Le tentateur
... J'ai mis partout ma force à L'épreuve... Dans ces expériences, comme dans toute ma vie précédente, je me suis révélé immensément
fort. . .
(Dostoievsky)
in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archive.org/details/letentateurromanOOruyt
Vers sept heures, Marc descendit à la galerie où chaque jour, au crépuscule, en attendant le moment du repas, sa cousine, Mlle Mabillez, avait coutume de s'asseoir avec ses hôtes. Le soir commençait à tomber : par le's fenêtres entrouvertes, une fraîcheur obscure montait du jardin et se répandait dans les appartements. Comme il traversait le salon désert, un bruit de voix lui fit lever la tête ; il s'arrêta, et soudain un plaisir imprévu et délicat l'emplit à reconnaître, parmi la rumeur, le rire de la jeune
femme dont le charme, depuis l'instant qu'il l'avait aperçue, tenait son être attentif. Lentement il approcha du seuil, sous l'ombre légère, enfin, put distinguer les causeuses.
Aux pieds de M110 Mabillez, Calliste était assise, les mains jointes sur son genou plié ; souriante, elle tournait son clair visage vers les jeunes filles, Lucie et Antonia, qui debout à ses côtés discutaient avec entrain. Derrière elle, au delà des arceaux chargés de vigne de la galerie, l'horizon spacieux s'ouvrait. On voyait la cime confuse des collines se perdre au loin , les murs et les toits de Naples, étages au fond du golfe, luire d'un dernier éclat, tandis que l'obscurité peu à peu s'élevait au-dessus de la mer tranquille et qu'un ciel pur enveloppait toutes choses.
Sans faire remarquer sa présence, Marc s'avança, prit place sur la balustrade dont la pierre demeurait brûlante, et considéra Calliste. Un gros homme
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au visage jovial venait de verser dans sa jupe tendue un large collier de corail. Grave et enjouée à la fois, elle l'élevait à l'incertaine lueur du tison que quelqu'un avait allumé, quand Mlle Habillez, autour du cou de la jeune femme, avant qu'elle eut pu s'en défendre, roula vivement la parure qui, sur la peau nue, soudain se fit écarlate, précieuse et magnifique. On applaudit, mais déjà la flamme vacillait ; une dernière fois elle éclaira cette nuque élégante et la main fine qui caressait doucement les petites branches pointues ; puis tout s'éteignit. Chaque geste de Calliste suscitait en l'esprit de Marc une joie merveilleuse.
Telle qu'au premier abord elle lui était apparue, il la retrouvait devant lui, source de beauté plus abondante que le paysage incomparable où elle circulait.
Pour qu'il reconnut en elle le signe souverain de la grâce, elle n'avait eu qu'à sourire, baisser les paupières, ployer sa taille flexible, et à la pos-
séder tout entière son désir aussitôt s'était-il résolu. Un enthousiasme tendre, maintenant, à considérer le visage presque effacé de la jeune femme, le pénétrait, une ardeur sans hâte dont il se sentait la poitrine gonflée, comme d'une ivresse. Lentement, alors, il détournait ses regards vers le flot tranquille où la nuit descendait. Sous les ténèbres fluides, les collines lointaines avaient disparu ; des lumières s'allumaient au long des rives, en dessinaient d'un trait de feu la courbe bien calculée : dans la nue, au flanc du Vésuve invisible, une mince crevasse rougeoyait, semblable à une braise.
Parfois, baissant la tête, au pied de l'escalier qui de la galerie menait aux jardins, il cherchait la fontaine où Calliste tantôt, les bras levés, avait cueilli des roses. Lui-même, il se revoyait auprès d'elle, surpris et reconnaissant du charme qui peu à peu l'investissait.
Ainsi qu'à tous les autres, elle luiavaii
donné une fleur : une goutte de sang brillait sur son ongle. Avec quelle avidité passionnée, il se penchait vers elle, prompt à saisir l'émotion sans cesse différente que le seul spectacle de sa forme provoquait en lui ! Emporté par cet énergique attrait, il eût voulu, en son impatience d'une satisfaction plus complète, lui prendre la main et, la conduisant par les petits bois de pins, au long de la mer, s'assouvir en silence de sa beauté. A peine, cependant, avait-il pu l'approcher : assidu auprès de Calliste, un jeune homme chaque fois éludait ses tentatives. Au visage de Ghiberti un instant même il avait surpris la flamme furtive d'une convoitise. Il s'en était indigné, non qu'il conçut une jalousie prématurée, mais parce qu'il comprenait mal qu'en présence d'une telle femme, l'on pût ressentir autre chose qu'un parfait délice des yeux. A la joie exquise qu'il éprouvait, rien de luxurieux, en effet, ne se mêlait : il considérait Calliste,
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comme au Musée national, il eût fait le flanc ovale de la Psyché, les jambes délicates du Mercure. Tout de suite, à vrai dire, avait-il reconnu quelle ressource devait apporter à l'amour cette créature accomplie; à son impérieux dévolu, tout sentiment du cœur, ou simplement voluptueux, demeurait toutefois étranger.
Il ne souhaitait qu'enivrer ses sens à loisir du charme merveilleux de Calliste et si, pour assurer ses desseins, il avait songé à l'amour, c'était par instinct de dompteur d'âmes qui cherche la victoire la plus belle, et sachant bien du reste que l'amour seul pouvait autoriser les droits qu'il prétendait élever.
Cependant, comme les domestiques apportaient une table toute servie, Mlle Mabillez se leva ; Calliste en même temps s'approchait du bord de la galerie, et de la main, sans pouvoir l'atteindre, tentait de saisir un rameau (lotta.nl de glycine. Elle n'avait pas aperçu Marc; elle cul un petit cri quand, en silence, lejeune
homme amena la guirlande à sa portée.
Surprise, elle n'osa poursuivre son geste, laissa échapper ce qu'on lui tendait et, pour dissimuler son trouble, sourit, tandis que la branche au-dessus d'eux, sur le ciel admirable, se balançait doucement. Le silence de Marc l'intimidait. Il le comprit, jouit profondément de ce premier rapprochement; à voix basse, enfin comme pour indiquer qu'il prononçait ces paroles seulement afin de déguiser une pensée secrète qu'il ne lui était pas permis d'exprimer : — « Voulez-vous que je vous la rende? » fit-il.
Elle hésita une seconde : — « Non, merci. » Elle avait percé l'intention, mais n'y savait répondre, et se tut, mécontente d'elle-même.
Pour leur faire prendre place, M1,eMabillez à ce moment les appela. Avec empressement, la jeune femme obéit, alla s'installer entre Lucie et Antonia. Marc lentement suivit, s'assit à son tour. Il ne l'avait pas quittée des yeux : du coin où
il s'était arrêté, à la. lueur des bougies qui éclairaient la table, il l'apercevait de profil. Un instant, au front limpide de Calliste, un dernier reste d'embarras persista. Mais M. Langelet bruyamment l'entreprit. Elle sourit, rassérénée, et la conversation s'engagea.
La voix de Calliste était chaude et voilée. Avec ferveur, Marc en suivait les inflexions, les nuances incessantes. De temps en temps, détournant la tête, il lui plaisait d'imaginer le mouvement, l'attitude, dont sans doute elle accompagnait sa repartie ; d'un regard furtif ensuite, il contrôlait l'exactitude de sa divination. Chaque fois, la jeune femme lui semblait apparaître sous quelque aspect nouveau de sa beauté changeante.
Elle souriait, abaissant à demi les paupières sur ses yeux allongés, et un pli indéfinissable creusait le coin de ses lèvres; ou bien, pour prêter une attention plus fidèle, s'accoudait presque, elle se tenait immobile, el la ligne heu-
reuse de sa gorge où étincelait le collier de corail se déplaçait imperceptiblement. Une exaltation voluptueuse se dégageait pour Marc de ces nobles images; son cœur bondissait, et plein du pressentiment d'un bonheur éclatant et prochain, il se représentait, d'une pensée volubile, la douceur des jours à venir, tant d'heures délicieuses auprès de Calliste alors qu'à faire sa félicité plus complète, la terre, le ciel et les eaux s'évertueraient, les progrès sûrs et lents de son empire sur cette âme, l'orgueil enfin de disposer à son gré de tout ce que contenait, ainsi qu'un vase d'élection, cette forme providentielle... Mais brusquement il détesta son inaction : l'impatience à nouveau s'empara de lui. Il repoussa l'enchantement, n'éprouva plus que l'envie fiévreuse, pressante, de produire n'importe quel acte qu'il pût considérer déjà comme un acheminement à son but.
Calliste cependant semblait l'avoir ou-
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blié : on riant elle querellail le gro homme à l'air jovial qui protestait, taisait des gestes. Lucie et Antonia la soutenaient; on n entendait qu'un lirait confus de voix animées. Mare la sentit loin de lui, inaccessible. Un instant, il voulut attendre une trêve qui lui permit d'attirer l'attention de la jeune femme : excédé bientôt de cette gaîté qui le réduisait à l'impuissance, il eut un geste d'irritation, et rongeant son frein, se tourna vers les jardins.
La braise du Vésuve luisait, mate et silencieuse, dans la nuit. Au-dessus de la mer, l'azur chargé d'étoiles pendait. Les lueurs de Naples, sous l'obscurité transparente, s'avivaient, frémissaient comme à un souffle. Il arriva soudain que tout le monde se tut : on n'entendit plus que le bruit léger et continu de la fontaine qui, au bas de l'escalier, s'épanchait entre les hautes rose-.
Lentement Marc tourna la tête, Peu chée, curieuse &i dans le repos môme
conservant au coin de la bouche le pli d'un sourire, Calliste le regardait. De quelle aspiration de tout son être, alors, n'en veloppa-t-il pas ce tendre visage qui, sous ses yeux, s'effaçait en rougissant ! . . .
En remontant la creuse allée de buis qui le ramenait à la villa, Marc, de loin, dans l'heureuse clarté du jour, aperçut Calliste assise à la fontaine, au bas du grand escalier que les roses décoraient. Il s'arrêta court. La jeune femme, son chapeau de paille rejeté sur la nuque, tendait les mains au jet d'eau qui jaillissait de la bouche tordue d'un mascaron : courbée à demi, elle parait la margelle des plis de sa robe claire, et les branches touffues, au-dessus d'elle balancées, la couvraient d'une ombre mobile. Marc ne
voyait pas son visage, mais, d'observer la seule pureté de son attitude et de ses lignes, déjà lui était un ravissement. De l'élan fougueux et passionné qui l'avait poussé la veille à se rapprocher de la jeune femme, à peine se souvenait-il : il la contemplait à présent, que pouvait-il souhaiter davantage ?
Calliste cependant, se croyant seule, continuait son jeu charmant : le flot chantait en ses paumes tendues, inondait ses poignets et ses bras découverts. Vers le masque de bronze, enfin, elle se pencha, colla sa bouche aux lèvres ruisselantes : le filet rapide, en éclatant, couvrit son visage ; aveuglée et toute rieuse, elle se rejeta vivement en arrière.
Le geste imprévu, tout à coup, troubla Marc. Il tressaillit ; l'instinct impérieux qu'un instant avait pu balancer le plaisir de jouir sans être vu du spectacle de la jeune femme, sur son âme violente, reprit ses droits : d'un pas décidé, il s'avança vers Calliste.
Saisie par cette approche inopinée, celle-ci s'était relevée en sursaut. Balbutiante, une flamme aux joues, elle demeura quelque temps sans oser lever les yeux sur le jeune homme qui se taisait, débouta côté d'elle. Soudain, elle songea qu'elle avait oublié de lui tendre la main. — « Pardonnez-moi. . . , » fit-elle, timidement. « Vous m'avez surprise, Monsieur, et j'en suis encore toute honteuse... Voyez, je ne puis même vous souhaiter le bonjour comme il conviendrait... », et elle lui montrait ses doigts mouillés. Ensuite, remise de son émoi, elle reprit place au bord de la fontaine. L'ombre des roses enroulées autour des balustres de l'escalier flottait sur elle ; le reflet de sa chevelure blonde tremblait dans l'eau agitée.
Le charme délicieux à nouveau remplit Marc : attentif et soumis, il s'abandonna. Une joie suave se répandait en lui ; comme involontairement, il sourit à en reconnaître la particulière douceur.
De Calliste, c'était la grâce qui avant tout faisait la beauté exquise : un rythme secret et sûr dirigeait chacun de ses mouvements, prêtait à son immobilité même une éloquence admirable.
Assise près de lui, son pied délicat et plié reposant à terre, tandis que sa main s'allongeait sur la pierre de la vasque, elle semblait aux yeux ravis de Marc résumer le paysage tout entier dont, par un accord prodigieux, elle réunissait en sa personne les éléments d'émotion et d'harmonie.
Mais elle remarqua son sourire. — « Vous vous moquez !...•> fit-elle. « Oui, je sais, j'ai dû vous paraître un peu sotte tantôt... Vous êtes si sérieux, vous!
Même », ajouta-t-elleen hésitant, « quoiqu'il y ait bien peu de temps que je vous connaisse, je crois que vous êtes dur aussi... »
« Je vous en prie », interrompit Marc vivement, « ne dites pas cela ! . . . Rien de ce qui est charmant ne me laisse
indifférent. Ma ferveur sans doute demeure lointaine et cachée : elle n'en est que plus active ; c'est parce qu'elle revêt des formes qui souvent effarouchent que toujours je suis en garde contre elle... » Il se tenait de l'autre côté de la fontaine : le léger ruissellement des eaux les séparait. Au-dessus d'eux, ils entendaient le roucoulement de quelque ramier invisible. Étonnée de cette confidence qu'elle n'avait pas sollicitée, la jeune femme se taisait ; Marc épiait son visage, cherchant à suivre sur son front, dans ses yeux clairs, la trace et l'indice de son impression. Ce n'était point sans dessein qu'il avait brusquement imprimé à l'entretien un tour qui ne semblait convenir qu'aux effusions de la plus familière intimité. Une intention lucide et précise dirigeait toutes ses paroles. Autour de cette âme qu'il ne connaissait pas encore et qu'il prétendait asservir, il rôdait, anxieux de découvrir l'endroit secret où, pour être efficaces, son effort
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et son action allaient devoir porter.
D'ailleurs, se hâtant, avant qu'il ne se dissipât, de profiter du malaise de Calliste : « Nous allons vivre quelque temps ici, côte à côte », reprit-il. « Vous me permettez bien d'espérer, n'est-ce pas, que j'aurai l'occasion, un jour, de vous faire revenir sur cette opinion ? »
D'instinct, elle se méfia de la question ; son regard, un instant levé sur Marc, parut chercher l'embûche dissimulée...
— « Mais oui !... » fit-elle enfin, et toute appliquée à faire passer par son bracelet le jet limpide du cracheur, elle ajouta d'une voix qu'elle eût voulu enjouée : » Au surplus, j'étais indiscrète : excusezmoi... »
Marc sourit sans répondre ; l'attention aiguisée qu'il appliquait aux moindres gestes, à chacune des intonations de la jeune femme, lui rendait perceptibles les plus fines inflexions de sa pensée. Peu à peu il établissait son caractère, la découvrait délicate et mobile, passive ci dé-
vouée. Le point sensible, qui entre eux devait assurer un intime et subit échange, toutefois, continuait de lui échapper.
Calliste avait relevé la tête. Elle avisa au-dessus d'elle, tout à coup, les roses lourdes et rousses aux branches qui ployaient sous leur poids.
— « Le pauvre arbre ! » s'écria- t-elle. ■• L'ai-je assez dépouillé, hier !... A vous aussi, j'ai donné une fleur : l'avez-vous gardée au moins !... »
— « Non », fit Marc, d'un ton volontairement tranchant, « Je ne suis guère sentimental. Seule, la valeur actuelle d'un objet le rend à mes yeux plus ou moins estimable, et je déteste ces gens qui à la robe de leur maîtresse, à son gant ou à sa jarretière attachent autant de prix qu'à son corps même... »
Choquée d'une réplique aussi brutale, la jeune femme se tut et détourna la tête. Le sentiment qui animait ces paroles lui demeurait obscur, mais l'image évoquée
la troublait ; elle redouta soudain la perspicacité de Marc dont les yeux restaient fixés sur elle, rougit un peu et se leva.
Il la suivit, le cœur battant : en l'ingénue sincérité des sens de Calliste, il venait à l'instant d'entrevoir quel auxiliaire inattendu s'offrait à lui...
Comme ils s'éloignaient, MlleMabillez, du haut de la galerie, les appela. Ils retournèrent sur leurs pas, montèrent auprès d'elle. — « Je viens vous séparer »; expliqua-i-elle en souriant. - Tout le monde est à Naples et je dois sortir. Alors, vous comprenez?... Allons!...
Qui de vous m'accompagne?... » Heureuse de la diversion, Calliste s'empressa d'accepter, en courant s'en fut chercher une ombrelle, tandis que Marc et sa cousine descendaient au perron.
Un dos-à-dos attendait devant la villa . Mlle Mabillez, qui conduisait, prit la jeune femme à côté d'elle ; Marc s'assit sur la banquette d'arrière. — Au long de
la grand'route qui brillait, le trot aisé du cheval les emporta.
De petites maisons carrées et basses bordaient la chaussée ; une sorte de coupole s'élevait de leur toit en terrasse. Entre elles, des champs incultes s'étendaient, quelques pins en rompaient la stérilité, la solitude torride, ou bien un bois léger de lauriers. Parfois, par la trouée soudaine d'une venelle, on apercevait la mer délicieuse et violette, la cime déliée des collines, Capri elle-même, vaporeuse et nette sur les eaux couvertes de soleil. Tous trois se taisaient, s'abandonnaient en silence à la caresse ailée de la brise. Le matin était plein déjà d'une éclatante chaleur; au tournant du chemin ils eurent la lumière en face; Calliste ouvrit son ombrelle orange, un reflet délicat teinta son visage.
Pour mieux considérer la jeune femme, Marc s'était accoudé au dossier qui les séparait. Elle ne remarqua point ce mouvement. Alanguie par la torpeur qui
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coulait dans sa chair, elle semblait avoir perdu conscience de tout ce qui l'entour;iil. Un air de félicité lascive illuminait ses traits. Immobile, les paupières micloses, insoucieuse du rayon qui peu à peu la gagnait, elle offrait à sa brûlure sa poitrine ferme, son être tout entier. Et à la voir ainsi devant lui, voluptueuse avec tant d'innocence, si docile à la sensation qu'en dépit des yeux indiscrets qui l'observaient, elle ne songeait même pas à se défendre contre cette molle langueur qui la trahissait, une joie orgueilleuse pénétrait Marc. Il reconnaissait la justesse de l'auscultation morale à laquelle depuis un jour il avait soumis la jeune femme. Graduellement, sous sa pensée appliquée et soutenue, cette âme s'était élucidée; il lui paraissait en deviner maintenant les détours les plus secrets : penchée vers Calliste, le souffle dans sa nuque, il avait le sentiment qu'il déterminerait entre eux, à son gré, le contact décisif.
De temps en temps, M"" Mabillez faisait halte. Dans l'une des masures noires, dont le chambranle sans porte semblait donner accès à une crypte, elle pénétrait les jupes haut-troussées, effarant une volaille étique ; un bruit de voix soudain animait l'ombre creuse de l'intérieur, et puis, elle ressortait avec quelque vieille femme qui chargeait à côté de Marc un panier de fruits, des grenades calleuses, des limons, des pastèques. Ils reprenaient leur course. Les sabots du trotteur claquaient sur la terre sèche.
Pendant quelques instants, des enfants mi-nus les poursuivaient, mendiaient à grands cris ; essoufflés, ils lâchaient prise bientôt : il n'y avait plus que la route poudreuse, déserte, entre les longues murailles que des cactus aux raquettes coriaces écrasaient de leur poids.
Une émotion énergique et pénétrante lentement envahissait Marc. Depuis une heure, ainsi qu'une électricité redoutable, elle s'accumulait. Avec insouciance,
il lui avait plu do la nourrir et de la fortifier : elle le dominait à présent ; brusquement, il en sentait le frémissement, l'âpre avidité. Un démon inquiet s'était installé en lui ; fatigué d'une passive et trop fade jouissance, il s'agitait et exigeait autre chose. Deux fois, sous son conseil impérieux, Marc éprouva l'instante tentation de poser la main sur l'épaule de Calliste. Mais d'un effort il se dégagea, rompit à temps le geste imprudent ; toute absorbée, en effet, par le secret plaisir qui enchantait ses sens, la jeune femme n'eût su fournir à l'expérience une âme disposée à s'y prêter et, plus surprise que troublée, se fût sur-lechamp écartée de lui.
Pour échapper à l'obsédante et dangereuse impatience, quand Mlle Mabillez à nouveau arrêta, il mit pied à terre. En sautant, il frôla le dos de Calliste. Comme réveillée en sursaut, elle tressaillit, voulut descendre à son tour. Derrière Mlle Mabillez, elle pénétra dans La bouti-
que obscure. L'humide fraîcheur des murs bientôt l'en chassa ; grelottante, elle vint rejoindre Marc sur le seuil.
Attirée par le bruit de la voiture, toute une marmaille était accourue. La jeune femme rit de les voir palper d'un doigt admiratif la soie de sa robe. Le jour orange de l'ombrelle couvrait son visage, mettait un reflet d'opale à ses yeux transparents où un reste de langueur demeurait.
Enfin, tournant bride, ils reprirent le chemin de la villa. L'éclat de midi remplissait le matin spacieux. Murailles croulantes, maisons éparses, arides jardins au bord de la mer pareille à une nappe de glace, tout était blanc, aveuglant et cru : Marc, ébloui, ferma les paupières.
A mesure qu'ils se rapprochaient, une ardeur nouvelle, toute différente, montait en lui. Il songeait à l'action imminente qui allait le mettre aux prises avec la jeune femme. Quelle hâte ora-
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geuse ei cruelle» à cette pensée le transportait] 11 ;iv;iil trop tardé : à son exaltation, brusquement, succédait l'âpre attente de la lutte. Le charme de Calliste, l'émoi délicieux qu'elle répandait tout à l'heure en ses sens ravis, tout s'y trouvait oublié : il n'était plus qu'une force maintenant, prête à se détendre, avide de s'éprouver sur celle même qui l'avait déchaînée. Immobile, cependant, comme replié sur soi, il s'était détourné. Un sang agile et fiévreux battait ses artères. A se sentir compact et résistant dans la vaste lumière, solide organisme prêt à tout travail de domination et de volonté, il éprouvait une joie barbare, une sorte d'ivresse physique. — Mais déjà, enfilant l'allée qui menait au perron, Mlle Mabillez ralentissait. Ils goûtèrent avec délice l'ombre touffue. L'odeur tiède des roses, celle, amère, des buis les entoura; ensemble, il rentrèrent à la villa.
Quand le repas fut achevé, pour échapper à l'atmosphère accablante des chambres qu'obscurcissaient les persiennes rabattues, Marc et Calliste sortirent.
Devant eux le paysage apparut, immobile et radieux, figé dans la lumière sans douceur de l'après-midi. Pas un souffle n'émouvait les cimes du jardin silencieux ; au loin, la mer brillait comme une nacre, et sur les collines rondes, qui refermaient à l'horizon la courbe du golfe, une brume limpide flottait, se confondant peu à peu avec la nue que trop de clarté semblait décolorer. Mais sous la haute arcade des buis, une ombre régnait, que l'on devinait délectable.
— « Marchons un peu, voulez- vous? »
proposa Marc.
Ils descendirent le large escalier. Tout était inerte. On n'entendait que le roucoulement de ces pigeons invisibles dont la voix sourde et suave, au-dessus de la galerie, jamais ne se taisait. La fraîcheur de l'allée les ravit. Ils errèrent
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sans mol. dire. Afin de mieux respirer l'odeur des buis, la jeune femme entr' ouvrait les lèvres; une moiteur légère humectait ses tempes, les ailes fines de son nez. Une énergie froide et mesurée auprès d'elle tenait Marc contracté : il sentait arriver le moment on, pour la première fois, il allait atteindre l'admirable créature que cette heure dissolvante, sans qu'elle s'en cloutât, mettait à sa merci. Même, habile peu à peu à saisir la pensée de ce limpide visage, il reconnaissait que les sens perfides et enivrés de Calliste l'eussent laissée sans défense contre un coup de surprise. Il est vrai, tout en lui répugnait à cette violence. Dans la beauté de Calliste, dans son amour même, il ne cherchait que l'occasion magnifique de réaliser la forme vivante de son autorité. Que lui importait dès lors une victoire furtive et trop prompte ! — Pour qu'elle s'inquiétât du silence qu'ils observaient, Marc la regardait fixement. Mais la jeune femme ne
remarquait rien, paraissait avoir oublié que quelqu'un marchât à côté d'elle.
Ainsi que ce matin, sur la route aride, de tout son être elle s'adonnait à la langueur caressante que le soleil, l'air sapide, le parfum des verdures échauffées répandait en elle.
L'allée, à mesure qu'ils avançaient, se faisait plus secrète . Une lumière douce , presque verdâtre, à peine filtrait-elle de la voûte. Parfois l'haleine sucrée d'une orangerie soufflait. Un sourire inconscient passait alors sur la bouche de Calliste. Elle s'arrêtait, et un moment, dans le silence subit, ils entendaient le murmure immense et léger de la mer dont ils se rapprochaient. Ils y parvinrent enfin. A un tournant, brusquement, le jour éclatant les enveloppa, et ils se trouvèrent devant une petite rade abritée. La ronde arcade des buis se reflétait sur les eaux. A quelques mètres de la rive, une jetée de pierre couverte de feuilhi ges fermait la vue. L'endroit
ainsi était clos, intime et tranquille.
En s'asseyant à l'ombre d'un buisson de lauriers, Calliste tout à coup parut s'aviser de la présence de Marc. Décontenancée, elle lui jeta un regard rapide, comme étonné. Il ne l'avait pas quittée des yeux. Avant qu'elle eut pu dire un mot, lentement, sans trop la dévisager : « J'aime de vous voir à cette place, » commença-t-il. « Par votre grâce, vous me rappelez le paysage qu'on ne voit plus. Vous le contenez tout entier et quelle interprétation merveilleuse, votre simple attitude n'en donne-t-elle pas?
A vous considérer, je crois soudain comprendre le sens des anciennes légendes, et qu'un être, réellement, puisse résumer en soi ce que les eaux, la terre et le ciel ont de plus émouvant, de plus pur et de plus doux... »
Il la contemplait en face maintenant. Une rougeur violente, tandis qu'il parlait, avait envahi les joues, le front de la jeune femme. Sans force pour résis-
ter à l'attaque qui la prenait au dépourvu, elle ne trouvait pas une parole pour l'arrêter et baissait la tête, soucieuse seulement de cacher le trouble dont son visage portait l'empreinte ardente.
— « Vous êtes belle! » continuait-il.
« Sitôt que je vous aperçus, je subis l'impression sacrée de votre beauté. Par elle, vous êtes supérieure à tous les objets qui nous entourent, car votre corps sousentend la promesse de la joie même qui se voit ici répandue dans les éléments. »
Éperdue soudain, la poitrine battante, elle s'était levée. — « Alors, » fit encore Marc, « j'ai songé qu'en vérité votre amour devait être une chose inappréciable... »
Un geste de Calliste brusquement l'interrompit. — «Monsieur...», balbutiaitelle en même temps, « quel jugement avezvous donc porté sur moi pour vous permettre un pareil langage?... » Mais la crainte d'aggraver le péril par un émoi
hors de proportion l'arrêta; confuse, les paupières mi-closes, elle se tut.
Comme s'il n'avait rien entendu cependant, Marc se rapprocha, la toucha du bout des doigts et à voix basse répéta : — «... Une chose inappréciable!... »
Elle recula vivement, fit quelques pas.
Ils remontèrent l'allée de buis. Elle fuit, pensait Marc, et tremble de me le laisser soupçonner. Pour me repousser, tantôt, à peine a-t-elle su trouver quelques paroles... Une puissance allègre courait dans ses veines Au lieu de marcher à côté d'elle, il affectait de la suivre de très près afin que, ne le voyant point, elle pût redouter à chaque instant une audace nouvelle. La jeune femme fuyait en effet. Un énervement singulier la tourmentait. - Une chose inappréciable!... », avait-il dit. Sous ses tempes, elle entendait toujours retentir ces mots qui la troublaient ; [tour les lui rappeler, il semblait même que le conteci de la main de Man- à son bras persistât, et le
soin anxieux qu'elle prétendait s'imposer de n'en donner aucun signe, mettait le comble à son affolement, lui faisait paraître interminable l'allée où ses pas se pressaient.
Enfin, elle en toucha le seuil. A l'ombre tutélaire de la villa toute proche, elle se sentit moins seule, presque défendue, et ralentit. Devant elle, la fontaine, sous les roses penchées et rousses, ruisselait. Sans y prendre garde, Calliste s'avança : un reflet bleuâtre parait l'eau mobile.
Mais la voix deMarc, à nouveau, s'éleva : — « C'est ici, » disait-il, « qu'hier vous cueilliez des fleurs. Vous étendiez le bras et je voyais votre épaule s'arrondir dans l'étoffe légère delà manche... »
Pour lui échapper, elle s'engagea sur l'escalier. Ses jambes fléchissaient. Elle sentait répandu par tout son corps le regard indiscret du jeune homme. Brusquement, à bout de force : — « Je vous en prie, » s'écria-t-elle ; » passez devant moi!... Je ne veux pas que vous me
suiviez!... » Mais aussitôt, effarée de tant d'étourderie, elle rougit et s'éloigna en courant.
Marc, sans bouger, la regarda disparaître. Un sentiment acre et violent l'emplissait. L'arme dont il s'était servi pour atteindre Calliste, à l'instant venait de se tourner contre lui. A deviner le motif de la pudeur sensuelle et délicate de la jeune femme, il avait frémi : il connut le désir, sa flamme angoissante et délicieuse.
Ingénieuse et discrète, amortissant ici l'intempérance naturelle deM.Langelet, ailleurs à la taciturnité de Mme Denis, la mère des jeunes filles, prêtant une valeur complaisante, MUe Mabillez, partout empressée, mettait une grâce habile à concilier les rapports de ses hôtes, leurs sympathies ou leurs habitudes. A la faveur de l'intimité sans contrainte que des soins aussi délicats bientôt savaient ménager, la vie s'installa dans la villa, légère, oisive, comme balancée par le printemps délicieux qui, sur une mer
violette, faisait pleuvoir la neige tendre des amandiers. Marc, ainsi, tout à loisir, put-il se rapprocher de Calliste.
Un attrait partagé faisait de Lucie et d'Antonia ses inséparables. Ensemble, frivoles, remuantes et bavardes, elles passaient les jours et les soirs. Averti de la méfiance mélangée d'effroi que Calliste éprouvait à son endroit, Marc s'applaudit de cette fréquentation qui, sans qu'elle pût s'y opposer, lui permettait de se glisser peu à peu dans la familiarité de la jeune femme. Entourée de Lucie et d'Antonia, elle ne pouvait, en effet, songer à le repousser ni à prendre ombrage d'une assiduité que toutes trois semblaient également justifier.
Volontiers, aussi bien, se mêlait-il à leur société, partageant leurs jeux, leurs promenades, empressé, attentif à n'être point importun, mais toujours maintenant en son attitude une intention que Calliste fut seule à saisir.
Des journées éclatantes se succédaient.
Par les routes inabritées et comme calcinées, toute excursion se taisant impossible, les jeunes femmes ne quittaient plus le jardin. Dès le matin, on y entendait résonner leurs voix et leurs rires. A mesure que la chaleur s'appesantissait, pour trouver un peu de fraîcheur, elles s'enfonçaient plus avant sous l'ombre épaisse des verdures, descendaient jusqu'au petit bassin où se mirait, dans l'eau limpide, le front noir des buis. Marc, à ce moment, accompagné de Langelet fils, se plaisait à les surprendre. Empreinte au sable meuble, la trace légère des promeneuses guidait les deux hommes. Us ne tardaient pas à les rejoindre. Pressées l'une contre l'autre, elles causaient à mi-voix, ainsi qu'en une interminable confidence ; ou bien, assises parmi des racines renflées, elles se considéraient sans mot dire, tout étourdies de soleil. Dès qu'il apparaissait, Marc, au visage transparent de Calliste, pouvait voir passer un émoi
furtif. D'un air enjoué, cependant, elle se relevait, souriait aux arrivants; réunis ensuite, ils s'enfonçaient dans quelque allée nouvelle.
Sous son grand chapeau de paille, les yeux de la jeune femme luisaient. Avidement, Marc la poursuivait de ses regards, jusqu'à ce qu'elle eût remarqué son insistance. Embarrassée alors, elle se détournait, allongeait le pas pour rattraper Lucie et Antonia.
Ils marchaient non loin du rivage :
au-dessus des massifs et des taillis bas, le noir parasol des pins se balançait; par une éclaircie, parfois, un coin du ciel se montrait, on voyait la mer s'étendre, déserte, étincelante. Bientôt, au pied d'un bosquet plus fourni, ils s'arrêtaient. Mais ces haltes déplaisaient à Calliste. A nouveau, elle découvrait les yeux de Marc fixés sur elle. Par ce regard immobile et ardent, elle se sentait tout entière pénétrée; il lui semblait qu'elle eût pu désigner l'endroit
précis de son corps où il se posait. Une lassitude invincible peu à peu l'envahissait, se mêlait à la langueur molle de ses sens. Elle penchait la tête; brusquement, ensuite, donnait en se redressant le signal du départ. Quelqu'effort qu'elle fit pour le distancer, la tranquille obstination de Marc encore une fois le ramenait à ses côtés. Il lui parlait à voix basse. L' effroi dans la gorge de la jeune femme palpitait. Elle se sentait toute investie, pas un point d'ellemême qui ne fut menacé; et soudain, tandis qu'elle s'ingéniait à prévoir une attaque sans cesse différente, par quelque liberté de langage hardie et mesurée à la fois, il la surprenait derechef. Elle ne répondait pas, ne songeait même à protester ; une tristesse humble et plaintive couvrait son front incliné. En dépit de ses propos, telle demeurait d'ailleurs la correction de Marc qu'elle n'eût pu lui imposer silence qu'en un mouvement d'énergique initiative dont elle ne se