LE PRÉSIDENT ET LES PRISONNIERS
« Bel a été rompu. Xabo a été brisé. »
CLODDS
Misérables, taisez-vous ! Osez-vous vous vanter de ce lâche assassinat ?
LE PRÉSIDENT
Le meurtre est méprisal^le, quand le meurtre vient des hommes. Mais celui-ci vient de Dieu. Cet être sans raison ne fut que son instrument.
Le docteur, Mrs. Simpson, et quelques autres, s'empressent autour de Clifford.
DEBORA
J'ai tué ! Mon enfant ^ tué. Le crime est entré, par moi, dans le cœur de mon enfant!...
LES OFFICIERS
Comment la-t-on laissé approcher?
— Le maréchal avait donné l'ordre de le laisser venir à toute heure.
Debora se lève brusquement, et veut s'approcher de Clifford blessé.
MRS. SIMPSON, la repoussant
Allez-vous-en I Ètes-vous sans pudeur?
DEBORA, joignant les mains
Oh! je vous en prie, je voulais, ... je voudrais le soigner...
MILES
11 est bien temps !
CLIFFORD
Laissez-la.
MILES
De la toile.
DEBORA
Je vais en chercher.
Elle court dans la maison.
CLIFFORD
Apportez-moi l'enfant.
On apporte le petit David, qui a peur, se débat, et pleure.
DAVID
Non!
CLIFFORD
Ne pleure pas : ce n'est pas ta faute. — Docteur, je vous le recommande. Vous veillerez sur lui. Je veux, vous entendez. — Mon petit garçon!... Regarde-moi... Tu t'es vengé. Je t'ai fait mourir. Pauvre martp' de nos ambitions et de nos haines, tu es venu ici souffrir et mourir...
LES OFFICIERS, entre eux
Il délire...
CLIFFORD
Je t'ai fait souffrir dans tous les petits enfants de ce peuple, que j'ai persécuté. Je voulais l'empêclier. Je n'en ai pas eu la force. Pardon, innocentes victimes! Nous sommes tous victimes. Il fallait être plus grand que nous pour résister. Je n'étais pas un
héros. Debora est revenue, et panse la blessure de Clifford.
Merci. Vous ne me haïssez donc plus ? Debora fait signe
farouchement que si. Ne haïSSCZ pluS. Geux qui font
le mal sont assez malheureux.
DEBORA
Que nous resterait-il, si nous n'avions plus la force de haïr nos oppresseurs?
MILES, à Debora
Imbécile ! — Vous avez frappé celui qui vous protégeait.
CLIFFORD
Elle a bien fait. Le plus coupable de tous, est celui qui fait le mal par faiblesse, sachant qu'il le fait, et en ayant le regret.
Owen s'est agenouillé devant Clifford, et lui baise la main. Clifford lui donne une petite tape amicale sur la tête.
UN OFFICIER, accourant
Ils se rendent ! — Vainqueurs !
CLIFFORD
Il n'y a pas de vainqueurs, il n'y a que des vaincus.
Il meurt. — On se presse autour de lui. — Debora se lève, regarde autour d'elle, avec une expression de folie désespérée, puis court vers la citerne, repoussant ceux qui sont sur son passage.
LES OFFICIERS
Qu'a-t-eUe?
DEBORA, avec désespoir
Je ne peux plus,... je ne peux plus haïr!
Elle se jette dans la citerne.
LE PRÉSIDENT ET LES PRISONNIERS, impassibles au milieu du tumulte
« Criez et hurlez, vaisseaux de la mer!... Elle sera détruite, Tyr, reine des villes, dont les marchands
étaient des princes, dont les vendeurs étaient les maîtres éclatants de la terre I... Criez et hurlez, vaisseaux de la mer, car toute votre force sera détruite I »
GRAHAM arrive avec un groupe d'officiers, couverts de poussière et de sang. Il va droit à Cliflford mort, se découvre, le regarde, un instant très bref, se retourne vers les autres officiers, et montre les prisonniers.
Sur un rang. On aligne les prisonniers, — à l'exception du président. — Graham les compte, en désigne un par cinq. — Aux officiers. FusiUez.
UN DES PRISOXXIERS DESIGNES, se jette à terre, et la baise
Ma terre ! on ne me séparera pas de toi !
GRAHAM
Arrêtez ces femmes, ces enfants. Tous sont complices. Brillez les fermes. Cette canaille partira demain sous escorte pour la côte. Ce peuple veut être exterminé. Il le sera.
On emmène la foule des prisonniers.
LE PRÉSIDENT, tranquiUe
« Tout finira bien. » (i)
GRAHAM, regardant Owen
Et celui-là, qui est-il?
(1) Ailes zal rech kom! (Président Krùger) i48
CLODDS
Il refuse de se battre.
GRAHAM, indiquant le groupe des condamnés
Avec les autres !
Il monte l'escalier de la maison, suivi de ses officiers. — On emporte le corps de ClifTord. — Les prisonniers s'éloignent, chantant un psaume. — Owen se dirige à leur suite, poussé par deux soldats. — Il est calme et serein.
« Le temps viendra, quand tous les hommes sauront la vérité, quand ils fondront les piques pour des faux, les sabres pour des herses, et quand le lion s'étendra près de l'agneau. — Le temps viendra. »
Paris, igo2
Romain Rolland
Fini d'imprimer deux mille exemplaires de ce quatorzième cahier le Jeudi 12 mars i Qo3
à l'Imprimerie de Suresnes
(E. Payex, administrateur) 9, rue du Pont
J'ai engagé plusieurs fois nos abonnés à compléter leurs collections autant qu'ils peuvent, c'est-à-dire autant que les prix des cahiers qui leur manquent leur sont restés abordables. Je me permets d'insister en particulier pour qu'ils nous demandent les œuvres de Rolland qu'ils n'ont pas. La plupart de ces œuvres s'épuisent rapidement. A la date d'aujourd'hui mardi lo m,ars, il ne nous reste plus que
28 exemplaires d'Aërl ; ij — du Triomphe de la Raison;
y3 — de Danton, sixième cahier de la
deuxième série; 2jg — du 14 Juillet, onz-ième cahier de la
troisième série ; 355 — de Beethoven, dixième cahier de la
quatrième série,
Xous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux m,ille exemplaires de ce quatorzièm,e cahier le mardi 10 mars 190 3.
Le Gérant : Charles Péguy
Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ou\Tiers syndiqués Imprimerie de Scrksnes (E. Payen, administrateur), 9, rue du Pont. — 726;
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéonce
The Library
University of Ottawa
Date due
'Illllllfllllllllli II