et prend alors la direction de la ferme. Deux à trois chevaux tirent puissamment, et le cocher révèle son talent pour mener à bon port le charroi à travers les cahots du chemin. C’est pour lui un affront que verser. Si, par malheur, une maladresse, l’écart du cheval ou une ornière trop profonde font basculer tout lattelage, les hommes abandonnent tout sur-le-champ, accourent au secours. Comme on connaît les dangers de ces chutes, Pinquiétude se lit dans les regards et ne les quitte que lorsque l’appréhension d’une blessure ou d’un drame a été levée.

Tous ces hommes me sont familiers. Depuis ma naissance, j'ai grandi parmi eux et les nomme toujours par leur prénom, ou parfois par leur surnom : le boiteux, le borgne, le gros, le petit. S’il y a deux prénoms semblables, on les distingue. Et les deux François deviennent François le Gros et François le Grand, Fañch Teo et Fanch Braz.

Personne ne les confond. Ils se nomment euxmêmes ainsi, tant leur surnom leur colle à la peau. Parfois, si aucun trait particulier ne les caractérise, le prénom de lPhomme accompagne celui de sa ferme : Jean de la maison bleue, Yan Kerglaz où Jean du vieux moulin, Yan Milin Goz et ces êtres, souvent rudes, s’auréolent à mes yeux de poésie.

Mon père aussi, dans cette coutume, a perdu son nom, et par la même occasion toute la famille. Le nom de notre ferme lui a été ajouté, et mes parents

ne sont plus désignés que par leur prénom suivi de celui du village. Et cette façon de les appeler leur donne un titre de noblesse qui ajoute encore à leur prestance.

Cette solidarité qui semble lier les hommes durant ces jours des foins n’est parfois qu’apparence. Certains d’entre eux qui travaillent côte à côte ruminent de vieilles querelles : une histoire ancienne de partages, un héritage mal perçu, un droit de passage non respecté. Les rivalités, nées dans les générations anciennes, se transmettent et des familles, sans savoir pourquoi, se tournent le dos. Mon père, qui ne se connaît pas d’ennemis et à qui on confie beaucoup de secrets, s’efforce de séparer, durant ces jours, les familles rivales et place leurs hommes dans des équipes différentes.

Rentrant les foins, dans l’apparente gaieté, entouré de ces adultes dont j’admire la force et l’énergie, je fais connaissance très tôt avec les lézardes de la vie. Désireux de savoir et de comprendre, j'écoute les conversations, analyse les mots et devine parfois, derrière la banalité apparente, la virulence du trait. J’observe les visages, découvre au fond des yeux de Pun d’eux une brusque étincelle ou, dans le faciès buriné de l’autre, un éclair de colère. Mais j’aime ces hommes qui savent taire leur passion et travailler côte à côte sans trop laisser paraître la réalité douloureuse. Je sais que certains portent un masque apparent de sérénité, mais qu’il suffit de lui donner une chiquenaude pour voir naître les

rancunes ancestrales. Je retiens la leçon et je me charge de méfiance raisonnable.

Cette mésentente entre voisins demeure l’exception et les relations restent confraternelles. L’entraide généreuse se donne sans compter. Les fins de journée s’habillent de fête et s’achèvent dans la bonne humeur d’un repas. L’équipe se réunit et partage un menu sans originalité de soupe au pain et aux légumes, de lard et de pommes de terre. Il n’est pas convenable d’en changer l’ordonnance. Tous apprécient cette nourriture du terroir, surtout si elle est arrosée de vin et d’un verre de lambig. Comme d’habitude, les femmes demeurent debout et attentives, elles servent les hommes et dinent lorsque les travailleurs lèvent le camp. L'ambiance monte et le verbe devient plus haut, certains prennent racines. D’autres - toujours les mêmes — gâchent la soirée par des libations immodérées. Les railleries et les quolibets fusent à leur encontre. J’appréhende ces moments et je m’éclipse, espérant de tout cœur que, le lendemain, la rentrée des foins chez un autre voisin se terminera avec plus d'élégance.

La fenaison achevée, on entre de plein fouet dans la période de la moisson. Bon an mal an ou selon les caprices des cieux, elle doit se prolonger jusqu’en début septembre où prennent fin les derniers battages.

La coupe des blés se fait encore souvent à la faux ou à la faucille. Les moissonneurs, cassés sur leur outil, peinent tout au long de la journée et pendant

des semaines. Et pour peu que le champ soit en pente, la tête vers le sol et le dos arrondi, leurs pauvres corps tout projetés en avant émergent à peine à travers les épis. De loin on dirait des insectes dévorant petit à petit la parcelle. Ils fauchent une à une les gerbes qu’ils lient ensuite par un lien de paille. Que de peine, de patience et de courage pour arriver à bout de tous ces champs ! Mais les plaintes ne sont pas de mise et personne ne rechigne à la besogne. Bien au contraire, la récolte des céréales marque le sommet de l’année. Si elle est abondante, elle signifie la richesse de la terre, la qualité du travail et l’habileté du maitre.

Peu avant la guerre, mon père s’est offert une faucheuse et les faucilles ont été abandonnées dans les remises, non sans regrets. Elles ne servent plus qu’à la coupe d’une étroite bande de céréales autour de la parcelle pour le passage de l’attelage et de la machine. On « fait la route ». L'arrivée de la première faucheuse a provoqué une petite révolution. La curiosité se mêle à la crainte. Cet engin diabolique risque de contaminer le grain et de pourrir la paille. Surtout il supprime les faucheurs, et les bras si nombreux alors dans les campagnes vont devoir se croiser ou se louer ailleurs. Aussi accourt-on voir les premiers essais. Certains admirent, d’autres critiquent et souhaitent en silence, sournoisement, le malheur de la récolte. Mais en quelques années les faucheuses sont adoptées et les faucilles pendues aux solives.

La moisson débute toujours par une cérémonie, un rite sacré que mon père ne transgresse jamais. Quand l’heure approche, il monte vers les champs de céréales et, dès mes cinq ou six ans, je le suis pas à pas. Il pénètre dans la parcelle, observe et, d’un geste solennel, cueille au hasard quelques épis qu’il roule avec délicatesse dans ses mains pour en faire jaillir le grain. D’un souffle, il balaye les barbes et les balles. Il saisit un grain avec précaution, il le croque. S’il crisse, le blé est à point. S’il est encore mou, il faut attendre quelques jours. Je l’imite et, si nos avis divergent, mon père recule sa décision.

Adultes, femmes et même enfants participent, chacun donnant sa mesure. La faucheuse, tirée par deux chevaux, débite à chaque passage une tranche dans la parcelle. Derrière elle tombent les gerbes qu’un homme assis sur la machine répartit équitablement. Femmes, enfants les lient. Ainsi la faucheuse va et vient d’une extrémité à l’autre du champ jusqu’au dernier ruban de paille.

Certaines étendues découragent par leur superficie et semblent résister à la lame qui ne grignote qu’une étroite bande à chaque ronde. Les échines courbent sur les javelles ; les efforts raidissent les dos et les reins et endolorissent les épaules. Les pailles coupantes lacèrent les bras et les jambes. Les chaumes coupés à ras blessent les chevilles. Et les mains ! Pauvres mains des femmes liant les gerbes, aux doigts usés et meurtris et aux ongles rongés par les tiges ! Mais ici, nous respirons la liberté à pleins

poumons. Au loin, dans le pli d’un vallon, s’active une autre équipe. Avec elle, nous nous sentons à l’unisson. Dans ce silence rompu par le bruit métallique de la lame, levant les yeux vers le large, on se croirait comme isolés, coupés de tout. Seuls les trains qui passent au loin et rythment le temps nous relient au monde.

Vers les quatre heures de l’après-midi, tout s’arrête. C’est l’heure du goûter — nous disons du « collationné ». Il n’est pas pensable de surseoir à cette coutume. Bètes et gens rentrent à la ferme. Les chevaux se reposent. Les hommes goûtent, puis profitent de cette coupure pour aiguiser sur une meule les lames de la faucheuse. Mon père y consacre un soin méticuleux. Il faut bien Paider. Alors je m’arme de patience et tourne la meule à polir durant de longues minutes qui me paraissent éternelles.

Les femmes, à peine ont-elles bu une tasse de café debout dans la cuisine, filent vers les étables pour la traite des vaches où il y a quelque honte pour un homme de s’y mêler. Elles seules ont la patience, la voix plus apaisante, le doigté plus fin pour presser le pis. En échange, elles ont l’ingratitude de ce travail dans la chaleur et la puanteur, et le port des lourds seaux de lait de l’étable vers la laiterie.

La soirée, qui se prolonge de longues heures, reprend aux champs après cet intermède. Elle s'achève lorsque la terre sombre dans l’obscurité.

Mais auparavant il faut lever les javelles et les dresser par tas de huit pour mieux sécher la paille et le grain. Et les alignements parfaits de petites huttes bien sages offrent aux enfants l’occasion de fameuses parties de cache-cache.

Le retour se fait au crépuscule, mais la journée de labeur n’est pas pour autant terminée. Les chevaux harassés demandent encore beaucoup de soins. Tous les hommes s’y mettent pour les rassasier, les abreuver et préparer leur litière. Alors seulement, les moissonneurs peuvent penser à eux. Les corps sentent la sueur, l’air des champs et les pailles fauchées. Comme la maison n'offre pas de salle de bains, les femmes montent vers les chambres de lourds brocs d’eau pour leur toilette. Les hommes s’en vont vers l’abreuvoir ou le puits. L’eau glaciale calme les brülures du soleil et les morsures des tiges mais laisse aux mains l’odeur des chaumes. Le diner ne traîne pas ; chacun monte sans tarder, se coule dans les draps. Les courbatures ceinturent les reins et raidissent le dos. Elles se sont à peine adoucies au petit matin.

Les pailles et les grains sèchent plusieurs jours dans les champs. Par beau temps, cela demande une dizaine de jours. Les étés pluvieux bouleversent toutes les prévisions.

Lorsque la récolte est à point, commence le charroi des moissons. Une à une, les charretées déversent leurs gerbes sur Paire à battre. Mon père bâtit avec art ces grandes meules auxquelles il

donne de l’arrondi et qu’il coiffe d’un toit conique et élégant pour protéger l’ensemble de la pluie.

Quant à moi, je reste au champ où je jette une à une sur la charrette les gerbes piquées au bout de la fourche. Un voisin les saisit, les aligne en rang serré. La charretée s’épaissit, prend de la hauteur. Maintenue par deux cordes, tirée par une paire de chevaux, elle s’en va, majestueusement, vers la ferme. J'apprends à mon tour à façonner et ranger côte à côte les gerbes, à leur donner une assise stable mais élégante. À les voir traverser la campagne sur les chemins cahotants, on devine de loin le maître d'œuvre. Celui-ci met, tel un artiste, une pointe d’orgueil à parfaire l’ouvrage et à imprimer sa marque.

Le plus souvent deux personnes suffisent aux champs. L’une pique les gerbes et les lance sur la charrette, l’autre ordonne. À tour de rôle nous échangeons nos postes. Que de gerbes soulevées et que de charretées bâties dans une saison d’été ! Point de rêves de plages ni de voyages vers les mers ! Mes horizons marins sont ces champs de moisson et mes jeux d’enfant ces rudes efforts mille fois recommencés sous le soleil d’août. Et qu’importe la fatigue du jour et les courbatures du soir ; une fierté incomparable m’habite lorsque le dernier charroi quitte les champs et monte vers la ferme. Derrière moi, la terre qui vient de connaître tant d’agitation récente semble vide et délaissée et se drape de mélancolie. Alors, suivant en silence la

dernière charretée, nous atteignons la ferme quittée depuis de longues heures. Nous avons la surprise de voir se dresser dans l’aire à battre l’harmonie des meules. Mon père et ses aides achèvent les dernières retouches. Les équipes dispersées tout le jour se ressoudent au pied de ces énormes tas. Nous admirons, satisfaits, leur masse imposante, symbole de notre peine mais aussi résultat d’un effort partagé par tous.

Au fil des jours, la fatigue s’immisce dans les esprits. Elle sonne aux portes vers la mi-août. Elle gagne chacun de nous, d’abord comme une caresse, puis comme un souffle, elle grignote, elle envahit. Rien ne peut la contenir. Elle arrive comme la marée qui monte, sans vague et sans remous mais qui s’avance, glisse sur les sables, entoure les rochers, efface les algues. Un autre désir chante à nos oreilles, une envie de quitter nos champs de blé et d’orge pour respirer d’autres essences, des effluves d’évasion.

Nous aspirons à quelques heures de répit pour chasser l’ennui. Elles arrivent chaque année, offertes par les orages qui entravent pour un ou deux jours la moisson. Je bénis secrètement ces ondées. Pour moi et mes sœurs, c’est jour de vacances.

Je m’élance vers le grenier où m’attendent les collections de L'Illustration que parents et grandsparents reçoivent depuis des décennies. Là, sous le toit qui me protège de la pluie, s’écoulent des heures somptueuses. Je m'installe à même le plancher,

tourné vers les rais de lumière que laissent filtrer les lucarnes. Je feuillette sans me lasser les magazines, avide de découvertes, passionné par les images.

Avec Lindbergh je survole les océans, avec Amundsen j'explore les étendues glaciaires des pôles. Je découvre la Chine, pousse jusqu’au Tibet, parcours les étapes de la route de la soie, défriche Angkor enlacé dans ses troncs de lianes, franchis les portes obscures des temples et admire dans la pénombre ces dieux aux visages énigmatiques. Mes préférences vont aux régions désertiques. Cette nudité horizontale sans limites m’attire. Je ne me lasse pas de contempler ces vues et j’imagine des nuits divines sous le ciel lumineux des immensités sahariennes. Je revis la guerre de 14-18, celle qui est dans les livres, bien différente de celle que mon père raconte parfois avec pudeur et réserve, mais qui est la sienne. Je pressens des événements terribles en lisant Nuremberg et ses oriflammes au vent.

Le temps passe trop vite et je maudis ma mère qui interrompt mon évasion pour me ramener aux réalités dérisoires.

Mon père ne connaît pas ces passages nuageux qui voilent parfois nos esprits dans ces temps de moisson dont nous n’apercevons pas encore la fin. À soixante ans bientôt, il a trouvé depuis longtemps sa mesure et les secrets de l’équilibre. Si les pluies le contrarient, il domine son impatience. II ne semble pas davantage ressentir la fatigue ou surtout ne s’en plaint pas. Comme tous les

hommes du pays il s’octroie après le déjeuner une sieste. Il monte s’asseoir dans son fauteuil Voltaire, lit quelques lignes et s’abandonne quelques minutes au sommeil, le journal délaissé grand ouvert à ses pieds. Aux trois coups de balai frappés au plancher de la chambre, il sursaute et repart. J’ai mission de surveiller l’heure du réveil.

« Laisse-lui encore cinq minutes. » À regret, j’accorde un instant de grâce à la demande maternelle, tant la hâte des trois coups me tenaille.

Mais, pour la paix des corps et des âmes, rien ne vaut les dimanches, repos dominical que nul, dans tout le pays, n’ose transgresser.

Très tôt le matin, la messe dans cette région très pratiquante rassemble à la « Chapelle » la foule paysanne. La grasse matinée nous est interdite, mon rôle d’enfant de chœur exige la ponctualité. Ma mère me réveille vers les six heures et demie. Je parcours en quelques minutes le chemin creux coiffé de brume. L’enfant de chœur a pour première mission de sonner la cloche qui signale le début de l'office à sept heures tapantes. La chapelle se remplit, hommes à droite, femmes à gauche, enfants sur les bancs de devant. La messe basse ne dure guère plus d’une demi-heure. Un jeune vicaire la célèbre en latin, auquel personne ne comprend goutte, mais il a le mérite de nous servir l’homélie en breton. De mon poste d’observation, au pied de l’autel, j’ai le loisir, entre deux réponses, de jeter un œil sur l’assistance. Ces visages de

paysans et paysannes, sculptés par les vents et le soleil, se détendent dans la prière et se parent de sérénité.

Malgré quelques fausses notes, les cantiques en breton rehaussent la ferveur des fidèles et subliment l'émotion de la communauté. À la fin de la messe, des groupes se forment dans l’enclos et les conversations trottent sur tout et sur rien, puis se poursuivent le long des chemins avant la dispersion des familles vers les fermes.

Au retour de l'office, le petit déjeuner nous réunit autour de la table de la cuisine. C’est le seul jour où nous le prenons ensemble et l’unique repas que nous ne partageons pas avec les serviteurs. Parents et enfants savourent le plaisir de se retrouver et prolongent ces instants d’intimité qui nous sont trop mesurés. En effet, même le dimanche, les servitudes de la ferme s’imposent et rompent trop tôt la béatitude de cette heure. Mon père nous quitte pour les écuries, ma mère et mes sœurs ainées doivent traire les vaches. Ce travail qui se renouvelle matin et soir, devient le dimanche une forme d’esclavage.

Les après-midi, mes parents n’ont pas le cœur aux sorties, et la famille se retrouve par beau temps pour de longues heures dans le jardin ou le verger attenant. Les parterres resplendissent de fleurs, passion et occupation favorite de ma mère. Le jardin est son évasion, sa palette. Elle y jette par touches variées les coloris choisis pour la perfection

de son tableau. Elle y passe des heures sous son chapeau de paille, à Papproche du soir, les grosses chaleurs apaisées. Elle arrose, taille, repique ses chères campanules. Tous les dimanches, nous avons la primeur d’admirer son chef-d'œuvre où sur un fond bleu pastel s’allument les oranges des soucis et les rouges des pivoines.

Ce jardin et le verger à l’abri des grands pins offrent aux visiteurs leurs ombres et leurs couleurs. Il s’en échappe des effluves enivrants. C’est notre oasis pour le repos de nos dimanches. Mon père nous rejoint après la sieste qu’il s’octroie plus longue ce jour. Parfois nous recevons des amis ou de la famille. Sous les pommiers, dans les senteurs délicieuses, nous faisons halte, avares de mots, comme pour ne pas troubler la paix tranquille qui règne. Vers les quatre heures, ma mère sert le thé. Je m’étends de longs moments dans les herbes, les yeux plongés dans Pinfini des cieux. Je pars en voyage. Une fois de plus je m’évade bien au-delà des nuages que j’abandonne à leur vagabondage. Au creux de mon oasis, je m’enfonce vers les lointains Où naissent les mirages et je laisse à plaisir divaguer mes pensées.

Les battages commencent vers la mi-août quand toutes les récoltes sont rentrées. D’épaisses meules de céréales s’élèvent dans les aires à battre. Leur nombre et leur hauteur signalent l’opulence de la ferme. Bon an mal an, cinq se dressent dans notre aire : deux de blé, deux d’avoine et une d’orge.

Une entreprise de battage sillonne la région, s’en allant de ferme en ferme avec cette machine à vapeur qui parcourt nos chemins, tirée par un attelage impressionnant. Elle s’installe, crache sa fumée et ses flammes et dévore les gerbes.

Mon père, fidèle une fois de plus à son esprit d'indépendance, n’a pas recours à cette entreprise. Depuis longtemps déjà, il a fait acquisition d’une batteuse et d’un moteur à essence pour entraîner celle-ci, matériel qu’il partage avec les deux fermes les plus proches et qui, en échange, nous apportent leurs bras.

Et des bras, on n’en a jamais de trop. Notre équipe, quand elle est au complet, reste modeste et ne dépasse jamais la vingtaine. Les enfants sont les bienvenus. Dès les dix ans, parfois plus tôt, ils apportent leur concours. Le plaisir d’être ensemble et de faire partie du monde des grands supplée bien toutes les fatigues dans la poussière. Les anciens aussi arrivent avec leurs rhumatismes, leurs douleurs et toutes les meurtrissures. L’heure de décrocher n’a pas encore sonné et « on verra bien plus tard ».

Le plus âgé de l’équipe voisine les quatre-vingts ans. Pour rien au monde il n’abandonnerait cette partie. Il arrive, cassé en deux et les yeux tournés vers le bas, mais rien ne lui échappe. Fort de son expérience, il prodigue ses conseils à ceux qui, pour lui, restent des gamins, même s’ils approchent la soixantaine. À l’heure du repos, il dit les « temps

anciens » où « les battages se faisaient aux fléaux » et dans ses yeux s’allument les étincelles de ces « époques heureuses ». Cet homme, qui, toute sa vie durant, n’a été nourri que de misères, exhale devant nous les parfums d’autrefois et son amertume devant ces méthodes modernes. Enfants, nous réprimons un sourire moqueur et les adultes font silence. Mais au plus profond de nous couve la flamme du respect. Ses enfants, qui sont nombreux et bien avancés sur le chemin de la vie, Pappellent an Tud, le père, et lui disent « vous ».

L'installation de la batteuse et du moteur sur l'aire à battre demande beaucoup de précision pour que les poulies soient dans le même axe et les courroies parfaitement rectilignes. Tous les hommes unissent leurs forces et, comme un seul corps, soulèvent les imposantes machines pour les installer à la place voulue. Puis débutent les battages. Chaque équipier a un rôle précis qu’il remplit avec vigilance. La moindre erreur au voisinage de ces engins hurlants et de ces courroies qui battent l’espace peut être fatale. Les hommes partagent les travaux de force, chargent la paille dans les hangars, transportent les sacs de grains vers les greniers. Les femmes ramassent les balles des épis ou préparent les gerbes pour la bouche bourdonnante de la batteuse. Ce poste me paraît chargé de tous les dangers. Celle qui en est responsable tient un couteau dans la main droite et plonge la lame d’un coup sec et rapide dans la gerbe pour en trancher le

lien. De la main gauche, avec autant de vivacité, elle présente la javelle ouverte à l’homme qui alimente la batteuse. Debout, dans les poussières et les hurlements du tambour qui avale les gerbes, elle répète son geste pendant des heures. À la moindre erreur, on plante la lame dans la main ou le bras opposé.

Une autre place présente comme la précédente beaucoup de risques. Elle revient à l’homme qui nourrit la batteuse et jette une à une les gerbes dans sa gueule. Happées par le tambour, elles disparaissent dans le ventre avec des rugissements de bête. C’est le « seigneur des battages ». Par son habileté et sa dextérité il ordonne et rythme le travail. Mais s’il vient à défaillir, son bras risque d’être dévoré. Notre « seigneur » à nous, tassé sous sa casquette, carré dans des épaules épaisses, caché derrière de grosses lunettes noires protectrices, d’un calme étonnant et d’une force herculéenne, . semble s’amuser en enfournant avec une vivacité et une habileté extrèmes. Il se joue du danger et jamais un signe de fatigue n’altère ses traits. Quand il a terminé, il ôte ses lunettes. Deux grands cercles blancs auréolent ses veux sombres et lui font un masque d’oiseau de nuit. Ainsi grimé, notre « seigneur des battages » ne manque pas d’allure.

Les enfants grimpent aux meules et jettent en bas les gerbes. Nous sommes deux ou trois et défaisons ainsi ce que notre père a bâti avec tant d’équilibre. Les premières heures nous excitent puis, au

fil des jours, la lassitude nous gagne. Nous travaillons par à-coups, accumulant au pied du tas une importante réserve pour nous ménager quelques moments de répit. Alors, perchés sur notre tour, nous Jouons aux vigiles. Souvent une brise bienfaisante vient caresser nos corps endoloris. En bas, chacun s’affaire, mais dans l’ordonnance d’une équipe bien soudée. Des heures s’écoulent dans le bruit monotone du moteur et le ronronnement de la batteuse, dans la chaleur implacable du jour et la pollution de l’air qui déchire les poitrines. Parfois le vent rabat les poussières. Les silhouettes se débattent alors dans un monde fantomatique d’ombres qui laisse entrevoir les visages où seuls vivent des yeux de fatigue. Mon père passe de poste en poste et porte une attention paternelle à ses machines pour y déceler le bruit anormal annonciateur d’une panne. Si tout ronronne, il apporte son concours à Ceux qui peinent le plus. Puis la meule s’abaisse et, quand nous avons touché le sol et nettoyé les bas-fonds, nous partons à la conquête d’une autre.

Les battages s’étalent sur une petite semaine, mais que d’efforts déployés pendant ce temps. Le sourire ne déride les traits qu’à l’approche des dernières gerbes. Quand il n’en reste plus qu’une, le « seigneur des battages » s’en empare. Puis, la pressant comme une relique dans ses bras musculeux, il Poffre à la batteuse et lui imprime des mouvements de va-et-vient. La machine hurle une

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