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plainte sinistre qui résonne loin. Elle annonce à tous le chant final : Son ar Peurzorn. Alors l’équipe s’avance, certains agitent la main, les enfants applaudissent, et, les grains engrangés à l’abri des pluies et des vents, le « seigneur des battages » sonne l’hallali de la moisson nouvelle.
Après l’activité fébrile des dernières semaines, une douce nonchalance s'empare des êtres.
Pourtant un dernier effort leur est demandé pour parfaire l’ouvrage.
J’appréhende ces jours quand j’aperçois mon père s’affairer autour de cet instrument ventru et bizarre qu’on appelle le tarare. Il sert à ventiler le grain pour le purifier des dernières souillures.
Quand tout est prêt, il me fait signe. Je dois tourner la manivelle de cette machine d’un mouvement lent et uniforme. Sous ma main, de grandes pales s’agitent en soufflant un vent qui chasse les balles et les barbes des épis et nettoie le grain. Ce travail ne demande pas beaucoup de force, mais une patience infinie. Résigné, je tourne ma noria.
Le dernier jour, ma mère nous rend visite avec ses couettes et ses édredons. Elle les remplit de balles soyeuses pour les froids à venir. Alors seulement s’achèvent les moissons et les outils retrouvent dans les remises leur place jusqu’au prochain été.
La saison s’avance. Elle a perdu de sa vigueur. Les couleurs s’estompent et un soupçon de mélancolie habille la campagne. La fin de l'été est marquée par les foires et les pardons.
Les foires ont acquis dans ce pays une réputation exceptionnelle. Les paysans et les maquignons y viennent de loin et n’hésitent pas à abandonner toutes leurs activités pour y assister, surtout s’il s’agit d’une foire aux chevaux qui, chez nous, sont les rois de la ferme.
Ces réunions permettent aux paysans léonards de se retrouver, de partager le plaisir d’être ensemble, puis de s’en retourner chez eux avec une parcelle de rêve. Au retour, dans son habit breton, mon père s’assoit sur le coffre de l’atre. Plus volubile qu’à laccoutumée, il raconte sa journée. Tout ragaillardi, les yeux chargés de sourires, il me semble plus jeune.
La fin des récoltes est sanctifiée par les pardons, car il est naturel de remercier le Ciel pour sa générosité comme il avait été bon de le supplier le jour des Rogations au temps des semailles.
La fête religieuse se double de festivités populaires et surtout d’une réunion familiale. Aussi espérons-nous avec intensité ce jour qui rassemble oncles, tantes, cousins et parfois parents plus éloignés.
Le pardon de Sainte-Brigitte inaugure le cycle des fêtes, suivi de quelques dimanches par celui de notre saint patron célébré à l’église du « Bourg ».
Après la grand-messe chantée ce jour-là avec solennité dans la « Chapelle » abondamment décorée de fleurs et d’illuminations, mes parents président dans la salle à manger le déjeuner.
La table a été dressée la veille. La nappe blanche brodée aux initiales des aïeux, l’argenterie marquée des mêmes lettres, la vaisselle ancienne en porcelaine de Limoges témoignent d’une certaine aisance. Les campanules égayent la pièce.
Ma mère, en ce dimanche, se surpasse. Elle se révèle être une maîtresse de maison hors pair. Toujours d’humeur égale, l’œil attentif à ses hôtes, une parole gentille pour chacun, elle officie en grande dame. Elle m'étonne.
Mon père, plus froid, observe, mais ses yeux trahissent sa satisfaction d’être entouré et, d’un geste solennel, il débouche le vin de qualité qu’il hume puis déguste avec lenteur avant de le verser aux invités.
Une ambiance chaleureuse envahit la pièce même si les avis divergent parfois et si les discussions s’échauffent. Je découvre dans ces instants, tel le plus extraordinaire trésor, la trame ancestrale de notre famille.
L’après-midi, les femmes assistent aux vêpres puis suivent la procession qui, bannières déployées, traverse la campagne où fleurissent les cantiques. Je me glisse derrière elles, dans Pobligation de remplir mes responsabilités d’enfant de chœur. Je dois en effet, pour donner plus d’éclat à la cérémonie, revêtir en ce dimanche une robe rouge et un surplis blanc paré de broderies. Outre la chaleur qu’il apporte, cet accoutrement m’accable surtout à cause des ricanements que je soupçonne chez mes
camarades. À chaque pas, je crois entendre leurs gloussements. Je l’abandonne donc avec soulagement dès la dernière minute de la bénédiction. Je file vers la fête foraine qui bat son plein dans les alentours de la chapelle et dans les champs voisins. Aux parties de galoche succèdent les concours de force dont le vainqueur s’attire l’admiration de tous.
Après avoir fait de multiples fois le tour de chaque boutique, je rejoins les hommes. Ils n’ont pas daigné suivre les vêpres ni la procession. Sous la conduite de mon père, ils font une promenade sur les prés et les chaumes et devisent à pas lents. Ainsi chacun célèbre ce jour à sa façon.
L’été se meurt à petit feu et allume de ses braises les dernières soirées de septembre. Octobre s’annonce. Une fois encore le cycle des saisons boucle sa ronde.
Mon père ne m’a jamais paru si jeune. Ma mère câline ses dernières campanules. Mes sœurs rangent leur malle pour la rentrée.
Ainsi passent les saisons et les hommes dans ce pays qui reste immuable depuis des siècles. Seuls changent la durée des jours, les coloris de la campagne ou les caprices du climat.
Cette pérennité me satisfait.
C’est alors, dans cette quiétude de mes sept ans, que survient, à peine annoncé par quelques rumeurs sur les marches de l’Est, un tremblement