‹ Le Temps des CampanulesChapitre 6 sur 7 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Au temps des campanules, un rêve habitait souvent mes nuits.

Mes parents, un jour, avaient convié à la table familiale leurs lointains aïeux qui, comme eux, avaient vécu autrefois à la ferme. Depuis de longues générations, la même famille vivait sur ces terres. L’aîné des garçons recevait le flambeau de son père, puis celui-ci à son tour, quand les années pesaient trop, passait le témoin à son fils.

Tous ceux-ci sont mes ancêtres. Pour la circonstance ils se sont habillés du même âge, la cinquantaine ou peut-être un peu plus. Les hommes portent l’habit breton : chupen de drap noir et chemise blanche empesée qui bombe sur le torse. Les chapeaux à guides reposent à leur côté. Tous ces costumes sont semblables et si quelques détails changent, c’est pour jouer les coquetteries. Je ne les ai jamais vus, ces hommes qui sont mes lointains parents, mais je les reconnais déjà : mêmes visages taillés dans l’énergie, même carrure, mêmes prunelles sombres sous des sourcils épais, même

port altier. Mon père parle à son père qui, lui, se penche vers le sien. Tous sont semblables.

Les femmes aussi sont de la fête. Elles sont mes aïeules. Aucun lien de sang ne les unit et cependant elles se ressemblent toutes. Ma mère les accueille et, bien qu’elle ne porte ni le châle ni la robe bretonne, elle partage avec les autres une même prestance. Et chez ces femmes de caractère, on sent comme un air de matriarcat.

Par la porte entrebâäillée, soulevant un pan du rideau, je ne me lasse pas d’observer cette lignée de mes ancêtres. Ils sont dans leurs meubles, et sur le plus ancien d’entre eux, un bahut de chêne noirci, patiné sous leurs mains, on lit la date de mille six cent trente-neuf. Mes ancêtres sont là chez eux, bien à l’aise, comme s'ils n’avaient jamais quitté. Rien n’a bougé. Un jour viendra peut-être qu’à mon tour je présiderai la table. Pour perpétuer la tradition, mon père m’aura passé le relais et je m’apprèterai à faire de même, et rien n’aura bougé.

Comme au jour du pardon, après le déjeuner, les parents font le tour des lieux avec les invités. Ils retrouvent les chaumes après les moissons, les mêmes arbres, les mêmes chemins familiers, les mêmes maisons et jusqu’à l’horizon les mêmes clochers. Dans ce monde qu’ils ont quitté, rien n’a bougé et cette pérennité me paraît dans l’ordre des choses et me convient. Mais la guerre a bouleversé ce décor d’éternité. Avec elle ont pris fin le temps des campanules et mon rêve d’enfant. Je n’ai pas

saisi le flambeau paternel et n’ai jamais présidé le banquet des ancêtres. Mon père est mort. Ma mère est morte. Dans le jardin, certains étés, fleurissent encore les campanules.

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