‹ Le temps viendraChapitre 8 sur 30 · NOËMI · texte numérisé non relu

NOËMI

Emmenez-moi !

Elles disparaissent en silence.

Lord Clifford entre, suivi du docteur sir Thomas Miles et du soldat Owen.

MILES, jetant, du seuil, un regard autour de la pièce

Personne.

CLIFFORD

La porte se referme. Ils viennent de disparaître.

MILES

En traversant la cour, j'ai vu leurs silhouettes à cette fenêtre. Ils nous épiaient.

Ils nous épient toujours. En ce moment encore, derrière les murs, les portes... ii s'assied, a Owen : Demandez madame Erasmus de Witt. Dites que lord Clifford désire avoir l'honneur de lui parler.

Owen sort.

MILES, s'asseyant

Eh bien, nous y voici enfin dans cette fameuse capitale !

CLIFFORD

Belle capitale ! Des fermes, des hangars. Personne dans les rues, que des chiens hargneux, des poules maigres, quelques drôles, des Juifs qui crient : « Vive l'Angleterre ! » pour avoir le droit de nous voler ; et derrière les vitres, ces faces blêmes de femmes, et ces regards haineux. Personne ne résiste. Pas un soupçon de défense. Un insaisissable ennemi qui s'éloigne toujours...

MILES

Batailleur î Vous ne rêvez que plaies et bosses. A défaut d'ennemis, nous avons assez à faire avec cette nature meurtrière, et ces espaces, qui semblent reculer à mesure qu'on avance.

CLIFFORD

Hem^eusement ! S'il ii"y avait pas le plai^u.te la difficulté vaincue !.. . l( i^-

MILES Vv^ ^^

Vous n avez pas 1 air enthousiaste de'^yotre victoire. "^

CLIFFORD

Je suis honteux, mon cher. Toute cette force gigantesque, pour déposséder de leurs champs quelques fermiers ! Il n'y a aucun honneur à être les plus forts. Le plaisir est de vaincre un adversaire de son rang et de sa trempe. Quand cela sera-t-il fini ?

MILES

Bah! c'est toujours ainsi. Si les forts ne mangeaient pas les faibles, il n'y animait pas de civilisation.

CLIFFORD

C'est bien possible.

II bâille.

MILES

Cette grande maison vide est lugubre. Invitons les camarades à venir pendre la crémaillère. Voulezvous que j'aille le leur dire?

GLIFFORD

C'est cela. Miles, faites ainsi. Ce sera plus convenable.

Miles sort.

O^VEN, rentrant

Maréchal, madame de Witt va venir.

GLIFFORD

Quelle mine vous avez, Owen !

Ah ! maréchal, elles étaient, toutes les femmes, debout dans la cuisine, appuyées contre les murs tout autour, et au milieu madame de Witt, avec la vieille madame, assises dans la cheminée sans feu. Elles ne bougeaient pas, elles ne parlaient pas, et elles me regardaient.

GLIFFORD

Eh bien, Owen, les femmes vous font peur maintenant?

OWEN

Ce n'est pas peur; mais cela fait mal de voir comme on est haï.

GLIFFORD

Vous n'êtes pas habitué encore à cela?

OWEN

Non, maréchal, je ne peux pas m'y faire.

CLIFFORD

Vous TOUS y ferez, mon garçon. Vous en verrez bien d'autres.

OWEN

Quand on n'est pas d'accord, je comprends qu'on se boxe; mais pourquoi s'en vouloir après? — S'ils croient qu'on est ici pour son plaisir!...

La porte s'ouvre. Debora parait, avec son enfant. Elle s'arrête, immobile.

CLIFFORD, se présentant gravement

Lord Clifford, généralissime de S. M. B. ii sinciine. — Debora ne bouge point. Je tenais, madame, à m' excuser de la nécessité où je suis de prendre logement chez vous. Si pénible que ma vue doive être pour vous, j'ai voulu vous assurer moi-même de mon respect pour la veuve du gentleman, qui fut mon chevalerescpie adversaire. C'est en considération de lui, que j'ai fait choix de votre maison, afin de vous marquer que je tiens à honneur d'y être reçu, et aussi pour la mieux préserver des risques toujours à craindre de la guerre. Mais je désire diminuer, aut<int qu'il se peut, la gêne de ma présence. Cette grande pièce et l'antichambre voisine serviront à mon usage personnel et à celui des bureaux de mon état-major. Tout le reste vous est réservé.

DEBORA

Vous disposez de ce qui ne vous appartient pas.

Cette maison est à moi ; la force vous en fait maître, mais elle ne vous donne aucun droit. Je n'accepte rien d'elle.

CLIFFORD

Vous vous trompez. Je ne vous demande pas d'accepter de moi ce qui est votre bien ; je vous demande de m'y accorder l'hospitalité.

DEBORA

Vous savez bien que je ne puis refuser. Passezvous donc de ma permission.

CLIFFORD

Madame, quand je disposerais de toute la force du monde, elle ne saurait me dispenser de courtoisie. Votre ville m'appartient; mais ici je ne me regarderai jamais que comme votre hôte.

DEBORA

Je méprise les mots. Je juge les actes. Je vous hais.

CLIFFORD

Je ne vous demande pas de distinguer, en moi, l'homme, de la tâche qu'il accomplit. Ma dignité me défend de rejeter la responsabilité de mes actes. J'accepte votre haine. Le deuil dont vous êtes cou- Aerte ne vous donne que trop de raisons de me détester. Je mincline devant votre douleur, avec

une compassion profonde pour les malheurs que jai malgré moi apportés.

DEBORA

Que me fait votre compassion? Si c'était à recommencer, vous recommenceriez.

CLIFFORD Oui. Depuis le commencement de la scène il regarde avec attention le petit David. Votre enfant? Debora fait signe que oui. — Clififord se penche vers l'enfant, qui se cache. RcstCZ,

petit, ne vous sauvez pas.

DAVID, soi'iant sa figure des jupes de sa mère

Je ne me sauve pas.

CLIFFORD le regarde avec attention

Il ressemble... à mon petit garçon.

Il se passe la main sur le front.

DEBORA

Vous avez un enfant ? Dieu vous l'enlève !

CLIFFORD

Madame!... Après un court silence. Il ne VOUS a que trop écoutée.

DEBORA

Pardon. — Quel âge avait-il?

CLIFFORD

Huit ans. — Et celui-ci?

DEBORA

Six ans.

CLIFFORD

Il est plus fort que le mien.

DEBORA

Quand l'avez-vous perdu?

CLIFFORD

Il y a trois semaines.

DEBORA

Ici? ciifford fait signe que oui. Sa mère vit-elle encore?

CLIFFORD

Elle est morte avec lui.

DEBORA remue les lèvres, semble pleine de pitié, et prête à l'exprimer; puis elle se reprend

Dieu est juste. Dieu est juste.

CLIFFORD

Vous êtes plus cruelle que nous, madame. Elle se tait. Avez-vous d'autres fils?

DEBORA

Deux autref^ plus âgés, de douze et quatorze ans.

CLIFFORD

Où sont-ils ?

DEBORA

Ils se battent contre vous.

DAVID

Je Die battrai aussi !

CLIFFORD

Vous avez encore du bonheur.

DEBORA

Ou du deuil pour lavenir. — Je ne me plains pas. J'ai fait le sacrifice de leur vie et de la mienne. Mais nous aurons la vôtre.

CLIFFORD

Puisque vous nous haïssez tant, pourquoi êtesvous restées ? que n'avez- vous suivi les hommes ?

DEBORA

Nous les eussions gênés. Nous aurions dû manger leur pain. Ici, c'est le vôtre que nous mangeons. C'est pour vous que nous sommes une gêne.

CLIFFORD

Et si nous vous maltraitions ?

DEBORA

Tant mieux ! Nous vous ferons agir contre Thu-

manité. Nous vous déshonorerons. Persécuteznous L

Elle sort.

CliflFord reste les yeux fixés sur la porte qui vient de se

fermer, hausse les épaules, et soupire.

Miles rentre. r

MILES

C'est convenu ; ils me suivent. — Eh bien, vous avez vu la dame? Est-elle belle, comme on dit? Vous a-t-elle joué la tragédie ? — Qu'est-ce que

CLIFFORD

Rien.

MILES

Egayez-vous, mon ami, prenez une figure moins soucieuse. Nos amis vont venir. Vous savez quelle influence ont les traits d'un chef sur tous ceux qui l'entourent.

CLIFFORD, sèchement

Je sais mon devoir, je vous remercie.

Que s'est-il donc passé depuis que je vous ai quitté ?

CLIFFORD

Yoyez-vous, docteur, je ne me suis jamais leurré sur le mensonge de cette civilisation, qui s'arroge le droit de dépouiller de leurs patries les races dites

inférieures. Mais jamais ce mensonge ne s'est étalé plus grossièrement que dans cette campagne où l'adversaire est une vieille race européenne, égale ou supérieure à son vainqueur.

MILES

Oh ! supérieure, vous aimez à rire ?

CLIFFORD

Je ne plaisante pas. Quelle grandeur morale dans cette femme que je viens de voir ! Et quelle tristesse de penser que nous réduisons au désespoir des êtres que, mieux que personne, nous sommes faits pour apprécier ! Owen le disait tout à Theure : il y a des moments où la haine des autres est insupportable.

MILES

Les autres ! Si l'on devait s'occuper de ce que pensent les autres ! Vous ne vous en souciiez guère autrefois ; vous suiviez votre idée, et vous aviez raison.

CLIFFOUD

J'ai aimé la guerre, oui, je l'ai beaucoup aimée; c'était un grand bonlieur pour moi, quand j'étais plus jeune. Mais à notre époque, Miles, et à notre âge, un homme qui réfléchit ne peut pas ne pas sentir ce qu'il j a d'archaïque dans la guerre ; et on a honte un peu de s'y mêler.

MILES qui, pendant qu'il parle, lui a pris la main et lui tàte le pouls

Oui, tout cela, je connais : c'est le sentimentalisme du temps. Parbleu, il vaudrait mieux vivre tous en frères. — Vous savez bien ce qu'il en faut penser. Autant d'hommes, autant d'ennemis. La loi de nature est l'extermination. Je ne suis pas plus dupe que vous du mot de progrès, et je n'aime pas les mensonges de ces liseurs de Bible, qui tâchent de se faire illusion sui^ la besogne que nous accomplissons. Mais c'est ainsi : à quoi bon discuter ? — Vous le savez comme moi, mon vieil ami. En temps ordinaire, vous n'êtes pas plus sentimental que moi. L'individu ou le peuple où se manifestent ces tendances à la sensiblerie est simplement un individu ou un peuple qui donne des symptômes d'affaiblissement physique et moral : fièvre, phtisie, sénilité, diminution de vie. — Et pour parler franc, au fond, voulez-vous que je vous dise ce que vous avez : vous êtes fatigué, voilà tout.

CLIFFORD

Cela est vrai, je suis exténué de corps et d'àme.

MILES

Cette entérite du mois passé vous a rongé jusqu'aux moelles. Vous avez encore un peu de fièvre

en ce moment.

CLIFFORD

J'ai toujours la fièvre depuis... depuis ces événements...

MILES

Oui, oui, n'y pensez pas. — Ah ! c'est un climat terrible, et vous étiez fortement atteint. Une constitution moins robuste n y eût pas résisté. Mais nous en sommes venus à bout ; ce n'est plus qu'une affaire de jours.

CLIFFORD

Je suis bien usé. Je ne m'intéresse plus à ce que je fais. J'ai envie parfois de partir.

MILES

Partir? Où cela?

CLIFFORD

Pour l'Angleterre.

MILES

Vous n'y pensez pas.

CLIFFORD

J'y pense beaucoup au contraire.

MILES

Quelle folie ! — Réfléchissez...

CLIFFORD

Ne discutons pas. Je ne vous dis pas que je le

ferai ; mais si je voulais le faire, vos arguments seraient inutiles. Je me décide seul, moi-même.

Bien. — Vous donneriez votre démission?

CLIFFORD

Peut-être.

MILES

Qui vous remplacerait? — Ah! Graham, naturellement.

"^ CLIFFORD

Graham? Il est incapable de diriger une armée.

MILES

Il vient de gagner une assez jolie bataille à Bethléem.

CLIFFORi)

Une charge de cavalerie. C'est un sabreur; il n'est pas un commandant d'armée.

MILES

Il a un fort parti pour lui.

CLIFFORD

Je sais. Il serait bien aise de me supplanter. Mais cela, jamais, jamais. Miles ! — Il ne cesse de critiquer la modération que j'essaie d'apporter aux nécessités de la guerre. Avec lui, ce serait une poli-

tique implacable. Je ne lui céderai pas la place. Je ne le puis pas. je ne le dois pas.

Bravo ! On ne doit jamais laisser son poste, même si on le croit mauvais. On peut toujours y faire quelque bien, et on empêche en tout cas un autre d'y faire plus de mal.

CLTFFORD

Graiiam î J'aurais travaillé pour Graham I El c'est vous. Miles, mon meilleur ami, c'est vous qui venez me parler de cela ! On frappe à la porte. Entrez I Entrent deux jeunes officiers. Clodds, Lawrence, bonjour. Eh bien, vous avez parcouru la ville ?

LAWRENCE

Maréchal, nous avons vu les principaux quai^tiers. On ne rencontre personne. Tout est fermé ; les portes sont verrouillées; les volets sont clos. On dirait que tout est mort. Quand on enfonce une porte, on trouve à Tintérieur des femmes, des vieillards, des enfants, assis dans l'obscurité, sans parler.

CLODDS

Ce silence est écrasant. On a envie de les faire crier.

CLIFFORD

Vous ne vous attendiez pas à ce qu'on nous fît fête ?

LAWRENCE

Non, maréchal; mais ils pourraient comprendre que nous ne sommes pas leui's ennemis, que nous venons pour leur bien.

CLIFFORD les regarde, hausse les épaules, et dit avec une froide ironie

Que Youlez-vous ? Il faut se faire à ce que les bonnes intentions ne soient jamais comprises. — Continuons malgré tout à faire ce que nous voulons faire, et tâchons de les rassurer. — Clodds, avezvous rédigé cette proclamation que je vous avais dictée ?

CLODDS

Oui, maréchal.

CLIFFORD

Voyons.

CLODDS, lisant

ce Proclamation aux habitants de la République S. A. — Attendu que les forces de S. M. le Roi qui sont sous mon commandement sont entrées sur le territoire de la République S. A., et que des bruits faux et malveillants sont répandus au dehors sur le traitement que les habitants peuvent attendre de S. M., moi, George Lindsej^, baron Clifford de Hérat, K. P., G. C. B., G. C. S., /. G. C, L. E., V. C, commandant en chef les forces de S. M.

dans la République S. A., par' la présente fais connaît T^e ce qui suit :

« /. — La sûreté personnelle et V immunité de toute vexation sont garanties à la population non combattante... »

Le général Grahani entre sans frapper.

MILES, se retournant

Graham...

GRAHAM

Par-don si je vous interromps. Des nouvelles graves. J'entends les derniers mots de votre lecture. L'indulgence n'est pas de mise. — Les communications sont interrompues avec la côte : les fils télégraphiques sont coupés, les chemins de fer arrêtés. Si nous n'y veillons, ce n'est pas nous qui aurons pris la ville, c'est la ville qui nous aura pris. Nous serons bloqpiés ici. L'ennemi est aux environs, et instruit de tous nos mouvements. — Ce n'est pas tout : la 5^ compagnie des fusiliers irlandais, installée à l'Hôtel de Ville, a trouvé dans les caves des tonneaux de poudre qui y ont été disposés avec l'intention évidente de faire sauter l'édifice. — Ce n'est pas tout...

CLIFFORD

Je ne sais comment vous faites, Graham : les mauvaises nouvelles naissent sous vos pas.

GRAHAM

C'est sans doute que je récolte ce que d'autres ont semé. — Je continue : Un gueux vient d'insulter le drapeau et a tenté d'assassiner un soldat. J'ai tout lieu de croire que c'est lui que Tennemi avait chargé de faire sauter l'Hôtel de Avilie. Voyez-le. jugez-le. Si la ville n'est pas courbée sous la terreur, la révolte éclatera de toutes parts.

CLIFFORD

Vous avez donc bien envie, monsieur, de faire des martyrs? — ii hausse lépauie. Faites amener l'homme.

Entre sir Lewis-Brown.

LE^VIS-BRO^VN

Hurrah, maréchal 1 Hurrahl messiem'S î . . .

:.ITLES

Qu'y a-t-il, sir Lewis? Vous n'avez donc pas de mauvaises nouvelles à nous apporter, vous ?

LEWIS-BROWN

De mauvaises nouvelles ? D'excellentes au contraire. — Permettez que je m'asseye. Je suis exténué ! — Tout va le mieux du monde.

MILES

Le général nous disait à l'instant qu'une conspiration...

LEWIS-BROWN

lis peuvent faire ce qu'ils veulent maintenant. Nous sommes arrivés à temps.

CLODDS

Où cela ?

LE^VIS-BROWN

Aux mines. Ah ! il s'en est fallu de peu. Quand je suis arrivé aux puits de Guld-Fontein avec le détachement que vous m'aviez confié, nous avons trouvé tout tout prêt pour la destruction de la mine. Mais grâce à Dieu, les bandits n'avaient pas osé. Ils hésitaient encore. Tout est intact : pas une machine n'est endommagée. C'est un résultat inespéré de la marche magnifique de l'armée. Je n'osais pas le rêver. J'ai placé tout autoui^ de l'entrée un cordon de sentinelles, et j'accours télég»'aphier la nouvelle à nos actionnaires. Quelle joie pour la nation ! Quelle fierté pour nous ! — Où est le télégraphe ?

CLODDS

Le télégraphe est coupé.

LEWIS-BROWX

Par Dieu ! — Il faut envoyer un exprès. — Maréchal!...

CLTFFORD, tournant le dos à Lewis-Brown

Occupez-vous de cela, Clodds.

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