PS
dirige vers la gare. Quel bonheur me donne cette escapade ! Pourtant il est brisé tout net quand, derrière un buisson d’aubépines, j’assiste au saccage du camp. Il me restait en mémoire Pordonnance, le bel alignement que les Britanniques lui avaient donné. Ce n’était plus maintenant qu’un sordide champ de bataille où hommes et femmes vocifèrent et jurent sans retenue. Je reste à, immobile, à l’abri des regards, dans la crainte de reconnaitre quelqu'un... Non, les gens que j’aime ne sont pas capables d’une telle honte ! Alors soudain une envie de vomir s’empare de moi et je rentre las, écœuré, à la maison. Nul n’entendra jamais parler de cette expédition.
L'arrivée de l’armée allemande met fin au saccage. Deux soldats suffisent à rétablir l’ordre. Leur apparition inattendue provoque une panique et les carnassiers, si courageux pour dépecer leurs proies, déguerpissent la peur au ventre.
L’ainée de mes sœurs a rencontré la première les forces d'occupation. Elle circule à bicyclette en compagnie d’une amie, dans les parages de la gare. Au bout du chemin surgit un engin curieux qui se dirige vers elles. Deux soldats allemands s’arrêtent à leur hauteur, leur ordonnent de vider leur cabas puis de rebrousser chemin. À leur arrivée, elles sont loin de s’être remises de cette apparition.
Mon père monte au volant de sa voiture pour s'assurer de la présence ennemie. Que cherche-t-il au juste ? La solitude ou un timide espoir ? Son
absence est de courte durée. À peine a-t-il dépassé la gare qu’un barrage le contraint à faire demi-tour. Is sont là ! Cette évidence lui dessille les yeux. Pour la seconde fois, sa vie bascule. Comme si la mort d’un fils ne suffisait pas, il faut aussi que la patrie agonise. La tête dans ses mains, il sanglote. Alors, n’en pouvant plus, je me réfugie dans la campagne.
Je traverse le bois, descends vers la prairie où coule la rivière. Les foins terminés depuis peu, les troupeaux paissent les prés. Assise au haut de la pente, Yvonne ma vieille amie surveille les bêtes. Je m'assieds près d’elle et trouve un précieux réconfort. Quand tombe la fraicheur du soir, nous longeons les rives du ruisseau. Les eaux gonflées par un orage récent dorment sous les frissons des peupliers. Quand, plus tard, je remonte vers la maison, les ombres se sont emparées depuis longtemps des bois et des prés.
La vie quotidienne cahote au fil des premiers jours de l’Occupation. Mon père ne veut plus sortir. Il ne supporte pas la vue de lennemi. La moisson l’occupe et chasse un peu son obsession. Il trouve auprès d'Yves un appui solide. Celui-ci a été prisonnier en Allemagne durant la Première Guerre mondiale. De cette époque il garde en lui des blessures encore vives.
Ma mère dans cette tourmente montre une assurance étonnante. Elle veille sur sa maison et en assume la maintenance, ne laissant rien paraître du
chagrin causé par le mutisme de mon père. Elle sait que pour lui il n'existe aucun autre moyen de supporter ses peines.
Quelques-uns de nos soldats reviennent au pays. Après des aventures épiques, ils ont échappé aux Allemands. Leur retour à la sauvette n’a rien de glorieux. Ils troquent aussitôt leur uniforme contre leurs défroques de paysan, ils reprennent possession de leurs terres. Pour eux, la guerre est terminée. Mais ils ne peuvent s’empêcher de penser à leurs camarades prisonniers qui ne peuvent donner de nouvelles, tandis que leurs épouses ne cessent de s’accrocher au moindre signe d’espoir.
Pendant ces semaines d’été, l’armée allemande consolide ses positions. Des soldats s’installent près de la gare dans les baraquements abandonnés par les troupes anglaises. Ils s’enferment derrière les barbelés. Leurs hymnes hitlériens portés par les vents parviennent jusqu’à nos terres.
C’est vrai qu’ils ont du panache, ces soldats, de taille impressionnante, dans leurs uniformes grisvert, la tête sous le casque profond, martelant la chaussée du même pas cadencé. Les femmes leur trouvent fière allure et, parfois, osent le proclamer.
Les officiers s'installent chez les civils. Ils réquisitionnent les chambres dans les maisons les plus cossues de notre bourg. Dans les campagnes, les habitations trop primitives et inconfortables ne sont pas convoitées. Mon oncle, dont la façade de la maison a belle apparence sur la place commu-
nale, doit céder aux volontés de l’occupant sa plus belle chambre. Il resplendit, l'officier qui en descend ce dimanche, quand il m’apparaît pour la première fois ! Je ne sais ce qui m’éblouit le plus, de la haute taille de l’homme, de l’uniforme coupé à la perfection ou de sa casquette galonnée ? D’un geste sec, de sa main gantée qui joue de la badine, il salue à ma hauteur sans s’écarter et, ouvrant la porte, il claque des bottes avant de sortir.
Dès cet été de 1940, on raye du vocabulaire le mot « allemand ». Il n’est jamais plus prononcé jusqu’à la fin de la guerre. L’ennemi devient le Boche. Semaine après semaine il s'implante. Il jalonne nos routes de pancartes nouvelles qui doublent les nôtres. Écrites en lettres gothiques, nous nous amusons à les déchiffrer et à les barbouiller. Sur les édifices et les batiments occupés flotte la croix gammée, et les horloges de nos églises affichent l’heure nouvelle.
Après la « Débâcle », les choses semblent se remettre en ordre. L’Occupation commence et personne n’en prévoit la durée.
Les beaux jours se succèdent en ce début d’été et paraissent célébrer avec faste la victoire de lPennemi. Les dieux aussi abandonnent notre pays en état de choc. Cependant, comme un moribond, il s'accroche à la moindre lueur d’espoir. Celle-ci nous parvient de Londres sous forme d’un appel à tenir bon. Rares sont ceux qui ont la chance d’entendre ce discours du général de Gaulle, le 18 juin
1940. Mais on connaît, dès la fin du mois, son existence et les principales phrases de son contenu. Pour beaucoup, un phare vient de s’allumer dans la tempête et ses feux viennent de Londres. Mon père sort de ses retranchements et colporte la nouvelle. Il croit dur comme fer qu’il faut s’y rallier. En le voyant ainsi sûr de lui lorsqu'il cherche à persuader nos amis, nos voisins, je le retrouve enfin. Parfois, grâce à cette nouvelle espérance, le sourire lui revient. Ma mère, plus ardente dans sa foi, affiche une confiance aveugle dans l’existence et l’authenticité du discours. Mais le scepticisme et le doute rongent beaucoup de ces paysans d’un naturel méfiant et peu enclins à s’emballer. Le général de Gaulle, au nom trop chargé de symboles, leur paraît invraisemblable. Et Londres est si loin !
« Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. »
Beaucoup de gens ont sans doute en tête ce proverbe et se tournent vers le maréchal Pétain dont les valeurs semblent plus proches, plus quotidiennes. Les anciens de 14 vénèrent encore leur chef. On croit connaître son énergie, son caractère. Pour tous ses admirateurs, il symbolise la résistance. Mais n'est-il pas atteint par la limite d’âge, comme le souligne sa voix chevrotante ? Nombre de visages pâlissent lorsque nous parvient la triste nouvelle de Parmistice et des concessions faites à Hitler.
Ces divergences préparent les joutes oratoires enragées qui vont polluer le pays pendant des semaines. Elles surviennent à chaque réunion, à
chaque rencontre, aux soirs des moissons ou aux sorties des messes. Londres ou Vichy >? De Gaulle ou Pétain ? Les conversations s’échauffent, se terminent en disputes. Des voisins ne se parlent plus. Des familles se déchirent.
Pourtant très tôt de Gaulle l'emporte. Pétain se trouve empêtré dans des compromissions de plus en plus inacceptables. Ses défenseurs perdent du terrain. Londres prône une résistance sans faille jusqu’à la victoire, exige le sacrifice pour la liberté, ce qui séduit ces paysans carrés tout d’une pièce, aimant un langage clair et franc. Mon père conclut toutes ces discussions par : « Quand le renard est dans le poulailler, on ne lui caresse pas la queue, on le chasse. » À bon entendeur, salut ! Le choix est fait. Pas de grandes phrases subtiles. Ici on sait que la seule possibilité d’avenir passe par la Manche.
Cependant, pour respecter la loi, on affiche dans toutes les fermes les portraits d’un faux grand-père nommé Pétain sous lesquels on lit : « J’ai fait à la France le don de ma personne. » Ainsi préside-t-1l à nos repas. Mais nous ne lui prêtons aucune attention. Peu à peu se dessine dans notre imaginaire un personnage de mystère à la voix lointaine, sorte de héros mythique qui ne peut que focaliser toutes nos espérances : d’au-delà des mers, de Gaulle nous fascine et nous attire.
Un événement local facilite le rapprochement de la population et fait basculer celle-ci dans le même clan. Les Boches se sont aperçus que les provisions
anglaises stockées dans le camp de la gare ont été pillées avant leur arrivée et pensent, à juste titre, que les coupables sont proches. Ils décident de vérifier leur supposition et de fouiller les unes après les autres les maisons de la région pour récupérer le butin. Le ratissage est systématique. Ils commencent par le bourg puis se jettent sur la campagne.
Un matin vers les onze heures, ils nous rendent visite. Août touche à sa fin. Les camions chargés de soldats envahissent la cour de ferme. Les hommes armés cernent les bâtiments et prennent possession des lieux. Toute la famille est immobilisée. Mes parents et moi dans la cuisine, mon père sur le banc, face à la cheminée, ma mère à la table familiale ; mes sœurs dans leur chambre. Yves, qui vaque dans les étables, doit cesser sur-le-champ. Et sous nos yeux, la fouille commence pièce après pièce, armoire après armoire. Aucun recoin n’y échappe. Le grenier est ratissé. La mise à sac de la maison terminée, commence la visite des communs, granges, écuries et étables. On croit alors à la fin des recherches. C’est une erreur ! Le butin est maigre, et pour cause, nous n'avons presque rien : deux ou trois boîtes de conserve récupérées sur le haut d’une étagère. Les occupants s’imaginent trompés et suspectent des cachettes plus secrètes.
Aussitôt la tension monte d’un cran. L’officier se plante face à mon père, vocifère quelques paroles. Blème, celui-ci fixe son interlocuteur. Un silence
oppresse la pièce pendant quelques minutes interminables. Puis le chef tourne les talons, quitte la cuisine et lance à ses-soldats l’ordre de fouiller les alentours.
Mon père n’abandonne pas son banc. Du regard il nous fait comprendre de ne pas bouger et de rester calmes. Mon cœur explose. Les Boches, armés d'appareils détecteurs de pièces métalliques, balayent la cour et le jardin. Par la fenêtre nous assistons à leurs allées et venues. À nouveau, du dehors, parvient la voix gutturale de lofficier, suivie de Parrivée au pas de course des soldats. L’ordre de départ est donné. Le convoi prend une direction qui conduit vers les champs ou vers les bois. Mon père les voit s’égarer et ne bronche pas, mais ma mère sort avec précipitation de la maison, court signaler l’erreur et donner la bonne direction.
Les autres fermes du voisinage subissent le même affront. Ainsi cette recherche ridicule de quelques larcins sans valeur crée une hostilité unanime envers les Boches. Quant à moi, j’ai sept ans et demi lorsque, près de mes parents, dans la cuisine de la ferme, j’assiste à ce spectacle qui plante en moi les semences de haine.
Hormis lobligation de savoir les chants à la gloire du Maréchal, l’année scolaire débute comme par le passé. Bien sûr nous chantons Maréchal nous voilà, Mais élèves et maîtresses manquent totalement de conviction. Puis bien vite nous enterrons
les recommandations officielles et fredonnons d’autres refrains :
Vole à tire d'ailes, viens à nous chaque sotr,
Vole sur tes ailes, porte-nous l'espoir !
Ces paroles venues de loin par-dessus les mers ont entre nos lèvres une tout autre saveur.
Le deuxième hiver de guerre est d’une extrême rigueur. Il succède sans transition, en fin novembre, aux vents de galerne qui, eux aussi, ont soufflé sans compter. Les puissances de la nature se déchainent.
Nous descendons vers Noël quand un événement vient surprendre le pays. Les Boches installent près de la gare un camp de prisonniers de l’armée française. Ces hommes sont des soldats noirs des troupes coloniales. Des nègres débarquent tout près de nous, sur notre territoire !| Personne, ou presque, n’a jamais encore approché de Noirs et ceux-ci vont vivre à nos côtés. La nouvelle déclenche un remue-ménage dans les cervelles. Je connais leur existence par quelques images de L’Uustration où par quelques récits de missionnaires de retour d’Afrique. On raconte même que certains sont encore anthropophages. Les esprits galopent.
Dès leur arrivée, les organisations charitables du Maréchal demandent à la population féminine de jouer le rôle de marraine et d’accepter un filleul parmi les prisonniers. Pour donner plus de poids à ce souhait, l’annonce est faite en chaire à la messe. Le clergé cautionne les recommandations du
Maréchal et rassure ainsi ces femmes qui se présentent à l’entrée du camp. Curieux, comme tous les enfants, je suis entre les jupes.
Les premiers Noirs m’apparaissent sous la neige, grelottant dans leurs capotes kaki, derrière les barbelés. Mon appréhension à l’approche du camp disparaît subitement. Comme nous, ils parlent, certes dans une langue qui n’est pas la nôtre, mais ils parlent. Ils sourient aussi et partent même d’un grand éclat de rire en montrant une denture d’une blancheur magnifique. Bien sûr, nous n’avons pas la même peau ni les mêmes traits. Le nez est plus épaté, les lèvres plus épaisses. Mais y a-t-il là autant de différences que celles annoncées ? Ainsi, dans ce décor invraisemblable, je fais la connaissance de Mamadou, de Joseph, de Christophe et d’autres encore. On fait les présentations. On ne se comprend guère. Déjà les sentinelles donnent l’ordre du départ. Je n’en reviens pas. Des Noirs sous la neige, derrière les barbelés, alors que j'imagine ces hommes chassant dans les savanes ou dans les forêts. Des sauvages alors que, sous le noir de la peau, je découvre des ressemblances avec nous. Je vais d’étonnements en surprises. Rien n’est simple, et sur le retour le doute grandit en moi.
Le soir de Noël, la messe de minuit n’est célébrée que pour les quelques privilégiés qui habitent près de l’église. Les autres, dans les villages, restent bloqués par la neige. Dans l’après-midi, les marraïnes rendent visite à leurs filleuls. Ils reçoivent leurs
cadeaux à travers les barbelés : de la nourriture ou quelques lainages tricotés à la hâte. Des rafales de neige cinglent les visages. Après quelques échanges et de longs silences, les prisonniers transis disparaissent dans les baraques enfumées. Ils sourient en nous quittant, mais dans leurs veux je devine une tristesse infinie, ou peut-être est-ce la mienne que je projette dans leurs regards.
Comme elle me semble alors dérisoire, laumône que l’on accorde à ces hommes noirs, déracinés, parqués derrière leurs barbelés et pataugeant dans la neige sous le regard d’une sentinelle ennemie trônant sur son mirador, un brasero à ses pieds. L'ordre nazi règne.
Le deuxième Noël de guerre s’achève. Un an déjà depuis le dernier célébré avec nos amis anglais. 1940 se termine. On entre sans transition dans les années noires.
La guerre, vague déferlante qui nous a bouleversés ces derniers mois, s'éloigne, laissant en place « Occupation » sournoise, insidieuse, qui enserre le pays en son étau. Tout d’abord pateline, elle flatte et répand sa propagande. Mais la population ne tombe pas dans le piège grossier. Quelques-uns, rares à mes yeux d’enfant, semblent fidèles à Vichy, mais cela ne durera pas.
L'hiver se prolonge et, de mémoire d’homme, on ne se souvient pas d’avoir connu une saison si impitoyable. Mon père qui approche la soixantaine le répète sans cesse. Des biches ont fait leur apparition. Est-ce les folies du climat ou celles de la guerre qui les font arriver jusqu’à notre région ? Personne ne peut le dire. Mais aucun paysan, même parmi les plus anciens, n’a jamais aperçu jusqu’à ces jours ces bêtes sur leurs terres. Mon père et Yves les surprennent au petit matin dans le ar où elles s’abritent la nuit et broutent le foin. Je n’ai jamais vu de biches. À mon lever, elles ont déjà disparu. Je suis dans la neige leurs traces qui
filent vers les bois puis s’évanouissent dans les broussailles.
Isolé par les froids, le pays se replie sur lui-même et souffre intensément du manque de nouvelles. Les rares postes de radio sont réquisitionnés. Les journaux répandent les pires mensonges qui ne nous dupent plus. Mon doux territoire s’est métamorphosé en île de silence.
Pourtant, dans ce climat sinistre de 1941, quelques hommes inattendus me fascinent aussi sûrement que les oasis de mes rèveries, tel Baptiste.
Pour tous, il est Baptiste, le facteur. Chaque jour il sillonne la commune à bicyclette. Son arrivée dans certains villages crée une curiosité mêlée d’angoisse. Le peu de lettres qu’il distribue sont de bien tristes nouvelles. Baptiste, à contrecœur, est souvent le messager du malheur. À la ferme, il arrive vers les quatre heures, à l’heure du goûter ou plus tard s’il fait soif. Sa venue est annoncée de loin par Kiki qui, dès qu’il le renifle, se met à hurler. Personne ne peut s'expliquer cette rage du chien.
Baptiste se dépense sans compter, pédale sur les chemins, gravit les côtes et, malgré les efforts conserve un embonpoint généreux. Bien rond dans son corps, il est carré dans ses propos, tout d’un bloc avec ses aspérités mais sans la moindre faille. Dès les premiers jours de POccupation, il a choisi son camp et le crie bien fort. C’est de Gaulle et rien d’autre. Qui n’est pas de son avis se voit traité d’imbécile ou, pire, de traître.
Mon père, bien avant les seize heures, le guette. Passé le terme, il s’impatiente tout en poursuivant son goûter. Le bonheur arrive avec Baptiste. Celuici s’assied sans se faire prier, s’éponge le front, boit un verre de cidre et tire de sa sacoche de cuir les lettres et surtout les journaux, La Dépêche de Brest et, une fois par semaine, L’Illustration. Avec lui, pénètre dans la pièce une odeur curieuse unique, reconnaissable entre toutes, où se mêlent à la fois celle de la sueur, du cidre et du cuir vieilli de la sacoche défraichie ; une odeur un peu aigre mais surtout alliacée qui enveloppe l’homme.
Quand il a repris son souffle, sans plus attendre, Baptiste fait part des nouvelles, les vraies, pas celles que relatent les journaux sous le coup de la propagande. Le facteur les glane tout au long de son itinéraire du jour. Surtout il a l’avantage d’entendre quelques informations venant de Londres, écoutées par quelques privilégiés qui ont réussi à camoufler un poste de radio. Il y ajoute ses interprétations personnelles et déverse le tout sans faire le tri.
Nous l’écoutons, même aux jours les plus noirs de cette année 1941, quand les armées nazies foncent sur les plaines russes, vers les portes de Moscou. Baptiste trouve les mots chaleureux et, comme toujours, il transforme linquiétude en espoir et souvent convertit les plus sceptiques à sa noble cause.
Ce colporteur d’espérance montre tout son talent quand la guerre gagne les déserts d’Afrique.
Cela débute aussi en cette année 41. Alors Baptiste, transfiguré, se transforme en stratège. La table de cuisine devient champ de bataille. L'homme explique la manœuvre, invente un stratagème, prépare la victoire. Quelle voix secrète lui dévoilet-il que les premiers succès alliés nous parviendront de ces horizons ?
J'ai, pour cet homme rond qui raconte les déserts, des yeux étonnés. Depuis son enfance il en rêve. Chez lui se niche un oiseau migrateur qui ne pense qu’à des rivages exotiques. Mais les rudesses de la vie l’ont, dès l’adolescence, plongé dans le travail. Il lui a fallu tout jeune assurer la subsistance des siens. Aussi, quand il atteignit l’âge des départs, il dut taire ses espérances, et depuis ce temps il pédale dans nos campagnes. Mais il a suffi que la guerre s’étende vers ces confins arides pour que revienne à la surface l’appel des migrations. Alors, chevauchant sa bicyclette sur nos chemins rugueux, il rève à nouveau de déserts et, assis à notre table de ferme, il nous fait part de ses méharées.
Quand il a achevé son discours, Baptiste lampe un dernier verre et reprend sa tournée, Kiki toujours à ses trousses. Mon père, tout ragaillardi, jette un regard agacé sur le journal. Je quitte à regret la table de cuisine et son champ de bataille. Dans la pièce persiste une vague odeur alliacée et montent des parfums d’oasis.
Vers la même époque, un autre personnage entre dans cet univers de résistance. Quand commence la
guerre du pain, Pierre ar Milin, Pierre du Moulin, prend la tête de ce combat.
Depuis peu, les cartes d’alimentation ont fait leur apparition. Tout d’abord on y prête à peine attention et ces tickets que l’on détache comme des timbres sont accueillis avec le sourire. Tout change quand les restrictions s’accentuent. Qu'il manque de chocolat ou de sucreries, passe encore, mais le tabac, non. La cote d’alerte est submergée. Le moral descend en flèche, la grogne devient générale. Même l’harmonie des ménages en souffre. Aussi, quand le pain se raréfie, l’exaspération est à son comble. Voir le blé, notre blé, réquisitionné et extradé vers la « Prusse » ! Ont-ils oublié, ces envahisseurs, que chez nous le pain est sacré ? Jamais un chef de famille n’entame une miche ou un gros pain de ménage sans tracer un signe de croix avec la lame du couteau, geste solennel s’il en est ! Ma mère, comme toutes les femmes, recueille avec soin les restes de mie ou de croûton qu’elle coupe en fines tranches pour la soupe. Nous sommes tous élevés dans cette religion du pain et savons, pour le vivre chaque été aux jours des récoltes, ce que signifient ces mots : gagner son pain à la sueur de son front.
« Donnez-nous notre pain quotidien. » N'est-ce pas la prière quotidienne de ce peuple paysan qui a connu la famine, la misère. Peut-il imaginer pire insulte que ce vol organisé du pain ? Si on lui déclare la guerre, il résistera, uni.
Pierre du Moulin organise les hostilités. Un dimanche après midi, il frappe à notre porte. Je le vois pour la première fois. Mon père le connaît depuis longtemps et ma mère apprécie cet homme à l'humour vigoureux.
L'éclat de ses prunelles et les courbures du menton font entrevoir chez lui une volonté de chef, et dans ses mains épaisses on lit un tempérament de bâtisseur. Au temps de l’Empire il aurait caracolé à la tête des grognards. En cette époque, il est minotier. Sans instruction, 1l a créé de toutes pièces son moulin sur une rivière qui arrose la commune avant de s’élargir vers la mer. Il Pa bâti, a posé les pierres, roulé les meules, inventé les engrenages. Il a pris possession de son moulin et celui-ci à son tour le possède. Quand il comprend que la guerre du pain va nous être déclarée, il construit un pétrin et monte un four pour cuire le pain. Le minotier ainsi se double d’un boulanger. Il organise la riposte, parcourt la campagne pour remonter le moral. Les paysans désormais camoufleront les récoltes, apporteront celles-ci au moulin et en retour Pierre ar Milin leur fournira du pain. La manœuvre n’est pas sans risque. Mais tous, conscients du danger, veulent relever le défi.
Cet homme qui expose son plan et dont le visage sort à peine de l’obscurité me fascine. Les giboulées cinglent la fenêtre qui ne laisse passer qu’une lueur mortuaire. Les mains du meunier se détachent sur la toile cirée de la table, et seuls les doigts qui dessi-
nent les carreaux du dessin semblent animés. Tout appelle à la tristesse dans cette atmosphère clandestine et cependant, pour la première fois depuis la défaite, je sens chez les miens qui écoutent la joie secrète d’une communion.
Quelques jours après le passage de Pierre ar Milin débutent les marches de nuit vers le moulin. Mon père, une de mes sœurs aînées et Marie- Thérèse quittent la ferme chargés de sacs remplis de grains. Ils ont donné rendez-vous à des voisins qui les rejoignent à un carrefour. Le groupe s’enfonce en file indienne sur le bas-côté du chemin et marche sur l’herbe pour ne pas rompre le silence. Personne ne parle. Quand un bruit trouble la nuit, tous s’arrêtent et écoutent la chute d’une branche ou le vol d’un oiseau. Puis ils repartent vers le moulin distant de quatre kilomètres. Chacun alors se déleste de son grain, se repose quelques minutes et rentre sans tarder, les cabas chargés du pain clandestin.
À la maison, nous attendons. Les mois d’hiver, ma mère et moi, nous nous installons pendant ces nuits de guet dans la cheminée. Ma mère affiche d’abord le calme. Puis les heures passent et cette paix apparente abandonne son visage pour laisser apparaître quelques secousses des lèvres et quelques plis du front. Elle s’agite, lit une page, abandonne son livre, reprend son tricot et quitte son banc pour vaquer à des occupations ménagères
sans importance.
Je l’observe. J’interromps ma lecture et trace dans les braises des lignes fantastiques.
L’appréhension ne cesse que lorsque les pas s’entendent vers le haut et quand apparaissent à la porte les visages aimés. Sans commentaire, la famille se serre autour du feu dont je ranime la flamme. Une odeur de pain frais pénètre bientôt tous les recoins de la cuisine. Sur les braises grillent quelques tranches dont le parfum chasse les dernières inquiétudes.
Semaine après semaine, descendent des fermes les porteurs de blé vers le moulin. Ni la peur d’une dénonciation, ni la crainte d’une patrouille, rien ne peut interrompre ces balades nocturnes qui ne font que souder toujours plus fort cette communauté hostile à l’ennemi. Quand les Boches traquent avec plus de hargne les paysans pour leur réquisitionner leur blé, il vient à manquer. Alors les fermiers portent vers le moulin la récolte d’avoine qu'ils destinent aux chevaux. Le meunier en fait de la farine et les maîtresses de maison s’en servent pour une bouillie qui remplace le pain.
Tout un rite préside à ces repas d’avoine. Ma mère prépare la veille la pâte pour qu’elle repose bien. La cuisson se fait dans un chaudron de fonte. L’un de nous tourne avec précaution la pâte à Paide d’un long bâton de hêtre jusqu’à ce qu’elle prenne. Le chaudron, à l’heure du repas, trouve place en plein centre de la table. Chacun s’installe et pioche à même le récipient et creuse sa part.
Certains ajoutent un peu de lait « ribote » que ma mère a versé dans un bol. Cette bouillie d’avoine, unique plat du repas, supplée bien le pain qui manque et nous régale. Au petit déjeuner notre mère nous réchauffe les restes. Ils prennent, au réveil, la saveur fade d’un matin de grisaille. Mais pour tous, cette bouillie soustraite aux Boches a un goût de ruse mêlé à une pincée d’espérance.
Vers la même époque, la viande disparaît de l’étal des boucheries et les tickets d’alimentation ne suffisent pas pour s’en procurer. Alors éclate la bataille de la viande, mais jamais elle n’atteindra l’intensité de celle du blé. Pour les paysans le pain est un symbole, la viande non ! Elle reste une denrée chère, un luxe pour jours de fête et sa disparition ne trouble guère les repas ordinaires qui s’agrémentent d’une tranche de lard.
Dans les fermes, il est de coutume de nourrir un porc pour la consommation familiale. Lorsque la bête est à point, on l’abat. Celui qui préside à ce rite est une sorte de colosse encore jeune : Louis ar Menez. Louis des Montagnes descend alors de ses monts d’Arrée. Comme Jean des Garennes, il habite ces terres perdues sur lesquelles je n’ose m'aventurer. Comme mon camarade d’école, il affiche le même air paisible dû sans doute au grand isolement de ces régions ou au dénuement dans lequel vivent les habitants. Il marche d’un pas égal et tranquille, parle d’une voix lente et monocorde
sans jamais élever le ton. Mais ce qui m'étonne le plus chez cet hercule, c’est la douceur de son sourire. Comment cet homme affable a-t-il pu choisir le métier de boucher et se mettre à tuer ?
J'appréhende sa venue, malgré son allure bonhomme. En effet, je suis chargé d’un rôle qui me cause bien des soucis. Je dois recueillir le sang de la bête qui sert à faire du boudin. Ce travail revient toujours à un enfant du sexe mâle et je ne peux m'y soustraire.
Quand la tête est garrottée sur la planche d’un billot et le corps fixé par la poigne de plusieurs hommes, Louis des Montagnes plante la lame dans le cou et tranche la carotide. Un flot de sang rutilant s'échappe par la plaie et, à chaque cri de la bête, gicle en jets saccadés dans des directions imprévues. À l’aide d’une bassine, j'essaie de le récupérer. Mais lanimal hurle et se débat. Il éclabousse mon visage et mes jambes nues sur lesquelles de grosses coulées sanguines descendent et inondent les sabots. Il n’est pas question d’abandonner. Bien au contraire, je redouble d’efforts et de précision tout en battant le sang d’une baguette de bois afin qu’il ne coagule pas. Je hais ces minutes. Je ne peux que me taire et mets tout mon amour-propre à achever la tâche.
Mais voir Panimal se débattre et les ruisseaux de sang couler de la plaie, entendre les cris déchirants se répandre très loin et se faire de plus en plus faibles jusqu’au dernier rugissement encore plus
sinistre, poussé dans un soubresaut de tout le corps, tous ces bruits, ces odeurs, ces gestes m’écœurent.
Ainsi, quand les boucheries ferment leurs portes, sur toutes les tables de ferme le lard reste présent et les habitudes ne changent pas. Bêtes à cornes et veaux prennent la direction de l’Allemagne au lieu de servir à la consommation locale, et quelques paysans qui vendent leurs bêtes plus cher ne trouvent rien à redire à cette situation. Il n’en est plus de même lorsque les Boches décident de baisser les prix et de contrôler dans les fermes le nombre des têtes de bétail. Des inspecteurs, des Français, osent venir fouiller dans nos affaires. Non ! Pour ce monde rural, c’est une trahison insupportable, une atteinte à la vie privée, un véritable viol. La coupe est pleine !
Le soir après le travail ou le dimanche à la sortie de la messe, des conciliabules organisent la riposte. On tombe d’accord pour faire de fausses déclarations, pour falsifier le nombre des têtes et camoufler les bêtes dans les prés. Cela ne suffit pas à ces hommes courroucés. Il leur en faut plus pour montrer leur détermination. Malgré toutes les interdictions, ils décident d’abattre une fois par mois dans l’une ou Pautre des fermes un veau ou un bœuf. On fait appel à Louis des Montagnes.
Jamais on ne mange autant de viande qu’en ces temps défendus. Les familles se partagent les morceaux débités par Louis qui réserve à la nôtre la
langue de bœuf dont personne ne veut et que notre mère cuisine à merveille.
La bataille de la viande débute à la barbe des Allemands dans la solidarité et l’abondance. Tant pis pour eux.
Les femmes déploient beaucoup d’ingéniosité pour faire face aux besoins ménagers quotidiens et inventent des recettes extravagantes qu’elles échangent entre elles.
Celle du savon utilise des feuilles de lierre que les enfants vont cueillir sur de vieilles souches ou sur des ruines. J’en apporte d’énormes brassées à ma mère qui les fait bouillir dans un chaudron. Quand la cuisson est à point, elle ajoute dans l’eau un morceau de saindoux. Elle filtre les feuilles et agite avec précaution le mélange qui cuit à petit feu pendant de longues heures.
« Il faut sentir quand la cuisson prend ! » Seule notre mère le sait ! Alors elle étale la bouillie épaisse dans un grand plat dans lequel elle refroidit. Le savon a Pallure d’un gâteau terreux, un peu cendré. Quand il est froid, elle le coupe en tranches qu'elle distribue à chaque membre de la famille. Ce savon ne mousse jamais. Il ne sent pas. Même Podeur du lierre et des vieilles souches l’a abandonné. Ma mère lui trouve de nombreuses qualités. Ses enfants n’osent pas la contredire.
Elle à aussi une recette toute simple pour remplacer le café par l’orge. Elle a déniché dans
une vieille soupente un gril qui a servi autrefois à torréfier le café. Elle le remet en état pour préparer Porge qu’on récolte en abondance. Griller le grain impose aussi beaucoup de patience et, pendant un temps interminable, il faut tourner lengin audessus des braises. Elle nous abandonne volontiers cette opération qui demande moins de flair que la cuisson du savon. Pendant ces années noires, au petit déjeuner, on boit du jus d’orge. Ma mère adore le café, et ce jus n’a jamais pour elle qu’un goût d’orge, et l’orge un goût de guerre.
Ces stratagèmes permettent d’envisager une longue occupation. Les paysans trouvent peu à peu par ces ruses secrètes un nouvel équilibre et tissent entre eux des liens de solidarité qui les aident à survivre. Ils reprennent confiance et chassent cette impression d’abandon total qu’ils ont connue à heure de la débâcle.
Les citadins ne partagent pas la même chance. Pour eux les restrictions s’aggravent et les tickets d’alimentation ne servent à rien.
Les étalages se réduisent. Comme elles sont tristes, ces vitrines vides, malgré les efforts que font les commerçants pour les décorer. On utilise alors un mot colporté par l’ennemi : ersatz. Sur les étagères des commerces on trouve des ersatz de vin, d’huile, de confitures, de sucre. Ils imitent si bien la réalité qu’on peut s’y tromper. D'ailleurs des clients ne comprennent pas qu’on leur refuse
de l’ersatz et s’en vont, dépités et mécontents.
Dans les villes la nourriture manque et leurs habitants regardent avec envie ces paysans trop bien nourris à leur goût. Bientôt la jalousie trouble les relations des communautés paysanne et citadine.
Ma mère qui a de nombreuses relations bat le rappel des parents et amis qui demeurent en ville. D’autres, que l’on connait de loin, frappent aussi à la porte. Il n’y a pas de semaines où un visage inconnu n’apparaisse dans la cour.
Ma mère accueille ses hôtes et les retrouvailles des amis et de la parenté ravivent des souvenirs de pension ou de lointaine enfance. Il arrive même que mon père cesse son travail pour saluer le visiteur et partager la conversation.
Ma mère a préparé les mottes de beurre, les œufs, un morceau de lard et quelques légumes du jardin que létranger glisse avec précaution au fond d’un sac. L’hôte nous quitte à bicyclette ou plus souvent à pied pour rejoindre la gare. Mais ces départs, qui se font à voix chuchotée mêlant recommandations et vœux de bonne chance, ont une apparence de clandestinité qui me surprend.
Je n’apprends que plus tard que ce commerce est interdit et que les produits de la ferme doivent revenir à l’occupant. Des contrôleurs français aux ordres des Boches surveillent routes et trains. L’arrestation d’un de nos visiteurs peut nous conduire à la catastrophe.
En ces mois donc, une expression nouvelle apparaît dans les conversations : le marché noir. Je mets du temps à saisir le sens de ces mots et l’épithète noir reste longtemps pour moi une énigme. Je ne comprends pas pourquoi ce marché qui se fait au grand jour dans la cuisine mérite ce qualificatif.
On m'explique que des individus louches achètent de la nourriture pour en faire un commerce sordide et s’enrichir. Ils s’en servent pour de sombres échanges ou des trocs malsains dans l’obscurité des arrière-boutiques.
Ainsi les années noires ont engendré un marché du même nom. Par bonheur, à la ferme, nos échanges respirent la limpidité et la clarté.
Bravant les interdits, dans le secret et la solidarité de tous, peu à peu le pays s’enfonce dans la clandestinité.
À la rentrée d’octobre 1941, je franchis la porte de la classe des grands et abandonne sans regrets les leçons de Madame.
Mademoiselle m’a placé au premier rang près d’une fenêtre qui donne sur la cour. Je fais connaissance avec ma nouvelle maîtresse auréolée par sa réputation. Je ne la quitte pas des yeux et bois ses paroles. Dès les premiers jours, je suis conquis. Au fond de la classe, elle a affiché deux cartes de géographie, l’une de Russie, l’autre de PAfrique du Nord. Est-ce le hasard ou plutôt le souhait de Mademoiselle de nous faire suivre les
combats ? Pour l’heure, elle n’en parle jamais et reste secrète.
Aussi, sans trop le montrer, j’observe ces cartes sur lesquelles je situe les champs de bataille. Je retiens avec facilité ces noms inconnus et barbares des villes russes où se déroulent les combats et les victoires allemandes : Kiev, Rostov, Kharkov. Sans le moindre effort, je les apprends de la bouche de Baptiste ou des conversations des parents.
Le samedi, un des élèves apporte aux maïtresses du beurre et des œufs. Un roulement a été établi. Quand vient mon tour, ma mère leur en fait cadeau. Aussi mon plaisir d’offrir redouble-t-il lorsque Mademoiselle me demande le prix. « Rien, Mam’zelle. » Elle me tapote la joue et je détale en rougissant.
On abandonne l’auto après les fêtes de la Toussaint de cette année. L’essence manque. La voiture nous à conduits pour son dernier voyage à l'office des morts.
Le lendemain, mon père la range dans le garage. Il démonte les roues, pose la carcasse sur quatre cales de bois, puis Ôte les vitres de mica. Elle a Pair d’une vieille dame déchaussée et décoiffée, confuse de son état, elle qui a connu ses années d'élégance. Par pudeur, pour ne pas la blesser, je n’ose plus aller la voir. Seul mon père lui rend visite pour caresser sa robe et souffler les poussières. En ces temps des morts, ce sont ses funérailles.
Mais ces jours ne sont pas pour moi que des jours de deuil. Avant sa remise, mon père a souhaité faire la révision de sa voiture, pour mieux la retrouver dans des temps meilleurs. Il Pa conduite à un garage d’une ville voisine. Les travaux terminés, 1] me propose de l’accompagner pour la reprendre. En ce jeudi d’octobre souffle un vent sinistre qui pleure dans les lignes téléphoniques. Mon père, qui adore sa voiture, domine sa tristesse. Nous allons en silence et selon ses habitudes il cache ses états d’âime. Alors, au retour, il a pour moi ce geste de s’arrêter à une épicerie et de m'offrir des bonbons de grenadine échappés aux restrictions. Cet homme qui vieillit se dévoile. Un immense besoin de donner le trahit et, par cette surprise à son fils, il se console.
Près du garage où repose l’auto, pas une fois je n’oublie ces plaintes du vent dans les fils téléphoniques, ce goût sucré des « grenadines » et cet éclair de tendresse.
Baptiste nous annonce en ce début décembre Pentrée en guerre des États-Unis et l’attaque du port de Pearl Harbour. Au cours de ses pérégrinations, il en a oublié le nom. Sur la table de la cuisine, on déplie les cartes d’un atlas et on le cherche en vain. Ces événements sont si loin...
PAmérique aussi !
Une fois encore, les vacances de Noël nous réunissent tous à la ferme autour des parents.
L'année s’est écoulée sans encombre pour la famille. Du côté de Moscou et de Leningrad, les armées russes piétinent. Les fêtes sont célébrées sans étoile, sans gâterie et sans cérémonie. Aux veillées, on joue aux cartes et, quand il a le temps, mon père prend plaisir à m’initier au jeu de dames. Pendant quelques heures, on essaie d’oublier la guerre.
Le froid rime sans doute avec la guerre. Janvier 1942 n’est fait que de neige et de glace. Ma mère m'a taillé un manteau de couleur sombre dans lun des siens récupéré dans une penderie. Je ne montre pas encore les soucis de coquetterie de mes sœurs, désespérées de revêtir de vieilles fripes. Je porte donc ce vêtement sans rechigner, mais il ne m’évite pas les engelures.
Dans cette monotonie hivernale éclate la plus grande illumination qu’il me sera donné de voir. Une des dernières veillées de janvier s’en trouve bouleversée. Soudain un bruit comme un gémissement traverse la nuit. Les carreaux de la cuisine vibrent sous son assaut. Tous, nous plongeons dans le silence, sauf peut-être Yves qui fignole un de ses paniers d’osier. À nouveau monte la plainte, comme une respiration rauque. Mon père se lève et sort. Alors toute l’atmosphère se met à palpiter. De l’est surgit un vrombissement : des avions, un vol épais et lourd, très haut dans le ciel, qui passe audessus de nos têtes dans un fracas assourdissant.
Puis le ciel s’embrase, explose, un vrai tonnerre de feu. Brest connaît son premier bombardement. Les avions anglais pilonnent sans trêve l’arsenal et la flotte allemande abritée dans l’une des plus belles rades du monde.
Des fusées éclairantes créent un étrange ballet multicolore, comme ralenti pour mieux nous faire partager sa chorégraphie majestueuse dont le tableau final enflamme l’horizon. Les projecteurs allemands balafrent le ciel. Un gigantesque feu d'artifice éclate en figures fantasmagoriques. Puis, sous les coups des formidables explosions, la terre tremble.
Debout sous les sapins, nous assistons stupéfaits, émerveillés, à cette féerie sans nom. Soudain, la lumière qui nous arrive de cinquante kilomètres redouble d’intensité. Les visages sortent de l’ombre. Des cris ponctuent les explosions les plus fortes ou les lumières les plus éblouissantes. Quand, dans un frêle instant, s’installe le silence, nous pouvons enfin reconnaître les voix qui montent des autres fermes et nous libèrent des ombres de la solitude.
À notre retour à la maison, quelques malheureuses braises veillent dans l’âtre. Les bombardiers anus sont repartis, laissant la nuit livrée à un étrange silence. Nous n’avons pas le cœur à parler. Pourtant, sous le choc, nous ne pouvons que partager nos émotions. Chacun à sa manière interprète ces signes venus du ciel.
Alors, dans ces nuits d’obsidienne, le message d’espoir que lancent sans en avoir conscience ces aviateurs de ombre réduit le sentiment d'abandon qui nous fait tant souffrir. Nuit après nuit, ils tissent un lien indestructible. Leur lourd va-et-vient rythme nos veillées. Du haut de la colline, nous apprécions la fabuleuse partie d’échecs qui se déroule sous nos yeux et nous rentrons à pas mesurés, en essayant d’imaginer, de sculpter les visages de nos héros ainsi que leur joie de retrouver un refuge palpable sur la terre ferme. Pourtant, souvent, une pensée de deuil s’insinue, comme durant cette nuit ; un rugissement déchire le ciel, arrive sur nous en un hurlement atroce qui s'achève en une explosion effroyable : un avion allié vient de s’abattre. On enterrera huit jeunes Canadiens. Les obsèques sont simples, lhomélie sobre, mais une foule nombreuse et recueillie les accompagne jusqu’à leur dernière demeure.
Les Allemands nous surveillent, mais ils ne devinent pas que deux des aviateurs se sont fondus parmi nous. Même air contrit, même costume et, par des chemins secrets, il doivent regagner Londres pour reprendre le combat.
Ceux qui sont morts reposent dans le cimetière paroissial. Quand nous allons sur les tombes familiales, nous ne manquons jamais de nous recueillir sur leurs sépultures. L’une des stèles, frappée de l'étoile de David, se singularise de toutes les autres marquées d’une croix. Unis dans la même mission
au-dessus des terres bretonnes, juifs et chrétiens le restent dans la mort. À notre tour, sans la moindre distinction, nous les vénérons d’une égale ferveur et par les fleurs de nos jardins.
Puis les feux de la nuit s’éteignent sur Brest. Telle une bête sauvage, l’escadre allemande blessée regagne la haute mer vers un lieu sûr pour y panser ses plaies.
Dans nos fermes, ce n’est pas encore la lumière mais une pâle lueur, comme un fanal ballotté au ras des espérances.
Les premiers réfugiés affluent à l’école pendant ce mois de février. Les bombardements sur Brest les chassent de la ville. Des parents plus ou moins éloignés les recueillent dans le calme relatif de notre campagne. Les premiers contacts sont exécrables. Ces jeunes citadins affichent un air supérieur, condescendant, qui, d’emblée, nous heurte. Tant pis pour eux. Les brimades ne se font pas longtemps attendre. Il est difficile, pendant les récréations, d'exercer des représailles sous lœil averti des maîtresses, mais les chemins du retour nous offrent l’occasion de la revanche, voire de Phumiliation. Nous les isolons et le pauvre malheureux que nous avons piégé doit subir nos féroces tortures : marcher pieds nus dans la neige, se rouler dans les bouses de vache, se barbouiller le visage de boue. Repus par notre victoire, nous abandonnons notre victime solidement encordée à un arbre.
Il faudra quelques plaintes parentales et surtout lextraordinaire doigté de Mademoiselle pour ramener le calme qui nous permettra plus tard d’apprendre à se connaître et même à créer les fibres d’une amitié durable.
Depuis l’hiver, notre maîtresse ne quitte plus la chaleur du poêle que pour gagner sa chambre.
Nous sommes peu nombreux ce samedi aprèsmidi quand elle fait accrocher l’unique carte de PAsie qui dort dans un placard. Jamais elle n’a été exposée. Elle nous situe Singapour. Nous ignorons jusqu’à l’existence de cette ville dont le nom sonne bizarrement et évoque pour nous celui d’un saint inconnu. Deux ou trois jours auparavant j’ai entendu Baptiste le prononcer. Mais cette guerre en Asie, si lointaine, ne nous passionne pas. Aussi Mademoiselle nous fait-elle l’histoire de Singapour, orgueil des Anglais et joyau de leur empire qui vient de tomber aux mains des troupes japonaises.
Puis, sans transition, elle passe au Livre de la jungle dont elle nous lit quelques pages, tous les samedis en fin d’après-midi. Elle voue une admiration à Kipling et, attentivement, nous écoutons les aventures de Mowgli dont la vie sauvage rappelle par bien des aspects la nôtre. Au-dehors la neige enveloppe encore les pentes des monts d’Arrée, et dans nos têtes les jungles d’Asie, des Indes à Singapour, prennent ce jour le deuil.
Que signifie ce rapprochement voulu par notre maîtresse entre la défaite de Singapour et le Livre de la jungle ? Est-ce un hommage pour ces bâtisseurs d’empire aujourd’hui humiliés ? Est-ce pour elle l’intuition d’un monde qui finit ou veut-elle nous dire autre chose ? Tout cela est pour nous étrange et bien complexe. Notre maîtresse a parfois de ces cheminements qui nous restent mystérieux.
Au retour des vacances de Pâques, Mademoiselle a disparu. Vaincue par la maladie, elle nous a abandonnés sans mot dire. Madame nous annonce son départ vers un hôpital parisien. Elle prendra sa succession tandis qu’une remplaçante tiendra la classe des petits. Tous, nous nous sentons orphelins. Tout nous devient triste quand éclate, au printemps, un événement inattendu : la guerre des doryphores.
Depuis quelques jours, une invasion d’un type nouveau infeste la campagne et se répand à une vitesse folle sur les champs de pommes de terre. L'apparition des doryphores est signalée un peu partout. Ces insectes, dans leur robe jaune striée de noir, sont inconnus des paysans. Ils ignorent jusqu’à leur nom, leur existence et leur nuisance. Mais, en quelques jours, le désastre s’étale. Par myriades, ces insectes dévorent les fanes et les feuilles de pommes de terre et laissent après leur passage les champs sinistrés.
Cette invasion provoque une désolation presque comparable à celle de l’arrivée des Boches. Depuis
quelques années, les foudres du ciel s’abattent sur le pays. La terre, comme les hommes, semble à son tour maudite. Mais, une fois de plus, on fait front. La première défense imaginée est d’utiliser les mains des hommes et surtout celles des enfants plus agiles et plus lestes. Les autorités encouragent les initiatives et conseillent aux maîtres d’aider à la lutte. Ainsi, tous les après-midi, les deux classes, à Pappel d’un fermier, se rendent sur son champ pour y traquer les doryphores. Petits et grands, filles et garçons, nous prenons en charge un rang et soulevons les feuilles de chaque plant, à la recherche de l’ennemi que nous récoltons dans une vieille boite de conserve. Lorsque les insectes grouillent au fond de celle-ci, nous courons la vider dans un feu allumé en bout de champ. Ils y crépitent et nous prenons un plaisir non dissimulé à entendre le bruit sec des explosions.
Pour parfaire le travail, il nous faut aussi cueillir de nos doigts les larves rouges, immondes, qui pullulent au sommet des tiges et dégagent une odeur nauséabonde. Elle colle à la peau et aux vêtements et nous poursuit pendant des jours. Cela ne suffit pas. Les doryphores pondent au revers des feuilles des œufs qui se fixent en petites colonies jaunes que nous dénichons pour les écraser.
Les premiers jours s’annoncent fructueux.
L'ambiance et la bonne volonté sont au rendezvous. Nous avons délaissé nos bancs d’école, et ces sorties laborieuses dans ce printemps ont un
parfum de vacances. Personne ne rechigne, surtout si, à la fin de la séance, le fermier nous régale. II arrive parfois à certains d’entre eux d’oublier la récompense. Nous les taxons de pingres et, en guise de vengeance, nous répandons le contenu de quelques boites sur le champ parcouru.
À la fin de juin, nous avons fouillé des dizaines d'hectares. Après notre passage, la marée des insectes reflue sans vergogne. Le répit dure à peine une semaine, puis une nouvelle vague submerge les cultures. La lassitude et le découragement s’ajoutent à la fatigue. Il nous arrive alors de regretter nos exercices de calcul et nos dictées.
Les paysans, devant cet échec, décrètent des mesures plus radicales et décident de couper toutes les tiges et de les brüler. Cette mesure est couronnée de succès. Privés de nourriture, les doryphores disparaissent. À l’automne, la récolte de pommes de terre, à la surprise de tous, se révèle abondante. Les dieux se montrent généreux.
La guerre des doryphores est gagnée ! Cette invasion d’un parasite maléfique survient deux ans après celle que nous subissons. Aussi, pour tous, les occupants en portent la responsabilité. Il est décidé, à dater de ce printemps, que l’occupant sera désormais appelé : doryphore.
Aux vacances, je retrouve mes champs et la
liberté de mes chemins. Je n’ai jamais tant remarqué qu’en ces jours la beauté de ces terres où je suis
né. C’est là l’œuvre de Mademoiselle dont j'espère de tout cœur le retour parmi nous. Elle a su éveiller en moi la recherche du beau. Au cours de ses leçons, elle a fait naître le goût de la forme, des volumes et des couleurs. À chaque carrefour, à chacune des courbures du terrain, je découvre avec un regard neuf mes paysages familiers et saisis la richesse des tableaux qu’ils m’offrent.
Les hommes aussi m’apparaissent sous un autre visage. C’est là encore le secret de notre maîtresse qui, par ses silences, a suscité ma curiosité. Je ne parle pas de ce visage qu’ils portent au cours de nos grands travaux, quand ils se réunissent à la fenaison et aux moissons. Ce n’est alors qu’un masque qui camoufle le personnage qu’ils jouent devant la compagnie, mais du visage que je découvre au cours de rencontres isolées ou de conversations. À ces moments privilégiés, ils laissent apparaître un bon sens et une sensibilité surprenante. Il me plaît alors de marcher à leurs côtés.
J’apprécie de plus en plus la présence des adultes et je délaisse peu à peu les jeux de lenfance. Je recherche surtout la richesse des anciens. Ils sont nombreux dans le pays et vivent jusqu’à leur mort chez leurs enfants. Ils meurent à la tâche. Aussi, à l’heure des récoltes, ils tiennent à apporter leur concours, tant en bras qu’en conseils, ce qui provoque parfois de douloureux conflits de générations. Mais j’aime ces vieilles personnes sculptées par le temps et la maladie. Sans me lasser, j’écoute
le récit de leur vie et y trouve une forme de sagesse empreinte de beauté et de poésie.
En ces dernières semaines de septembre, les batteuses viennent de se taire et les greniers regorgent, quand une rumeur, telle une traînée de poudre, parcourt nos campagnes. Les Boches ont osé s’emparer des récoltes. Pour le moment nous sommes épargnés et chaque jour qui passe semble écarter la menace. Pourtant, un après-midi, le rezzou s’abat sur nous. Il arrive de derrière la gare, puis apparaît au loin dans le pli du terrain, soulevant un ruban de poussière. On suit sa progression par les tourbillons qui se lèvent. Quand il a atteint la « Chapelle », il se divise au carrefour en autant de colonnes que de chemins vers les fermes. Le pays est encerclé, pris au piège.
Le ronflement des moteurs monte jusqu’à nous quand le voile de poussière dépasse le virage au bas de la côte. Trois camions militaires bourrés d’uniformes freinent dans la cour. Les Boches jaillissent et bouclent les issues. Un officier, à son tour, descend du premier véhicule. Une sorte d’échalas, flottant dans un uniforme trop ample, s’avance vers mon père qui attend sur la margelle de la porte d'entrée. L’officier salue. Des lunettes cerclées coiffent son nez crochu. De profil, un menton fuyant, comme raboté, accuse la proéminence de ce nez et fait à cet homme une tête de rapace. Mon père, de taille plus petite mais d’épaules plus larges,
se tient très raide, face à l’Allemand, Yves quelques pas en arrière. D’une voix de crécelle, qui rend encore plus grotesque le personnage, l’officier explique, en agitant les mains, l’objet de sa venue.
Les trois hommes montent vers le grenier et disparaissent dans l’escalier, les soldats à leurs trousses. Ma mère et deux de mes sœurs se sont retirées dans la cuisine en compagnie de Marie- Thérèse. Une autre sœur, surprise dans la cour, poursuit ses occupations. Je reste assis sur la pierre chaude de l’auge où viennent boire les chevaux. Jignore ce qui se passe. Ma main trace de vagues dessins dans l’eau. C’est pour moi la seule façon de me donner une quelconque contenance.
L’indifférence feinte me protège.
Alors commence le pillage. Mon père et Yves sont les premiers à redescendre, courbés sous un sac de grains qu’ils déposent sur le plateau d’un camion. Les jeunes soldats, également chargés, les suivent. La ronde dure plus d’une heure.
À chaque passage, mon père et Yves esquissent vers moi un discret hochement de tête qui me dit de ne rien craindre. Les Boches se bousculent et lancent en passant quelques propos qui se veulent drôles. Puis ils tournent le dos et partent d’un éclat de rire méprisant.
Ils ignorent, ces stupides, qu’en déposant leur butin sur le plateau du camion ils volent aux paysans des richesses bien plus précieuses que le blé. En quelques instants, ils les ont dépouillés de
tout le travail de l’année, des efforts des labours et de ceux des semailles jusqu’aux sueurs des récoltes. Ils ont touché au plus sacré de leur vie et profané leurs terres. Ils creusent le sillon où germera leur défaite.
Le butin remplit deux camions. Par hasard, mon père, en raison de l’abondance de cette année, a eu le flair d’entreposer une partie des grains dans un endroit inhabituel. Cet hiver, nous ne manquerons pas de pain.
Je n’ai pas encore quitté mon observatoire quand la famille se retrouve dans la cour. Il n’y a aucun éclat. Mon père se tourne vers l’avenir et pense aux récoltes de l’année prochaine. Ma mère, le visage défait, l’encourage pourtant. J’admire cette force des miens dans la tourmente. Aucun de nous n’est sur le point d’oublier.
La fièvre n’est pas retombée à la rentrée des classes, et pendant les récréations de ce mois d’octobre toutes les conversations roulent sur cette razzia. Pas une ferme n’a échappé au pillage et mes camarades racontent la manière dont ils ont vécu ce jour. Ils partagent un égal désir de vengeance. Tous aussi décrivent avec la même dérision l'officier à tête de rapace. À dater de cette époque, Pinjure suprème devient : Pen lapous, Tête d’oiseau.
Mademoiselle est de retour ! Avant la reprise des classes, elle a fait ses premières sorties dans la
campagne et elle s’oblige à visiter les familles comme pour s’excuser de son absence. Quand elle se présente à notre ferme, elle est reçue avec beaucoup de chaleur. Même mon père abandonne pendant quelques instants son travail pour venir la saluer et lui témoigner sa sympathie. J'écoute sans perdre un mot le fil de son récit mais, malgré toutes les nuances qu’elle y met, on devine beaucoup d'illusions perdues.
Durant les vacances de Pâques, elle a pris le train pour la capitale vers un hôpital, l'Hôtel-Dieu. Le renom des professeurs l’a conduite en ces lieux avec lespoir d’en finir au plus tôt avec cette maladie qui la mine depuis longtemps. Mais très vite ses espérances se fanent. Dans une salle commune où les agonisants meurent dans l’indifférence apparente, elle devient le numéro 10.
Pendant des mois, elle perd son identité et n’entend plus prononcer son nom. On sent, à l’écouter, ces meurtrissures encore douloureuses.
Elle ne nous a jamais semblé si frêle dans son manteau vert qui lui tombe jusqu’aux chevilles. Malgré la douceur de cet automne, elle ne le quitte plus. Nous l’observons à la dérobée. Elle a vieilli. Elle s’obstine à se teindre les cheveux en roux, mais les racines argentées qui s’épanouissent un peu plus chaque jour sur les tempes trahissent son âge.
Nous nous empressons de lui rendre service. Les filles se chargent des soins du ménage et les garçons se réservent pour les travaux pénibles. Les samedis,
à tour de rôle, nous lui apportons un panier de victuailles et les familles mettent un point d’honneur à la gâter. Par tous ces gestes, élèves et parents, qui n’ont pas su prévoir les malheurs récents de Mademoiselle, espèrent se faire pardonner.
Elle reste très réservée devant les élèves sur la cause de son absence et plus rien ne parait l’atteindre, ni son état de santé, ni les graves événements de guerre. Elle passe sous silence le débarquement allié en Afrique du Nord ainsi que le suicide de la flotte française dans la rade de Toulon que personne ne comprend. Les adultes commentent avec colère ce sabordage, cet abandon d’une marine nationale que beaucoup ont servie. Malgré cette émotion générale, Mademoiselle ne fait aucune allusion à ce malheur. Et notre trouble s’accentue lorsque nous repensons à la chute de Singapour, quand elle nous lisait et nous commentait Le Livre de la jungle. Après tout, ne cherche-telle pas à nous démontrer ainsi la stupidité des guerres ? Je la regarde alors en silence et crois comprendre son message de foi et d’espoir dans la littérature.
Au milieu de nous, Mademoiselle sent renaître ses forces et échafaude des projets. Elle se décide un Jour à mettre un peu d’ordre dans sa cave où s’entassent, année après année, les objets les plus hétéroclites. Elle désigne à la fin des classes trois de ses élèves pour faire le ménage. Elle choisit deux des plus costauds, deux frères, déjà bien musclés,
André et Yves. Me trouvant par hasard sur son chemin, elle me demande de leur apporter mon aide. Et le trio se met à l’ouvrage sans rechigner. Nous sommes sur le point de terminer, lorsque Yves découvre sous un fagot une bouteille de forme cubique. Sur l’étiquette est écrit le mot « Cointreau ». Elle contient encore un bon fond. Yves Ôte le bouchon et nous fait sentir l’arôme. C’est un parfum fruité, sucré, épais. Il récupère sa découverte, d’un geste décidé porte le goulot à la bouche et boit à pleines gorgées. Puis il s’arrête, en connaisseur qui apprécie et savoure lentement, fait claquer sa langue. Il nous tend la bouteille. Que pouvions-nous faire pour ne pas perdre la face, sinon en faire autant ? L’un après l’autre, nous goütons à la liqueur défendue. Alors quelques minutes suffisent pour achever notre besogne. Nous sommes survoltés. Nous nous apprêtons à partir lorsque Yves, remontant une dernière fois l’escalier, s’affale de tout son long et ne se relève plus. Les yeux grands ouverts, il nous regarde, béat, sourit et marmonne quelques mots. On le hisse jusqu’au haut de la rampe. Il titube. Nous le maintenons debout entre nous deux et, d’une allure aussi naturelle que possible, nous traversons la cour pour le chemin du retour. Il est désert. Je sens mes jambes s’alourdir. Les sons s’éloignent, un voile de brume enveloppe la campagne, les arbres penchent, la route devient lointaine et se dérobe sous les pieds. La panique me prend
lorsque, au carrefour, je quitte mes deux camarades. Je me retrouve seul.
Rentré chez moi, je ne dis mot, monte vers ma chambre, tenant d’une main incertaine la rampe. Je suis ivre ! À l’heure du diner, j’essaie de sauver les apparences. Ma mère s’inquiète du manque d’appétit mais est loin d’en deviner la cause. Je me couche, tenaillé par lPinquiétude. Je connais tant d’ivrognes dont l’aspect me répugne ; la perspective de leur ressembler à mon réveil m’eftraie. Au petit matin, j’ai la joie de me sentir en vie. Je me tâte, je me regarde dans la glace. Je suis sauvé !
Si, en cette fin de 1942, la maitresse se contente d'observer en laissant dire, Baptiste, lui, ne tarit plus. Le moral de notre facteur ondule, descend vers le profond découragement pour atteindre les sommets de l’exaltation. Mais Baptiste se surpasse un soir de décembre où il nous annonce la prise de Tobrouk par les Anglais. Il a beaucoup de retard. La nuit est tombée et nous ne l’attendons plus quand Kiki aboie. La démarche hésitante et le verbe sonore, il pénètre dans la cuisine. Une odeur encore plus pointue que d’habitude l’accompagne.
« Tobrouk est tombé ! » crie-t-il trromphalement.
On se serre autour de la table pour lui faire une place. Son visage, illuminé de joie et de cidre, rayonne. Les rêves de Baptiste errent dans le Nord de PAfrique depuis le débarquement allié sur cette terre. Un nom résonne dans sa tête : « Tobrouk » !
Cette oasis libyenne qui a changé maintes fois d’occupants dans cette guerre du désert le fascine. Et aujourd’hui une nouvelle fois Tobrouk est conquise par les troupes anglaises. Le bienheureux Baptiste qui est tombé amoureux de cette palmeraie a atteint la Terre promise.
« Pour les Boches, c’est la fin », dit-il en se levant de table. Il s’est dégrisé pendant son discours et a retrouvé son équilibre. Mon père sort avec lui et lui tient compagnie sur un bout du chemin.
C’est sur cette note optimiste que s’achève l’année, lorsqu'une surprise à nouveau nous tombe du ciel. Dans ces nuits de Noël, des avions anglais ont lancé des tracts. Nous les découvrons au petit matin dans les champs ou les fourrés, saupoudrés de givre ou de gelée blanche.
Nous battons la campagne pour les dénicher.
Nous les lisons et les relisons, nous les recopions même pour les faire connaître. Nous ne comprenons pas toujours le sens des phrases. Mais pour nous, au-delà des mots, ils prennent une valeur incomparable, car ils nous viennent de Londres. Ces feuilles descendues du ciel en cette période des fêtes valent tous les cadeaux.
La messe de Noël est interdite. Cela n’altère pas notre espérance. Le premier de l’an est fêté avec une telle chaleur que chacun, en ce dernier soir de Pannée, souhaite prolonger ces instants de plénitude et retenir le temps. Je savoure alors intimement la joie d’être entouré par les miens. C’est
sûrement en ces années de guerre le plus grand bonheur, la plus grande richesse.
Malgré la grisaille de janvier 1943, Baptiste se sent pousser des ailes, car les bonnes nouvelles ne cessent d’affluer. Pas un jour il ne manque de gravir la côte enneigée avec une sorte d’allégresse, comme si son malheureux vélo le portait vaillamment sur le sable blanc de ces terres d'Afrique du Nord que les Alliés reconquièrent âprement.
Puis les vents optimistes du sud tournent à l’est. Depuis des mois, les troupes allemandes pataugent dans les plaines russes, pétrifiées par les froids. France Illustration révèle des images atroces de ces fronts de l’Est et les commentaires élogieux sur la résistance des troupes allemandes cachent mal leur désespoir. Jour après jour, un nom s'inscrit en grand sur les journaux : Stalingrad. On a le pressentiment que se joue là une partie acharnée dont le succès ou la défaite fera basculer le cours des événements. Malgré les soubresauts de la propagande ennemie, « pour les Boches, c’est le désastre », comme le dit si bien Baptiste.
Une espérance un peu folle s'empare de chacun. Les pessimistes rendent enfin les armes et personne ne croit plus en la victoire finale de Allemagne.
Le moral remonte en flèche dans nos campagnes. La gaieté a retrouvé sa place lors des veillées du samedi où s’échafaude le rêve utopique d’une libération prochaine.
Dans leurs cantonnements de la gare, les Allemands se sont retirés frileusement. Leurs défilés ont perdu leur allure martiale et les chants, leurs accents guerriers. Sans les exercices de tir, tous les jeudis, on pourrait oublier jusqu’à leur présence.
Des indiscrétions nous disent que leur moral s'enfonce vers l’étiage. Certains d’entre eux aux heures de cafard se sont laissés aller à quelques confidences. Les nouvelles qu’ils reçoivent de leur famille les désespèrent. L'Allemagne subit les bombardements alliés et les restrictions sévissent aussi chez eux. Par-dessus tout, ils ont la hantise de rejoindre le front russe, et cette menace les terrorise.
Ces états d’ime des troupes d’occupation n’émeuvent pas la population locale qui s’enhardit de plus en plus et affiche son hostilité à toutes OCCASIONS.
Depuis quelques mois, les Boches, à cours de main-d'œuvre, ont imposé à tous les hommes valides du pays des jours de travail obligatoire. Ils les réquisitionnent pour les gros travaux de défense et plus particulièrement pour la construction de
blockhaus sur les côtes et à l’intérieur. Ainsi mon père et Yves, comme toute la population masculine adulte, sont assujettis à ces jours de travaux forcés.
Le rassemblement a lieu au petit matin, au jour et à l’endroit fixés à l’avance. Il est en outre imposé aux paysans de se présenter avec un attelage pour le transport de matériaux.
Ces mesures permettent d’approcher l’occupant et d’apprécier les lézardes de leur moral. La hargne que celui-ci montre pour presser le travail des Français révèle son désarroi. Il faut dire que ces hommes réquisitionnés mettent un malin plaisir à saboter par tout un système d’artifices les ordres donnés. Leur rendement demeure dérisoire. Ils inventent les méthodes les plus saugrenues. L’un défait avec beaucoup de soin le travail de l’autre et, comme tous montrent une totale incompréhension aux explications allemandes, la construction commencée tarde à s'élever. Les menaces qui pleuvent n’ont pour résultat que d’accroître l’inertie.
« Sabotage ! sabotage ! » hurlent sans cesse les sentinelles sur cette foule de sots. À quoi celle-ci répond par une stupidité encore plus déconcertante, et la farce reprend de plus belle.
Mon père et Yves détestent ces jours de servitude. Leur amour-propre de combattants de la Grande Guerre se trouve mis à mal. Ils ont depuis longtemps passé l’âge des facéties et supportent avec moins d'humour que les jeunes le poids de Phumiliation. Cependant ils ne rentrent pas
bredouilles et le soir, l’esprit apaisé autour de la table, ils nous font part de leurs réflexions. L'armée allemande est en proie à une nervosité croissante et cache mal les fissures qui la rongent déjà.
D’étranges personnages apparaissent depuis peu dans les rangs ennemis. Ils arrivent des provinces les plus reculées d’Asie centrale. Combattants des armées soviétiques, ils ont été faits prisonniers par les Allemands sur le front russe et aussitôt enrôlés de force pour assurer la surveillance de leurs arrières. Ainsi échouent-ils jusqu’à nous. Ouzbeks, Kirghiz ou autres peuplades au nom barbare, ils sont baptisés du nom de « Mongols ». Dans leurs uniformes allemands, ces petits personnages, trapus et rablés, à la peau safran et aux yeux bridés, ont l’air de porter un déguisement qui frise le ridicule.
Le nombre des Asiatiques s'accroît au fur et à mesure du départ des soldats allemands vers le front russe. Et dans ce chassé-croisé, le plus étonnant est de voir ces Mongols rester là, bien à l’abri dans les campagnes bretonnes, pendant que leurs maitres vont se battre dans leur pays.
Nous avons l’occasion d'approcher de près ces nouvelles recrues. Elles montent bientôt jusqu’à la ferme. Mon père possède à l’extrémité d’un de ses champs une carrière de sable qu’il utilise à loccasion pour gâcher du ciment. Par quelle rumeur les Allemands ont-ils eu vent de cette richesse ? Une dénonciation peut-être, ou une simple lecture du cadastre affiché à la mairie ? Qu'importe, les
Boches décrètent que la carrière leur convient et d'autorité s’en emparent. Ainsi pendant plusieurs semaines les soldats mongols prennent possession des lieux. Ils éventrent le champ et chargent des tonnes de sable dans des tombereaux à quatre roues, brinquebalant de toute part, traînés par des haridelles venues tout droit comme eux des steppes asiatiques.
Ils montrent peu d’empressement à la besogne et, avec ce langage universel des mains, ils nous font comprendre qu’ils ne partagent pas les idées de leurs maitres. Ils sont le jouet des événements et s'efforcent de survivre. Ce discours n’a pas l’heur d’émouvoir beaucoup mon père et cette balafre dans son champ le fait rager.
À la sortie de l’école, je me faufile sous les noisetiers qui dominent la carrière. À Pabri des regards, je reste là des heures, immobile, à observer ces hommes et leurs attelages étranges. J’ajoute à ma panoplie ces masques d’Asiatiques que je ne connais que par mes livres. Curieux, je les dévisage sans être vu et, les observant piocher le sable, j’élargis mes horizons et pars en voyage. Cette époque n'arrête pas de m’étonner. En peu d’années, sans quitter la ferme, j’ai fait connaissance d’Anglais, d’Allemands, puis d’Africains et maintenant je croise sur les routes des Mongols. Jai Pintuition que là ne s’arrêteront pas mes rencontres.
Je vais de surprise en surprise. Un homme débarque chez nous un soir de février. C’est Albert
que l’on surnomme le Grand, Albert ar Braz. Tout chez lui est d’une solidité à toute épreuve : son corps, ses traits, SES Mains, SON raisonnement.
Assis à notre veillée, Albert expose son projet avec jovialité, avec un sourire qui allume une étincelle de malice dans son regard. Il paraît que lPon peut, à moindres frais, éclairer nos fermes « à l’électricité ». Il suffit pour cela d’un cours d’eau qui alimente une turbine. Au fond du vallon qui sépare notre village du manoir d’Albert coule une rivière dont le débit reste abondant même au plus fort de lPété. La construction d’un barrage pour assurer une retenue ne présente aucune difficulté. Tous les ingrédients sont là à notre disposition et personne n’a jusqu’à présent songé à s’en servir.
Mon père trouve l’idée excellente. Il approuve sans hésiter. Le pays souffre beaucoup de l’absence d'électricité, et maintes fois j’ai entendu sa révolte dans les conversations. L’éclairage s’arrète aux portes des villes, et les campagnes doivent se contenter de promesses toujours repoussées.
Le projet prend corps en quelques jours. Trois villages sont mis dans la confidence. Tous donnent leur accord pour partager les finances, les responsabilités et le travail. On déniche un électricien pour les installations domestiques et les chantiers débutent dans l’enthousiasme.
Albert préside à la réalisation du barrage et à Pinstallation de la turbine. Les travaux sont exécutés avec célérité et achevés avant la date prévue.
Mon père prend la tête de l’équipe qui pose les lignes électriques. Il fait abattre des pins pour en faire des poteaux. Le chantier débute un jeudi. J’en profite pour m’échapper de la maison et rejoindre le groupe. Il pleut des cordes. Les hommes, mal protégés des giboulées par des sacs de jute dont ils se servent comme imperméables, ont ouvert une saignée dans les bois pour le passage des lignes. Malgré lhumidité pénétrante, les corps fument. Le soir, une dizaine de poteaux se dresse déjà dans un parfait alignement. Mais les difficultés surgissent dès les jours suivants. Il faut piocher les pierres, abattre des talus, faire sauter des souches, élaguer des branches. Rien n’arrête ces hommes. Ces mains, ces mains épaisses de paysans savent tout faire. Elles font le maçon, le bücheron, le charpentier, Pélectricien, et cela sans la moindre leçon, comme si tous ces gestes leur étaient naturels. Aussi aucun obstacle ne leur résiste. En un mois, les lignes électriques relient le barrage aux fermes.
Des problèmes, pendant ce temps, naissent là où on ne les attend pas. Les travaux d’installation dans la maison et dans les communs ont pris du retard. Ils ont été confiés à un jeune électricien, André, que nous appelons tous « Dédé ». Quel chemin a conduit Dédé jusqu’à nous ? Cet homme a fui les bombardements sur Brest et trouvé refuge dans notre coin de campagne. Mes parents ont eu vent de sa présence dans les parages et pris contact avec lui. Désœuvré et désargenté, il saisit l’aubaine.
Dédé se met donc à l’œuvre. Ce titi des villes a la repartie et le boniment faciles et sa présence, détonne dans notre monde. Mais cet homme est d’une adresse déconcertante et surmonte avec une dextérité éblouissante les pièges les plus subtils.
Malheureusement son adresse n’a d’égale qu’une instabilité déroutante. Ce fartelu, après deux à trois jours de travail, disparaît sans rien dire. Puis, après une escapade d’une même durée, il réapparaît. Il surgit au haut de la cour, comme si de rien n’était, monté sur sa bicyclette qui traîne derrière elle une remorque bourrée de matériel électrique. Où a-t-il disparu ? Personne ne le sait. Plusieurs hypothèses contradictoires se racontent à son sujet. Certains disent qu’il travaille pour les Allemands, d’autres qu’il sert dans la Résistance. Quand on lui pose la question, Dédé se garde d’avouer ou s’en tire par une pirouette.
Mon père, agacé par ce manège qui retarde avancement des travaux, le prend un jour à part. Dédé se borne à lui confier qu’il va voir « Poupette » et termine là ses confidences sans plus de détails.
On croit que « Poupette » est une chienne. Aussi quelle n’est pas notre stupéfaction lorsque, à un de ses retours, Dédé se pointe, une frèle créature féminine assise sur le porte-bagages. C’est « Poupette » ! Ce petit bout de femme, aux yeux maquillés, fardée à souhait, couverte de colifichets et de fanfreluches, fait sensation. « Une souris ! » s’exclame mon père.
Ainsi, les disparitions de Dédé s’expliquent. Il se languit de Poupette et une séparation de plus de trois jours le déprime. Il décide de la faire venir et de l’installer pendant la durée des travaux dans une soupente aménagée à la hâte. La solution déplaît fort à mes parents, peu pressés de voir la « souris » trotter dans le quartier. Ils pensent surtout que sa présence, loin de stimuler Dédé, ne fera que retarder les travaux. Ils se trompent, car Poupette cache bien son personnage. Ce petit corps gracile a la tête bien faite, et, loin d’étourdir Dédé, il lui met du plomb dans les idées. La souris est aussi besogneuse et ne rate Jamais une occasion d’apporter son aide. D’apparence bien jeune, il suffit de écouter pour apprendre qu’elle a déjà beaucoup souffert et beaucoup appris.
En peu de jours, Poupette à conquis tout son monde. Dédé ne quitte plus son travail. Il a retrouvé sa verve et sa gaieté et toute la journée, en installant ses fils, il roucoule des sérénades. En quelques semaines, il a rattrapé son retard et terminé sa tache.
Tout est prêt désormais pour le branchement.
La première ampoule électrique s’allume un soir d'avril, deux mois à peine après le début des travaux. Quand la lumière apparaît au plafond de la cuisine où nous sommes rassemblés, son arrivée met fin à l’attente fébrile des dernières minutes. C’est une explosion et à la fois un soulagement
pour tous ceux qui ont exécuté le projet et qui maintenant appréhendent l’échec.
Ma mère a joint les mains comme elle le fait toujours dans les occasions graves, et ces mains jointes au-dessus de la table, plus que tous les discours, traduisent son émotion. Voici bientôt trente ans que mes parents attendent l’arrivée de l'électricité. Peu de temps après leur mariage, on leur a fait miroiter une installation prochaine et ils ont espéré, la tête pleine de projets. Puis tout au long de leur vie ils ont connu les promesses oubliées et les espoirs déçus. Mon père vient d’atteindre la soixantaine, ma mère approche la cinquantaine. À ce moment précis, tous deux pressentent que ce soir tant attendu marque leur histoire et celle de la famille. Désormais, une césure coupe leur existence. Il y a maintenant les temps d’avant et les temps d’après l’électricité, et ils ne savent que trop qu’ils appartiennent aux temps d’avant.
Déjà tout change par cet éclairage qui tombe du plafond sur les objets et les meubles. L’horloge, vieille demoiselle pudique protégée jusqu’à présent par Pobscurité, baigne de lumière, prend de la hauteur et laisse apparaître une élégance qu’on ne lui connaît pas. Les lits clos, plaqués au fond de la cuisine le long d’un mur crépi de blanc, perdent, avec les ombres disparues, de leur mystère pour offrir à leur hôte un accueil plus hospitalier. Le plafond qui, dès la tombée de la nuit, s’enfonçait dans le noir laisse voir la force solide de ses poutres.
Sur le manteau de la cheminée, nos lampes à pétrole si précieuses restent au repos, inutiles.
Aussitôt le rythme de la vie, lié jusqu’alors à la longueur des jours et aux caprices du temps, prend une autre allure. Le travail ne s’interrompt plus à la tombée du soir mais se prolonge tard dans les étables et les écuries. Les lampes tempête qui sillonnent la cour en hoquetant au bras des hommes terminent aussi leur ballet sur le haut d’une étagère dans une vieille remise.
Les veillées hivernales se rétrécissent. La première année, cela n’apparaît guère. On entre déjà dans le printemps et elles touchent à leur fin. Mais dès l’hiver suivant elles se réduiront en peau de chagrin. Plus courtes, elles abandonnent aussi leur intimité, et le cercle qui se ferme autour du feu de cheminée commence à se disloquer. Chacun se rapproche d’une source de lumière pour s’adonner à la lecture. Mon père, quand il a achevé son journal, ne tarde plus à monter. Ma mère, comme dans les temps d’avant, reste fidèle à sa place, le dos calé au fourneau de la cuisine, le visage tourné vers l’âtre. Le feu, comme les conversations, se meurt plus rapidement. Personne ne le ranime. Aussi, à son tour, rejoint-elle sa chambre pour poursuivre son livre dans la chaleur des couvertures.
L’arrivée de l’électricité inaugure le printemps avec quelques jours d’avance et nous plonge aussitôt dans l’aventure. Dédé, l’électricien, en est à l’origine. Dès la fin des chantiers, il a disparu en
compagnie de Poupette mais vient nous rendre visite, tant pour s’assurer de la bonne marche de son installation que pour se ravitailler des produits de la ferme. Sa jeunesse et son bagout ont attendri ma mère qui le gâte. Un jour de mai, il grimpe jusqu’à nous, trainant derrière sa bicyclette son inséparable carriole. Au fond, sous un fatras de matériel, est dissimulé un poste de radio qu’il veut nous offrir.
Avoir chez soi un poste de radio comporte des risques et les Boches, gagnés par la nervosité, ont rappelé à la population les dangers courus en cas de désobéissance. Ma mère, dans sa spontanéité, accepte sans réfléchir, déjà tout heureuse de se sentir moins isolée du monde. Mon père pèse plus longtemps sa décision, mais lui aussi tombe d’accord, ne supportant plus la propagande de Vichy et trouvant trop optimistes les informations quotidiennes de Baptiste. Passionné par les événements qui se rapprochent, il rêve d'écouter « Londres ».
Il est décidé que le poste sera installé non dans la maison mais dans le haut d’une vieille grange dont Paspect abandonné n’attire pas l’attention. On y accède par un escalier de pierre dans une sorte de grenier. Une lumière triste descend d’étroites fenêtres voilées de toiles d’araignées et n’arrive jamais, même au plus fort du jour, à chasser la pénombre qui enveloppe les meubles : quelques barriques de cidre, de vieux bahuts de chène et une armoire pluricentenaire.
Cette pièce semble immense. Sa taille, le silence et Pobscurité qui y règnent donnent une impression d'abandon et de solitude telle que jamais nous n’osons nous aventurer sans la présence d’un adulte.
Mon père lutilise dans diverses occasions. Il y entrepose ses réserves de cidre, déverse dans le fond des bahuts le trop-plein de grains et, dans l’armoire, il dépose quelques outils et des sacs de jute pour le transport des céréales.
C’est dans ces lieux que va naître et se poursuivre, jusqu’au dernier jour de l'Occupation, cette aventure fameuse que la famille et tous les habitants de la région vont partager, une aventure inoubliable.
Là, dans cette soupente d’allure misérable, sous la protection des ombres, à l’écart des routes, dans ces coins isolés des fins de terre, pendant plus d’un an, tous les soirs à vingt heures, le pays réuni va entendre les voix qui nous viennent de Londres.
La nouvelle de l’arrivée du poste clandestin s’est répandue à travers les fermes. Mes parents ont facilité la divulgation du secret, témoignant ainsi à tous leurs voisins une confiance absolue. Jamais personne ne les trahira.
Ce premier soir d’écoute, les hommes sont arrivés tôt. Ils ont quitté directement les champs bien avant la tombée du jour. C’est le temps des sarclages. On les reconnaît à leur pas dès qu’ils montent l’escalier de pierre. Les femmes toujours pressées se montrent à la dernière minute. Tous, dès l’entrée
dans le grenier, ont tendance à s’agglutiner vers le fond ou à se plaquer contre les meubles, laissant libres les premiers rangs comme le dimanche à l’église. Comme à la messe, les hommes aussi se sont découverts. Personne n’ose élever la voix et, seuls, quelques chuchotements sortent des groupes qui, à l’approche des huit heures, s’élargissent de minute en minute.
Mon père avec précaution ouvre l’armoire, sort de derrière les sacs de jute le poste, met le contact et recherche Londres sur les ondes.
Alors, pour la première fois, retentissent dans le silence religieux de la pièce ces deux mots tant espérés : « Ici Londres », deux mots simples qui arrivent à travers des grésillements, aussitôt suivis de ce signal dont on nous a si souvent parlé qu’il nous est déjà familier.
Celui qui n’a jamais entendu ces notes qui, comme des sanglots sur le tambour ou des coups de gong dans le temple bouddhique, annoncent le début du communiqué, celui-là ne peut comprendre Pémotion qui noue tous les auditeurs ; ces notes qui, comme un chant poignant, font frissonner chacun et pénètrent au plus profond de tous dans la pénombre du grenier où se devinent plus que ne se voient les silhouettes tassées des hommes et des femmes.
Ainsi, en ce soir de guerre et jusqu’au dernier jour de POccupation, dans ce pays agrippé aux monts d’Arrée, renaît le temps des catacombes. Tout le peuple rassemblé dans cet obscur décor
d’une masure en ruine vient entendre la bonne nouvelle. Annoncée par ces vibrations, elle arrive par-dessus les mers.
Après le signal, dans le recueillement silencieux, tombent quelques messages personnels destinés à des inconnus qui comme nous, cachés dans une ville ou un village, en dévoilent le sens et s’apprètent dans la nuit à accomplir leur mission. Bien qu’incompréhensibles, personne ne songe à émettre une remarque ou à troubler le silence, sachant que derrière ces mots habillés tantôt de poésie, tantôt d’ironie, quelques hommes dispersés décryptent un message d’importance.
La litanie terminée, débute le communiqué des nouvelles de la journée avec ces voix ardentes et ensoleillées des speakers qui, même dans les jours de défaite, maintiennent l’optimisme. Quand approche la fin, la parole devient plus lente et le ton plus grave. Puis quelques messages personnels sont répétés comme pour leur donner plus d’importance et, pour nous, plus de mystère.
Tous ces hommes de la terre, dont le visage et les mains sortent de l’ombre, écoutent immobiles parler de ces pays d'Orient ou d’Afrique, de ces villes inconnues, de ces fleuves étrangers, cela dans une langue qu’ils ne possèdent pas.
Cependant personne ne voudrait perdre un mot et chacun retient son souffle pour encore mieux entendre, sachant qu’à ce moment même quelque part dans le monde se joue leur destin.
Avec toute la ferveur enfantine de mes dix ans, j’assiste à la communion de tous ces gens qui ont quitté pour quelques instants l’attelage ou l’étable pour assister à la cérémonie. Quels rêves traversent leur imagination lorsque du haut de larmoire tombent ces voix venues de Londres ? Quelle impatience doit gagner certains et quel désir de tout abandonner, de rompre les amarres et les chaînes qui, de toute éternité, étreignent leur race et font d’eux des hommes courbés ? Lesquels, parmi les plus jeunes et peut-être les anciens, ne caressent-ils pas alors l’espoir de s'évader du quotidien pour rejoindre ceux qui combattent ? Sans doute, dans ces heures bénies, abandonnant quelque temps leurs soucis, leurs mesquineries et leurs rivalités, retrouvent-ils des élans d’évasion et la certitude d’une prochaine libération. Sans doute aussi, en ces soirs, naît dans leur imagination une espérance encore plus folle et plus lointaine de temps meilleurs où se briseront les jougs de leur vie présente.
Quand le silence, à la fin de l’émission, retombe sur la pièce obscure, nul n’ose le rompre, Mon père replace le poste sur létagère derrière les sacs auxquels il donne une apparence de désordre.
Alors s'entendent quelques murmures puis commence la descente à pas lents de l’escalier de pierre qui sonne sous les sabots de bois. Ce n’est qu'aux premières bouffées d’air dans la cour de la ferme que chute la tension intense de la réunion. Quelques paysans sans tarder filent vers leurs villa-
ges pour terminer le travail interrompu. D’autres se regroupent. Les commentaires vont bon train, les plus optimistes réconfortent ceux qui émettent des doutes.
J'écoute sans me lasser, tendant l'oreille sans perdre un seul mot de ces conversations d’adultes en breton. Cette communauté chaude des hommes dans la douceur du crépuscule représente à mes yeux la plus sûre des protections. Une confiance sereine s’empare de moi et chasse la peur d’une patrouille allemande, crainte qui souvent me traverse l’esprit et dont je n’ose parler.
Ces réunions vespérales ont resserré les liens du pays. Il se prend au jeu de braver l’ennemi qui cantonne à deux kilomètres et qui vient rôder aux abords mêmes de la ferme.
Sûr de son silence et confiant dans sa solidarité, il se sent prêt dès à présent à de nouveaux défis. L'occasion lui sera donnée sans tarder.
Le Service du travail obligatoire vient d’être décrété. Les hommes âgés de vingt ans sont invités à se rendre en Allemagne pour y travailler. En échange, un prisonnier français sera libéré. La propagande allemande, relayée par celle de Vichy, joue la corde sensible tout en ne ménageant pas ses menaces envers les récalcitrants.
Ces discours ne sont pas du goût des gens de la terre habitués au marchandage des bestiaux, des produits fermiers mais pas à celui des hommes.
« On n’est pas des bêtes », entend-on dans ces rencontres sur les champs de foire ou aux sorties des messes.
Ces promesses fallacieuses font l’unanimité et le pays décide sans hésiter de garder ses jeunes. Les fermes isolées, à l'écart des routes, constituent un refuge exceptionnel pour mettre à l’abri des poursuites les fils des paysans. Les citadins n’ont pas ce privilège. Alors beaucoup de familles paysannes se portent volontaires pour les recueillir et les camoufler.
C’est ainsi que Théo débarque chez nous un après-midi de juin 1943 vers les cinq ou six heures. Il nous a été dépèché par une de nos tantes qui demeure en ville. C’est toujours l’époque fastidieuse des sarclages entre les foins et les moissons. J'ai rejoint mon père et Yves qui s’apprètent à éclaircir les rangs de jeunes pousses de betteraves quand Théo débouche vers la barrière du champ, conduit par ma mère.
Il est là, devant nous, et je me doute aussitôt que cette arrivée nous enfonce davantage dans la clandestinité et que l’étau se resserre autour de nous.
Une volonté habite ce visage anguleux déjà labouré par quelques rides tôt apparues. Le front est haut, encore relevé par deux larges golfes qui dégarnissent une chevelure autrefois épaisse. Le nez fin, à l’arête rectiligne, les mâchoires accentuées par le relief d’épais masséters, le menton carré, tout dit en lui le caractère. Il ressemble à ces hommes mûris très tôt et passés de Penfance à l’âge
adulte sans connaître les incertitudes de l’adolescence. Théo a vingt ans. Les tempêtes de la vie et celles des océans ont basané sa peau et imprimé leurs sillons chez cet homme qui vient de la mer. Car Théo est marin-pêcheur.
Il s’avance vers mon père. Ces hommes, habitués aux rudesses des jours, avares de démonstrations, se serrent la main sans le moindre commentaire. Taillés dans la même pierre, ils se reconnaissent du même grain. Puis sans plus attendre, Théo, qui n’a connu que le gréement des voiles et le maniement de la barre, s’agenouille sur la terre, saisit un sarcloir et copie les gestes des paysans.
Ainsi est-il adopté par tous. D’autres jeunes débarquent dans les fermes voisines. Jean étudie Panglais à l’université. Un autre dont le nom m'échappe a quitté l’Alsace, enseigne dans un collège et songe à la prêtrise. Toute la communauté les accueille sans méfiance. Ils ont choisi l’insoumission. On serre les rangs autour d’eux. Jeunes gens arrivés des villes, ils participent aux travaux de la campagne dont ils ne connaissent pas le moindre rudiment. Ils font les foins, les moissons. Ils apportent leur jeunesse et, avec eux, un air de fantaisie ravive ces terres reculées.
Le dimanche, ils se réunissent volontiers à la maison. Quand Paprès-midi est chaud, nous descendons dans le jardin qui rayonne alors de jeunesse. Les conversations s’animent. Les éclats de rire montent. Mes sœurs, qui ont le même âge,
prennent part aux discussions. Puis le débat devient plus profond. Pendant des heures, ces jeunes refont le monde. Chacun apporte sa touche personnelle et expose sa vision du futur. Mon père donne son opinion. Ma mère prépare une tasse de « café » qui n’est qu’un jus d’orge.
Pendant plusieurs mois, tous ces jeunes trouvent refuge dans la région. Leur présence est connue de tous et tous restent aux aguets par crainte des Boches. Si l’alerte est lancée, ils s’évanouissent pendant quelques heures dans les bois. Jamais personne ne les dénoncera.
Puis, à nouveau, Théo reprend la barre. Écarté de ces « jeux d’adulte », je sens le danger s’épaissir et je pressens la gravité des silences et des chuchotements.
Théo étouffe dans sa cachette. Le marin qu’il est se sent prisonnier et ce jeune plein d’énergie brûle de se battre. Comme les mouettes égarées sur les terres retournent d’instinct vers les rivages, Théo, une nuit, prend le large. Il fera savoir aux siens et à ses hôtes qu’il a atteint l'Angleterre et rejoint les Forces françaises libres. Son départ laisse un vide autour de la table familiale, dans les champs et surtout dans les têtes. Il y avait creusé sa place.
On se rappelle le temps de sa présence parmi nous. De son côté, il ne nous oublie pas. Une mission le ramène sur les côtes bretonnes alors sous haute surveillance ennemie. Une embarcation le dépose sur les rochers. Il gagne les terres qu’il
connaît, prend contact avec les réseaux de résistance, recueille les renseignements et, le travail achevé, dans le plus grand secret, il rend une visite nocturne aux nôtres avant de regagner l’Angleterre pour de nouvelles aventures.
Jean, étudiant, n’a pas cette chance. Submergé par une vague de cafard, il veut pour quelques heures revoir les siens et les embrasser. Aucun conseil ne peut le dissuader et, le soir, il s’en va pour la ville. Après avoir retrouvé sa famille, il monte dormir dans une chambre désaffectée sous les combles de l’immeuble.
Cette nuit, une formidable explosion ravage la Kommandantur de la ville. Attentat ? Sabotage ? La ville est encerclée et fouillée maison après maison. Les SS quittent bredouilles l’immeuble où loge Jean, lorsque celui-ci, sortant de son sommeil au bruit des voix et des bottes, allume dans une demiinconscience. Ce rai de lumière sous la porte trahit sa présence. Jean est arrêté. Quelques jours plus tard, il est dirigé vers les camps de concentration. Il n’en réchappera pas. Après la Libération, un ami qui l’a assisté viendra raconter à sa famille les derniers instants de ses vingt et un ans.
L’Alsacien aussi s’évanouit sans laisser de traces. Tout s’accélère à une rapidité étonnante. Le pays semble sortir d’une longue léthargie.
Le rythme des jours se trouve aussi tout changé par larrivée de l'électricité et la présence du poste de radio. Même au plus fort de l’été, les champs sont
désertés avant les huit heures et personne ne voudrait manquer aux premières minutes du communiqué. Quand les Alliés débarquent en Sicile, la foule s'agrandit encore. Des visages peu connus font leur apparition. Dans les têtes tout se précipite et pour certains la Libération va bientôt sonner.
Vers la même époque, des bruits parcourent la campagne. Ils descendent des monts d’Arrée. Des bandes de jeunes se sont rassemblées et attaquent par surprise des soldats allemands avant de s’évanouir dans les landes. Les mots de « résistance » ou de « partisans » reviennent dans les conversations. Cette nouvelle, loin de créer l’enthousiasme, fait place à beaucoup de méfiance. Très tôt, il apparaît en effet que ces groupes, loin de s’unir, rivalisent entre eux. Certains appartiennent aux FFT, d’autres se sont enrûlés dans les FTP sans trop savoir ce que veulent dire ces sigles. Ainsi le pays qui, dès le début de Occupation, a fait bloc contre l’ennemi se divise. Il y a pis. Parmi ces résistants, on signale des personnages peu recommandables qui n’inspirent aucune sympathie. Ils profitent de cette vie clandestine pour s’adonner à de viles besognes. Ainsi certaines fermes sont-elles victimes de leur visite nocturne pour être rançonnées. La population comprend que ces prétendus résistants ressemblent plus à des bandits de grands chemins et se barricade chez elle. Le pire côtoie le meilleur et des exploits de bravoure sont éclaboussés par des actes de vandalisme révoltant.
À ces attaques surprises les Boches répondent par la terreur. Chez tout adulte, ils suspectent un résistant qu’ils appellent terroriste. On entre dans les temps des arrestations, puis des déportations. Beaucoup d’incertitude et de mystère entoure ce mot.
Commencées dans l’espérance, les vacances, avec l’été, s’achèvent dans le doute. La Libération est reportée à la belle saison prochaine. Il faudra patienter et les difficultés ne manqueront pas. Déjà la sécheresse s’est mise de la partie pour troubler encore plus la vie quotidienne. Les puits dans les fermes se sont taris. Le nôtre ne donne bientôt plus qu’une eau saumâtre très insuffisante pour la consommation journalière. Les hommes commencent leur journée par la corvée d’eau. Dès le lever, mon père et Yves descendent au lavoir remplir quelques fûts qu’ils remontent vers la ferme pour les déverser dans les abreuvoirs.
Cette calamité devient le sujet des conversations. Tous les soirs on espère un orage ou des nuages dans le ciel. Le dimanche, à la messe, le prêtre et les fidèles récitent des prières et demandent au Seigneur un peu de pluie pour les prairies, les animaux et les hommes. Mais le Seigneur reste sourd et le ciel silencieux. Quant à moi, je les bénis l’un et l’autre de nous accorder des jours de soleil et, pour que cela ne cesse pas, je continue d’anonner mes prières.
Ces temps arides durent encore quand j’entame ma dernière année d’école. Tout surpris de me trouver déjà parmi les grands, je me suis assis sur les bancs proches de la porte de sortie.
Mademoiselle paraît plus vigoureuse. Le temps sec va bien à ses bronches. Elle reprend même la direction de l’heure de gymnastique qu’elle a abandonnée depuis deux ans au plus costaud des élèves.
Elle donne beaucoup de son temps et de ses efforts à la division des grands qu’elle prépare aux examens. Sa méthode cependant ne change pas.
Toujours patiente et respectueuse, elle n’impose jamais, conseille beaucoup et s'efforce par tous les moyens d’éveiller nos cervelles et de faire pénétrer quelques lumières dans les plus imperméables.
Comme j'ai tout dévoré dans la bibliothèque de la classe, Mademoiselle tire d’un des rayons de sa collection personnelle un livre. Je sais la marque de confiance qu’elle m’accorde par ce geste. Rien à ses veux n’a plus de valeur qu’un livre. Je le tiens comme une relique, le lis avec le plus grand soin pour le rendre intact. Elle me fait alors part de ses impressions. Avec timidité je lui donne les miennes et retire une grande fierté de ces échanges.
C’est après la Toussaint de cette année que je fais connaissance avec mes premières bouffées de cafard. Elles arrivent comme une ombre dans la tête.
D'abord surpris par ces passages étranges, je suis rassuré d’en connaître la cause. Dans un an, il me faudra partir en pension. Je n’ai pas d’autre choix.
J’ignore ce qui me peine : quitter l’école, la compagnie de mes camarades ou la protection des miens ? Sans doute est-ce un peu tout cela. Je sens que s’achève une époque douillette et protégée et qu’il me faudra à lavenir batailler ferme. C’est cette rupture que j’appréhende.
Je souhaite jouir de ces derniers mois qui me restent avant de partir, utiliser tous ces instants et égrener toutes les minutes pour mieux savourer le bonheur qu’elles me procurent.
Les jeudis après-midi, je me glisse avec mes livres à l’un des bouts de table de la cuisine où repasse ma mère. La pièce embaume le linge frais séché sur les herbes du jardin ou les haies d’aubépine. J'aime par-dessus tout le moment où elle amidonne les chemises à plastron de mon père ; une odeur fade et douce, unique, se mêle alors à celles des graminées et des épineux. Le fer va et vient sous la main de la repasseuse dont les pommettes rougissent sous la chevelure qu’elle replace par intermittence du revers de la main.
Il m'arrive d’interrompre la marche du travail et de poser une question. Ma mère repose le fer de braises rouges, s’assied, le visage carminé, et répond. Car cette repasseuse du jeudi, sous sa blouse grise piquée de pois, est une érudite. Pendant quelques minutes, nous nous évadons.
Puis elle reprend le lent balancement du bras, je reviens à mes leçons et tous deux en silence nous savourons ces instants.
Il m'arrive aussi, en ces jeudis de liberté, de rejoindre mon père dans les champs. C’est pourtant entre nous le temps des échanges difficiles. Nos conversations ne dépassent guère le terrain des banalités. Tous deux, nous le regrettons sans nous le dire et sans pouvoir y remédier. Pourtant, quand nous nous trouvons seuls, je perçois dans nos silences côte à côte une vision et une approche communes des choses que notre pudeur n’ose exprimer.
J’aime ces après-midi où il me demande de l’accompagner vers la forge. Il conduit un de ses chevaux pour y être ferré. Ma présence inutile donne beaucoup plus de prix à son invitation. Tenant le cheval par la bride, je chemine à ses côtés. Fixant le chemin, sans me regarder, il se laisse alors aller. Il me pose des questions personnelles et à son tour m’abandonne quelques-uns de ses secrets. Je deviens, pour quelques minutes exceptionnelles son confident et, de ces promenades, je conserve Podeur acre des cornes brüûlées et la richesse des échanges paternels.
L'année 1943 se referme dans la tristesse et le découragement. Trop de déceptions se sont accumulées durant ces douze mois et ont épuisé les forces d’espérance. La tragédie de l'attentat de la Kommandantur assombrit encore ces derniers jours.
Avec Jean, l'étudiant, un de nos jeunes cousins est arrêté. Il a juste dix-sept ans. Collégien, en classe de première, une histoire stupide l’a signalé aux Allemands. Par bravade, il a jeté, un jour, par la
fenêtre entrouverte de la classe, un billet injuriant les Boches. Ceux-ci qui occupent une moitié du collège ramassent le papier et commencent sur-lechamp l’enquête. Ils menacent de fermer l’établissement si l’auteur ne se dénonce pas. Tous les élèves font bloc pour se taire. Cette attitude n’est pas du goût du préfet des études, un abbé, qui enjoint au coupable d’avouer. Malgré l’avis de ses camarades, le cousin rend les armes. Il est renvoyé et fiché sur les listes allemandes.
Après l’explosion, les Boches viennent le cueillir au petit matin de Noël. Comme Jean, il ne reviendra pas.
La pluie inaugure l’année 1944. Cette cinquième année de guerre s’ouvre sous un ciel bas. Une lumière sale éclaire à peine la salle où nous sommes réunis pour cette fête de l’an, et, comme le temps, les cœurs ne sont pas à l’embellie. Dehors, les vents de galerne soufflent les bourrasques et pénètrent par rafales dans la cheminée en refoulant dans la pièce des bouffées de fumée. Celles-ci piquent les yeux et obscurcissent encore davantage la maigre lueur du jour. Comme il n’est pas d’usage d’allumer les lampes en plein aprèsmidi, on se croirait à une veillée funèbre plus qu’à une fête familiale.
En ce jour, des souvenirs assombrissent les têtes, et les fantômes de Tom et Harry, de Théo, de Jean l'étudiant, de tous ceux qui nous ont apporté un peu de rêve et d’espoir pendant ces années, tous ces
fantômes hantent par instant notre assemblée. Mais personne n’en parle. Chacun remue seul ce passé et garde pour lui ses confidences.
Les hommes surtout broient du noir. Mon oncle a délaissé son optimisme et montre une mine aussi grise que le jour. Mon père ne fait plus de pronostics. Ma tante trouve matière dans le temps et les événements à conforter son humeur noire. Avec mes jeunes cousins je m’évade de cette ambiance pour m’amuser dans une pièce voisine.
Vers la fin de l’après-midi, ma mère n’en peut plus. Elle a fait tant d’efforts pour recevoir ses hôtes. Alors, rassemblant toute son énergie, elle lève le ton, houspille les uns et les autres pour remonter leur moral. Surpris par lintervention inattendue, chacun met du sien et, à entendre les conversations $s’animer, il est évident qu’elle a convaincu son monde.
Les hommes ont lu dans le ciel et sur la terre les signes d’un hiver pluvieux : la présence des hérons dans les prairies, les vols d’étourneaux sur les champs ou les cris pointus des corneilles. Cette année de guerre ne doit ressembler en rien aux précédentes. Le froid et la neige seront absents. La terre suinte humidité. Elle regorge d’eau. Les ruisseaux quittent leur lit pour s’étaler sur les prés en larges étangs. Chemins et routes ruissellent et, à la fin de la saison, les averses tombent toujours et transforment les premiers labours en gadoue.
Cet hiver nous étonne. Pour la première fois, nous ne reconnaissons plus nos longues veillées d’autrefois, écornées par l’arrivée de l’électricité. En toute saison, la journée de travail a désormais une égale longueur et notre écoute sacrée du communiqué de vingt heures ampute encore notre temps au coin du feu. Mon père ne s’attarde pas en notre compagnie. Yves a abandonné la confection de ses paniers d’osier et rentre chez lui après le repas du soir. Quand nous montons vers les chambres, chacun, sans l’avouer, regrette les temps d’avant.
Par bonheur nos réunions vespérales autour du poste de radio ont toujours lieu. Le nombre des auditeurs se réduit les soirs d’intempéries. Un petit groupe reste fidèle. Pourtant les nouvelles ne sont pas toujours réconfortantes en ces débuts de 1944. Après les avances des troupes alliées sur tous les fronts pendant le dernier été, on a limpression d’un essoufflement. En Russie les troupes s’embourbent et en Italie les Boches résistent. Notre libération s’éloigne.
Il pleut. Le premier trimestre est déjà bien entamé. Je prépare mon diplôme d’entrée en sixième dans la certitude de la réussite. Ma mère, aussi confiante en mon succès, a déjà fait la demande d’une entrevue avec le supérieur du collège pour mon admission à la rentrée d’octobre. Elle est fixée après les vacances de Pâques.
C’est ma dernière saison des nids. J’étends mon terrain de chasse et repousse les bornes de mes
recherches. J’accompagne Jean des Garennes jusqu’en ses terres de landes et d’ajoncs. Parfois nous partons en bande plus pour le plaisir de se retrouver ensemble que pour celui de dénicher les œufs. Nous savons que ces sorties n’auront plus de suite. Le parcours de nos jeunes années touche à sa fin. Chacun s’en ira bientôt de son bord, l’un vers les champs, l’autre vers la pension. Alors le doute nous gagne. L’an prochain, au hasard des rencontres, pourrons-nous encore nous retrouver, bavarder et rire ensemble ?
Pendant ces longues marches, malgré notre gaucherie et notre pudeur enfantines, nous nous jurons mille promesses d’une amitié durable. Mais à l’heure des séparations, beaucoup d’appréhension se glisse en nous. Une déchirure sournoise s’installe dans les mailles de cette camaraderie tissée sur les bancs de l’école, une déchirure dont nous avons le pressentiment qu’elle ira en grandissant.
Pour mieux resserrer nos rangs, nous avons formé une équipe de football. Depuis peu cette passion est née chez plusieurs d’entre nous.
L'observation des troupes anglaises puis allemandes qui jouent à ce jeu nous l’a fait découvrir et aimer, Nous avons rafistolé un ou deux vieux ballons chapardés aux Allemands et, tous les dimanches, nous nous lançons dans des parties acharnées. Nous partons à pied jusqu’au terrain de Padversaire, nous rentrons, toujours à pied, four-
bus, crottés, mais si heureux. Rien ne peut mieux nous souder.
En mars 1944, nous parvient l’annonce de larrestation par les Boches de l’oncle Bernard et de son départ vers une destination inconnue. À son passage, Baptiste a remis une lettre à ma mère, une de ces lettres coutumières qui a pour mission de maintenir les liens familiaux. Avec précaution, elle la glisse dans la poche de son tablier pour remettre à plus tard la lecture et mieux savourer celle-ci dans la solitude et la paix de sa chambre. C’est l’habitude de ma mère de déguster ainsi les nouvelles familiales avant de les partager avec les siens. Sans doute ce jour-là aurait-elle oublié la lettre jusqu’au soir sans le rappel de mon père. Alors, tirant de son chignon une épingle à cheveux, elle ouvre Penveloppe avec lenteur, comme pour en retarder le plaisir de la découverte.
« Bernard a été arrêté hier à onze heures par la Gestapo. » Ainsi commence la première phrase. Ma mère ne peut en lire plus et mon père achève à haute voix. L’oncle Bernard est le frère de ma mère. Tous deux partagent une même admiration et entretiennent l’un envers l’autre des liens préférentiels, comme cela se rencontre souvent dans les familles nombreuses.
Mon père porte grande estime à cet homme et apprécie en lui des qualités humaines que tous ceux qui lapprochent disent exceptionnelles. Quant à moi, non content de lavoir pour oncle, je me
félicite aussi qu’il soit mon parrain. J’ignore la signification de ce mot, mais il me gâte à chacune de ses visites et cela me le rend très cher.
Aussi l'annonce de cette arrestation plonge la famille dans la stupeur et la tristesse. Ma mère ne songe plus qu’à rejoindre sa belle-sœur pour lui apporter son soutien. Dès le lendemain, elle prend le train. À son retour, lorsqu’elle apparaît sur le quai de la gare, ses yeux ternes et son visage défait parlent pour elle. Avant ses premiers mots, nous comprenons tous que l’oncle Bernard n’est pas libéré. Dès ce jour, la famille s’installe dans l’attente de sa délivrance et, dans nos prières du soir, on ajoute une simple phrase pour la libération de l’oncle Bernard.
Encore bouleversés par cet événement, nous parvenons aux fêtes de Pâques. Le temps toujours pluvieux ne nous a pas préparés à leur arrivée.
Ce dimanche, nous abandonnons la « Chapelle » pour assister à la messe à l’église paroissiale où les cérémonies revêtent plus de solennité. Nous parcourons les six kilomètres à bicyclette. Elles sont bien piteuses, ces bicyclettes brinquebalantes dont les roues cerclées de lanières de cuir ou de caoutchouc en guise de pneus n’offrent aucune souplesse. Comme je n’ai pas de vélo, je profite du porte-bagages de celui d’une de mes sœurs. Au bas des côtes nous descendons pour les monter à pied, puis nous repartons. Nous croisons quelques soldats allemands aux yeux bridés. Les « Mongols » se font de plus en plus nombreux. Sur la place de l’église, une
surprise nous attend. Une prise d’armes a lieu en présence d’un général allemand en tenue rutilante. Les Boches veulent ainsi impressionner la population locale qui arrive nombreuse à l’office.
Après ces efforts et ce spectacle, je n’ai plus la tête à la prière. Les grandes orgues célèbrent avec éclat ce matin de résurrection. Elle a un sacré talent, la vieille organiste toute fripée d’âge ! Une chorale féminine s'efforce sans succès de ne pas chanter faux. Les prêtres ont revêtu les ors et sorti l’encens. Les fidèles se lèvent et s’agenouillent avec docilité au signe d’un officiant. Je suis le mouvement en observant à la dérobée tous ces gens que je connais bien.
À la sortie, la place est déserte. Les Boches ont achevé leur parade. Un épais crachin succède à la pluie matinale. Avec mes sœurs, je n’ai qu’une hâte, celle de nous rendre chez une de nos tantes qui nous invite à déjeuner en ce dimanche de Pâques. Elle demeure dans un manoir à la lisière du bourg. Celui-ci, caché dans les plis d’un vallon, offre, lorsqu'on le découvre derrière un porche solennel, une façade sévère de granit. À l’intérieur, Pobscurité règne même au plus fort du jour, à peine coupée par un rai de lumière qui tombe des hautes fenêtres. Ma tante vit là comme retirée du monde, en compagnie d’un fils, mon cousin Jean. Durant toute sa vie, le malheur a été le lot de cette femme. La perte de son mari et de deux fils en pleine force de l’âge l’a tenue recluse derrière ces murs. Et, comme sa demeure qui a traversé les
siècles, elle aussi sort du temps. Dans ses habits de deuil qu’elle ne quitte jamais, elle a perdu ses formes et son âge. Elle adore ses neveux, reportant sur eux le trop-plein d’affection qu’elle ne peut plus accorder à ses enfants morts trop tôt. Nous faisons provision de toute la tendresse qu’elle déverse sur nous qui l’aimons beaucoup. Et, en ce dimanche de Pâques, ce manoir, endormi sur ses souvenirs et dont les habitants ont pris la teinte grise de la vieille pierre, sort de sa torpeur et se donne ce jour-là un air de résurrection.
Mon inscription en classe de sixième a été fixée au dernier jeudi d’avril au collège de Saint-Pol. Saint- Pol-de-Léon à deux pas de la mer a établi sa renommée sur trois piliers : ses primeurs, la fameuse flèche de la chapelle du Kreisker et son collège. C’est une expédition que d’atteindre par le train cette ville distante seulement d’une trentaine de kilomètres. Depuis quelques mois, les mitraillages des voies ferrées ont désorganisé la régularité du trafic.
Nous quittons la maison, dès le lever du jour, pour rejoindre la gare du départ. Autour de celleci, les Boches ont creusé des casemates pour des batteries de défense antiaérienne. Le trajet de l’aller se fait sans incident et, à l’heure fixée, nous pénétrons dans le bureau du supérieur.
Je n’appréhende pas cette entrevue, persuadé de son bon déroulement et décidé à faire figure honorable. Assis à son bureau, les yeux mi-clos derrière
des lunettes en demi-lune, les traits épaissis de graisse et fatigués avant l’âge, les joues tombantes en bajoues, le supérieur a un air bonhomme. Une bienveillance accueillante se dégage de ce personnage. Avare de mots, son discours est de courte durée et mon entrée se décide en peu de minutes.
Pendant la conversation, je jette un coup d’œil discret par-delà les vitres qui donnent sur les cours, désertes à cette heure, et sur des bâtiments du collège occupés par les Boches. Sur les toits flotte la croix gammée. C’est dans une de ces cours que mon cousin a lancé son billet provocateur qui depuis lui a valu son arrestation et sa déportation. Le supérieur saisit mon regard, se détourne avec lenteur vers les fenêtres et se borne à écarter les bras en signe d’impuissance. Puis, se levant, il nous reconduit vers la porte. Alors là, sur le palier, prenant par le bras ma mère avec une élégance surprenante chez cet homme si gauche, il évoque en quelques mots le souvenir de mon frère.
Sept ans plus tôt, ma mère avait vécu la même scène qu'aujourd'hui pour l’inscription de son fils aîné qui devait mourir quelques mois plus tard. À l’évocation de ce passé trop récent, des larmes que je ne veux pas voir perlent sur son visage et sa main se crispe très fort sur la mienne. Je devine, dans la moiteur de la peau et les tremblements des doigts, Pémotion qui létreint.
Nous avons une longue attente avant l’heure du retour. Ma mère propose d’atteindre les plages.
Une rue étroite, la « Grand-rue », aux maisons anciennes, nous mène vers un cimetière à la sortie de la ville. Sur la gauche monte un sentier sablonneux qui embaume le chèvrefeuille. Au flanc de la colline, à la lisière d’un bois de pins parasols, le chemin s’arrête net, coupé par des barbelés. Des inscriptions allemandes et françaises interdisent le passage. Au-delà, quelques bancs abandonnés, tournés vers le rivage, attendent des passants qui ne viennent plus. Par une trouée entre les arbres apparaît jusqu’à l’horizon une mer déserte enserrée dans un large golfe.
En contrebas, des plages vides et sans vie, piquées de toutes parts de champs de ferraille en guise de défense. Çà et là, enfoncées dans la terre ou encastrées dans les rochers, des casemates allemandes dont l’unique ouverture, pointée vers le large, laisse voir l’œil noir d’un canon à longue portée. Ces constructions massives observent en silence une mer abandonnée.
On dirait des monstres, des cyclopes endormis, vautrés dans le sol, attendant quelqu'un ou quelque chose qui n’a pas de nom, tout prêts alors à se réveiller et à cracher leur venin.
Cette attente, tournée vers la mer, s’empare de tous, jeunes et anciens, hommes et femmes, paysans et citadins, Allemands et Français, une attente qui pénètre aussi les choses, les bancs sur la colline, les pins parasols sur le haut du rivage, le chèvrefeuille sur le bord du sentier, une attente de
toute la nature. La terre, la mer et les hommes veillent.
Nous nous sommes assis sur l’herbe. Ma mère, qui a retrouvé son visage paisible, sort des tartines. Les restaurants, à court de nourriture, ont fermé depuis peu leurs portes. D'ailleurs seraient-ils ouverts, nous n’y serions pas allés. L’argent nous est compté.
Elle m’ouvre son cœur et, à travers ses mots, je comprends ses souhaits pour l’année scolaire prochaine. Ayant perdu son fils aîné, elle reporte son espoir sur son plus jeune garçon. Sur moi, elle double la mise. Comme tous, cette femme est dans attente, mais à celle partagée par tous elle en ajoute une autre toute personnelle qu’elle me confie en secret.
Dans le train du retour, je me trouve assis devant un infirme d’une vingtaine d’années que la maladie a terrassé et transformé en une misère toute difforme. Je ne peux m'empêcher de jeter à la sauvette mes yeux en sa direction. Sa mère, qui vient de le sortir d’un établissement de soins pour le soustraire aux bombardements annoncés, entoure son fils de trésors d’attention. Pas un sourire n’éclaire les traits de ce jeune malgré la délicatesse maternelle. Je découvre le délabrement des corps et les souffrances de l’âme et j’apprécie mon bonheur.
Je suis tout à mes réflexions, lorsque le train stoppe sans avertir en rase campagne. À notre gauche, la mer clignote sous les reflets d’un soleil
descendant. Puis le ciel s’embrase dans un bruit assourdissant. Nous assistons, aux premières loges, à un bombardement allié sur le large et dont les cibles nous échappent. Les cyclopes se sont mis à rugir.
Cela a été très bref, le temps d’une frayeur intense qui ne s'achève qu’au terme du voyage quand j’aperçois mes pins qui protègent la ferme.
Le mois de mai traine en longueur. La pluie qui ne cesse de tomber retarde le printemps. Les hommes, gènés dans leurs semailles, se lamentent. Mais une inquiétude, que personne n’exprime, naît en sourdine et, avec les jours, prend de plus en plus corps. Le temps exécrable rend toute tentative de débarquement improbable. Faudra-t-il à nouveau remettre à l’année prochaine la délivrance ?
Quand arrive juin 1944, je termine mes derniers cours avant mon examen d’entrée en sixième.
Le ciel rase la cime des pins en ce matin du six juin 1944. À voir épaisseur des nuages, la journée, une fois de plus, sera sans soleil.
« L’orage a tonné toute la nuit », dit ma mère lorsque je pénètre dans la cuisine.
« Il vient de l’est », ajoute mon père, perplexe. Les orages, d’habitude, nous arrivent par l’ouest ou par le sud.
Ce matin, nous avons droit à une seule tartine de pain et à une part de bouillie d’avoine réchauffée, plat insipide à mon goût, mais qui a l’avantage de nous caler l’estomac pour toute la matinée. Il ne pleut plus, mais un fin crachin tombe en caressant le visage et décore de perles les herbes et les feuilles. Souvent le cafard m’envahit par bouffées éphémères reliées à un souvenir, une image. Mais aujourd’hui la nostalgie est tenace. Est-elle due à humidité du printemps ou à la proximité de l’examen qui provoquera la rupture d’une forme de bonheur ?
Après avoir dépassé l’allée de peupliers, je rencontre un de nos voisins qui revient du pré.
Tout à ses méditations et l’air absent, il guide son cheval. L'homme est sympathique. Il attire les moqueries mais les rend bien dans un langage imagé et plein d’humour. Cet homme qu’on appelle Louis Bian, Louis le Petit, s’arrête à mon niveau, lance quelques allusions désabusées sur le temps puis pose des questions sur les dernières nouvelles. Habitué de nos réunions vespérales autour du poste de radio, il n’a pu s’y rendre depuis plusieurs soirs. Je lui en fais un résumé. « Rien de neuf. Je monterai ce soir », ajoute-t-il en proférant des jurons envers les Alliés qui ne se décident pas à débarquer.
Je cours jusqu’au carrefour suivant pour rattraper mon retard. Là, au pied d’une croix de granit qu’on décore les jours de fête, les écoliers s’attendent pour terminer ensemble le dernier tronçon du parcours vers l’école.
J'arrive le premier. Un grondement sourd roule par intermittence derrière les collines du côté de Pest. L’orage de la nuit dure encore mais ne se rapproche pas. C’est alors que trois de mes camarades déboulent au pas de course.
« Les Américains ont débarqué », hurlent-ils. Ainsi, vers les huit heures du matin, ce six juin 1944, le débarquement allié m’est révélé au pied de la croix. Divine nouvelle !
L’un de mes compagnons l’a apprise sans trop connaître la source et ne possède aucun autre détail. Sachant l’existence de notre poste de radio,
ils espèrent de ma part quelques précisions.
Comme nous n’écoutons les informations que le Soir, j'ignore tout.
Mais cette phrase, « les Américains ont débarqué », ne suffit-elle pas ? Qu'importe les détails, qu'importe les questions ! Ça y est, on tient la bonne nouvelle. Si mes bras ne la peuvent serrer, mon cœur explose de joie. J’ai une envie folle de crier, de courir vers mes parents.
« Les Américains ont débarqué, les Américains ont débarqué ! » Nous galopons vers l’école.
D’autres groupes répètent la même phrase. Le débarquement a eu lieu cette nuit quelque part sur les côtes normandes. Personne ne situe très bien la Normandie, mais quelle importance ? Ils sont arrivés !
Mademoiselle tarde à descendre. Quand elle apparaît sur le perron, filles et garçons clament la phrase magique : « Les Américains ont débarqué. » Surprise, d’un geste elle fait taire son petit monde et demande à lun de nous des précisions. Elle comprend qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie. Elle se précipite vers la classe de Madame puis, toute pâle, revient sur ses pas et nous fait rentrer.
Elle nous ordonne de nous asseoir à nos places, de refermer nos cahiers et de ranger nos cartables. Puis elle dépose une carte de France sur le tableau. De son doigt, elle trace les côtes normandes. À cet instant, des roulements sourds font trembler les vitres. Mademoiselle s’interrompt : « Le débarque-
ment >? » dit-elle, interrogative, en haussant les épaules.
Il n°y aura pas de cours ce matin du six juin. Nos esprits en errance vagabondent. Mademoiselle, d’une voix douce, se lance dans une improvisation sur la guerre. C’est la première fois qu’elle nous en parle, depuis ce jour de 1942 où elle nous a raconté la chute de Singapour. Nous nous en souvenons tous. Puis elle n’y a fait aucune allusion. Elle a gardé pour elle ou ses proches ses impressions personnelles.
D'une voix fluette, elle trace une fresque émouvante des combats qui se déroulent, en cette heure précise, sur tant de fronts d'Europe et d’Asie et sur les plages plus proches de Normandie. Des soldats, sans distinction de race, de pays, vont mourir ce matin encore. Ces jeunes, de peu nos aînés, elle les réunit tous dans ce même sacrifice. Alors que nous rèvons de victoire et aussi de vengeance, notre maitresse nous parle de pardon et de paix.
Vers l’est, l’orage gronde encore. Je me précipite vers la maison, certain que ces bruits portés par le vent annoncent bien le débarquement. Pour reprendre mon souffle et mieux les entendre, je n'arrête. Je sais que je n’oublierai jamais ce roulement sourd.
Ça sent bon le lard fumé en entrant dans la cuisine, une odeur de braises et de cendres chaudes. La famille a entamé le repas avant mon arrivée.
« Les Américains ont débarqué ! » Mes propos
ne reçoivent pas les échos espérés et cependant personne n’a eu vent de la nouvelle. Seule ma mère s'étonne. Je raconte avec précipitation ma matinée. « Radio-école », dit ma mère en me taquinant.
Les hommes ne bronchent pas. Yves, le regard penché vers l’assiette, lape bruyamment. Mon père a loœil sceptique. Ces paysans sont usés, usés d’avoir trop attendu et trop espéré. Usés comme ces monts de l’Arrée rabotés par les siècles. À moins que ce ne soit la méfiance qui les retienne. Alors ils patienteront jusqu’à l’heure du communiqué. Les voix de Londres, seules, ont le pouvoir de les convaincre. Ainsi pensent-ils se garder de toute désillusion si, par malheur, annonce que je viens de lancer est fausse. Ils prolongeront encore de quelques heures cette attente qui les ronge depuis des années. Ils la prolongeront pour donner leur prix à ces ultimes instants.
Je retourne à l’école avec mes déceptions. Il n°y aura pas de classe l’après-midi. Mademoiselle nous accorde une liberté totale dans la cour de récréation. |
Très tôt ce soir-là, la ferme voit arriver les premiers auditeurs. Baptiste a colporté la nouvelle. Comme elle est trop lourde à porter, hommes et femmes ont tout abandonné sur-le-champ-pour en partager ensemble la charge.
Les marches de pierre résonnent d’impatience sous les sabots de bois. Le vieux grenier, une fois de plus, nous accueille et ouvre grands ses murs.
Il se fait immense, il se fait beau, ce vieux grenier, pour recevoir la foule des fidèles. Pourtant il ne se fait plus d'illusions. Il sait que bientôt s’éteindra la bonne nouvelle qui tombe de l’armoire et que le tabernacle se fermera pour toujours sur son silence. Alors ces messes clandestines de ces années de guerre deviendront les bonnes histoires des fins de banquet. « Te rappelles-tu ces soirs de 44 dans ce grenier de ferme sur les hauts des collines ? Te rappelles-tu ? Nous y étions ces soirs. », et le récit ira se perdre dans les alcools et les fumées.
Il sait, ce vieux grenier, que les fidèles s’en iront comme ils sont venus, frôlant les murs. La vieille charpente se repliera sur les bahuts, la cidrerie et l’armoire qui parlait. Il sait que ces fêtes cachées ne sont qu’une parenthèse.
Aussi aujourd’hui, il se veut grand, il se veut beau, le vieux grenier, pour cette cérémonie, pour entendre avec tous les croyants l’annonce de la délivrance.
Une même angoisse étreint l’assemblée quand, vers huit heures, une voix tranche notre silence et annonce : « La bataille de France a commencé ce jour. » Alors monte, sous la mâture abandonnée, un cri unique ; tout est dit dans cette phrase. C’est là la récompense de tous ces gens, le cadeau le plus fabuleux, le cadeau qui a le poids des attentes déçues. Et, ce soir, on le possède dans ces simples mots : « La bataille de France est commencée. »
Dans la cour, à la fin de l’émission, personne ne peut décrire son émotion. Tous ces gens ont tant de
choses à dire ! Les joies comme les peines doivent rester muettes. Alors ils se taisent, car ces hommes de la terre ne savent parler que dans leur tête.
Je suis comme eux, enfermé dans mon silence, la tête bouillonnant de mots. J’ai rejoint ma chambre avant la tombée de la nuit. Je me suis assis sur le rebord de la fenêtre. Depuis quelques heures les vents ont tourné et balaient le ciel. Le roulement de lest s’est assoupi comme s’il allait mourir. Le soleil, dans la tourmente des nuages, baisse avec lenteur. Au pied de la maison, sur ma droite, les vergers ont fleuri et, sur les parterres, pointent les premières pousses de campanules. Je m’enivre des parfums délicieux des foins et des lilas. Le printemps, sans crier gare, est arrivé.
Je revis cette journée qui s’achève dans Pallégresse. Tant d'événements se sont écoulés depuis cette heure grise où je m’éloignais vers l’école. Il a suffi de quelques mots sur le chemin pour que tout soit transfiguré.
À ma fenêtre me reviennent une à une les émotions de ce jour mémorable. Avec bonheur, je feuillette aussi ma mémoire de ces dernières années.
Apparaissent dans l’ombre des silhouettes amies : Théo, le marin, Jean l’étudiant, Tom et Harry et d’autres encore. Elles passent ce soir en coup de vent, le temps d’un salut, pour repartir vers leur destin. Puis résonnent ces bruits qui, je le
sais, ne me quitteront jamais : le glas des cloches au premier jour de guerre, le vol nocturne des avions sur Brest, les pas des Boches dans les recoins de la ferme et, couvrant le tout, ces voix ardentes venues de Londres.
Tourné vers le couchant, la joie me prend par les épaules. Spectateurs du premier rang et parfois acteurs, nous approchons du dénouement. Un acte s’est achevé et un autre vient de commencer. Je l’attends avec confiance et curiosité. Avec passion, j'assiste à ces événements, conscient de traverser une période inoubliable.
Le soir est venu. Sur les plages de Normandie, la mer s’est retirée. À ma fenêtre, l’embellie est de retour. Dans le ciel, les hirondelles poussent leurs trilles et dessinent leurs arabesques dans la transparence de la nuit. Le six juin 1944 touche à sa fin, laissant derrière lui des morts, à peine plus vieux que nous, nous a dit Mademoiselle.
Dès le lendemain, tous nos regards se tournent vers les plages normandes. Une obsession dans la tête. Nous avons maintenant notre front à nous, tout proche de nous. Les vents nous ont annoncé son ouverture. On se met à oublier la guerre lointaine pour ne penser qu’à la nôtre. Pour mieux la suivre, j'ai dessiné de grandes cartes de Normandie. Tous les soirs, après les informations, je pique mes épingles sur les villes ou les bourgs conquis par les Alliés et, les jours incertains, je triche à notre avan-
tage. Des noms nouveaux deviennent familiers Sainte-Mère-lÉglise, Isigny, Bayeux, des noms qui fleurent bon lPespérance. Mais au bout d’un mois, mes épingles n’ont guère bougé.
Proches de nous, les Boches s’énervent. Les résistants menacent leurs arrières. L’insécurité s’infiltre et le pays s’est refermé sur lui-même. C’est en ces Jours mitigés qu’un homme débarque, qu’il faut cacher. Une fois de plus notre ferme se fait hospitalière. D'origine paysanne, ce personnage semble avoir toujours fait partie de notre communauté. En quelques heures, il s’est glissé dans les habits des paysans et a retrouvé leurs gestes et leurs coutumes. Rien dans sa tenue ni dans sa démarche ne le trahit. Il parle breton avec laccent de la terre. Cet homme a dépassé la quarantaine. Toujours d'humeur égale, je me demande quelle folie a conduit ce sage à se perdre chez nous. Mais ce n’est pas la saison des questions. Je comprends ou plutôt je saisis quelques bribes de conversations adultes, mais je préfère entourer de mystère ces hommes en cavale. Je me réjouis que les miens ouvrent leur maison à ces personnages traqués par l’ennemi.
J’accompagne l’inconnu jusqu’aux prairies. Les foins battent leur plein dans ce printemps qui a subitement explosé. Sur le chemin, il lui arrive de poser la main sur mon épaule, et ce geste protecteur dissipe toutes mes interrogations et mes inquiétudes. Je l’appelle François ; il m’a apprivoisé.
Les cours ont repris après la longue récréation du six juin. Mademoiselle achève avec sérénité les révisions avant le jour des examens. Ceux-ci ont lieu à la date prévue. Le succès couronne la classe et récompense la maîtresse. Je franchis ce premier obstacle sans trop de difficulté.
Un mois nous sépare encore des grandes vacances fixées à mi-juillet. Dès le soir de l’examen certains élèves se sont empressés de disparaître. Jean des Garennes a rejoint ses landes sur les collines. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, ces années d’école n’ont été qu’une courte péripétie. La terre les reprend, sans doute pour toujours. L’instruction reste un luxe.
D'autres élèves mettent un point d’honneur à achever l’année scolaire jusqu’à son dernier jour. Pour ceux qui terminent leur scolarité primaire, c’est le temps des adieux, celui des serments et des premiers amours.
Durant ces heures privilégiées, nous oublions la guerre qui se fait toute proche. Elle siège à nos portes et a installé ses armées sur nos propres champs. Nous la côtoyons comme une vieille habitude. Avant de nous quitter, elle se rappelle à nous une fois encore.
Une surprise nous attend à l’heure de la sortie des classes. Une colonne blindée allemande a trouvé refuge, durant l’après-midi, dans nos chemins creux et sous les sycomores dans l’enclos
de la « Chapelle ». Les soldats goûtent le frais. Certains se sont assoupis sur l’herbe, le fusil à portée de main. D’autres veillent sur les dormeurs et les blindés. Dans leurs veux, la peur se mêle à la fatigue : une troupe à la dérive dans un uniforme poussiéreux. À quelque distance, nous faisons les curieux, passant en revue les groupes. C’est alors que l’un de nous lance à la cantonade ses pitreries et déclenche les rires. Le ton est donné. Une sentinelle excédée s’approche et nous interpelle. Je me trouve par hasard au premier rang et, comme jusqu’à présent je n’ai rien dit, l’occasion est belle de me faire remarquer. Sans réfléchir, je réponds du tac au tac par un juron en breton. A-t-il compris que je l’insulte ? D’un bond, l’homme se dresse, le fusil à la main. D’un coup sec il fait claquer la culasse nL’armerest prête: JLa:colère défigure ce visage. Seuls quelques mètres nous séparent l’un de l’autre. Les doigts du soldat se referment sur la gâchette. Ni moi, ni mes camarades ne bronchons. À cet instant précis, un merle s’envole de dessous les branchages et la main fatiguée quitte la gâchette, peut-être à cause de l’image furtive d’un enfant de mon âge qui lui rappelle son propre fils ? L'homme aux tempes grises sous le casque tourne le dos et dépose son arme à ses pieds. La tête dans les bras, il s’allonge dans les herbes.
Le passage de la colonne blindée a semé le trouble dans le pays. Endormi dans son isolement et sa
sécurité à l’écart des routes, il s’est senti subitement menacé. Les propos les plus fous courent après le passage des Boches harcelés de toutes parts. « Une colonne de SS ! » répète-t-on avec effroi. Les blindés ont disparu dans la nuit. Cette apparition a réveillé la crainte dans ce monde tranquille et rompu la nonchalance des jours ensoleillés. Dès le lendemain de cette incursion inattendue, beaucoup de parents ont retenu leurs enfants à la maison.
À l’école, Mademoiselle qui a aperçu de ses fenétres les SS et a eu vent de nos aventures, ne pose aucune question. Elle a pris la décision de supprimer les récréations et de nous mettre à l’abri derrière les murs de la classe. Les cours de l’école, grandes ouvertes sur la campagne, et les routes ne lui semblent pas assez sûres et elle craint encore de notre part quelque stupidité.
C’est dans cette ambiance qu’un vendredi matin quelqu'un gratte à la porte. Il est exceptionnel que Pon vienne perturber le déroulement d’un cours. La maitresse, d’un geste, nous fait taire et s’approche de la sortie. Par la porte entrebäillée, inconnu demeure invisible et seules quelques bribes incompréhensibles de cette conversation chuchotée troublent le silence. L’entrevue est de courte durée. Mademoiselle prend congé, referme la porte et réapparaît, un billet dans la main : « L'école sera fermée ce soir », laisse-t-elle tomber. L’ordre de fermeture vient de lui être donné par la mairie.
Ces mots nous prennent au dépourvu. Ils mettent fin à trois années de vie commune. Nous avons pourtant encore tant de choses à nous dire. Cette précipitation inattendue nous laisse silen- Cieux.
Mademoiselle aussi déteste ces départs. Elle demande de ranger livres et cahiers et de prévoir, pour l’après-midi, le nettoyage de la classe et des tables. Quand c’est fini, elle nous lâche. Sur le tableau s’inscrivent en lettres malhabiles ces mots qu’elle n’a pas vus :
« À bas les Boches, vive la guerre, vive les vacancesih»
Elle nous fait une conduite jusqu’au bas de la cour au seuil de la barrière. Quand je passe la porte pour la dernière fois, je laisse une somme de souvenirs et j’en emporte les meilleurs. Chargé de tous mes livres et de six années d’école, je monte à la ferme sous la fraicheur des peupliers et des sapins. À l’ombre de ces arbres, un cafard indicible s’empare de moi.
Vers la fin juin la famille se retrouve au complet. Mon père a retiré de pension, avant la fermeture des classes, mes sœurs pour les tenir près de lui. Il a souhaité avoir tous ses enfants sous son toit en ces heures où la guerre arrive vers nous.
Dix couverts sont dressés à chaque repas.
Entouré de tous les siens et des serviteurs auxquels s’est joint depuis peu François, mon père préside. Il
apprécie ces instants, trop rares à son goût, où toute la maisonnée se trouve rassemblée. Il joue alors à la perfection son rôle de patriarche.
Bien à l’abri sous la tutelle paternelle, nous attendons avec confiance la suite des événements.
J'ai pris la décision de partager tout au long des jours la vie des hommes. Dès le lever, vers les six heures, je file les rejoindre dans les prairies. Ils récoltent déjà les herbes humides de la rosée nocturne, avant les chaleurs du jour, pour la ration quotidienne des étables.
Cette résolution de me lever au petit matin va m'enrichir d’une découverte inattendue. J’assiste pour la première fois de ma vie à la naissance du jour, car, si je connais les après-midi de lumière et les couchants somptueux de mes ciels d’enfance, j'ignore tout des aubes de Pété.
Du fond de la vallée où les hommes peinent, je fais expérience de cette éclosion du jour, de ces premiers instants où sur les collines de l’est les brumes s’éclairent. Je découvre ces aurores fantastiques qui marient les couleurs avec un talent inégalable. Les nuages frangés de lumière se parent de tons d’une richesse inouïe. En leur sein, quand le soleil monte, jaillissent des gerbes de rayons. Làhaut aussi c’est le temps des moissons.
Dans la vallée, les prés dorment encore dans Pombre. Les arbres émergent, fantomatiques, des brouillards. La terre, comme le ciel, peu à peu s’éveille. Là, une voix connue, plus loin le cri d’un
chien ou les bruits d’un essieu sur les ornières témoignent des premières palpitations du jour.
Absorbé dans mes contemplations, je délaisse mon travail. Mon père, me croyant encore endormi après une nuit trop courte, me taquine et me rappelle à la réalité pesante des herbes à charger. Je reprends la tâche et déverse mes fourchées sur le tombereau. Quand la charretée déborde, nous rejoignons la ferme. Assis sur le timon, je me laisse guider par le cheval qui connaît toutes les aspérités du chemin.
Encore sous le charme de ce matin d’été, je m’abandonne aux secousses cahotantes du charroi et j’accroche dans mon musée secret les tableaux enfin révélés de l’aurore.
Ces vacances prématurées m’ont réservé aussi la chance de participer de bout en bout à ce fameux jour de la coupe des foins. Je suis pas à pas la troupe des faucheurs pour mieux saisir le balancement des corps, respirer encore une fois l’odeur des hommes et les senteurs des herbes fauchées.
C’est pour moi comme le dernier accompagnement d’une mort prochaine. C’est là un jour sans lendemain, car j’ai l’intuition que les faucheurs officient pour la dernière fois. Depuis les années précédentes, j'entends leurs plaintes d’efforts trop rudes et de gains trop médiocres. Cependant, au diner, comme par le passé, ils célèbrent leur journée avec autant de ferveur. Peut-être chantent-ils
avec plus d'émotion encore et plus de cœur le vieil hymne de nos ancêtres Bro Goz va Zadow ? Ainsi fêtent-ils avant l’heure la libération de la terre de nos aieux.
Les moissons succèdent sans transition à la fenaison. Les grains ont tôt müri cet été, qui n’a pas vu verser une ondée depuis le six juin.
Nous sommes entrés dans la dernière quinzaine de juillet. Depuis quelques jours, les épingles s’agitent sur les cartes de Normandie. Un jour, elles avancent, un jour, elles reculent. Bref, après une immobilité d’un mois, elles bougent et, à l’évidence, elles s’écartent de plus en plus du littoral pour pénétrer vers les terres. Cette valse subite est de bon augure et coïncide avec une augmentation de la foule à nos récréations du soir.
Nous l’avons bien méritée, notre récréation, ce jour de juillet qui à failli se terminer par une tragédie. Les hommes ont peiné tout au long de l’après-midi pour moissonner un champ volé sur d’anciennes garennes. Comme les pailles ont versé, la faucheuse devient inutilisable et on a ressorti les faux et les faucilles. Les femmes, elles, ont gerbé durement, penchées sur la terre poudreuse brûlée de soleil. Les reins et les muscles ont été mis à mal.
Ce soir, nous écoutons les informations, perdus dans nos fatigues, lorsque des pas traversent la cour et une voix féminine lance du bas des escaliers :
« Les Boches arrivent ! »
La femme apparaît dans l’embrasure. Notre
voisine vient d’apprendre qu’une patrouille se dirige vers nous par les chemins de traverse. Nous sommes trahis. Mon père a juste le temps d’interrompre l’émission que la foule commence déjà à glisser vers le fond de la soupente et à descendre. Sans un signe de panique, elle évacue les lieux et se disperse dans l’ordre comme s’il s'agissait d’un exercice ordinaire.
Mon père a saisi le poste. D’un geste qui ne souffre aucune réplique, il me le dépose dans les bras :
« Cours vers le bois », se borne-t-il à me dire. Il sait que je connais jusqu’au moindre recoin les taillis, les sentiers et les cachettes. Sans réfléchir et fort de la confiance qui m’est montrée, je file, serrant le poste à pleines mains. La lisière débute à quelques encablures. Je m’enfonce sous les platanes, me glisse dans un fourré d’où j’aperçois la maison sans être vu et commence le guet.
Les jeunes gens de notre assemblée, soumis au Service du travail obligatoire en Allemagne, m’ont rejoint. François vient compléter le groupe.
Combien sommes-nous ? Peut-être une dizaine.
De notre refuge, à travers les branchages, nous surveillons la cour. Mon père et Yves la traversent, portant la nourriture vers les étables. La soirée respire la paix et la tranquillité. L’innocence habite ces lieux. Quel soupçon peut-on lever devant une telle sérénité ? Le groupe en silence attend.
Les arbres peu à peu se confondent avec la nuit.
De cachette en cachette, je m’approche de la maison. Elle sommeille dans l’air chaud de lété. Mes parents veillent. La patrouille ne s’est pas manifestée et on décide de lever lalerte.
Je retourne vers mes compagnons de fuite. Par sécurité, ils préfèrent dormir sur les pailles dans le hangar dont les ouvertures à tous vents offrent une évasion facile. Ils font un tour de garde et veillent jusqu’au petit matin.
Le poste retrouve sa place dans l’amas de couvertures et recommence dès le lendemain la diffusion des informations. Les auditeurs, eux, se montrent plus vigilants et délèguent l’un d’eux à l’entrée du village. Par chance, le guetteur n’aura jamais à sonner l’alerte.
Cette menace est la dernière qui souffle sur la ferme en ces années de guerre. Venue d’on ne sait où, à l’heure de l’écoute de Londres, elle s’est évanouie mystérieusement. D'ailleurs a-t-elle seulement existé ou n’a-t-elle été que le fruit d’une imagination craintive et dérangée ?
Hommes et femmes, jeunes et vieux, ont réagi avec sang-froid. Pour la première fois, l’occasion de jouer un rôle m’a été donnée. Je m’en suis bien tiré, certes le cœur battant, préparé par ces temps sinistres à bien me comporter, à l’exemple des anciens.
Dès le lendemain, je descends comme d’habitude vers mes prairies. Le ciel moutonne. L’orage va bientôt se lever. Le pays s’éveille et, dans les prés, les hommes fauchent.
Un dimanche met fin à ce mois de juillet.
L’orage qui toujours menace ne veut pas éclater. . Un vent chaud, poisseux, s’est levé dans la nuit et la moiteur de Pair trouble le sommeil. À la sortie de la messe, des hommes racontent qu’ils ont abandonné leur lit pour mieux dormir à la belle étoile.
Ce dimanche tombe à pic pour se remettre des fatigues et des émotions de la semaine. À l’heure de la sieste, sous les pommiers du verger, je me suis assoupi. C’est ma mère qui, la première, descend vers le jardin. À son tour, elle recherche Pombre d’un arbre et s’assied sur l’herbe, le dos calé au tronc. Elle craint par-dessus tout le soleil qui lui cuit la peau et rougit les pommettes. Nous avons, depuis quelques semaines, renoué avec l’habitude de nos réunions familiales des dimanches d’été dans l’oasis de notre jardin.
Mes aïnées ne nous ont rejoints qu’en fin d’après-midi après la traite des vaches. Mon père et François tardent un peu. Ils rentrent d’une promenade dans les champs de céréales pour prévoir les prochaines parcelles à moissonner.
Ce soir-là, la conversation roule sur les événements de Normandie. La veille, les épingles ont fait un bond sur la carte et atteint Coutances. La presqu’île du Cotentin est aux mains des Alliés.
On s’amuse à faire des paris. Chacun de nous doit prévoir la date de notre libération et l’arrivée des troupes américaines : « Un mois... deux mois,
trois mois... un an », lance mon père pour nous faire enrager.
Des cousins arrivent par surprise. On recommence le jeu, de multiples fois : « un mois... deux MOIS... trOIS MOIS... »
Il faut répondre : « Une semaine. » Mais personne ne peut prévoir que nous vivons notre dernier dimanche d’Occupation.
La nouvelle éclate le dimanche six août à l’aube : une nouvelle stupéfiante ! Comme chaque dimanche, les habitants du pays descendent à cette heure entendre une messe basse à la « Chapelle ». C’est sur les chemins qui mènent à l’office qu’elle prend naissance. Puis elle se propage de groupe en groupe au fur et à mesure que ceux-ci se rencontrent aux carrefours.
Une nouvelle incroyable ! Pensez donc ! Les troupes américaines auraient atteint les alentours de Brest ! Et Brest est à cinquante kilomètres. Autant dire que les Américains sont là. Allons donc ! Arrivés parmi nous sans bruit, sans le moindre signal ? Faut-il croire pareille sornette ?
Il est vrai cependant que les informations ont laissé entendre l’existence d’une percée dans le front de Normandie. Elle a eu lieu quelques jours auparavant. Pour la première fois aussi, le nom du général Patton a été prononcé et la division qu’il commande a mission de libérer les terres de POuest.
Mais il y a bien loin de la Normandie jusqu’à Brest et la distance à parcourir ne sera pas une promenade.
Grandes sont donc les interrogations quand je sonne la cloche pour donner le signal de lentrée et du début de l’office. Personne ne montre beaucoup d’empressement à gagner sa place. Les hommes surtout traînent le pas et écoutent un dernier arrivant qui demeure dans les environs de la gare. Les Boches ont déguerpi dans la nuit. Oui, déguerpi sans tambour ni trompette. Ils ont filé à la sauvette. Plus un Allemand sur le territoire de la commune. Les doryphores se sont envolés. On respire enfin.
Mais toutes ces nouvelles qui tombent en quelques minutes sont trop belles. Tout cela arrive trop vite. Le doute alors reprend. Il faut à tout prix se rassurer, mettre un peu d’ordre dans les têtes.
Mon père propose d’écouter, après la messe, les informations de huit heures. Avec un peu de chance, si l'office ne s’éternise pas, on arrivera à temps pour le communiqué.
La messe est expédiée. Le vicaire a-t-il eu vent des événements qui troublent ses ouailles ? Il n’a rien dit. Le clergé est peu prolixe sur la guerre. On sait que la plupart des leurs penchent pour Vichy. Aussi préfère-t-on ne pas croiser le fer avec eux. La conversation risquerait de dégénérer.
À PIte Missa Est, beaucoup ont déjà tourné les talons et filent vers la ferme pour arriver avant huit
heures.
Par malheur, le poste grésille. Mon père et quelques autres ont collé leurs oreilles. Dans le brouhaha, ils ont saisi quelques bribes et surtout deux noms qui reviennent : Brest et les monts d’Arrée.
Il n’en faut pas plus pour faire dire à certains que les Américains approchent de Brest par les monts d’Arrée.
Rien n’est bien clair et la méfiance est loin d’avoir disparu quand la foule descend du grenier.
Des groupes se sont formés et montent vers le haut de la cour d’où l’on découvre les monts. Ils n’ont jamais paru si proches, si nets. Ils reposent de tout leur long dans ce matin chaud d’août, comme le feront les hommes cet après-midi pour la sieste du dimanche. De ce côté-là, aucune trace d’Américains. Ils restent invisibles, silencieux, MYStÉrIEUX.
La déception se lit dans les yeux. Comment peut-il en être autrement après une attente vieille de cinq ans ? Pas un jour, pendant ces années, que Pon n’ait rêvé de ces heures de libération. Pas un matin, pas un soir, cela revient comme une obsession qui vous ronge la cervelle.
On l’a pourtant bien méritée, cette Libération. On n’a rien négligé. Depuis les premiers jours de POccupation, le pays s’est tourné vers l’Angleterre. Puis il à camouflé ses jeunes. Il s’est fait piller, insulter. Mais il a tenu ferme, encouragé par la bonne parole qui tombe chaque soir de Londres.
Alors il a espéré. Il a rêvé d’une libération en fanfare, d’une fête, d’une explosion. Il a tant voulu exprimer sa joie, la déclarer à tous les Alliés. Il souhaiterait les toucher du doigt, serrer dans ses bras ces hommes dont il suit depuis tant d’années les combats.
À voir tous ces hommes et ces femmes perdus dans leur déception, on croirait qu’ils vont pleurer. On leur a volé leur chimère.
La cour ne s’est vidée que vers midi. Personne ne montre beaucoup d’empressement pour rentrer.
Même les femmes, ce matin, ont envie de traîner, de bavarder de tout et de rien, juste pour rester ensemble encore quelques instants.
Quand les derniers ont disparu, mon père et François s’en vont nourrir les chevaux. Puis on passe à table. Les adultes se taisent et, comme il n’est pas permis aux jeunes de converser sans leur autorisation, le repas est silencieux.
Les monts d’Arrée s’embrasent comme nous sortons de table. Depuis peu, le ciel s’est voilé comme avant l’orage et une odeur de brûlé arrive par bouffées, à peine perceptibles. Sur les Monts, l’incendie doit faire rage. Une épaisse fumée noire, poussée par les vents, s’accroche à la ligne des crêtes.
C’est à cette minute qu’éclate la canonnade. Les coups partent du sud, de là où montent les fumées. Ils explosent vers le nord, du côté de la mer. Ils s’interrompent et, après un silence, reprennent de
plus belle.
Les trois coups de la fête viennent d’être frappés et, de toute évidence, nous serons au premier rang. Dans la tête de chacun de nous, c’est aussi l'explosion. Pas question en ce dimanche de faire la sieste.
Je m’échappe à toute vitesse et file vers la « Chapelle ». Je sais que là parviendront les informations. Déjà, dans l’enclos où les dimanches se jouent les jeux de galoche, un attroupement devise à l’ombre : les habitués de ces réunions mais aussi des têtes inconnues qui, comme moi, viennent aux informations. Les hommes se sont assis sur l’herbe ou sur une pierre murale. Le ton est grave.
Les nouvelles arrivent de partout. Vers les monts d’Arrée, les Allemands, avant de fuir, ont incendié leurs réserves d’essence et mis le feu à leurs dépôts.
En milieu d’après-midi, tout le pays se trouve là, sous les sycomores de la « Chapelle ». Mon père, qui n’assiste jamais à ces jeux dominicaux, fait son apparition. Les femmes arrivent par deux ou trois dans ce lieu de réunion réservé aux hommes. Mais ce Jour vaut bien une exception. Elles aussi ont attendu, elles aussi ont souffert. Elles aussi ont eu peur. Alors, elles aussi veulent voir, et elles ont bien raison de venir. Elles vont être les premières à connaître la meilleure des nouvelles.
Un dernier arrivant la livre toute brute. Une colonne américaine s’annonce vers le nord de la commune et débouche par des chemins détournés à six kilomètres de nous.
C’est le délire, et la ruée pour accueillir les Alliés commence aussitôt. Tous ceux qui ont déniché une bicyclette se précipitent à leur rencontre. J’ai juste le temps d’apercevoir mes deux sœurs aînées sur leurs vélos de misère. Elles pédalent à toute vitesse, un brin de folie en bandoulière. Elles ne m’ont pas attendu.
Près de la « Chapelle », le groupe s’est réduit aux plus anciens et aux plus jeunes. Il est décidé qu’on attendra le retour des curieux.
Personne ne semble déçu de patienter. Ils ont bien changé, ces visages moroses du matin. En un éclair, ils se sont transfigurés, illuminés. Tous ces gens ont rajeuni.
Les conversations aussi ont pris un tour nouveau. Comme bridés par cinq ans d’Occupation, les hommes se libèrent subitement et donnent libre cours à leurs réflexions. Ils se laissent aller à des confidences. Certains relatent leur passé, d’autres échafaudent des rêves d’avenir. Quelques-uns plus excités réclament vengeance. J’écoute avec étonnement et intérêt, peu habitué à entendre ces réflexions personnelles. Ainsi, dans ces circonstances extraordinaires, ils se dévoilent et sortent de leur gangue. Je les découvre avec surprise et apprécie, malgré certains excès, la sagesse de leurs propos. Je me plais avec ces hommes. Ces heures en leur compagnie, à l’ombre de la « Chapelle » et à deux pas de mon école — ces deux repères de mes jeunes années — me remplissent de sérénité.
La journée s’avance et l’attente se poursuit. La tension est retombée. Dans le ciel se lisent les signes annonciateurs d’une soirée paisible quand reviennent vers nous les premiers éclaireurs.
Ils ont vu ! Oui, tout vu ! Ils ont vu ce qui est inimaginable, impensable. Mème les rêves les plus fantastiques sont à mille lieues de ce qu’ils viennent de découvrir. De découvrir et de toucher, car ils sont tombés dans les bras de ces premiers libérateurs. Alors ils racontent, tous à la fois, cette colonne extraordinaire de blindés, de camions, de véhicules de toutes sortes qui ont débouché devant eux et défilé pendant des heures. Car ils défilent encore, défonçant les chemins creux, délaissant les grands axes, passant à la queue leu leu, sans interruption, dans une tornade de poussière et dans un bruit de tonnerre. Oui, un déluge de ferraille, un flot continu d’armes et de munitions. Et, sur les tanks, les soldats américains écrasés de fatigue et auréolés de victoire.
Les mots ne viennent plus. C’en est trop. Les qualificatifs deviennent ridicules. Le cercle écoute immobile, bouche bée. Ils sont heureux, tous ces gens. Ils sont déçus aussi. C’eût été si beau de voir tout cela. Ils ont beaucoup manqué. Ils ne se doutent pas que quelques heures de patience leur sont encore demandées.
J'ai regagné la ferme. Mes parents sont déjà rentrés, ainsi que François et ma sœur cadette. Les ainées tardent. Ma mère s’inquiète alors que le jour
commence à décliner. L’obscurité pénètre les recoins de la cuisine où nous sommes réunis quand elles apparaissent sur le pas de la porte.
Elles ne sont pas encore remises de leurs émotions. Elles viennent de connaître la plus grande frayeur de leur vie. Au travers des soubresauts de leur récit, on comprend qu’elles sortent d’une fusillade. Les curieuses se sont trouvées sous la mitraille.
Tout occupées à clamer leur joie et à saluer, elles n’ont pas vu arriver vers elles trois ou quatre véhicules allemands qui descendaient le versant opposé de la colline. Les Boches devaient se croire encore chez eux et piquaient droit, sans le savoir, vers la colonne américaine. Un tank allié qui protégeait le passage a, lui, tout vu et tout compris.
Projetées à terre par une main invisible, elles n’ont pas le temps de réaliser la situation que déjà la fusillade éclate au-dessus de leurs têtes : quelques rafales sèches, cinglantes, sifflant aux oreilles, de courte durée, juste suffisantes pour transformer en charpie les voitures ennemies et faire monter des torches de fumée.
Le nez dans la terre, les deux sœurs et les autres civils n’en mènent pas large. La guerre réserve de ces surprises ! Au-dessus des crânes, ombre d’un fusil interdit tout mouvement. Quand c’est fini, le soldat qui tient larme les aide à se lever et part d’un grand éclat de rire.
Pour mes sœurs, la fête est terminée. Elles ont assez vu et, sans plus attendre, elles déguerpissent.
Elles racontent leur mésaventure pour la énième fois avec toujours plus de détails, ne sachant plus s’il faut en rire ou en pleurer. Mon père, lui, s’en amuse.
Puis, le calme revient dans leurs têtes ; elles nous racontent aussi la vision fantastique de ce défilé, les premières apparitions des libérateurs, cette puissance en marche. C’est ce même récit que nous avons entendu près de la « Chapelle », avec ces mots toujours insuffisants, trop pauvres pour expliquer.
Nous les écoutons, frustrés d’avoir manqué le rendez-vous, quand des roulements font trembler les vitres et les murs. La nuit est tombée, claire et limpide. Dehors les bruits viennent de derrière les collines de l’est ou du sud. Ils s’éteignent puis renaissent avec plus de force pour à nouveau disparaîitre comme s'ils s’enfonçaient dans la terre. D’autres que nous, dans les fermes voisines, ont aussi mis le nez dehors. Leurs voix qui traversent Pobscurité nous arrivent très reconnaissables. Dans la nuit cristalline le pays écoute.
Mort de fatigue, je me décide à regret à gagner ma chambre. Je me jette sur le lit et, tout habillé, je m’endors.
À minuit, le roulement enveloppe toute la ferme. Une colonne blindée fonce sur nos terres et débouche à trois cents mètres sur notre chemin qui va du carrefour de la croix vers l’école. Nous sommes délivrés.
Il est cinq heures du matin quand le silence de la maison me réveille. Les pièces sont désertes, les lits
faits, la porte grande ouverte : une maison abandonnée.
Je me lance sur la route. Ma mère monte la côte sous l’allée des peupliers et retourne à la ferme. Elle me fait le récit de la nuit. Depuis minuit les Américains défilent sans interruption. Personne ne s’est couché. Tout le pays debout a accueilli les libérateurs. Ma mère n’a pas osé me réveiller.
Je détale jusqu’au carrefour de la croix, ce fameux lieu de rendez-vous des écoliers où voici tout juste deux mois, vers les huit heures, j’ai appris le débarquement de Normandie. Je suis à quelques mètres quand une voiture débouche dans la poussière. Quatre ombres assises filent sous mes yeux puis disparaissent. Je viens d’entrevoir mes premiers Américains. En fait, je n’ai rien vu, des fantômes qui se sont aussitôt envolés. J’ai encore tout manqué. Je suis désespéré. Les larmes me montent aux yeux.
Mon désespoir est de courte durée. Sur ma droite, du haut de la butte, descend un camion. Il arrive. Il approche. Il est à quelques pas. J’agite mes bras vers le chauffeur. Il m’a vu. En passant, il me fait un signe de la main, un geste pour moi tout seul. Je crie. Je n’en reviens pas. Mon premier Américain est un Noir avec des dents qui rient et une main qui fait le V de la victoire.
Le camion m’a dépassé en trombe. Sur la plage arrière se tiennent assises deux rangées de soldats. Eux aussi, qui somnolent aux secousses de la route,
font un signe. J’explose de joie.
Le convoi arrive, ininterrompu. Il émerge du haut de la côte entre deux rangées de noisetiers, fonce vers l’endroit où je suis perché, me croise dans un vacarme d’acier, dans des éclaboussures de pierres qui giclent des fondrières, puis disparait, happé par des tourbillons de poussière.
Sans cesse déboulent des blindés, des tanks, des automitrailleuses, puis encore des camions, des engins inconnus et ces fameuses voitures appelées « jeeps » qui se faufilent entre les mastodontes pour canaliser et surveiller.
Juchés sur ces monstres, les soldats américains ! Qu'ils sont beaux, ces hommes, bien plus beaux que ces héros de mon imaginaire qui vagabondent depuis des années dans mes rêves, oui bien plus beaux que toutes les descriptions qui en ont été faites. Et qu’ils sont grands, même s’ils sont assis et ballottés au gré des cahots de la route. Oui, qu'ils sont beaux et qu’ils sont grands, même si la fatigue et la crasse défigurent leurs traits. Et tous ces soldats noirs, si nombreux, qu’ils sont beaux sous leurs masques blancs !
Oui, ces Noirs tout grimés de blanc, quelle fière allure ils ont quand ils sourient et nous font le signe de la victoire. Ce n’est pas comme nos soldats noirs que Jai connus prisonniers dans la neige, tout frileux et tout rapiécés derrière les barbelés. Oui, ils sont beaux, ces soldats américains.
Je voudrais leur crier mon admiration. Je souhaiterais les voir de plus près, leur serrer la main. C’est
à ce moment que la colonne s’arrête quelques minutes. Les soldats sortent des camions, des tourelles des tanks. Ils arrivent de partout. Ils s’étirent en bäillant. On les applaudit, on les embrasse. On accourt leur offrir du lait, du pain, des œufs, des boissons.
Puis les blindés repartent. Un Américain me prend la main et dépose un chewing-gum. Un autre, du haut de sa cabine, me lance un paquet de cigarettes sur lequel figure un chameau et le mot « CAMEL ». Trois cigarettes dans du papier d’argent ! Trois cigarettes de tabac blond ! Je les glisse dans ma poche. Je les donnerai à mon père, à moins que je ne les range dans ma table de nuit pour les regarder, le soir avant de m’endormir, à côté du chewing-gum.
La colonne défile toujours. Fasciné, je ne la quitte pas des yeux. J’ai à peine remarqué la présence de tout le pays le long du chemin. Il campe là, depuis minuit, pour accueillir les libérateurs, pour les acclamer et leur dire merci.
Ils sont tous là, ceux que je connais et bien d’autres encore que je n’ai jamais vus et qui ne dépassent pas le seuil de leur ferme, mais dont je sais Pexistence.
Ils sont tous là, tous les Louis, les François, les Fañch, les Saïk. Il y a bien sûr Albert, l’inventeur de notre installation électrique, encore plus jovial que de coutume. Il y a même Hervé qui ne sort jamais, gêné qu’il est par un embonpoint. Il à tant
applaudi, Hervé, que son ventre en obusier surplombe la ceinture et pointe en avant un nombril tout honteux. Il y a Diaoul qu’on surnomme le Diable Boiteux, accompagné de son inséparable vélo à l’unique pédale. Cet homme toujours aux avant-gardes parle déjà des lendemains. Car ce diable à la face rubiconde et au bon sens légendaire est un visionnaire. Il y a aussi Baptiste, non pas Baptiste le facteur, mais celui qui claudique des deux jambes et s’agite comme un balancier.
Ils sont tous là, les Marcel, les Paul, les Roger, les Lan, les Chammar — Chammar ar Vras, dit le Grand, et Chammar Bian, le Petit — et aussi tous les Champi, celui de la ferme du haut et celui de la ferme du bas.
Oui, ils sont tous là sur le bord de la route ou perchés sur le talus, ou grimpés à un arbre pour mieux voir, pour mieux applaudir, pour mieux agiter les bras, tous méconnaissables.
Les femmes sont encore plus enragées. Elles sont à depuis le milieu de la nuit, échevelées, excitées, rayonnantes.
Il y a toutes les Perrine, les Albertine, les Aline, toutes les Louise et aussi les Marie, et des Marie à la pelle, même la vieille qui ne parle qu’en miaulant, toujours vêtue de noir dans une tunique qui voile ses formes et sa pudeur. Elle, qui s’enferme chez elle, se trouve au premier rang. Elle, qui ne rit jamais, est hilare.
Il y a toutes les Francine, toutes les Soaze, celle qui s’est cassé la jambe et qui a trouvé la force de grimper sur une souche pour mieux voir et agiter sa canne à chaque passage, mais aussi Soaze qu’on appelle an Iliz car elle demeure à deux pas de l’église. Usée par âge et les travaux, mais toujours si droite, si digne et si noble, elle aussi fait le V victorieux.
Oui, elles sont toutes là. Personne ne manque. Toutes radieuses levant les bras au ciel, lançant des baisers et des fleurs, offrant les produits de la terre. Même les plus avares, les plus pingres, elles donnent aujourd’hui.
Toutes et tous fêtent la Libération dans cette communion de tout un peuple qui a souffert ensemble, craint ensemble, espéré ensemble. Ils célèbrent ce jour tant attendu, sans la moindre retenue, abandonnant les vieilles réserves, brisant les carcans qui de tout temps ont été les leurs, desserrant les liens qui les retiennent. Oui, toutes et tous, à leur manière, laissent exploser le naturel qu’ils ont toujours tenu en laisse, pour saluer ces soldats du Nouveau Monde venus pour les libérer de cinq ans d’Occupation.
Peut-être aussi ces paysannes et paysans, en fétant ces jeunes gens, saluent-ils en ces heures une autre libération, celle même de leur propre existence qui a toujours été prisonnière des misères de la vie et des habitudes trop lourdes à supporter.
Oui, dans cette explosion de joie et cette agitation débordante devant ces jeunes du Nouveau
BE
Monde, tous sans le savoir saluent l’espérance d’un monde nouveau.
Le défilé prend fin à midi. Il dure depuis douze heures. Le dernier tank, suivi d’une jeep, a filé sous notre nez. On attend la suite. Rien ne pointe vers le bosquet de noisetiers d’où les engins débouchent. La foule patiente comme si elle n’était pas encore rassasiée. Rien n’apparaît. Il ne demeure devant nous que notre chemin dévasté, déchiqueté, labouré de fondrières, drapé d’une épaisse poussière qui courbe les feuilles et les herbes.
Les gens ont tant crié qu’ils n’ont plus rien à se dire. Ils se sont tant agités qu'ils restent les bras ballants, les yeux perdus. Ils attendent, un peu stupides et, comme rien ne vient, ils quittent leur observatoire pour regagner leur ferme.
L’après-midi, mon père propose de repartir vers les moissons. Sans enthousiasme. Mais que faire d’autre ? On se sent tout drôle, si loin de ces préoccupations quotidiennes. On se dirige vers une parcelle d’orge qui a müri dans un champ au nom bizarre, « le champ du cimetière ». Moissonner le « champ du cimetière » le jour de la Libération paraît une plaisanterie. Autant songer à célébrer un mariage le jour des morts. La faucheuse, donc, ne fait qu’un unique tour puis rentre à la ferme suivie de chacun de nous. Ce jour est un jour sacré bien plus exceptionnel que tous les dimanches réunis. Il mérite donc d’être chômé avec encore plus de ferveur.
Je rêve d’évasion. Je ne ressens aucune fatigue. J’ai été le seul de la famille à avoir un peu dormi. Je galope vers le chemin du matin, désert et dévasté sous son linceul de poussière. II me conduit jusqu’à la gare. Elle aussi est silencieuse et le camp militaire abandonné. Quelques poules ont déjà pris possession des lieux et picorent des épis apportés par les vents. Un casque allemand, sur le sol, dit la précipitation de la fuite.
Un groupe d’adultes et d’enfants court sur la route. Une colonne américaine vient d’être signalée à un kilomètre. Je suis. Au loin, sur le haut d’un talus, une centaine de curieux est juchée. Je me hisse et me faufile entre les jambes. Dans le pré, à Pabri d’un bois de pins, se dressent des tentes dans un alignement parfait. Des croix rouges décorent les toits : un hôpital militaire de campagne !
Des blouses blanches vont et viennent, des brancardiers en uniforme s’affairent. Trois blessés, sur des brancards en plein air, gémissent et leurs cris montent jusqu’à nous.
Les spectateurs, à l’écart, observent sans pudeur. Je reste là, au milieu d’eux, de longs moments, gagné par l’émotion et la honte d’une curiosité coupable.
« Pensez à ceux qui vont mourir aujourd’hui. » Cette phrase de Mademoiselle, prononcée le jour du Débarquement, me trotte dans la tête.
Le soleil s’est caché derrière le bois de pins. Les ombres s’allongent sur le camp et les plaintes
s’espacent dans la fraicheur descendante. La soirée sera brumeuse.
Sur le chemin du retour, je rencontre ma jeune sœur grimpée sur une bicyclette de fortune. Elle aussi est taquinée par une envie d'évasion. Je profite de son porte-bagages pour rentrer.
La vue de ces blessés sur l’herbe a estompé les regrets qui, souvent et surtout ce matin, m'ont chagriné ; les regrets d’être né trop tard et de n’avoir pas vingt ans comme Théo, comme Jean l'Anglais, comme Tom et Harry et ces jeunes Américains, les regrets d’avoir manqué une aventure merveilleuse.
J'oublie mes caprices d’enfant et je m’endors harassé. Je sais déjà que, toute ma vie, je garderai de ces deux journées un souvenir ébloui.
Dès le lendemain, François fait sa valise. Il nous quitte sous les coups de quatre heures. Il reprend la route. Celle-ci est à nouveau sûre. Il n’a plus de raison de prolonger sa halte chez nous. Il s’en va comme il est venu, avec discrétion. Il y a juste un moment de flottement à l’heure de la séparation. Il ne sait comment remercier. Il n’y a d’ailleurs rien à dire.
Il à frappé, voici quelques mois, à la porte de la ferme. Elle s’est grande ouverte. Il y a trouvé le gite, le couvert et la sécurité. Rien de plus naturel que tout cela par les temps de guerre. Non, il n°y a rien à dire et l’émotion qui mouille ses yeux vaut
tous les discours et récompense bien mes parents pour leur hospitalité.
Il faut se résoudre à poursuivre la moisson sans laide de François. On resserre les rangs. Comme le ciel nous comble d’un temps superbe, elle est expédiée et le dernier jour de battage a lieu avant le pardon de Sainte-Brigitte.
Cette fête est célébrée avec encore plus de solennité que par le passé. J’achève, avec grand plaisir en ce jour, mes fonctions d’enfant de chœur. Sans regret, je passe mes consignes à mOn jeune successeur.
À ma grande surprise, la réunion familiale qui suit les offices ne prend pas un tour plus enjoué qu’à l’habitude. Il est beaucoup question des absents et surtout de nos proches. Nous sommes sans nouvelles de la plupart d’entre eux. On a perdu trace aussi des pérégrinations secrètes de Poncle Bernard. Un dernier renseignement le signale sur le départ vers les camps en Allemagne.
La guerre se poursuit au loin. Malgré notre libération, nous n’avons pas oublié qu’elle fait rage sur tous les fronts. Nous la suivons tous les soirs en écoutant les informations. Mais les auditeurs se font de plus en plus rares depuis lParrivée des Américains. Puis, un soir, il n’y a plus que la famille. Alors le poste quitte pour toujours sa cachette de derrière les vieux sacs, au fond de son armoire en chêne, et prend place dans la cuisine.
La guerre aussi est encore à nos portes. Les Américains, le jour de notre libération, se sont arrêtés devant Brest au lieu d’y pénétrer et de l’occuper. Cette décision s’avère stupide. Elle permet aux troupes allemandes qui occupent l'Ouest de se réfugier dans la place et de s’y terrer. L’ennemi s’organise pour une résistance farouche.
Les Américains dépèchent sur la ville non pas leurs fantassins mais leurs avions. Par dizaines, par centaines, ils passent au-dessus de nos têtes. Les vagues de Forteresses Volantes se succèdent, en plein jour, surgissent de l’est et déferlent sur l’ouest. Le pilonnage assourdissant commence aussitôt. Tous les jours, nous avons droit à ces vols de lourds bourdons autour desquels virevoltent, comme des hirondelles, les avions de chasse. Sur Brest s'élèvent les fumées des incendies et les impacts des explosions dans un ciel aux couleurs d'orage.
Comme autrefois nous sommes aux premières loges. Mais, cette fois, les bombardements ont lieu le jour. Nous les observons de nos champs pendant les récoltes. Ils n’offrent plus cette beauté féerique des explosions qui illuminaient nos nuits d’hiver quand Paviation anglaise traquait la flotte ennemie. Un peu blasés, nous levons à peine la tête. Nous poursuivons notre tâche alors que la terre tremble sous les bombes. Nous avons tant vu !
Terrorisés par les bombardements et démoralisés par la défaite, les Allemands se rendent. Le nombre
des prisonniers grossit de jour en jour. Il faut les héberger. Le camp de la gare est libre et offre pour recueillir cette armée prisonnière un lieu idéal que certains soldats viennent tout juste d’abandonner. Les Américains installent les premiers arrivants vers la fin août.
Notre gare de campagne va une fois encore se trouver aux avant-postes en pleine agitation. Pour elle la paix n’a pas encore sonné. Elle en aura à raconter sur ces cinq années ! Très tôt le camp se révèle trop petit et doit être élargi. L’armée américaine réquisitionne les terrains voisins. Une ville de tentes se dresse sur les chaumes de blé des dernières moissons. Elle couvre bientôt toute la distance de la gare à l’école. Un camp de prisonniers de deux kilomètres de long s’étale sous nos yeux. Des dizaines de milliers d'hommes vivent derrière les barbelés. On en dénombrera jusqu’à cent mille après la reddition de Brest.
Peu à peu, le camp avoisine les terres de la ferme sans jamais les atteindre. Du haut de nos collines, nous le regardons vivre. Avec mes camarades, nous l’approchons de près pour mieux Pobserver. Notre plaisir consiste à en faire le tour. Deux murs de barbelés en assurent la protection. Entre les deux court une allée où patrouillent sans cesse des sentinelles montées sur des jeeps. Tous les cinquante mètres, un mirador complète la surveillance. Rien n’est plus sinistre que ces miradors au-dessus des champs. Ils se voient d’autant mieux que les
bosquets et les taillis ont été rasés pour faire place à une plaine qui décourage les évasions. Dans la nudité du paysage, ils écorchent le ciel.
Les prisonniers se morfondent dans ce décor.
Nous les apercevons paressant au soleil.
Désœuvrés, loqueteux, hirsutes, ils trainent une tristesse infinie. Pour nous ce n’est que juste punition, pour eux le prix à payer. Loin des regards des sentinelles, nous lançons des pierres sur ces hommes par dessus les barbelés.
Ainsi tous les jours nous faisons avec plaisir notre provision de vengeance et de haine. Pour nous, qui avons grandi en ces temps de guerre, c’est l’heure de la revanche. Celle du pardon, si elle vient un jour, doit encore patienter. Le temps de l’âge mûr pourra-t-il cicatriser nos plaies ?
Les adultes aussi s'amusent à la vengeance et cultivent la haine. Des récits nous parviennent des bourgs et des villes. Certains personnages ont découvert dans les dernières heures de POccupation les avantages de la Résistance et se parent des habits de héros. Malheur alors à ceux qui de près ou de loin ont approché les Boches ! Malheur aussi à ceux qui n’ont rien fait et qu’on n'aime pas. Des scènes extraordinaires nous sont contées.
Par chance, nous sommes éloignés de toutes ces turpitudes. Notre campagne ne s’abandonne pas à ces Jeux malsains et ses habitants restent à l’écart de
ces exactions citadines et retrouvent, après le délire de la Libération, ses vertus de sagesse sereine.
Et Mademoiselle ? Dans cette agitation estivale, elle demeure mystérieuse et lointaine. Elle s’est retirée dans l’école, où je vais la saluer. Le plaisir que je tire de ces visites semble être partagé par ma maîtresse. Mais les cours désertes sont pleines de nostalgie. À la fin de nos rencontres, elle m’accorde un brin de conduite sans jamais dépasser la barrière. Je me promets de revenir. Mais elle est si fragile et je la sens décliner, si bien qu’à chacune de mes visites j'ai le pressentiment que c’est la dernière.
Nous venons d’atteindre septembre, mon dernier mois de vacances. Avec un peu de chance, la rentrée scolaire sera différée. Les Boches qui ont occupé quelques ailes du collège ont commis d’importantes détériorations avant de fuir. Cela nous vaudra deux ou trois semaines de vacances supplémentaires. Une aubaine !
Septembre a débuté par une surprise qui m'est d’autant plus précieuse qu’elle est due à mon père. Il m'a proposé de l’accompagner à une foire aux chevaux. Plus qu’une invitation, c’est presque un ordre. Mon père a son idée. Il projette de faire l’acquisition d’un poulain et souhaite me mettre à l’épreuve pour le choix de celui-ci. Après mon départ au collège, ce poulain grandira à la ferme sous ses yeux. Cette bête sera aussi la mienne que je retrouverai aux vacances. Ainsi mon père espère-t-
il, par cette complicité, resserrer nos liens pendant mon absence.
Pour cet homme, le cheval a valeur de symbole. Depuis des générations, la famille se passionne pour l’élevage des étalons. Mes aïeux ont la réputation d’habiles éleveurs et mon père, à leur mort, a pris le relais.
D’importantes écuries entourent les cours de la ferme et témoignent d’un passé glorieux. Dans les tiroirs s’accumulent les trophées gagnés dans les concours. Dans de rares occasions on sort ces précieuses reliques pour les montrer aux amis. L'élevage du cheval a fait la richesse de ce pays comme, dans les siècles passés, la culture du lin. Les paysans ont le culte du cheval même si, depuis peu, l’évolution des techniques et la mécanisation ont vidé les écuries. Non pas celui de course, trop sophistiqué pour ces hommes de la terre, mais l’étalon de trait, puissant, carré, ou le postier moins lourd mais plus vif et tout aussi robuste. Connaitre le cheval, voilà une des règles suprèêmes pour les paysans de ces régions. En faire naître la passion chez son fils est un devoir quasi sacré pour mon père en raison des traditions familiales.
À dix ans j'en connais déjà bien long sur ces bêtes. Depuis longtemps je les chevauche sans selle, cramponné à la crinière. Je les monte plusieurs fois par jour. Je les nourris d’avoine et de foin et prépare leur litière. Je les guide, attelés à la charrette ou à la charrue.
Mais l’essentiel me fait encore défaut. Il me manque de savoir ce qui départage le bon du mauvais cheval. Il me faut ce flair qui sent Panimal de race et perçoit ces petits riens qui donnent sa noblesse à la bête : le lustre de la robe, la courbure de Pensellure, Pallure du pas, la puissance du jarret, le vif de l’œil et la lumière du regard.
Ce jour est donc pour moi jour d'initiation. La foire se tient dans un bourg du haut Léon, célèbre depuis l’époque médiévale non seulement par ses rassemblements d’animaux de ferme mais aussi par ses pèlerinages. Pour accueillir ceux-ci, une basilique se dresse en bas de la place et témoigne de Pimportance religieuse des lieux. Elle est en feu, en ce matin, dans les rayons du soleil levant qui sortent de terre derrière le chevet, quand nous débarquons du car. La place grouille déjà.
Mon père circule avec aisance au milieu de la foule dont il connaît les bruits et les odeurs. Il observe les bêtes, palpe une croupe, caresse une encolure, tapote une ganache.
« Une bête, ça se sent », dit-il en tâtant un poitrail ou en soulevant un paturon.
Tout cela avec solennité, parfois un haussement d’épaule. Il examine un poulain, abandonne pour un autre puis revient vers le premier.
Les palabres ne débutent qu’une fois le choix fixé. Vendeur et acheteur se jouent alors une comédie, une sorte de jeu obligatoire. Pour lun comme pour lautre, il ne serait pas convenable de traiter
sans discussion. Ils vont et viennent, élèvent la voix, font semblant de disparaître puis discutent encore pour quelques derniers sous. L’accord se termine par une tape franche dans les mains qui met fin au débat. Dès lors, les deux protagonistes, oubliant leur chamaillerie des minutes précédentes, reprennent aussitôt le ton enjoué des conversations complices.
Mon père excelle dans ces joutes, conservant toujours son calme, et retourne certaine situation mal engagée par un long silence.
Aujourd’hui, le choix a été rapide. J’admire cette main paternelle qui sait voir et deviner par le simple toucher le défaut invisible.
L’hésitation n’a pas duré et la décision s’est portée vers un poulain de robe alezane, ma couleur préférée.
Avant de rentrer, nous avons tout le temps de prendre une boisson chaude dans une auberge du bourg. La fumée obscurcit la pièce où s’entasse la foule, C’est là le règne du bruit, de l’agitation et des propos graveleux. Je comprends à peine ces voix gouailleuses des maquignons qui s'expriment dans un breton du haut Léon différent du nôtre. Nous faisons là une escale rapide, coincés entre deux marchands ventripotents, à la parole pâteuse.
Dehors je me retrouve avec mon père, tous les deux loin du brouhaha. Sur le chemin du retour, il me tient des propos d’adulte. Je ne sais lequel de nous est le plus heureux.
Deux jours après cette escapade, Baptiste nous a déposé la lettre qui annonce la libération de l’oncle Bernard. Celui-ci nous promet de nous réserver sa première visite. Il nous fait la surprise d’arriver un soir avec sa famille. Il a projeté de passer quinze jours parmi nous. Ils sont six, nous sommes six. Il faut se serrer pour loger tout ce monde. Ma mère sort des greniers des lits de camp, des matelas et des draps.
« À la guerre comme à la guerre » , répète une de mes cousines qui a retrouvé, avec le retour de son père, toute sa gaieté.
Mon oncle a maigri. À mes yeux, il n’a pas changé et conserve, après ces mois de misère, sa haute taille et la même prestance. Je retrouve aussi cette pointe d’humour et cette bienveillance qu’il jette sur les êtres. Aucune haine ne vient dans ses propos. Il parle à demi-mot de ses prisons et de ses camps, comme s'il voulait tourner la page et enfouir ses souvenirs pour mieux les chasser. Nous avons tout juste appris qu’il a été libéré par avance américaine alors que le dernier train qui le menait en Allemagne touchait aux frontières.
Peut-être se confie-t-il davantage à mon père. Avec lui il partage ces vertus de bon sens et de calme. Les deux hommes se vouent grande estime et respect. L’après-midi, tous deux s’enfoncent à travers champs pour de longues promenades. Mon oncle, qui est de souche paysanne, pense trouver dans ce retour originel les ressources nécessaires à
la guérison de ses plaies.
Les enfants suivent de loin les deux hommes pour ne pas les troubler. Ils marchent des heures côte à côte. Parfois ils s’arrêtent, puis repartent en devisant. Sans doute mon oncle livre-t-il alors une part de ses secrets. Sur le haut des terres, il se détourne, embrassant du regard ces étendues paisibles et respire à pleins poumons. Que se passe-t-il dans sa tête en ces minutes ? Je m’interroge avec d’autant plus de curiosité que, de ces hauteurs, on aperçoit de toutes parts le camp de prisonniers allemands. Oui, que se passe-t-il à la vue de ces hommes derrière les barbelés ?
La compagnie des jeunes cousins nous offre des jours merveilleux. D'origine citadine, ils s’étonnent à tout moment de la simplicité de notre vie et de la rudesse des mœurs paysannes. Mon père, si sévère pour ses enfants, montre une indulgence surprenante à l’égard de ses neveux et leur tolère toutes les extravagances. Leur arrivée ouvre une brèche dans les défenses paternelles.
À leur suite, je m’engouffre au travers avec d’autant plus de fièvre que je la sais transitoire. Ils découvrent avec bonheur le plaisir des grandes étendues et je croque avec eux ces jours de liberté.
Cette visite clôture les aventures de cet été 1944. Après ce fol été de la Libération et ces cinq années d’agitation, la ferme va retrouver la paix. Elle n’offrira plus le refuge à celui qui était traqué. Elle n’entendra plus ces voix clandestines qui, pardessus les mers, ravivaient les espérances. Elle ne
craindra plus le pillage des barbares. Là-haut sur la colline, derrière son rideau de pins, au milieu de ses terres, à abri de son bois, elle se reposera. Repliée sur ses émotions, elle mérite bien cela et, comme ses habitants qui n’ont fait que leur devoir, elle n’en tirera aucune gloire et ne s’en vantera jamais.
Octobre avance. Déjà les couleurs d’automne tombent sur la campagne et dans les ciels du soir naissent les teintes violines de l’arrière-saison. Sur les toits de la maison, les girouettes ont tourné et annoncent les vents d’ouest. Le temps change et bientôt les pluies vont venir. Elles effaceront sur les noisetiers de nos chemins les dernières traces poussiéreuses de notre libération.
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