L ITALIEN I
Si le monde est mauvais, c'est que nous le faisons ; mauvais.
OWEX
Ah ! tout est trop difficile à comprendre !
l'italien
Qu'est-ce qu'il y a de difficile ? — Si vous nous aviez vus dans notre camp, comme tout était simple chez nous ! Il y en a là des centaines qui sont comme moi, venus de partout : il y en a de France, d'Allemagne, d'Autriche, d'Amérique ; il y en a qui se sont battus les uns contre les autres ; on n'a ni la même race, ni la même religion : il y en a des riches et des pauvres, des gueux et des aristos ; à vrai dire, on ne s'entend guère, et ceux que nous sommes venus défendre n'ont rien de bien attrayant ; ils nous traitent plutôt en ennemis qu'en amis. Mais ils ont tort, et voilà tout : et cela ne prouve pas que nous n'ayons pas raison de les défendre, quand ils souffrent pour la justice. — Cela fait tant de bien ! On sent qu'on est tous frères, et qu'il n'y a pas de races, pas de reli-
gions, pas de couleur de peau ou de pensée, qu'il n'y a que des hommes qui s'aident et qui s'aiment : et c'est le paradis sur terre.
OWEX
Mais, frère, vous faites aussi du mal : vous nous tuez.
l'italien
On n'arrive pas du premier coup à réformer le monde. Notre petite Europe est forcée de se défendre. Patience. Tout s'arrangera.
ALAN
Ah ! j'ai fait le mal, j'ai fait le mal !
EBENEZZER, éclatant
Ah î les cochons, les cochons de banquiers, de ministres, de généraux, de salauds, qui font tuer et damner les pauvres gens pour leur ambition et pour leur or !
ALAN
Ah! mon Dieu ! Est-ce que Dieu me pardonnera?
l'italien
Laisse donc Dieu tranquille, et pardonne-toi toilème. Ce n'est pas ta faute, va. Pauvre diable, tu
ii3
as fait pour le mieux, bien sûr, en faisant le plus mal.
Alan pleure silencieusement.
Tu souffres ? Alan ne répond pas.
ALAN, à voix presque basse
Craigie, est-ce que tu voudrais jouer une dernière fois : c«r Auld lang sj''ne. »
Sans dire un mot, un des soldats écossais prend sa cornemuse, et commence à jouer un chant plaintif. Tous se mettent peu à peu à chanter d'une voix assourdie l'air lent et mélancolique, qui gagne de proche en proche. Ils sont assis autour des feux, et fument, immobiles, les yeux fixés sur la flamme. Alan fait effort pour se soulever.
OW'EN, se penchant vers lui, et le soutenant
Qu'est-ce que tu veux ?
Alan, sans répondre, tend péniblement la main vers l'Italien.
L'Italien, ému, se soulève, sans parler, d'un brusque effort, se penche vers lui, et l'embrasse. — Ils meurent.
Un roulement de tambour bat la retraite au loin. Les voix s'arrêtent brusquement au milieu du chant; la cornemuse gémit sur une note, sans terminer sa phrase.
EBEXEZZER, regardant les deux morts
Fini.
Il veut les séparer.
OWEX
Laisse-les ensemble.
Les soldats restent encore assis en silence, songeurs, avec
leur pipe allumée. — La lune brille sur la plaine. Un sous-officier arrive.
ii4
LE SOUS-OFFICIER
Rassemblement !
Ils se lèvent tous passivement, sauf Owen. UN SOLDAT
Du nouveau, sergent ?
LE SOUS-OFFICIER
Il vient.
Les soldats se préparent sans hâte, sans parole. Owen reste assis, réfléchit. Un camarade lui touche l'épaule.
OWEN
Où allons-nous ?