S T/E TFXTATEI i
reconnaissait guère le courage. Elle rentrait enfin, excédée de l'intérieur débat où elle se consumait, chaque jour serrée de plus près par cette force inconnue et tenace qui, avant même qu'elle fût parvenue à en percer les intentions, déjà disposait délie.
L'heure du déjeuner réunissait tous les hôtes. Quand il n'avait pas accompagné les jeunes femmes, à l'odeur qu'elles rapportaient, de leur promenade, Marc savait deviner en quelle partie du jardin elles avaient erré. Un jour, il prit la main de Calliste, la flaira. — « Vous êtes allée dans le petit bois d'oranger !... -, lui dit-il, et il souriait, cependant que, seule, elle comprenait que c'était de sentir trembler entre ses mains cette main charmante où un parfum persistait, comme le souvenir délicat de son plaisir.
Parfois, à ce moment, Jean Ghiberti arrivait à l'improviste. On l'entourai!.
Il apportait des nouvelles, l'écho d'un
monde que, si proche, l'isolement voluptueux de la villa faisait graduellement oublier. Sa gaieté prompte et allante, sa jeunesse, tout son bel entrain d'homme sain qui ne désire rien au delà de son atteinte et met son bonheur à jouir de ce qu'il possède, prévenaient chacun du reste en sa faveur.
Si, naguère, surprenant aux prunelles du jeune homme la flamme furtive d'une convoitise, il n'y avait voulu voir que le signe d'un tempérament généreux, impuissant à dominer sa vivacité, Marc, lorsqu'il revit Calliste et Ghiberti en face l'un de l'autre, et sur quelques indices plus certains que lui fournit leur contenance, ne tarda pas à démêler qu'un lien secret les unissait.
Ghiberti survenait-il, Calliste aussitôt dissimulait mal son émotion. Une contrainte subtile se mêlait à tous ses mouvements. Comme si elle eut résisté à regret à son inclination, inquiète, hésitante, tantôt elle évitait Ghiberti, tantôt
TiO il TBNTATBUB
s'attachait à lui. Ces réserves malhabiles s'écartaient trop de son naturel pour ne point assurer des soupçons qu'au demeurant l'empressement naïf du jeune homme suffisaient bien à justifier.
N'appréciant les êtres et les choses qu'en raison de l'intérêt qu'ils présentaient à ses passions, l'entreprise qu'il s'était proposée, par un retour logique, dès lors lui apparut sous un jour nouveau. A rencontrer soudain un obstacle qu'ils n'avaient pas prévu, son orgueil, sa violence s'exaltèrent. Loin aussi bien de s'abandonner à une jalousie dont il n'avait que faire, dans le commerce caché des jeunes gens, Marc ne découvrit que l'occasion d'une résistance inattendue qui allait faire la lutte plus âpre, et sa victoire, partant, plus manifeste et plus méritoire.
Il désirait Calliste néanmoins. Un attrait physique s'était ajouté lentement à l'importance désintéressée et presque
décorative que d'abord il avait attachée à la jeune femme. Le feu redoutable qu'impunément il pensait diriger, à son tour l'avait atteint et le brûlait; luimême, maintenant, il subissait l'angoisse de l'atmosphère orageuse et dissolvante dont il s'était efforcé d'envelopper Calliste. Parfois, tandis qu'il la considérait, il sentait une ferveur subite s'élever en lui, un frisson tendre et voluptueux. Du charme de la jeune femme, soudain, ainsi qu'au premier jour, il était exclusivement empli. Il goûtait l'ivresse solitaire, délicieuse et transportée de l'amour qui attend. Qu'il eût voulu connaître alors l'impression de Calliste, descendre jusqu'aux racines du trouble complexe et délicat qu'elle éprouvait devant lui ! Mais la sensibilité sans cesse frémissante de la jeune femme, si elle favorisait la tactique de Marc, par sa mobilité l'empêchait aussi de suivre les progrès qu'il faisait en elle. Avertie d'ailleurs de l'involontaire
T.'.' LH TFNTATKi l;
aveu qtt^à la moindre alerte livraient ses yeux, son front, ses gestes, elle mettait tous ses soins à se dérober, à ne rien laisser paraître en sa contenance qui pût jeter quelque lumière sur ses sentiments. L'irritation que lui causait cette retenue inopportune bientôt aidait Marc à secouer l'enchantement. Sous l'intraitable souci de gouverner sa destinée, de ne risquer aucun acte dont il ne fût responsable, il faisait fléchir son cœur; aux côtés de l'admirable créature, à nouveau il était une volonté prompte, audacieuse et lucide.
De longues siestes occupaient les après-midis. Chacun attendant pour reparaître que soufflât la brise du large qui tous les jours se levait à l'approche du soir, la villa subitement se faisait solitaire et muette. Dans les appartements où ne passait plus personne, on n'entendait qu'un frémissement sourd,
impalpable, comme le bourdonnement de la dure clarté qui à cette heure battait les murailles. Marc, quelque temps, maudissant le délai qui lui était imposé, traînait de chambre en chambre son désœuvrement et son irritation. Souffrant de l'inégalité de ses aspirations et des permissions que les circonstances lui consentent, il était le fauve alors qui, avide de dépenser une force qu'exaspère l'oisiveté, rôde oblique et agité sans trouver dans l'espace trop étroit qui l'enferme l'occasion de l'éprouver.
L'obscurité fade et tiède, enfin l'excédait. Il aimait mieux affronter la nue éclatante, descendre aux jardins criblés de clarté. Lentement il gagnait le taillis bas, ombragé de pins-parasols, qui longeait le rivage tranquille de la mer. Une orangerie, non loin, se levait, profonde, odorante, toute vibrante du cri des cigales. Il s'étendait sur les mousses, et entre les troncs espacés, le paysage marin lui apparaissait, baigné par
l'immuable azur. Pas une voile ne coupait le golfe désert ; la cime des collines, la double pointe de Capri s'effaçaient parmi les flammes immobiles de l'horizon. Mais Marc ne voyait rien. Avivée par l'émoi que glissait en lui l'air gorgé d'amour, l'image tendre et magnifique de Calliste envahissait peu à peu son souvenir. Elle se dressait devant lui, un sourire léger au coin des lèvres. 0 fruit gonflé des voluptés les plus suaves, de quelle convoitise haletante il la couvrait ! La chute mate d'une orange près de lui soudain le faisait tressaillir. Il se relevait en sursaut, impatient et fiévreux se remettait à marcher.
Comme il regagnait la villa, au détour d'une allée, un jour, il rencontra Calliste. En l'apercevant, elle s'arrêta, un moment demeura indécise, toute partagée entre une instinctive envie de se dérober et la honte de paraître avoir peur. Avant qu'elle eût pu se remettre, cependant, il s'était approché et, taisant
de sa brusquerie même une politique :
— Vous voulez fuir!.... s'écria-t-il.
Restez, je vous en prie, et dites-moi plutôt pourquoi je vous ai déplu ?...
Elle le considéra d'un air d'inquiète surprise. Mais la conviction où elle était de ne pouvoir échapper à l'entretien, lui prêta une fermeté dont elle n'avait pas coutume. Gravement et sous un parler mesuré, s'efforçant de dissimuler le trouble dont elle se sentait le cœur serré :
— Je ne sache pas, répondit-elle, que ma conduite à votre égard ait pu justifier le droit que vous prenez aujourd'hui de me poser cette question...
— Soyez donc sincère ! . . . fit Marc aussitôt. Vous savez quel charme habite en vous ! Est-ce la première fois que vous voyez un cœur en être touché, et aux sentiments qu'ainsi vous faites naître autour de vous, se peut-il que toujours vous restiez indifférente? Cette question dès lors qu'il y a un instant,
vous me reprochiez presque de vous adresser, ne la comprenez-vous pas mieux à présent?...
Et le regard brillant d'une joie inhumaine, comme pour lui imposer une réponse, il s'inclinait vers la jeune femme qui, décontenancée par ce coup quelle n'attendait point, baissait la tête et ne songeait guère à répondre. D'une voix enjouée et toute différente : « D'ailleurs», reprit-il en s'écartant un peu, «je vois bien que ma curiosité vous offusque.
Pardonnez-moi! Je voulais seulement vous mettre à l'épreuve : me voilà plus suspect qu'auparavant... », .et il se mit à rire doucement.
Interdite de cette volte soudaine, se rendant bien compte qu'il n'était rien chez Marc qui ne fut prémédité, Calliste releva le front ; un moment ses yeux se posèrent sur ceux du jeune homme.
Sans mot dire, ensuite, elle se détourna. Ensemble, silencieusement, ils rentrèrent à la villa.
Si insignifiantes que fussent les paroles qu'il avait prononcées, Marc ressentit une satisfaction profonde de l'incident. Ses efforts jusqu'à ce jour s'étaient bornés à étudier le terrain.
Grâce à la signification formelle que, de son propre mouvement, il venait d'avouer à ses rapports avec Calliste, il se flattait d'avoir enfin établi comme une base solide pour ses opérations.
Avertie de ses desseins, au jugement de la jeune femme tout en son attitude devait prendre désormais une importance nouvelle ; qu'elle y entrât ainsi ou les repoussât, il allait avoir devant lui, non plus la garde évasive d'un adversaire qui ne sait encore où portera l'attaque, mais une défense précise et dirigée qui, par sa netteté même, donnerait mieux prise à l'action.
Au demeurant, par une démarche dont il fut seul à mesurer la portée, Calliste prit soin de bien définir à son tour la situation qui s'établissait entre
eux. Une visite de Ghiberti, à quelque temps de là, lui en fournit l'occasion. D'ordinaire, elle apportait une précaution diligente à tenir à distance le jeune homme qui, sitôt arrivé, incapable de résister à son penchant, s'attachait à ses pas ; non sans surprise, Marc la vit cette fois répondre avec complaisance à l'assiduité presque compromettante de Ghiberti.
Un changement aussi tranché ne manqua pas d'éveiller son attention. De loin, il l'observa : instinctivement il pressentait un calcul bien arrêté sous ces allures en apparence désinvoltes. Un coup d'œil furtif que lui lança Calliste tout à coup l'éclaira. En un moment, il eut saisi l'intention de la jeune femme qui, anxieuse de prévenir ses entreprises, tentait de lui faire entendre que Ghiberti se dressait devant elle comme un obstacle qu'elles ne pourraient surmonter. — Tant pis! fit Marc aussitôt, et piqué au jeu, pour marquer le cas
LE TENTATET'i; 59
qu'il faisait de cette défense, d'un air enjoué il s'approcha de Ghiberti. Un mot aimable eut vite gagné sa sympathie toujours prête. Quelque temps, ils promenèrent ensemble sous la galerie :
affectueusement, ensuite, il prit le bras du jeune homme et en souriant, les yeux fixés sur Calliste qui suivait tous ses mouvements, lui proposa de descendre aux jardins. Contraint, un peu dépité, Ghiberti n'osa refuser, et déjà ils s'éloignaient, quand Calliste vivement s'avança vers eux et sans se soucier de l'étonnement que son geste provoquait :
— Ah! je vous en prie, s'écria-t-elle en les séparant ; laissez-nous Ghiberti ! Je vous assure (railleurs qu'il préfère rester auprès de moi!... », et jetant à Marc un regard qui soulignait le sens caché de son intervention, elle entraîna Ghiberti, tout rouge de plaisir.
Quand il se retrouva le lendemain, en présence de Calliste, quel embarras
tin LE TENTATEUR
n'exprima-t-elle pas à sa vue ! Ils étaient seuls sous la galerie. Le matin tranquille et clair les entourait ; par delà les arcades, le paysage des eaux et du ciel s'ouvrait spacieusement, des branches de glycine, accrochées aux sveltes colonnettes, se balançaient dans l'air léger.
— Vous l'aimez donc?..., fit Marc à mi-voix et sans plus de préambule.
— "De quoi voulez- vous parler?... * balbutia-t-elle. . . « Je ne vous comprends pas ! . . . » , et démentant ses paroles, au souvenir évoqué par Marc, une honte tardive colorait son visage.
— « Combien je dois vous savoir gré »,continua-t-il, « de l'avertissement qu'hier vous avez bien voulu me donner! Dans le charme que j'éprouve auprès de vous, je croyais ne goûter qu'un plaisir serein et tout gratuit: brusquement vous m'avez détrompé. Et comme s'il ne vous suffisait pas d'avoir dissipé une chère illusion, avant que je me
fusse reconnu, votre cruelle sagesse, du même coup, prenait soin encore de m'interdire tout espoir ! . . .
Il s'arrêta : pleins d'angoisse et de confusion, les yeux de la jeune femme étaient fixés sur lui ; ses lèvres frémissaient, mais incapable de trouver la réponse qu'il eût fallu faire, elle demeura muette, immobile statue où le sang battait éperdument. Une pause se fit. Marc avait détourné la tète. Il se taisait ; lui-même n'avait plus de mots qui pussent tenir l'émotion délicate dont il se sentait pénétré. Le silence de cette minute pathétique d'ailleurs le ravissait. On entendait l'eau de la fontaine glisser doucement sous les roses; des oiseaux criaient dans les allées du jardin.
— « Cependant », reprit-il, « la joie divine qui m'emplit en ce moment, n'est-ce pas à vous seule que je la dois, — et cela l'empêcherez- vous ? Vous êtes belle : nul ne peut vous approcher sans
céder aussitôt à un attrait si puissant : que je me penche vers vous, connue on s'incline devant une œuvre parfaite, allez-vous donc, Calliste, vous en offenser?...
Elle tressaillit en entendant le nom dont pour la première fois il osait l'appeler. Marc vit bien néanmoins que pas un instant elle n'avait songé à protester. Il n'ajouta plus rien. Une ferveur délicate l'opprimait, lui donnait l'envie de baiser la main de la jeune femme pensive. Mais les voix de Lucie et d'Antonia au loin retentirent. Sans tenter delà retenir, il laissa Calliste descendre l'escalier, rejoindre aux jardins ses compagnes qui la cherchaient. N
Demeuré seul, avec quelle colère il se reprochait ces attendrissements perfides par quoi, soudain, il se voyait hésitant et désarmé devant elle! Certes, il reconnaissait qu'en dépit qu'elle en eût, la jeune femme touchait à l'état d'inconsciente disponibilité que ses efforts,
un à un, avaient tendu à provoquer :
pourtant, s'il en était encore réduit à attendre l'heure décisive, c'est que dans le temps, pensait-il, où Calliste était à sa merci, loin de mettre l'occasion à profit, il ne pouvait se défendre d'une inerte et molle sentimentalité. L'indignation alors le soulevait, il détestait sa lâcheté, sa faiblesse, et brûlant de regagner par une action plus énergique et plus directe le terrain qu'il s'irritait d'avoir perdu, fiévreusement il se mettait en quête de la jeune femme.
... Le soir, clans la fraîcheur qui se mêlait à l'ombre naissante, tout le monde se réunissait sous la galerie. Le plaisir de respirer une brise légère après l'accablante journée, semblait faire les âmes plus disposes et plus fines. Autour du fauteuil de Mlle Mabillez, chacun prenait place : on causait à mi-voix. Une petite lampe posée sur un guéridon répandait une clarté paisible ; des phalènes, à sa flamme captive, venaient
heurter leurs ailes bruissantes. Mare lentement se rapprochait de Calliste. Devant la nuit profonde et splendide, en silence, il l'attirait. Des étoiles sans nombre pendaient à la nue ; dans l'air noir, les voies lactées coulaient. Peu à peu la rumeur des conversations s'éteignait derrière eux : parmi le délice multiplié de l'heure, du ciel ouvert et de la jeune femme, Marc se sentait comme isolé.
Craignant quelque surprise, Calliste, ainsi qu'à l'ordinaire, se tenait sur ses gardes et ne soufflait mot. Mais l'immobilité de son compagnon bientôt la rassurait : elle oubliait ses méfiances, se laissait gagner par l'unanime douceur répandue autour d'elle. Accoudée à la balustrade, elle écoutait chanter la fontaine, dont la voix, au milieu des ténèbres, paraissait s'enfler. Parfois, la première, c'était elle qui prenait la parole.
Marc ne répondait point. A peine
entendait-il ce qu'elle disait ! Une joie véhémente le soulevait. En sa félicité, qui ne pouvait être mesurée, il eût voulu crier, s'enfuir, circuler au hasard par l'obscurité transparente : elle était pareille à ces grands élans héroïques que certaines musiques saisissantes déchaînent en nos âmes, leur faisant souhaiter brusquement on ne sait quelle action d'éclat où dépenser d'un coup tout le lyrisme accumulé aux profondes réserves de l'être. Recueilli et passionné, enfin, il se mettait à parler.
— « Que ne puis-je vous faire comprendre, vi lui dit-il un jour, « le sentiment d'exaltation éperdue que votre présence, en ce moment, suscite en moi. Source merveilleuse, ah ! de quelle soif vous m'avez altérée ! Toute ma ferveur, tous mes désirs m'entraînent vers vous, et je demeure immobile pourtant, sans songer à réclamer davantage, comme s'il me semblait qu'il ne pût rien y avoir au delà du bonheur qui dès main-
66 LE rËNTAÏBUB
tenant m'emplit. Devant vous, Calliste, je suis le buveur qui, par crainte d'une ivresse trop délicieuse, n'ose porter à ses lèvres la coupe pleine de vin précieux qu'il tient dans ses mains... »
Comme elle faisait un mouvement, il s'arrêta. La jeune femme avait relevé la tête : timidement elle le considérait d'entre ses cils qui battaient; pour échapper au regard empreint d'une lucide et froide résolution que Marc attachait sur elle, tremblante, agitée, ensuite elle se détourna. — « Voulezvous que nous marchions un peiW... »
reprit-il. Elle n'eut la pensée ni la force de refuser : une sorte d'inconscience défaillante s'était emparée d'elle ; docile, elle se redressa. — Ils descendirent le large escalier : le pale rayon de la lampe y expirait bientôt.
La nuit spacieuse, d'une étincelante et chaste limpidité, les entoura. C'était une de ces heures fugitives où pour
mieux enchanter l'extase, on croirait qu'une harmonie intime accorde les éléments même à notre émotion. Sous la haute arcade des buis, ils s'enfoncèrent lentement; l'incertaine pâleur qui se glissait entre les feuillages guidait leurs pas. Avec précaution, Marc avait pris le bras de la jeune femme. Elle ne résista pas. Inerte et comme engourdie par la puissance étrange qui se jouait d'elle, Calliste semblait avoir perdu tout sentiment et ne point se douter qu'au travers des jardins déserts, elle errait seule avec Marc. A un tournant de l'allée, une tonnelle de glycines et de roses s'ouvrit : sur le banc qu'abritaient les fleurs inclinées, Marc aida la jeune femme à prendre place à côté de lui. Il tenait toujours la main que Calliste lui avait abandonnée, et un âpre plaisir le grisait. 11 se sentait maître, à présent, de la jeune femme.
Il eût pu l'enlacer à sa guise, baiser sa bouche; elle n'aurait su trouver un geste pour l'écarter. Mais le désir en lui
58 LE TKNTATEHR
s'était tu, un autre souci tenait son esprit en éveil : tout entier à une expérience dont l'issue allait désormais décider de sa conduite, il n'éprouvait plus que l'impérieuse et poignante curiosité de connaître enfin la limite du pouvoir, encore mal défini, qu'il exerçait sur Calliste.
Le silence qu'ils gardaient cependant tira la jeune femme de sa torpeur. Un moment, elle promena autour d'elle un regard étonné, un peu inquiet; soudain elle aperçut Marc : glacée et tremblante, aussitôt elle fut debout.
— « Calliste ! » fit-il pour la retenir.
Elle parut ne point l'avoir entendu.
— « Pourquoi m'avez-vous conduite ici'?... » balbutia-t-elle... - Que voulezvous donc de moi?... », et tout à coup, relevant la tête, avec une sorte de désespoir : « Ne devriez-vous pas comprendre pourtant, s'écria-t-elle, que de toute façon ce n'est pas loyal ! . . . » Mais à l'instant, honteuse de l'aveu qu'une
impulsion irréfléchie lui arrachait, sans se retourner elle s'enfuit, disparut dans les ténèbres muettes et tièdes de l'allée. Marc ne songea pas à la poursuivre.
Qu'avait-il besoin d'en apprendre davantage ? Avec une ingénuité qui ne laissait de place au doute, Calliste d'un coup venait d'avouer sa défaite. A l'inflexible avance du jeune homme, ce n'était plus un ordre ou une défense qu'en dernier recours, elle tentait d'opposer, mais le simple cri de sa détresse, la supplication d'un être qui renonce à la lutte, conscient de sa faiblesse et espérant plus de la générosité du vainqueur que de sa propre résistance. Encore une fois, sans doute, entre elle et Marc, avait-elle essayé d'interposer Ghiberti : qu'était devenu l'air d'audace et de défi avec lequel l'autre jour elle se réclamait de lui? Devant Marc aussi bien tous les chemins étaient ouverts ; le cœur enflé d'une orgueilleuse exaltation, il comprenait que rien autre désormais que son
bon plaisir ne retardait le moment où il plierait à sa volonté cette âme préparée à l'accepter.
Les événements d'eux-mêmes l'amenèrent.
Comme enfin elle avait cédé, cette lourde chaleur qui depuis une semaine tenait bloquée la villa, certain après-midi, qu'une brise marine aérait avec douceur le paysage limpide, Mlle Mabillez proposa d'aller attendre le soir à la petite île de Mycée. Ravi de respirer à nouveau la fraîcheur d'un printemps qui, après tant de flamme, semblait plus tendre et plus délicieux, chacun aussitôt accepta : tous ensemble, l'on partit à pied.
Marc revit la route aride qu'au lendemain de son arrivée, il avait parcourue avec sa cousine et Calliste. Parmi les lauriers et les cyprès poudreux, les petites maisons carrées élevaient leur coupole en ruine : aux seuils béants où pendaient des gousses d'ail, des piments écarlates, une marmaille mi-nue se près-
LE TBNTATEDE 71
sait. Quelque temps, ils longèrent de croulantes murailles que le bras tortueux des cactus achevait de délabrer ; par une venelle ensoleillée, bientôt ils gagnèrent la campagne : entre les collines qui, de chaque côté, dressaient leurs roches jaunes sur l'azur immobile, le chemin alors fut désert, montant et ombragé.
Calliste, avec les jeunes filles, marchait en avant. Heureuses d'échapper à une longue claustration, Lucie et Antonia laissaient voir une joie d'enfant.
Elles avaient pris Calliste par le bras. Docilement, celle-ci les suivait, en souriant de leur entrain. Une angoisse secrète, en dépit qu'elle en eût, se lisait sur son visage. La tenace insistance de Marc avait usé ses forces; elle se sentait à bout maintenant, le pressentiment de la défaite inévitable et prochaine, seul, l'emplissait. Parfois, trahissant ainsi l'inquiète attente qui la consumait, elle détournait la tète, jetait un coup
d'œil furtif au jeune homme. Comme pour s'étourdir, ensuite, avec une sorte de gaîté fébrile, hâtivement, elle entraînait ses compagnes.
Marc faisait mine de ne rien voir.
Habile à saisir aux traits expressifs et mobiles de Calliste les traces de la moindre émotion, il n'avait pas manqué de remarquer son trouble ; mais près de toucher au but, il n'éprouvait aucune impatience. Cette force inassouvie et furieuse qui, tant de fois, s'était soulevée en lui, il la tenait, en ce moment, obéissante sous sa main. Pour atteindre la jeune femme, il savait qu'un geste suffirait; tranquille, aussi bien, et dans cette assurance même puisant une acre jouissance, il ne se pressait pas d'agir, et aux discours que M. Langelet en gesticulant tenait à ses cotés, paraissait uniquement attentif.
Lasses cependant d'avancer sans rien voir à l'ombre invariable des collines qui encaissaient la route, les jeunes tilles
LE TBNTATEUB /■>
tout à coup se mirent en tête d'en gravir la pente. Légères et rieuses, aussitôt elles s'élancèrent. Comme Calliste, n'osant les imiter, demeurait arrêtée à les considérer, Marc se rapprocha d'elle. — * Et vous?... r> demanda-t-il avec douceur. . . * Ne vous risquerez-vous pas ?. ..» En reconnaissant cette voix inattendue, Calliste se retourna vivement, rencontra les yeux du jeune homme fixés sur elle, et à l'instant décidée, pour ne pas rester seule avec lui, à son tour elle grimpait au roidillon glissant. Mais derrière elle, Calliste entendit les pierres rouler sous les semelles du jeune homme qui la suivait. Une frayeur irraisonnée l'emplit, elle s'imagina que Marc allait la saisir, l'enlacer ; éperdue, elle voulut presser le pas : soudain elle buta, tomba sur les genoux. Déjà, il était auprès d'elle et l'aidait à se relever. — « Prenez donc mon bras !... », faisait-il en même temps. Elle ne répondit pas, se dégagea d'un geste brusque et retrouvant une
agilité subite en son affolement, d'un bond elle rejoignit Lucie et Antonia.
Au sommet, la vue s'ouvrait. La mer apparaissait immobile, éclatante et sans bornes ; la courbe du golfe la pressait d'une étreinte heureuse. Naples dans la lumière était pareille à quelque carrière de marbre où les blocs dépecés luisent, purs comme la glace ouïe sel. Les cimes molles dont Sorrente s'abrite, plus loin, fuyaient sous la caresse de l'air, et la masse rude, conique et noire du Vésuve dominait toute chose.
Mais, inquiète de leur disparition, Mlle Mabillez les appelait : ils redescendirent.
Le paysage s'était transformé. Une plaine creuse remplissait devant eux l'étendue. Fauve et morne, elle entraînait ses sables, ses marais, ses saulaies légères, d'un côté, jusqu'à l'horizon où l'escarpement à nouveau dressait le plan sobre des collines ; de l'autre, vers la mer dont le rivage s'arrondissait. A peu
de distance du bord, la petite île de Mycée s'élevait, rocheuse et grise, au-dessus des eaux; son reflet obscur en faisait paraître plus riche le bleu profond, presque violet. — En attendant que l'ombre tombât, ce fut là qu'ils allèrent s'asseoir, sur une haute terrasse que des ormeaux en palissade défendaient du jour encore vif.
Un silence tiède enveloppait l'île assoupie dans la chaleur. Quelque temps, ils demeurèrent sans bouger, à respirer le souffle fluide de la brise. On n'entendait que le cri aigu d'un martinet, le clapotement du flot qui battait le pied des roches. Mais pressées par la curiosité, Lucie et Antonia bientôt se levèrent et, se retournant pour appeler Calliste, avec Pierre Langelet partirent à la découverte. La jeune femme ne répondit pas. Comme si elle eût espéré une protection de sa présence, elle s'était réfugiée près de Mlle Mabillez, et une lassitude mortelle l'accablait. Elle n'aurait
osé faire un pas : il lui semblait que ses jambes tremblantes, à l'instant, dussent fléchir sous son poids. Inerte, passive, à sa merci désormais, elle se tenait tète basse devant Marc dont les yeux ne la quittaient pas. Quoi qu'il put advenir, d'avance elle l'acceptait ; et le reste d'empire qu'elle conservait sur soi, par une pudeur dernière, elle l'employait à dissimuler son abattement à ceux qui l'entouraient.
Nul au surplus ne songeait à l'observer. M. Langelet parlait, tout en mangeant des passerilles, qui sont raisins desséchés que, pleins de leur suc, on a enveloppés dans une feuille de figuier, et qui parfument la bouche d'une saveur musquée. L'air distrait, Mme Denis et Mlle Mabillez écoutaient retentir dans la cour de l'auberge la voix des jeunes filles. Marc, un peu à l'écart, se taisait, et Calliste sentait peser sur elle son regard inévitable.
... Le soir vint, l'azur fléchit : une
m TENTATEUR 77
pâleur diaphane délia l'aride splendeur de la lumière et des eaux. Mlle Habillez alors se leva ; tous à sa. suite gagnèrent une petite grève cailloutée où deux barques attendaient. Dans la plus légère, Mllc Mabillez, avec Mme Denis et M. Langelet, prit place. Comme Calliste se disposait à les rejoindre, Marc s'approcha vivement et, d'un air enjoué, la retint par le bras ; elle obéit aussitôt : à l'avant de la seconde, où Lucie et Antonia s'impatientaient, ensemble ils s'installèrent.
On partit. Sur la mer tranquille, les deux barques d'abord nagèrent de conserve. Mais la première, moins chargée, bientôt prit l'avance Une rose que Lucie, de loin, jetait à sa mère, tomba dans l'eau. Calliste la reprit, la porta, toute mouillée, à ses narines : des gouttelettes roulèrent au long de son poignet nu. La nuit cependant se faisait : une brume limpide enfermait les côtes. Quelque temps encore, une lueur erra parmi
les cendres immobiles du couchant; elle s'éteignit : il n'y eut plus autour d'eux que l'obscurité bleuâtre et transparente de l'espace.
Assis aux pieds de Calliste et d'un regard extasié la couvant, Marc était demeuré sans bouger. L'imminence de l'action l'emplissait d'un transport exaltant et fébrile. Penché vers elle, comme enivré par 1 acre douceur de l'attente, du fond de son émotion il sentait monter en lui et peu à peu s'épanouir les paroles qu'il allait dire. Quand l'ombre enfin les eut enveloppés, lentement il se rapprocha de la jeune femme et lui prit la main, humide de la rose qu'elle venait de laisser échapper. * Calliste ! » , fit-il en même temps, et soudain, en prononçant ce mot, il fut baigné d'une tendresse indicible.
Calliste le comprit. Si Marc, en ce moment, se fût avisé de le prendre de haut, peut-être en son orgueil blessé eût -elle su trouver assez de force pour
le repousser d'un dernier effort ; mais le trouble du jeune homme la désarma.
Elle détourna la tête. Un vertige délicieux la saisit et, tout étourdie de la volupté défaillante et suave qui l'envahissait, elle s'abandonna.
— « Calliste », continuait Marc, « ce que tant de fois vous vous êtes irritée de me voir ressentir, il m'est donc permis de vous le dire ! . . . Le bonheur merveilleux dont ma vie, grâce à vous, s'est illuminée, lui-même a cessé de vous déplaire... 0 cœur ombrageux, mon admiration si tôt amoureuse, avec quelle jalouse attention, dès le premier jour, ne l'avez- vous prétendu rebuter! . . . Mais à cette heure, je tiens votre main prisonnière, elle tremble entre les miennes et vous ne refusez plus de m'écouter... Ah! Calliste, comme d'un ennemi, vous vous êtes défendue de moi : dites, me redoutez-vous encore à présent? »
Elle ne répondit pas : ils se turent ensemble. Le mouvement de la barque
80 T,E TENTATETTR
les balançait mollement. Une nue splendidc, presque pesante d'étoiles, au-dessus d'eux mêlait ses feux pâles aux ténèbres. Pas une ride ne troublait la parfaite tranquillité des eaux : à intervalles réguliers, on entendait les rames raser le flot. Mais au fond du golfe caché, les lumières éparses de Naples déjà commençaient à briller. Sur la mer étale ils sentirent qu'ils décrivaient une courbe. L'odeur tiède des verdures et des jardins familiers pénétra le souffle amer du large. A la petite anse qu'abritait l'arcade des buis, ils atterrirent enfin.
Tandis que les jeunes gens se hélaient dans l'ombre, Marc rapidement entraîna Calliste. Il la tenait serrée contre lui, muette et palpitante. Soudain il s'arrêta, baisa sa bouche. Elle frémit : un sanglot de plaisir gonfla sa gorge ronde et toute pâmée, elle renversa la tête sur l'épaule du jeune homme. Brusquement, alors, celui-ci se dégagea, sans mot dire se
remit à marcher. Un instant immobile, comme paralysée parla surprise, Calliste en chancelant le suivit.
Au sortir de l'allée, ils retrouvèrent Lucie et Antonia. Un domestique marchait devant elles, portant une grosse lanterne dont le reflet à chaque pas se déplaçait.
Une période grave et tendre suivit.
Quelque chose subitement dans la vie de Calliste avait changé. Étourdie d'abord, un sens merveilleux bientôt s'y découvrit à ses yeux, selon que se dégageaient les conséquences de l'acte qui, pour la première fois l'affrontant avec Marc, l'avait du coup éclairée sur elle-même.
Ce fut l'attente désormais. Elle en apprit les transes délicieuses et nuancées. Deux êtres se sont rencontrés : ils s'aiment. En l'émoi divin de se recon-
84 LE TENTATE1 i:
naître, quelque temps du seul sentiment qui les enchante, ils s'attardent à jouir. C'est une halte au bord de la route : afin de faire plus magnifique l'embrassement prochain, il semble que d'instinct les âmes s'arrêtent et se concertent. — Pour un cœur qui après tant de contrainte osait enfin se livrer à la douceur de plaire, quel charme, quelle ferveur enveloppaient l'intime et délicat travail de cette transfiguration ! . . .
Quand, la chair déliée par la caresse, elle tremblait entre les bras de Marc, certes une indicible et douloureuse stupeur avait-elle saisi Calliste, à le voir soudain s'écarter d'elle. Mais le souvenir de son étreinte et de ses paroles eut tôt fait de renouveler en elle uhe félicité adorable. Tout entière elle s'y livra.
Avec la fierté de ces femmes qui, vic- .times une fois de leurs sens trop fragiles, se font, par dignité, une raison d'être de ce qui ne serait sinon qu'une faiblesse humiliante, résolument elle
accepta les responsabilités du consentement éperdu que le jeune homme avait su arracher à son trouble. Même, avide de confiance et pour ne point l'ébranler, repoussant de parti pris l'inquiète réflexion qui, malgré qu'elle en eût, la tourmentait, en l'attitude de ce dernier elle ne prétendit voir que la réserve d'un vainqueur généreux, attentif à ménager les derniers scrupules d'une pudeur qui ne se rend pas sans regret. Marc semblait prendre à tâche d'ailleurs de l'affermir en ce sentiment.
Comme s'il eût craint par trop d'assurance de lui faire honte de sa conduite, il s'effaçait à présent. Rien en ses façons ne venait rappeler à Calliste son égarement d'une minute. A l'audace impérieuse et violente de sa recherche, une déférence discrète avait succédé. En descendant aux jardins, elle ne le voyait plus, du fond d'une allée, s'empresser vers elle; à la fontaine que les roses rousses abritaient, il n'allait plus la
86 LE TKNTATEUR
rejoindre. A peine, lorsque les jeunes filles l'entouraient, osait-il l'aborder... Seule, parmi tant de soins apportés à l'éviter, la flamme suave et douce, aux yeux où longtemps elle n'avait lu qu'une dure résolution, persuadait à Calliste que sous cette froideur d'emprunt, ne demandant qu'un signe pour se répandre, un zèle exquis se dissimulait.
D'un tel respect de sa susceptibilité, la jeune femme ne manqua pas d'être touchée. Résignée à tout subir, elle avait appréhendé de trop promptes exigences :
cette retenue si éloignée de ses prévisions la pénétra d'un sentiment de confuse gratitude. Ainsi, à la faveur de la trêve que disposait le tact habile de Marc, eut-elle le loisir de mêler une tendre sentimentalité à ce qui n'avait été d'abord qu'une défaite toute voluptueuse, et cessant d'en rougir, au penchant où les sens l'avaient devancée, son âme peu ,'i peu apprêtée, enfin put-elle s'accoutumer. — Ce fut l'attente : les amants
savent le but auquel ils s'acheminent, mais, accordés par une tacite complicité, ils feignent de ne s'en point occuper et, ralentissant le pas pour que dure plus longtemps le jeu fiévreux et charmant qui les enivre, ils détournent la tête et parlent d'autre chose...
D'une attention avide, Marc épiait chez la jeune femme l'évolution de sa pensée. Rien de ce qu'elle ressentait n'avait été imprévu par lui. Ce n'était pas le souci d'épargner une modestie aux abois qui le tenait à l'écart, mais le conseil réfléchi de sa politique qui, à faire suivre ses emportements d'une décevante et comme timide inaction, entendait par d'insensibles degrés amener Calliste de la crainte à l'impatience de son amour. Si appliqué qu'il fut à y obéir, il aimait cependant. L'image de la jeune femme, quand il n'était pas auprès d'elle, l'illuminait ; une force allègre circulait en lui, et l'orgueil de sou ascendant, de sentir sous son effort
un cœur s'amollir ainsi qu'une cire prête à recevoir l'empreinte, ajoutait à son émotion une qualité bien propre à le combler. La revoyait-il, le plaisir de contempler l'admirable créature à nouveau le saisissait. Il la désirait, et entraîné vers elle d'un élan qu'il n'eût su retenir, des plus pressantes effusions de la ferveur, en un instant il se trouvait pénétré. Mais dans ces transports mêmes il demeurait maître de soi. Les yeux sans cesse à la partie, aucune mesure qu'exigeât son intérêt ne le prit au dépourvu. Dès que Calliste aussi bien lui parût se prêter à une approche nouvelle, des lenteurs calculées dont il avait endormi sa méfiance, Marc soudainement décida-t-il de repasser à l'offensive.
Un matin, comme la jeune femme rentrait du jardin, des rameaux d'oranger plein les bras, il l'accosta sous la galerie. — « Calliste!... * fit-il à mivoix.
Elle s'arrêta aussitôt, sans répondre se retourna vers lui. Il semblait qu'une émotion toujours vive s'emparât d'elle à entendre Marc la saluer de son prénom.
Lentement, il lui prenait les mains, la faisait asseoir à son côté sur la balustrade. Un frisson d'ailes vibrait dans l'air léger. Quelque temps silencieux, respirant avec délice le tiède parfum qui montait jusqu'à lui, — « Calliste », commença-t-il ensuite, « depuis le soir où il s'est passé entre nous une chose que je ne puis oublier, à peine vous ai-je rencontrée!... Rien de tout ce qui m'emplit le cœur ne vous est revenu : laissez-moi le décharger aujourd'hui d'un fardeau si pesant et si tendre!... »
A dessein, il s'interrompit. Au clair visage de la jeune femme, il vit s'animer le souvenir de l'instant divin qu'il évoquait : une douceur tomba de ses cils entreclos, mais elle ne dit mot.
— « Combien je redoutais », continua-
t-il, « de vous avoir offensée par ma hardiesse ! La retenue, les hésitations, dont peut-être vous vous êtes étonnée, n'ont point d'autre raison ; je craignais trop, en vous abordant, de me heurter à un geste qui pour jamais m'eût écarté. . . De loin, pourtant, au charme que constamment vous répandez et qui est comme le signe merveilleux de votre présence, je n'ai pas cessé d'être soumis. Tout m'en séparait : il m'atteignait encore, car le meilleur de vous-même, sachez-le, Calliste, je le porte en moi. Où que j'aille, le rayonnement de votre grâce me suit : je n'ai qu'à fermer les paupières, son éclat aussitôt m'éblouit et me déborde ! ... »
Mais il s'arrêta : les yeux grands ouverts, la jeune femme le considérait.
Il sentit le danger, alors, d'effaroucher cette âme éprise et, laissant là tout discours, d'un mouvement impromptu et passionné, il lui saisit la main et la baisa.
Calliste, longuement, tressaillit : les branches d'oranger glissèrent de ses genoux. Elle eût voulu parler ; incapable de se dominer, le battement de son cœur empêchait les paroles en sa gorge serrée. — « Tout ce que je pourrais vous dire », murmura-t-elle enfin, « vous le savez. Déjà, lorsque je croyais vous redouter seulement, n'avez-vous pas vu clair avant moi dans le trouble qui m'agitait ! »
— « Vous contempler ! » reprit Marc avec élan, « contempler cette forme parfaite que mon désir habite, Calliste, m'est la joie la plus belle!... Par l'ardeur enthousiaste où elle me jette, il me semble, indigne que je suis! de jour en jour vous acquérir et vous mieux mériter. Préparé de la sorte, quel bonheur éclatant me doit donc transporter, quand à ce qui fait maintenant l'enchantement de mes yeux, ma bouche même pourra goûter ! . . . »
Une rougeur subite para les joues de
02 LE TKNTATF.UR
la jeune femme : il se tut. Le vent remuait les verdures ; dans l'air léger, le ruissellement de la fontaine tintait ainsi qu'un cristal. Et Marc peu à peu sentait s'attiédir la main fine qu'il avait gardée entre les siennes. Un sang rapide l'enfiévrait : elle fut chaude bientôt, moite et frémissante comme si toute la sensibilité de Calliste s'y était réfugiée. Mais excédée, la jeune femme se levait ; en silence ensuite, sans détourner la tête, elle s'éloigna.
Si, impuissante à s'en défendre, Calliste jusqu'à ce jour, aux fantasques entreprises de Marc, avait opposé une âme moins séduite que résignée, la douceur d'une première volupté la fit à son tour désirante. Elle voulut se donner; un être nouveau s'était éveillé en elle : aux yeux du jeune homme brusquement elle apparut avide, impérieuse et passionnée. L'exemple d'un retour si généreux ne sut laisser Marc indifférent. Par tout l'émoi qu'il avait fomenté
autour d'elle, lui-même enfin se sentit gagné : transporté désormais, afin de s'en mieux pénétrer et comme ne souhaitant rien davantage, on le vit mettre à rechercher la jeune femme l'empressement jaloux qu'il déployait tantôt pour la fuir. — Réunis dans un commun attrait, d'un cœur plus sensible et plus vibrant, ils consumèrent alors le dernier reste de l'attente : un aveugle abandon remplaça la contrainte que trop longtemps, ainsi qu'un masque, le souci d'une attitude leur avait imposée : ensemble, après tant de méfiance et d'inquiétude, du délice d'aimer ils s'enivrèrent.
Cependant, au sein de cette assiduité sans répit, fermentait la force redoutable qui devait les précipiter à un dénouement dont Marc, en son plaisir, semblait maintenant se désintéresser.
A mesure que s'épaississait l'ombre ardente qu'il projetait sur Calliste, sa convoitise, en effet, s'-aecrut. Quand,
vaincue par le dieu qui la pressait, la jeune femme attachait à ses yeux un long regard chargé de supplications, combien de fois, les sens tout à coup bouleversés, ne lui fallut-il retenir ses mains impatientes qui, vers elle, instinctivement se tendaient. — Ou bien, la rencontrant seule, il la saisissait dans ses bras, l'attirait contre lui, sans mot dire. Les genoux rompus, elle se mettait à trembler, fléchissait en son étreinte, et un instant, immobiles, tout étourdis, ils demeuraient comme suspendus audessus d'un vertige adorable et mortel.
Mais Marc redoutait ces épreuves dangereuses, où sa résistance de jour en jour allait faiblissant. Spectateur malgré tout attentif du tourment de Calliste, outre qu'il ne pouvait lui convenir d'y mettre fin avant d'avoir épuisé l'àpre saveur de la tentation, il attendait encore pour agir que la jeune femme eût nettement pris position vis-à-vis de Ghiberti. Depuis le soir de la promenade
sur l'eau, ce dernier n'avait plus reparu : brusquement mise en présence du passé, Marc tenait à savoir quelle serait la contenance de Calliste. Au surplus, assuré, . si un endroit en son cœur lui demeurait secret, qu'elle ne manquerait pas de s'en servir contre lui ainsi que d'un refuge impénétrable, il reconnaissait qu'à défaut de cette confrontation décisive, il ne la posséderait jamais tout entière, quelque empire qu'il pût prendre sur elle.
La rencontre ne tarda guère.
Un matin, regagnant la villa avec Calliste et les jeunes filles, Marc, de loin, aperçut Ghiberti assis sous la galerie à côté de Mlle Mabillez. A l'instant, il considéra Calliste. Elle venait à son tour d'aviser le jeune homme; une angoisse subite s'était répandue sur ses traits : on eût dit que pour la première fois elle songeait que Ghiberti l'aimait et qu'elle l'avait sacrifié. Mais elle se remit aussitôt et se retourna vers Marc. Leurs regards se croisèrent. Soudain elle eut
Ç>f> LE TEXTATRUR
l'intuition de ce qu'il exigeait d'elle, un frisson la saisit, et devant l'alternative affreuse qu'il lui fallait rompre de sa propre main, elle s'arrêta glacée d'effroi Lucieet Antonia, cependant, gravissaient l'escalier; la honte, en hésitant, de faire paraître son trouble aux jeux de tous, alors, la décida ; elle releva la tête, fit un pas encore et comme Marc, enfin, s'effaçait pour la laisser passer, d'un signe, fermement, lui marqua qu'elle ne monterait pas. Marc s'avança seul, sans comprendre.
A peine se trouva-t-il en face de Ghiberti, l'assurance lui revint; un acre et impérieux instinct le saisit, le besoin spontané de se mesurer à une résistance : empressé, la main tendue, il s'approcha du jeune homme. Quelque agitation où l'eût mis la disparition de Calliste, de bonnegràce, d'abord, celui-ci se prêtaaux politesses de Marc. Les jeunes filles ensuite l'entourèrent : on n'entendit plus que le bruit de leurs voix enjouées cou-
vrant la sienne. Pourtant, de ne point voir monter Calliste, il senerva bientôt. Le rire, à ses côtés, de Lucie et d'Antonia lui fut insupportable ; pour tromper son impatience, son dépit, nerveusement, il se mit à marcher. .
Marc le suivit ; sans doute remarquait-il que de son amabilité inusitée, Ghiberti commençait à prendre ombrage, mais, en le poussant à bout, il lui plaisait de produire à nu, dans cette nature ouverte et ingénue, les ressorts mêmes de la sensibilité.
Ils circulèrent sous la galerie. ITne ombre fluide tombait des arceaux, des feuillages qui, d'une colonne à l'autre, se tendaient : le matin était pénétré de l'odeur amère des buis qu'une pluie fine, à l'aube, avait rafraîchis. Excédé, aux questions de son compagnon, le jeune homme ne prenait plus la peine de répondre. Il avait détourné la tête : ses lèvres qui tremblaient, ses traits, ses sourcils crispés, tout en lui indiquait
l'irritation près d'éclater. A l'influence de Marc, tout à coup, il s'avisa de prêter une part dans l'inexplicable conduite de Calliste. Ce ne fut qu'un rapide soupçon ; trop honnête pour croire au mal chez les autres, il l'eût naguère repoussé avec indignation : mais la piqûre légère désormais allait dévorer le fruit. A son tour, cependant, Marc gardait le silence. Entre ses mains, il avait senti frémir le cœur du jeune homme, que lui fallait-il davantage ! Il savait bien, d'ailleurs, que Ghiberti, si vivement qu'il y répugnât, tôt ou tard se résoudrait à l'interroger.
Soudain, en effet, celui-ci s'arrêta, et d'une voix qu'il s'efforçait en vain d'assurer : — « Pourquoi ne voit-on pas Mme Calliste?... » demanda-t-il.
Marc ne répondit pas tout de suite :
afin de dissimuler l'insolente animation de ses yeux, il avait fermé à demi les paupières. Le plus simplement qu'il pût, enfin : — « Elle était auprès de
nous tantôt », dit-il. « Je ne sais ce qui la retient. . . »
Le visage de Ghiberti à l'instant se rasséréna. Quel démenti aux suppositions qui le tourmentaient, que ce ton franc et naturel ! Sa méfiance même lui parut outrageante et gratuite. — «Sans doute sera-t-elle montée à sa chambre pour s'habiller!... ", conclut-il avec naïveté et comme s'il eut pensé tout haut. Mais la crainte le saisit que tant d'insistance ne fût suspecte : sans plus souffler mot, l'air tranquille et détaché, il reprit sa promenade.
La cloche du déjeuner les interrompit.
Ensemble ils allèrent s'asseoir dans la salle à manger obscure et spacieuse. — « Notre pauvre Calliste est indisposée », annonça Mlle Mabillez. « Elle ne pourra pas descendre... » D'une joie violente, Marc se sentit le cœur inondé : en refusant de prendre place entre l'homme qu'elle avait aimé et celui qu'elle aimait, la jeune femme venait d'arrêter la desti-
née. Ses yeux brillèrent : de toutes ses forces, en ce moment, il la chérit. Mais, sur son visage, il surprit l'ardente interrogation de Ghiberti. Une allégresse guerrière alors l'emporta. — « Oui, »
fit-il, « toute la matinée Mme Calliste s'est plainte de migraine. Elle eût dû se soigner tout de suite, ne point sortir !... Heureusement, ce ne sera guère grave :
il n'y a pas de quoi s'inquiéter... », et tourné vers Ghiberti, sous l'éclat de son regard, il forçait le jeune homme à baisser la tête.
M. Langelet, sur ces entrefaites, prit la parole; l'attention fut écartée.
Ghiberti cependant souffrait. Les façons de Marc, ce mélange de cordialité, de feinte et de défi, avaient ravivé son angoisse. Mille conjectures affreuses se disputaient son esprit : de tout le repas, pas une fois il ne desserra les dents. En vain raillait-on son humeur : les traits les plus pressants n'arrachaient à ses lèvres qu'un sourire contraint.
A l'heure du café, Marc le rejoignit.
Sous la galerie qu'un vélum abritait, ils s'assirent l'un à côté de l'autre. Ghiberti n'avait pas cherché à l'éviter. Consumé d'incertitude et de jalousie, de quel œil avide il épiait ses moindres mouvements ! Afin de prévenir une plaisanterie qu'il n'eût su endurer, de temps en temps il se forçait de mêler un mot à la conversation.
L'àprès-midi ainsi passa, chaude et lente. Mlle Mabillez s'était retirée avec les jeunes filles : entre Marc et M. Langelet, Ghiberti s'attarda. Il ne pouvait se résoudre à prenrde congé. S'en aller sans avoir salué Calliste lui semblait une chose inconcevable : l'idée qu'il la laissait seule derrière lui, à la merci du jeune homme, mettait le comble à son désarroi. Il ne quittait plus Marc ; en quelques heures, celui-ci était devenu l'ennemi, le rival odieux qu'on souhaite mort ou tué. Mais le soir tombait:
Ghiberti ne put différer davantage son
départ; accablé, le désespoir au cœur, il s'éloigna.
A peine eut-il quitté la villa, Calliste reparut : on s'empressa autour d'elle.
Son premier regard avait été pour Marc. « Ètes-vous heureux maintenant, et que réclamerez-vous encore? ■ semblaitelle demander. Comme s'il avait compris qu'à la disputer aux yeux de tant d'importuns, son émotion se fut amoindrie, Marc, jusqu'à la nuit noire, se tint éloigné de la jeune femme. Dans l'ombre enfin rapprochés, ils connurent une minute de félicité parfaite : seuls et par leur ferveur séparés de ce qui les entourait, leurs âmes, devant la nuit profonde et muette, se confondirent. Il la remercia. Avec une hardiesse charmante, elle l'interrompit, lui prit la main. Rien devait-il jamais leur revaloir la joie divine qu'ils goûtaient en ce moment? D'une autre épreuve, dorénavant, il n'était plus besoin; pour se donner à lui, Calliste avait tout re-
nonce. Marc le sentait : la reconnaissance et la tendresse l'emplissaient.
Dès lors, à distinguer entre tous l'instant où la volupté leur serait permise, ensemble ils s'appliquèrent. Une égale frénésie les consuma. Leur vie ne fut plus que l'espoir et la recherche de cette étreinte dont ils étaient l'un pour l'autre la promesse passionnée. Adorable et cruelle impatience! Séparés, ils maudissaient l'heure trop longue et le temps impassible : se retrouvaient-ils, toutes les inquiétudes de la chair qu'affolent un regard, une odeur, un geste les accablaient à la fois ! Le seul contact de leurs mains les meurtrissait. De dépit et de contrainte, ils eussent sangloté ! Pour quelques minutes alors, ils s'éloignaient : mais où fufr un tourment que l'absence irrite elle aussi?...
Bientôt rapprochés, au même désir intraitable, ils venaient se heurter à nouveau.
Le soir tombant, enfin, leur appor-
tait quelque répit. La fl;imme avide dont ils étaient brûlés, certes, ne perdait rien de su violence ; dans l'ombre, du moins, osaient-ils rejeter le masque odieux, tout le jour imposé à leur traits. Assis sous la galerie, les mains dans les mains, du poison délicieux de leur amour, sans plus craindre les regards, ils s'enivraient à longs traits. — Ou bien, ils sortaient avec Pierre Langelet et les jeunes filles.
Au ciel spacieux, le crépuscule traînait comme un feu qui ne veut pas mourir : la brise soufflait, un reste de chaleur y flottait encore, et telle était la douceur de l'air qu'il paraissait sapide. Marc et Calliste ralentissaient le pas, peu à peu se laissaient devancer. En silence, ils suivaient la route poudreuse, entre les maisons basses et les jardins au bout desquels la mer dormait, immobile et muette. Adossés aux murailles, des hommes causaient à mi-voix; la braise des pipes, par moments, éclairait
leurs visages. Souvent, au détour du chemin, ils croisaient une troupe de filles enlacées. Les corsages défaits montraient de rondes poitrines, la peau blanche des gorges. Énervées par la langueur de l'heure, pour tromper le dieu qui travaillait leur chair, elles s'avançaient en chantant. Des jeunes gens rôdaient à l'entour. L'ardeur d'un sang prompt à s'échauffer faisait les gestes audacieux : sous la bouche qui forçait sa résistance, soudain, on entendait le cri mal étouffé d'une femme.
Marc, alors, plus étroitement attirait Calliste contre lui : quelle convoitise éperdue un exemple si impudent ne ravivait-il pas? Un jour, tout transporté, il la saisit dans ses bras. Elle gémit : à sentir leurs lèvres se toucher, un plaisir aigu et déchirant comme l'aiguillon d'une souffrance les avait fait frissonner. De l'étreinte emportée, Marc garda toute la soirée un goût de sang ; les tempes
brûlées et bondissantes, à peine cette nuit put-il dormir ! . . .
De bonne heure, le lendemain, il quitta sa chambre.
L'humide odeur de l'aube emplissait les jardins. Tout était fraîcheur, transparence, solitude; à l'orient, d'une clarté bleuâtre le ciel s'illuminait doucement.
Tête basse, Marc descendit l'allée de buis : la pureté du jour glissait sur lui sans détendre le souci redoutable dont son être était contracté. Au petit bassin abrité, un moment il fit halte ; le frémissement des eaux expirait à l'ombre des feuillages immobiles. Dans le taillis que dominaient de hauts parasols, ensuite il s'engagea. Tel que la veille, dompté par son émotion, il avait succombé au sommeil, il se retrouvait à cette heure, obsédé et inerte à la fois. Aucune pensée, aucune image n'animait son esprit.
Le désir, en lui, était semblable mainte-
nant à ces impérieux besoins physiques, comme la faim, la soif, qui ne se partagent ou se détaillent, mais d'une nécessité absorbante et compacte affligent le corps tout entier. Des ramiers chantaient dans la verdure creuse, il ne les entendait pas. Il allaitau hasard ; ses regards, machinalement, recherchaient entre les branches la présence muette et profonde de la mer.
Mais la coudraie brusquement s'interrompit : un petit golfe étroit, tout pétillant de soleil, pénétrait dans les terres. Deux roches abruptes le barraient à l'entrée, une plage de sable jaune au fond s'étalait contre la lisière du bois d'orangers qui en répétait la courbe gracieuse. Marc se détourna. Il allait s'éloigner, quand, à quelque distance de la rive, il aperçut Calliste mi-nue, qui nageait. Comme si le sang se glaçait dans ses veines, d'un froid mortel, à l'instant, Marc se sentit envahi ; une flamme agile et dévorante lui succéda, il s'embrasa :
soudain, avant d'en pouvoir même formuler la pensée, il avait compris que le hasard enfin lui livrait l'occasion si longuement poursuivie.
Calliste ne l'avait pas remarqué. Souple et rapide, elle glissait entre les lames molles; son corps dans l'eau bleue paraissait presque violet, on voyait briller la tache éclatante de sa chevelure. Parfois, heureuse d'être enveloppée de la caresse innombrable des vagues, elle se laissait flotter : bientôt retournée, elle partait à nouveau, et ses bras roses fendaient sans bruit la mer tranquille.
Immobile, haletant, Marc la suivait des yeux. Un calme tragique, maintenant, remplaçait en lui le désordre qui l'avait un moment bouleversé. Il était prêt à l'action. Au moindre mouvement de la jeune femme, son âme certes se tenait-elle attachée, mais jusqu'en ses transports, il demeurait maître de soi; l'esprit alerte et lucide, il attendait.
Calliste cependant aborda la rive.
Elle prit pied ; debout devant le paysage riant, elle fut pour Marc la statue adorable de toute la joie et la beauté de vivre. D'un geste large, en se cambrant, elle tordit son chignon mi-dé noué ; ruisselante et légère, ensuite, elle foula le sable tiède.
Ce fut alors qu'elle découvrit Marc qui s'avançait à sa rencontre. Interdite, elle s'arrêta, les bras croisés sur la poitrine. Une rougeur violente avait envahi son visage ; en silence, fixement, elle considérait le jeune homme, et le plaisir le moins déguisé, quoi qu'elle fit pour s'en défendre, éclatait sur ses traits. Mais la. pudeur de sa faiblesse la saisit ; elle tressaillit, recula et comme il ne cessait d'approcher, soudain, faisant volte-face, sans un cri, sans un geste, se mit à courir.
« Vous fuyez, Calliste! .. » fit Marc qui d'un bond l'avait rejointe; « vous savez bien pourtant que vous ne pouvez plus m' échapper ; je n'aurais qu'à éten-
dre le bras et je toucherais votre épaule!... » Elle ne l'entendit pas; affolée, la figure cachée dans ses mains, elle poussait droit devant elle, et Marc voyait se soulever sa gorge découverte. — * Que craignez- vous donc?... », continuait-il, tout hors de de lui. « Vous m'aimez : en m'évitant, Calliste, n'est-ce pas vous-même que vous fuyez?... » Il était contre elle, lui parlait presque à l'oreille, tandis qu'elle se hâtait, éperdue de sentir ce souffle chaud en sa nuque : * Dans un instant, ô Calliste, je baiserai vos yeux, vos joues !... Votre bouche, je baiserai votre bouche, comme hier quand le baiser nous fit mal. Vous crierez : de votre corps, j'arracherai ces vêtements trempés, et tout entière, Calliste, alors vous in apparaîtrez ! ... »
Enivré de ses propres paroles, brûlé au feu qu'il attisait en la jeune femme, une sorte de délire l'emportait. Il l'aimait en ce moment à la folie; il eût
voulu mettre les lèvres sur le sable, aux traces humides de ses pas. — « Depuis combien de temps, Calliste, j'attends cette heure..! », reprit-il. « Combien de fois mon désir ne l'a-t-il pas appelée, combien de fois, souvenez- vous, ne l'avons-nous cherchée ensemble!... Je la trouve enfin, toute mon âme s'en va vers vous, et vous fuyez ! . . . Ah ! Calliste, cessez ce jeu cruel... Arrêtez, je vous en prie, et après tant de délais, laissez-moi vous saisir dans mes bras, vous étreindre et sangloter de bonheur à songer que plus rien ne nous sépare... »
Ils étaient arrivés à la lisière du petit bois d'oranger : contre une racine, tout à coup, Calliste buta. Elle eut un gémissement, à l'ombre des arbres charmants chut à genoux. Déjà, il s'était agenouillé auprès d'elle. Plein d'une piété fervente, il toucha ses poignets, son sein essoufflé : brusquement, ensuite, lui renversant la tête, il baisa sa bouche. — « Marc!... »
cria-t-elle, et à son tour elle l'enlaça. Ils s'allongèrent parmi les mousses. — « Vous osez donc m'aimer maintenant!... » balbutiait-il, et d'une main impatiente il déchirait le léger costume de la jeune femme. Elle le regardait transportée, rayonnante : nulle honte, sur ses yeux ardents, ne lui abaissa les paupières quand elle se trouva nue devant Marc. Mais elle ouvrit les bras, contre son corps frais, avec exaltation, l'attira...
Après que l'étreinte se fut dénouée, Calliste, dans le sable chaud, mollement reposa la tête. A cause de l'éclatante clarté du jour, elle tenait ses cils clos : heureuse et brisée, elle se sentait comme suspendue parmi la lumière, le silence et l'azur qui de toutes parts la pressaient. De l'extase divine, enfin, sa pensée se dégagea. — « Marc!... » appelât-elle à mi-voix, et sans ouvrir les yeux, elle étendait le bras à tâtons pour le chercher. — «Où êtes-vous, Marc?... «
dit-elle encore et, comme i) ne répondait pas, elle fit un effort, se souleva sur le coude.
Mais Marc avait disparu.
Sur la route où flambait la vive lumière du matin, Marc, tout courant, s'était engagé.
Pas une pensée, au travers du désordre de son être, ne se faisait jour. De l'événement qu'il venait de traverser, il ne se souvenait plus : force aveugle, déchaînée, en lui subsistait seul le besoin éperdu d'épuiser en fuyant l'incendiaire frénésie qui, au contact de l'amour, soudain l'avait transporté.
Tête basse, sans rien voir, il longea les jardins arides, les poudreuses murail-
les toutes chargées de cactus. Des charrettes de paysans, dans le village familier, encombraient la chaussée ; à peine songea-t-il à se garer, on l'insulta. Il n'entendait pas, le battement furieux du sang à ses tempes l'occupait tout entier ; machinalement, pourtant, il pressa le pas. Au tournant de la route, tout à coup, par delà le rivage qui s'abaissait, la mer apparut, pâle, immobile et spacieuse. De ne plus être retenu, le regard de Marc s'étonna. Il s'arrêta, d'un air atone un instant considéra l'horizon d'eau, d'azur et de clarté, mais l'élan impérieux qui le poussait en avant, brusquement, le ressaisit : sans qu'un sentiment eut délié l'ardeur contractée de son visage, il partit à nouveau.
Autour de lui, cependant, une rue large et profonde avait remplacé les sèches solitudes de la banlieue. Marc, peu à peu, se rapprochait de Naples. Parmi la foule qui commençait de se répandre, à l'ombre des façades et des
tentes, bientôt il dut ralentir. Des gens le bousculaient. Étourdi, il ne se défendait pas, d'un œil anxieux cherchait partout une issue. L'impatience, la colère enfin le pressèrent : brutalement il se jeta dans la cohue. Une poigne robuste le saisit au collet ; il se retourna d'une pièce, exaspéré, prêt aux violences. Du fond d'une impasse inondée de chaleur, une voiture à ce moment s'avança vers lui ; dégagé d'un effort, Marc, en hâte, courut à sa rencontre.
Tandis qu'il roulait sur le granit luisant, une joie confuse, tout instinctive l'emplit, à étendre ses mains au soleil qui les brûlait. Les yeux fermés, avidement, il jouit du bruit de la course, des grelots, des roues légères. D'autres voitures couraient à côté de la sienne : Marc croyait sentir en son dos le souffle chaud d'un cheval qui, obstinément, galopait à sa suite.
La conscience en lui ne s'était pas encore réveillée. Si d'une lueur, l'irrita-
tion un moment avait su percer 1 acre nuit de son être, il n'en était pas moins retombé aussitôt dans la fièvre obscure qui, depuis ce matin, le consumait. Les cris, l'agitation, la vitesse, l'heure nette et heureuse, tout d'ailleurs soutenait à présent son ivresse et la prolongeait. Parfois, à voir chacun s'écarter en désordre devant lui, Marc se sentait pris d'un vertige cruel ; il détournait la tête, en frémissant attendait la plainte atroce d'un homme foulé aux pieds. Un obstacle les forçait-il de ralentir, il se dressait debout, du geste et de la voix pressait le cocher qui, soudain, enlevait sa bête, fonçait à l'éperdue. Les fiacres, un instant distancés, bientôt regagnaient du terrain : parmi les claquements de fouets et la débandade une lutte s'engageait.
Comme emportés par une commune folie, à fond de train, ils descendaient les pentes, remontaient, se coupaient au hasard. En tournant le coin d'une grande place qu'occupait un marché, Marc pensa ver-
ser : pour ne point rouler sur le sol, des deux mains, sous les huées, il lui fallut se retenir. Mais brusquement tout s'arrêta, de rauques clairons perçaient les airs, et remué jusqu'aux entrailles, Marc, soudain, releva les yeux, avec surprise considéra la foule pressée autour de lui. A cette sorte de stupéfaction passionnée, du reste il ne s'attarda guère : une ruelle non loin s'ouvrait, d'un bond il fut à terre, hâtivement s'y perdit.
Des toiles tendues en travers faisaient de l'ombre au-dessus des dalles inégales. Midi pesait. Parmi la demi-lumière fade et tiède, Marc respira. Du choc qui avait délié sa pensée, sans doute demeurait-il ébranlé ; attentif et lucide cependant, une flamme alerte maintenant illuminait son visage. Comme il longeait le seuil d'un cabaret obscur où des hommes buvaient, debout devant le zinc, une fille sortit qui le frôla en passant. Gracieuse et cambrée, elle marchait tète
nue, le poing sur la hanche ; son jupon court à chaque pas laissait voir ses mollets fins. D'un regard amusé, Marc l'enveloppa, et le souvenir de Calliste tout à coup, ainsi qu'une clarté, le remplit. Il revit la jeune femme dressée au bord des eaux tranquilles et bleues ; le goût de la chair humide, grasse encore du sel marin, se ranima sur ses lèvres. Depuis l'instant qu'il avait quitté la villa, un sens précis en même temps investit chaque phase de sa conduite : pour la première fois il comprit à quelle destination secrète, au milieu de son émoi, il n'avait cessé d'obéir. Mais comme s'il eut craint, en l'ébruitant, d'affaiblir son dessein, d'un effort il se ressaisit, ne voulut plus s'occuper que de la belle fille qui marchait devant lui.
Elle se savait suivie. Ses hanches rondes bougeaient, une grosse épingle de cristal brillait dans sa chevelure.
Pour se protéger du soleil qui parfois glissait entre les tentes, elle appuyait
contre sa joue un petit éventail de coton rouge ; furtivement, alors, elle coulait une œillade au jeune homme. Sous un porche, ensuite, elle disparut. Marc, sans même détourner la tête, continua.
Que lui importait cette passante ? Instruit du but où tendait la route que d'instinct il avait prise, rien n'en eût distrait désormais son âme impatiente et délibérée.
Au sortir de la ruelle, une place spacieuse s'ouvrit à ses pas ; des platanes l'ombrageaint, une fontaine au milieu s'épanchait dans une vasque de pierre.
Il se vit arrivé. Lentement, il traversa l'allée dont le gravier criait ; devant une petite porte où se lisait le nom de Jean Ghiberti, le cœur battant, enfin il s'arrêta.
Pendant qu'on l'introduisait, à songer que rien ne le séparait plus d'une rencontre vers quoi l'avait conduit une
impulsion si énergique, Marc sentit s'al léger le poids redoutai île qu'il portait en lui. L'air indifférent et détaché, en attendant le jeune homme, il inspecta l'appartement. Les chambres mal ventilées exhalaient une rance odeur de renfermé ; entre les lames des jalousies, une lumière avare filtrait ; par moments, on entendait dans le silence le bourdonnement d'une guêpe qui heurtait contre les vitres ses ailes sonores et frémissantes.
Mais une porte s'ouvrit : Jean Ghiberti fut en face de lui. Marc ne s'était pas fait annoncer ; en reconnaissant son visiteur, Ghiberti ne put retenir un geste d'étonnement.
Ils se serrèrent la main, sans mot dire. Marc n'éprouvait aucune hâte de parler; tout saisi encore, Ghiberti de son côté le regardait fixement et n'avait en l'idée que de découvrir le motif de cette démarche imprévue. A l'aspect du jeune homme, l'impuissante et doulou-
reuse jalousie où l'avait jeté l'attitude de Calliste, d'un coup, s'était rallumée : quelque soin qu'il mit à s'en défendre, une animosité sourde aussi bien montait en lui. Pourtant, soucieux detre poli, il prit à tâche de ne rien laisser voir de ses sentiments et le premier rompit un silence qui commençait à durer.
— « C'est bien aimable à vous, » fitil avec efïort, « de vous être souvenu de moi... », et n'osant directement demander à Marc s'il avait quitté la villa : « Vous êtes à Naples pour quelque temps?... » ajouta-t-il.
A l'intonation, Marc saisit toute la portée de sa question. — « Pour une heure seulement », fit-il, les yeux baissés. « Je n'y suis venu qu'en passant.
Ce soir, j'aurai déjà regagné le toit hospitalier de Mlle Mabillez. »
Ils se turent. Nul sujet de conversation ne s'offrait à eux. Marc de plus en plus s'éprouvait tranquille et résolu.
Depuis qu'il avait compris ce qu'exi-
geait de lui son inhumaine volonté, une intelligence nette et avisée l'inspirait. Du moment où Calliste s'était donnée, il reconnaissait que pour tenter Ghiberti et le défier à la fois, il n'avait eu d'autre désir que de faire éclater à ses yeux mêmes l'outrageant bonheur qui le transportait.
De temps en temps il l'observait à la dérobée. Leurs regards se croisèrent :
l'inquiétude et l'énervement emplissaient ceux de Ghiberti. Il avait cru pendant une minute, qu'effrayé d'une confidence trop orageuse, Marc n'osait se décider à entamer l'entretien : l'assurance calme de l'adversaire le détrompa.
Il en demeura plus troublé. L'angoisse lui serrait la gorge ; pour y échapper il voulut placer quelque phrase banale, mais dans son désarroi n'en sut trouver aucune. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, tant était active leur pensée, ne s'avisa de remarquer la longue pause qu'ils soutenaient.
Marc enfin prit la parole, et les yeux dans les yeux de Ghiberti : — « Je suis venu jusqu'ici », fit-il lentement, « parce que j'avais besoin de vous voir. . . La vie a eu pour moi des surprises admirables : je ne les espérais pas si belles. . . Presque embarrassé de ma fortune, pour me rassurer et m' apprendre à en jouir, j'ai souhaité, alors, sentir à mes côtés cette sorte de confiance joyeuse et forte que respire tout votre être... »
Ghiberti ne reprit pas de suite. Quel sens redoutable lui semblaient assumer ces nibts ! Il se les redisait tout bas, comme s'il eut espéré trouver derrière eux une réponse à son anxiété. Brusquement, décidé à tout savoir : — « Vous êtes heureux ? » fit-il, et par là il entendait demander : — » Calliste vous aime donc?... » Puis, il attendit, suspendu aux lèvres de Marc qui, sous ces prunelles ardentes, détourna la tête et d'un air équivoque, répondit : — « Oui, je suis heureux ! ... »
Jean tressaillit. La haine et la souffrance se mêlaient en lui. Il eut l'envie soudaine de meurtrir de ses poings le visage impénétrable du jeune homme.
Une faiblesse ensuite le saisit, il ne put que jeter à Marc un regard tout chargé de supplications : « Dites que ce n'est pas vrai!... » implorait-il.
Marc demeurait impassible; il parut même à Ghiberti qu'une expression de sarcasme et de défi se lisait sur ses traits. — « Oui, je suis heureux » , continua-t-il, « mais ce bonheur si peu préparé, auprès de vous seul, j'ai compris qu'il pourrait s'épanouir et se rendre parfait ! ... »
Ghiberti cependant s'était levé : pâle, frémissant, une fois encore il pensa se jeter sur Marc. L'immobile sourire de son interlocuteur le domina : il se rassit, accablé.
— « Dès lors », poursuivit Marc, sans paraître noter tant d'agitation, * je n'ai plus songé qu'à vous rejoindre. . . On ne résiste pas à ces pressentiments
du cœur qui, subitement, nous rendent certains êtres nécessaires et font de leur présence comme la condition même de notre félicité... » Sa voix restait égale et paisible, l'allégresse pourtant l'emplissait, la volupté sauvage de voir sous son application savante une âme panteler devant lui. Il attendit une réponse, elle ne vint pas. .
Ghiberti ne l'écoutait plus,\e visage caché dans ses mains, — Cet homme aime Calliste, se disait-il, et Calliste l'aime- Elle s'est donnée à lui, et sachant qu'il devait me désespérer, il est accouru chez moi pour jouir de son triomphe et de ma lâcheté. — Un sanglot se noua dans sa poitrine ; l'orgueil, la colère le retinrent. Aucun aveu, d'ailleurs, aucun indice évident ne justifiant sa détresse, il voulut se contraindre à douter encore. D'un effort, il repoussa l'obsession, et se rapprochant de Marc : — Pardonnezmoi », fit-il. « Je suis un peu souffrant... Je vous accueille mal... «
Marc, doucement, le considéra ; une pitié délicate, un instant, l'émut : il sentit la rigueur des coups qu'il avait portés. Mais la détente ne dura guère.
Ghiberti déjà se ravisait, une ombre passa sur son visage : l'un devant l'autre, à nouveau, ils se trouvèrent implacables, hostiles et muets.
— « Sortons. . . » dit Marc enfin. * Nous marcherons un peu, voulez- vous?. . . »
Ghiberti eut un mouvement, et cessant de feindre : — « Pourquoi?... « fit-il brutalement. « Qu'ai-je donc à faire avec vous?... »
Marc, sans répondre, lui mit la main à l'épaule ; le jeune homme baissa la tête et ne souffla plus mot. Que lui servait-il d'insister davantage! Tant qu'il n'aurait pas arraché de Marc ce qu'ensemble il brûlait et redoutait d'entendre, il sentait bien qu'un aimant détestable l'attachait à ses pas. En silence, ils descendirent.
L'après-midi était merveilleux. L'incandescent fardeau de l'azur accablait toute chose. Un feu sec et blanc flambait sur les toits, les murailles, les dalles éclatantes. Couchés à terre, des hommes dormaient à l'ombre étroite des tentes ; la corne de leurs pieds nus luisait au soleil. A grands pas cependant, parmi les venelles en pente qui menaient à la vieille ville, Marc entraînait son compagnon. De temps en temps, il tournait la tête ; Ghiberti alors se redressait, les yeux étincelants. Les rues et les carrefours autour d'eux étaient déserts. Sous la lumière qui en rongeait les fontaines taries, les places apparaissaient spacieuses et vides ; des pigeons, en roucoulant, s'y roulaient dans la poussière. Us arrivèrent au port. Derrière de hautes grilles, les quais s'étendaient ; on ne distinguait des vaisseaux accostés que les mâts, une vergue inclinée, quelque voile immobile et flasque. Tout dormait au seuil de l'heure torride : au loin, en la
clarté sans couleur de l'horizon, l'angle limpide du Vésuve se dressait, une ouate légère entourait sa cime tronquée.
Entre les caisses et les ballots entassés, Marc s'approcha du bord. Une eau verte et huileuse battait la pierre des bassins. La proue pesante des bateaux bougeait ; on entendait grincer les coques qui frottaient. Mais l'universelle torpeur brusquement l'irrita. Il fit volte-face, se trouva devant Ghiberti qui sursauta, comme s'il l'eût à l'instant aperçu.
Lentement ils revinrent sur leurs pas.
La rage, la honte, le dépit se disputaient l'âme du jeune homme. Ainsi que d'une bassesse ignoble, il s'indignait d'avoir suivi Marc ; rien au monde néanmoins n'eût pu le décider à l'abandonner.
Au long des docks et des palissades, ils continuèrent. Le jour se consumait.
Une odeur de poisson, de cuir et de goudron empoisonnait l'air. La cendre fine dont le sol était couvert brûlait leurs semelles. Une muraille enfin les arrêta.
Ils obliquèrent. — « Je vous hais! »
firent les yeux de Ghiberti. — « Que m'importe ? « répondait Marc d'un regard. * Je suis le plus fort et vous tiens à ma merci... » — Et déjà, excédés de chaleur et de fatigue, ils avaient repris leur marche.
... Quant le soir tomba, ils se revirent l'un à côté de l'autre, accoudés en face de la mer dont le crépuscule peu à peu ranimait les nuances. Avec une sorte de curiosité dédaigneuse, Marc dévisageait Ghiberti qui, défait et accablé, considérait d'un œil vide les grottes roses et charmantes du couchant. La lassitude avait brisé ses révoltes et sa fierté ; à peine songeait-il encore à se faire honte du lien servile qui l'attachait à Marc; ses traits, son attitude, tout en lui n'exprimait plus que l'abattement et le désespoir. De l'attention du jeune homme, cependant, il finit par s'apercevoir. Il releva la tête, un moment parut attendre un mot, un signe. Mais Marc
haussa les épaules. — « Marchons!..* »
rit-il brièvement.
Ils repartirent aussitôt.
Dans l'ombre qui s'épaississait, un peuple bruyant et léger commençait à circuler. Des bandes passaient en chantant. Au seuil des portes, les jeunes filles se groupaient. Leurs rires, leurs appels résonnaient; enlacées et joyeuses, elles se mêlaient ensuite à la cohue. Par-dessus les façades rembrunies, le ciel que décoloraient d'insensibles reflets était d'une transparente délicatesse. La brise soufflait; avec l'odeur des eaux, elle répandait partout la sourde rumeur de fête qui du fond des carrefours s'élevait. Poussés par la foule qui avançait lentement, Marc et Ghiberti gagnèrent ainsi la rue de Tolède.
Entre les trottoirs encombrés, un double flot de voitures en sens inverse s'écoulait. Les lumières des devantures se jouaient aux roues rapides, aux boucles des harnais, luisaient sur la croupe
secouée des chevaux. Dans l'obscurité, les robes des femmes assises faisaient des taches pâles qui fuyaient. Parfois le défilé s'arrêtait. On entendait alors le bruit confus et doux des conversations. Des jeunes gens, des officiers fendaient la presse, s'approchaient des victorias où un éventail les appelait.
Puis, à un signal invisible, le cours reprenait. Les voitures s'ébranlaient, le battement des sabots sur les dalles couvrait soudain les voix qui se cherchaient encore.
A la faveur d'une halte, Marc et Ghiberti coupèrent le cortège. Des ruelles noires et désertées les reçurent. La nuit était venue ; parmi l'air tranquille, le dernier écho du tumulte eut tôt fait de s'éteindre.
Marc pourtant demeurait inquiet. Le spectacle un instant entrevu avait réveillé chez lui les plus pressantes impatiences. Encore une fois, il éprouva le besoin irrésistible de consumer en quel-
que trait violent la force oisive et dangereuse qui s'était amassée en son être. Traîner derrière soi Ghiberti frémissant et dompté lui parut une gloire trop médiocre, il détesta soudain un succès si peu digne de ses soins. De Ghiberti, d'ailleurs, il n'espérait plus rien : quelque outrage qui lui fût infligé, il sentait bien que le jeune homme désormais n'opposerait guère de résistance. — Ils longeaient à présent des jardins clos ; au faîte des murailles, des branches flexibles et inclinées s'appuyaient, la lumière dont cette nuit magnifique était emplie projetait sur le sol leur ombre immobile. Tout soulevé de désirs et d'attente, Marc du moins eût souhaité qu'au détour du chemin un homme leur barrât le passage : avec quelle joie farouche l'aurait-il colleté!...
Du fond d'un porche mal éclairé, une voix discrète les héla. Marc s'arrêta court; l'air indolent ensuite, sans plus s'inquiéter de son compagnon, il franchit
le seuil du cabaret borgne où on les invitait.
Un quinquet fumeux brûlait au plafond. Dans un coin, trois drôles à moitié ivres jouaient aux cartes. Ghiberti n'avait pas lâché Marc; devant une table poissée, il prit place avec lui. Une fille débraillée déjà s'était approchée d'eux; avec un sourire étonné, elle considérait le jeune homme qui, muet, épuisé, se tenait la tête entre les mains. Pendan quelque temps, elle demeura hésitante, immobile; presque timidement, enfin, elle osa caresser le front de Ghiberti qui ne remarqua rien. Un vieil homme sur ces entrefaites apporta du vin. Enhardie, la jeune femme se glissa près de Marc et, tout en parlant, se mit à remplir les verres.
Brusquement, alors, Ghiberti se dressa.
Il était très pâle, ses yeux brillaient. — « Écoutez... -, fit-il avec effort, en s'appuyant des deux poings à la table. « Assez longtemps j 'ai pris patience : vous m'avez
poussé à bout, il faut maintenant que nous nous expliquions... Vous pensiez, n'est-ce pas, que j'étais aveugle?... Erreur! Dès l'instant où vous êtes entré chez moi, j'ai tout compris, mais je prétendais être sûr, j'ai attendu mon heure. . . Elle est venue, je la tiens : de gré ou de force, vous allez me répondre... Je ne vous en demanderai pas long d'ailleurs . . Un mot seulement... Oui ou non, vous m'entendez, oui ou non, est-il vrai... » Il s'interrompit, balbutia. — « Mais parlez ! . . . " , reprit-il aussitôt, d'un ton désespéré. « Parlez donc!... qu'ai-je à vous poser tant de questions!... Vous savez mieux que moi ce que je veux dire ! ... » Effrayée de cet éclat, la fille s'était levée. Au mouvement qu'elle fit, Ghiberti tourna la tête et demeura saisi. Devant qui n'allait- il point provoquer une confidence aussi redoutable ! Il rougit, et soudain un transport furieux s'empara de lui. — « Allez-vous-en du moins », cria-t-il avec rage. « Partez, que je ne
vous voie plus... Ah ! que je vous hais, que je vous hais!... » Et d'un geste brutal, il renversait en son égarement les bouteilles et les verres.
Du monde, au bruit, était accouru.
Quelqu'un le prit par le bras. Il se dégagea sans mot dire; en titubant, les membres agités d'un tremblement, gagna la porte. Marc s'élança pour le rejoindre : quand il arriva dans la rue, Ghiberti avait déjà disparu.
Il se trouva seul.
Tout ce qui n'intéressait pas l'extase véhémente dont il était empli, à l'instant disparut de sa mémoire. La nuit limpide l'enveloppa. Il fut comme un homme qui, lassé d'une longue montée, s'arrête sur le plateau et oublie sa fatigue à respirer le souffle pur des hauteurs. Il marcha. Au sortir des ruelles, l'espace s'ouvrit devant lui; les jardins de la Villa Nationale l'entourèrent. Une fontaine jasait sous un massif, les feuillages bleuâtres luisaient à demi dans l'ombre
odorante, tiède et diaphane. De tant de douceur, Marc s'étonna. Il fit un pas, sur le gazon, lourdement se laissa choir. Quelque chose de tendre et de léger s'efforçait vers ses lèvres, paraissait trembler en sa poitrine, cependant que pour éteindre le feu fébrile qui lui brûlait les veines, parmi l'herbe humide et molle, il enfonçait son visage, ses mains, son front avide de fraîcheur.
Dans l'ombre qu'un cabinet de verdure ménageait au sein de l'éclatante après-midi, MUe Mabillez conversait avec les jeunes filles et M. Langelet, quand Marc à l'improviste apparut devant elle.
Ce fut une surprise. — « Vousmême! Est-il possible...? » s'écriait-on.
— « Nous vous pensions mort, » fit Mlle Mabillez. « Quelle mouche vous a donc piqué?... Qu'êtes-vous devenu tout hier, et d'où tombez-vous à cette heure?... ■■>
Mnrc sourit sans répondre. Tranquillement il cherchait Calliste des yeux :
d'un air nonchalant, ensuite, il s'excusa. — « Rassurez-vous, il ne m'est rien arrivé de fâcheux. J'ai passé la journée à Naples, tout simplement. Depuis cette nuit, déjà, je suis ici. Vous dormiez tous : pouvais-je vous éveiller?... J'ai dormi à mon tour... », et sur le banc de marbre, à la fraîcheur des feuillages, il s'assit à côté de Lucie et d'Antonia.
L'absence de Calliste l'étonnait. Tl eût voulu s'en enquérir, un scrupule le retint, la crainte de sembler y prendre trop d'intérêt. On le pressait de questions d'ailleurs : en plaisantant, il lui fallait se défendre des curiosités excitées et indiscrètes. Le bruit d'un pas léger enfin glissa derrière lui ; Marc reconnut l'approche de Calliste. Une joie pénétrante et fine l'emplit ; pourtant, il ne détourna pas la tête. Contre l'élan tout spontané qui l'entraînait vers elle, la tentation cruelle de déconcerter cette
âme sensible, en lui soudain prévalut.
Antonia en ce moment l'avait piis à partie : comme s'il n'eut rien entendu, Marc continua de parler.
Calliste entre-temps s'était avancée.
Ne pouvant sans impolitesse prolonger le manège, Marc feignit de l'aviser seulement, et se leva tout à coup. Tandis qu'il la saluait, d'un regard il lui tut permis d'apprécier le trouble que dénonçait ce tendre et transparent visage.
D'une voix mal assurée, elle répondit à son bonjour. On lui fit place, et la causerie qu'avait interrompue son arrivée, reprit aussitôt.
Afin de mieux cacher son émoi, Calliste s'était réfugiée auprès de Mlle Mabillez qui dans la molle torpeur de l'air, peu à peu, s'assoupissait. Interdite et ne comprenant pas, elle demeurait silencieuse au milieu du babil. Elle ne pouvait détacher les yeux du jeune homme.
Anxieusement, elle attendait un mot, un signe qui, d'elle seule compris, l'eût
r142 LE TENTATEUR
du coup rassurée. Marc cependant affectait de ne rien voir. De temps en temps, sans s'arrêter de discourir, il considérait Calliste, ses traits inquiets, le pli soucieux qui se creusait sur son front. Tout entière, il la sentait suspendue à son geste, faible et tremblante comme une feuille au souffle des vents. Un plaisir dur et puissant alors le transportait. 11 aimait d'ailleurs. Au sortir de la crise qu'il venait de traverser, avec quel délice secret n'avait-il pas retrouvé la noble et gracieuse image. Mais quelque ferveur qui l'enveloppât, à l'attitude ingrate qu'il regrettait peut-être, Marc n'en prétendit pas moins se conformer jusqu'au bout.
Brusquement, pour secouer son engourdissement, Mlle Mabillez se leva.
Lucie et Antonia sur-le-champ l'imitèrent. — «Et vous, Calliste?... ■ rirentelles. La jeune femme à contre-cœur obéit. Une dernière fois, avant de partir, elle tendit vers Marc un regard qui
suppliait, puis, désolée, s'éloigna lentement.
Marc se trouva seul avec M. Langelet.
Un sourd mécontentement couvait en lui. Confus de sa dureté, il eût voulu, sans plus balancer, rejoindre Calliste, l'entraîner au jardin désert, couvrir de baisers ces lèvres dont il avait méprisé l'humble et muette prière. Mais M. Langelet n'était point d'humeur à lui en laisser le -loisir. Sous l'escapade de Marc, il entrevoyait quelque galante aventure. Les réticences du jeune homme ne faisaient qu'appuyer ses soupçons ; pendant qu'il l'interrogeait, une paillardise naïve brillait en ses gros yeux. Impatienté enfin, Marc lui tourna le dos et sortit du berceau.
Une lumière rose tombait du ciel, que le couchant enluminait. L'air était immobile et suave ; on entendait les ramiers soupirer doucement.
Il regagna la villa. Sous la galerie, tout le monde était réuni. Le rire des
jeunes filles résonnait. De loin, elles l'appelèrent. En approchant, Marc put voir Calliste détourner la tête : derrière les paupières délicates, il devina les larmes à grand'peine retenues. Un mouvement instinctif, alors, presque malgré lui l'entraîna, ce vertige aveugle qui fait s'acharner le couteau dès que le sang a coulé. — « Je ne vous ai pas encore conté, » fit-il, « qu'à Naples, hier, j'ai passé l'après-midi avec Ghiberti... »
— « Avec Ghiberti! . . . » s'exclama-t-on. « Eh bien ! quelles nouvelles, que devientil donc?... » Marc observait Calliste.
Elle avait tressailli, s'était retournée vers lui, mais se remettant aussitôt et croyant tous les yeux fixés sur elle, — « Et comment va-t-il?... », balbutiat-elle à son tour.
— « A ravir !... » répondit Marc, d'un ton enjoué. Leurs regards se croisèrent. La jeune femme tremblait. Machinalement elle passa la main sur son front.
— De tout ce qui se disait autour d'elle, Calliste désormais ne distingua plus un mot.
Le soir vint. Avec la brise qui se levait, l'ombre et la fraîcheur commencèrent à circuler ; parmi les feuillages poudreux, un murmure s'ébruita, pareil à la voix d'une eau courante. Les conversations à mesure s'étaient éteintes.
Penchées au-dessus de la balustrade, les jeunes filles écoutaient. Mais M. Langelet bientôt reprit la parole ; rieuses et dociles, elles revinrent s'asseoir auprès de lui. Calliste à ce moment avait redressé la tète. A travers l'obscurité naissante, Marc aperçut son clair visage anxieux. Doucement, ensuite elle se leva, à pas muets quitta la galerie. Marc était déjà debout. Derrière Calliste il pénétra dans la villa, sans hésiter se dirigea vers l'appartement de la jeune femme.
La porte était fermée. Il frappa.
Comme on ne répondait pas, d'une
main brusque, il tourna le bouton.
Étendue sur son lit, la face dans l'oreiller. Calliste ne l'avait pas entendu. En découvrant soudain Marc à son chevet, elle fit un sursaut et ne put retenir un cri de frayeur. L'un devant l'autre, une minute, ils demeurèrent immobiles, indécis et silencieux. Paralysée par l'émotion, la jeune femme le considérait fixement, ses yeux étaient baignés de pleurs. Enfin il se rapprocha; avant qu'elle eût pu faire un mouvement, il l'avait enlacée.
Mais elle se dégagea, et d'un accent indigné : - Laissez-moi ! ... » fit- elle, « Ah ! laissez-moi, je vous en prie!... » Elle semblait éperdue ; nerveusement elle se tordait les mains.
Marc ne répondit point. Une flamme tendre et douce brûlait sa poitrine : si Calliste ne lavait repoussé, aucune parole, aucune caresse ne lui eût été trop délicate pour obtenir son pardon. Le geste imprévu le rendit à lui-même ; la
curiosité d'éprouver à quel excès il saurait pousser la jeune femme, encore une fois prit le pas sur la ferveur généreuse et furtive qui s'éveillait en lui.
— « Que venez-vous faire ici d'ailleurs?... » continuait Calliste. « Je voulais être seule. Vous le voyez, je souffre... Pourquoi m'avez vous poursuivie?... « Brusquement elle s'interrompit, et la voix changée, levant vers lui un regard dont les larmes n'avaient pu ternir l'admirable éclat : — « Ah ! qu'avezvous fait de moi ?... » gémit-elle. Et comme interdit un peu, il faisait mine d'avancer, elle se mit debout, et l'écartant du geste : « Oui, qu'avez-vous fait de moi?... » répéta-t-elle plaintivement. « A quel jeu odieux vous êtes-vous livré?... La solitude, l'inaction vous pesaient; il vous a plu d'être aimé.
Faible, sans défense, j'ai cédé devant votre amour qui m'effrayait et me dominait en même temps, et aussitôt vous vous êtes retiré, vous ne m'avez
plus témoigné que du mépris — ou de la haine. Mais non!... Ce n'est pas cela, ce ne peut être cela. Pouvezvous me mépriser ou me haïr?... Aije pu vous déplaire en me donnant?...
Je l'ai fait avec bonheur. Rien ne m'a retenue, et pourtant... Ah! non, tout ce qui s'est passé depuis hier, je ne le comprends pas... En quel moment m'avez-vous abandonnée? Croyez que je ne saurai jamais oublier ces choses. — Vous revenez enfin, mais vous semblez ne plus me connaître. Vous détournez les ' yeux, vous m'évitez, vous avez tout oublié, et quand, affolée par tant d'indifférence, j'implore de vous — non une parole — un geste seulement qui me rassure... ah!
moins qu'un geste, un simple regard ... , vous osez en face de moi, comme pour m' accabler d'un dernier outrage, déclarer qu'hier, tout l'après-midi... »
Mais elle n'acheva pas, prise dune pudeur invincible à évoquer le sou-
venir d'un être dont sa pensée avec soin s écartait.
Elle ne pleurait plus, une exaltation désespérée la consumait, ses membres tremblaient convulsivement. « Vous m'appeliez tantôt... », reprit-elle. « Qu'avez-vous donc à me demander?... Allons, parlez, ordonnez... Ne suis-je pas votre esclave?... Qu'exigez- vous encore ? » Un sanglot l'arrêta ; les larmes jaillirent à nouveau, déliant sa courte révolte. « Ah ! Pourquoi êtes-vous si dur!... Vous savez que je ne suis rien entre vos mains, que je me soumets, que je vous aime malgré tout... Pourquoi me faites-vous tant de mal ?...»
Une joie vive et bondissante emplit Marc. Soudain il fut près d'elle et l'entourant de ses bras : « Calliste, » fit-il, avec transport," est-ce vrai, Calliste ?... »
— « Oh! je vous en prie, » balbutiat-elle, épargnez-moi... Faut-il du reste que je vous le répète ? Vous savez bien que je vous aime et que je suis à vous
tout entière... Je devrais vous repousser, vous détester même... Je ne le puis pas!... »
Elle se tut ; l'ardeur dont son âme était pleine faisait son visage éclatant et magnifique. Il y eut une pause. Ils se regardaient. Puis Marc, presque violemment, l'attira contre lui, baisa ses paupières meurtries, tandis qu'éperdu d'une gratitude passionnée, à voix basse il redisait son nom...
Dans son étreinte elle plia tout à coup ; Marc la sentit vaincue, amoureuse et docile de rechef. Il triompha ; pâmée sur sa poitrine, Calliste lui apparut l'image pathétique et délicieuse de son autorité. Que lui fallait-il davantage, qu'aurait pu lui apprendre encore l'inhumaine expérience ? — « Ne vous désolez plus, Calliste, » fit-il, « car moi aussi je vous aime... » Mais la jeune femme ne répondit pas. Elle tenait les cils clos, elle s'abandonnait. Une émotion suave et forte l'inondait, enivrant le sang dans
ses artères. Sous la douceur de la caresse, son injure, son ressentiment, ses souffrances, elle avait tout oublié.
Marc ne parut pas au souper. En quittant Calliste, il descendit aux jardins.
L'ombre était épaisse et bleuâtre, un immobile silence pesait sur les verdures. Lentement il suivit l'allée de buis. Une félicité puissante l'occupait; au souffle pur de la nuit, peu à peu s'effaçaient les dernières fumées de son agitation. Devant la petite anse abritée, il s'arrêta ; un flot noir ondulait contre la rive ; audessus des taillis, la nuit se levait, spacieuse, étincelante, pénétrée de clartés.
Il repartit. Il se sentait léger, dispos, comme flottant dans une sérénité à laquelle, à mesure qu'il allait, tout semblait autour de lui, par un graduel échange, se mêler et prendre part. ê
Il se revit enfin, assis entre les roses,
au pied de là fontaine qui sepanchait en murmurant. De la main qu'il y laissait pendre, une fraîcheur montait en sa chair : il était las et tranquille." Mais derrière lui, sous la galerie, il entendit un bruit de voix. Il se leva, gravit l'escalier, et de loin, à 1a lueur des bougies, reconnut, autour de sa cousine, Lucie, Antonia et le jeune Langelet.
— « Que faites-vous ici?... », dit-il, surpris de les voir à cette heure. Cependant, il avait pris place auprès de Mlle Mabillez. On lui ofirit de la limonade. Et soudain un accablement exquis le gagna. Terrassé par le démon véhément qui depuis deux jours le travaillait, d'une âme avide, il goûta les délices obscures du repos. — « Que faites-vous donc ici?... » demanda-t-il encore distraitement.
Mlle Mabillez lui répondit : « Nous attendons Mme Lausanne et sa fille qui doivent arriver cette nuit et que notre ami Langelet est allé prendre à la gare. . . »
Mais Marc n'écoutait plus. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, il errait au hasard, parmi le ciel profond, ouvert devant lui.
Les membres frais encore du bain récent, comme Marc en flânant regagnait la villa, les sons d'une éclatante et solide fugue de Bach, de loin, tout à coup, lui parvinrent. Surpris d'une musique aussi insolite, il ralentit le pas, au pied de l'escalier un instant s'attarda, la main sur la rampe, à écouter se répandre dans le matin tranquille l'allègre cadence du piano. Enfin, il avança, poussa sans bruit la porte entrouverte, et entra. Une jeune femme qu'il ne connaissait pas, était assise devant le cla-
vier; à travers la demi-obscurité du salon aux persiennes closes, on n'apercevait que sa nuque blonde, des épaules sveltes, la ligne agréable du dos.
Marc cependant ne cherchait pas à en voir davantage. A ces accents nouveaux, un charme subit l'avait enveloppé. Après tant d'émois et d'efforts où sa chair seule s'était intéressée, la sensibilité en lui, soudain, venait de se réveiller, prompte, intacte et frémissante. Il avait suffi de quelques notes, et comme s'il fut sorti d'un long sommeil, à mesure que se déliait la résistance un peu crispée qu'une passion trop obéie avait imposée à son cœur, pour la première fois de tout son séjour à Naples, il lui semblait se retrouver en face de lui-même. Il s'était rapproché. Une sympathie confuse et reconnaissante le poussait vers cette jeune femme inconnue. Il lui tardait à présent de découvrir ses traits, de lui exprimer tout le délice imprévu dont, à son insu, elle l'avait comblé. D'ailleurs, soucieux
de ne point l'interrompre, mettant une sorte de pudeur à surprendre cette âme dans une minute d'abandon si intime, il attendit patiemment, immobile et debout derrière elle.
La fugue agile se déroulait. Suspendu et transporté tour à tour, il sentait ses rythmes précis l'envahir, résonner en lui, peu à peu propager par son être entier une animation ensemble légère, puissante et délicate. Certains accords le perçaient jusqu'au vif; il tressaillait alors, et dans sa gorge oppressée, le souffle était un moment à revenir. Mais brusquement tout s'arrêta, et comme il faisait un mouvement, la musicienne tourna la tête : d'un regard avide aussitôt il l'enveloppa.
Elle était fine et gracieuse, d'une douceur de teint qui faisait mieux ressortir l'éclat de ses cheveux cendrés Un feu tendre et clair brillait dans ses yeux ; et de son visage limpide, de toute sa personne ferme et suave, il émanait un air
de sérénité si conforme à l'enchantement dont elle l'avait pénétré, qu'à peine l'eut-il aperçue, Marc pensa la reconnaître. Cependant, surprise de cette présence étrangère, elle s'était levée, et un embarras charmant se lisait en sa contenance.
Enfin il prit la parole, et d'un ton enjoué : « Pardonnez-moi, ■ fit-il, « j'ai été indiscret, je le crains... Nous sommes ici de mœurs un peu simples. . . La porte n'était pas fermée, je n'ai pu tenir à la curiosité, je suis entré »; et, après un instant : « Ma cousine, Mlle Mabillez, » ajouta-t-il, <- hier soir, attendait deux voyageuses : sans doute êtes-vous l'une d'elles?... »
La jeune fille inclina la tête : il se nomma. De l'émoi qui l'avait agité, Marc n'était pas remis ; quelque aisance qu'il affectât, Mlle Lausanne, qui l'observait attentivement, en put démêler encore un reste sur sa mine.
— « De loin, » poursuivait-il, "je vous ai entendue. . Jamais, à. la villa, per-
sonne n'ouvre le piano : imaginez mon étonnement. C'était comme la voix d'un autre monde. . . Je me suis approché sans bruit. Dans l'ombre on ne voyait rien de vous... — A vous écouter ainsi, j'ai joui d'une minute divine... »
Elle s'était assise. Tandis que Marc parlait, elle le regardait en face ; il sentait en ses yeux, parfois, la clarté de ce net et tranquille regard. Plein d'une gratitude attendrie, lui-même, avec ferveur, il la considérait. En se dépouillant du prestige sonore où d'abord elle lui était apparue, la jeune fille n'avait pas rompu le charme. Il goûtait devant elle une fraîcheur pareille à celle qu'en l'août torride dispense une fontaine au voyageur lassé qui s'arrête à ses bords. Il se taisait. Pas un instant l'idée ne lui vint que ce silence put être une gêne. Sous le plaisir chaste et tout spirituel qui l'occupait, aucune contrainte, il en avait le sentiment, aucune surprise ne se tenait dissimulée : sans plus songer à se
défendre,. aussi bien, aveuglément s' aban donnait- il.
— « Vous jouez beaucoup?... » fît-il encore.
— « Oui, beaucoup. Je vis très seule.
Ma mère et moi, nous ne sortons guère. Tout ce que je ne puis dépenser ailleurs..., alors, je le mets ici... », et de la main elle toucha l'ivoire du clavier.
Elle souriait avec confiance. On eût dit qu'elle éprouvait à son tour quelque effet de l'active sympathie dont Marc tout entier se voyait attiré vers elle : le trouble même qu'elle avait tantôt distingué sur les traits du jeune homme, loin de l'arrêter, n'en avait fait que hâter les progrès. Une émotion commune, au moment de leur rencontre, les partageait ; l'un devant l'autre, soudain, ils s'étaient apparus comme en une sorte de ressemblance morale : un échange si subtil leur donnait l'impression de s'être toujours connus.
— « Et vous... -, demanda-t-elle, « ne jouez-vous pas?... »
— « Non, vraiment... Je suis trop impatient pour conduire comme il sied cette force despotique et capricieuse qu'est la musique... Mais, vous l'avez pu voir, je n'échappe point à son empire... »
Ils se turent à nouveau.
Une brise légère, au dehors, mettait un murmure dans le feuillage des oliviers; la tranquillité était si profonde qu'on entendait de loin le soupir rauque et doux des ramiers.
Marc, plus attentivement dévisageait la jeune fille. Elle était toute grâce et toute pureté ; une élégance intime enveloppait chacun de ses gestes, ses paroles, le moindre de ses sourires. En son ravissement, il lui semblait ne la découvrir que par degrés. Tour à tour, il regardait son front pâle, ses paupières délicates, ses mains sans bagues, longues et déliées. Et une félicité parfaite l'em-
plissait. Il ne désirait rien. Tout en lui savourait une heure de plénitude, heureuse et transparente comme l'air même de cette matinée, dont la douceur, au travers des persiennes rabattues, se glissait jusqu'à eux.
Leurs yeux, tout à coup, par hasard, se rencontrèrent. Une tendresse si pressante à l'instant l'inonda, qu'il fut sur le point d'en trahir l'aveu ingénu. Mais il se souvint qu'à peine il connaissait la jeune fille ; la crainte de paraître indiscret retint au bord de ses lèvres l'effusion déjà frémissante. MUe Lausanne avait suivi son mouvement : elle sourit à demi, sans mot dire ; elle allait se remettre à jouer ensuite, quand un bruit de pas, sous la galerie, lui fit tourner la tête. Arrêtée au seuil de la porte, elle aperçut Calliste qui les considérait avec étonnement.
— « Eh! quoi...», fit celle-ci, « vous vous connaissez donc ?...»
— « Depuis un quart d'heure... », ré-
pondit Marc, et il se leva pour tendre un siège à la jeune femme.
De l'apparition de cette dernière, il n'avait pas songé à prendre ombrage.
Une lumière nouvelle transfigurait son esprit. En revoyant Calliste, il se souvint simplement de l'amante admirable qu'elle s'était montrée : le débat passionné qui venait de les mettre aux prises, il l'avait soudain oublié pour n'être plus sensible qu'au seul prix de sa beauté. Confusément, d'ailleurs, il comprit que par leur rapprochement les deux femmes désormais allaient achever son enchantement. Sous l'eau courante qui les arrose, les sables les plus arides se font fertiles à la longue ; de la limpidité de l'une ainsi, l'attrait tout sensuel de la seconde peu à peu se verrait ennobli et purifié. Quel relief saisissant, même, ne devaient se prêter mutuellement des contrastes qu'une disparité physique semblait vouloir rendre plus éloquents encore ! Pensive, réservée, Mlle Lau-
saune, en effet, si affable que fut son accueil, portait en soi quelque chose de hautain qui commandait le respect. Calliste, au contraire, ardente et spontanée, appelait naturellement le désir ; de ses membres flexibles une langueur voluptueuse sans cesse se dégageait.
Pour les mieux distinguer, Marc avait ouvert la fenêtre et repoussé les persiennes. Le flot blond du matin pénétra dans la chambre. Une clarté jeune baignait les jardins, tombait de la nue fluide et bleuâtre. A l'ombre des hautes roses, la fontaine coulait avec un bruit de cristal .
— « Vous jouiez tantôt », reprit Calliste, « n'est-pas, Florence?...»
Du nom délicieux, Marc s'émerveilla.
Il s'était détourné quelque peu, les yeux perdus dans l'ample paysage apparu par la croisée : vers une douceur différente, à ces mots sa pensée s'orienta tout à coup. Ainsi qu'en songe, il revit la ville tiède, fauve et sévère, entre les collines dé-
pouillées dont les cimes, sous l'air léger de Toscane, disposent autour d'elle les formes parfaites de son horizon. Les deux femmes derrière lui continuaient de causer. Mais comme s'il eut craint, en y ajoutant, de troubler son extase, Marc n'écoutait plus et demeurait sans bouger. Le sourire de la jeune fille flottait au-dessus de sa mémoire ; il se sentait bon, tendre et dévoué, une gratitude indicible débordait de tout son être.
Une main posée sur son épaule, brusquement, le tira de sa songerie. Il se retourna : déjà Calliste, en riant, s'éloignait avec Florence qu'elle avait prise par le bras. A leur suite, Marc sortit. Un instant, au seuil de la galerie, il s'arrêta, indécis et déconcerté. Mais les jeunes femmes avaient disparu ; il était seul. Lentement, alors, devant le matin spacieux, il alla s'accouder, sous les glycines violettes qu'un souffle balançait.
lfifi LE TENTATEUR
Ainsi qu'il l'avait pressenti, l'émotion singulière dont Marc s'était vu saisi en face de la jeune fille, marqua pour lui le début d'une ère nouvelle. Aux allègres accents d'une fugue de Bach, un être inconnu s'était éveillé dans son cœur : du fond obscur de la vie, il le sentit désormais se dégager et grandir peu à peu. Son impatiente violence, ce dur instinct qui le poussait jadis aux pires excès, sous son action profonde, brusquement s'était effacé. Il éprouvait à leur place une quiétude salutaire, comme le prolongement inconscient du charme subtil et sûr qui l'avait transformé dès l'abord.
A cette secrète influence, d'ailleurs, on eût dit que personne n'avait pu se dérober : les traces d'un pareil changement, partout, autour de lui, se retrouvaient. Une âme différente, avec les deux voyageuses, s'était installée dans la villa ; en prêtant une saveur imprévue à leur commune société, la venue de Florence et de sa mère semblait avoir créé parmi
ses hôtes une intimité qu'ils ignoraient jusqu'alors. L'un vis-à-vis de l'autre, chacun s'apparut dans un rapport insoupçonné : du plaisir de l'éprouver et de le reconnaître, l'existence tira soudain un intérêt qui tenait tout le monde attentif. — Rien, ainsi, ne venant plus lui rappeler le souvenir d'une forme de vie dont il s'éloignait chaque jour davantage, au mystérieux et sourd effort qui le travaillait, étonné, mais soumis, Marc put-il aussi bien tout entier s'accorder. . . Dès le matin, en descendant au salon, il trouvait Florence assise devant le piano. Sans qu'elle s'arrêtât de jouer, ils se mettaient à deviser. Une douceur exaltante naissait pour Marc de ces causeries entrecoupées, où la pensée, d'être à chaque instant suspendue, semblait se faire plus intime et plus sincère à la fois. La grâce de la jeune fille, au demeurant, toute en finesse et en sensibilité, demandait un tel recueillement pour s'épanouir. Alors que Calliste, au contact des choses,
s'animait subitement de cette sorte de sensualité grave et passionnée qui lui était propre, Florence, dans la lumière et le bruit, se repliait sur soi-même, silencieuse et comme étourdie d'nn éclat qui blessait son âme trop délicate.
Le temps devenu mauvais favorisait à souhait ces premiers échanges de leur amitié naissante. De longs orages pluvieux désolèrent tout à coup le printemps jusque-là sans nuage. Dans le golfe désert, ils se déchaînaient avec force. Leur flamme brève et sèche, à peine pouvaitelle percer l'ombre livide qui de l'aube au soir recouvrait les flots par la honle et le vent démontés. Une nue basse, toute gonflée d'eau, lourdement, ensuite, se traînait au-dessus des jardins dévastés, où l'on n'osait plus s'aventurer.
Calliste et les jeunes filles, cependant, pour tromper leur ennui, remplissaient d'une rumeur joyeuse la villa que battaient les ondées rapides. Elles se répandaient aux étages, leurs pas pressés
couraient au long des couloirs sonores.
Amusé par leur entrain, Marc les suivait parfois. Ensemble ils gagnaient les greniers tièdes et encombrés. Un jour jaune coulait des lucarnes étroites, l'air sentait la poussière, la souris et le renfermé. Entre les caisses et les paniers entassés, les jeunes filles, curieusement, partaient à la découverte, furetaient partout, grimpaient jusqu'aux soupentes, sur une échelle que leur poids faisait plier. De quelque vieux coffre de cuir, en riant, elles retiraient des choses d'autrefois, fripées et sans couleur. Ou bien, dans un coin, elles trouvaient des fruits à sécher. Prises de fringale, elles s'asseyaient alors, et tandis qu'elles mangeaient, on distinguait le roucoulement étouffé d'un pigeon, assoupi sous les combles.
Mais Marc bientôt les quittait pour redescendre au salon. De loin, il entendait Florence jouer. Elle aimait une musique à son image, vive, limpide et
mesurée ; d'instinct, au dessin bien arrêté des fugues et des suites, ses mains légères se complaisaient. Marc descendait lentement ; à chaque marche il avait l'impression de se rapprocher du centre même de son émotion.
Dès son entrée, Mlle Mabillez lui souriait. Elle se tenait près de la fenêtre nvec Mme Lausanne qui lisait. Taciturne à l'ordinaire, Mme Denis, en face, suivait d'un œil distrait M. Langelet qui, loquace, importun, passait de l'une à l'autre, les basques relevées de sa jaquette laissant voir des jambes grasses et trop courtes.
Marc se dirigeait vers la jeune fille.
Elle l'accueillait sans s'interrompre, d'un simple mouvement des paupières. En silence, immobile à ses côtés, il se prenait à la considérer.
Sous l'empire des chants qu'elle faisait naître, Florence ne craignait point de trahir son aspect véritable. Une vie subtile et changeante affluait, à ses traits
d'où il semblait qu'un masque fut tombé tout à coup. A mesure que transparaissait ce visage intérieur, Marc reconnaissait devant lui l'âme pure, énergique, prête aux plus nobles dévouements, qu'il avait pressentie d'emblée derrière la frêle et charmante enveloppe. Elle s'animait peu à peu ; une flamme brillait dans ses prunelles. Parfois, emportée par l'élan lyrique d'une phrase, elle la soutenait en chantant à mi-voix. Mais elle s'arrêtait à l'instant, confuse et presque étonnée de sa propre ardeur.
— « Que vous avez raison !... » lui dit Marc, un jour. « En de tels moments, vous vous livrez tout entière, et vous surprendre alors comme je fis le matin de votre arrivée, c'est saisir une confidence si complète qu'il paraît bien ensuite que rien ne vaille plus la peine d'être dit... »
Elle ne répondait pas et reprenait. — Elle jouait quelque pièce pour clavecin, le Menuet d'Exaudet, du Scarlatti, un
air de Rameau. La précaution était inutile : parmi les arabesques mêmes d'une musique si peu propre aux effusions, Marc ne laissait pas de retrouver une image de la jeune fille, comme le souvenir transposé de cette grâce élégante et discrète qui l'ornait et la défendait également. D'ailleurs, elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau. Une harmonie plus profonde jaillissait du clavier, et soudain elle souriait d'avoir une fois de plus décelé les secrets penchants de son cœur.
De la pause, aussitôt, M. Langelet profitait pour s'immiscer dan s leur entretien. Tout en parlant, il maniait ses breloques de corail et marchait à grands pas. Devant la fenêtre, enfin, il s'arrêtait, d'un air navré contemplait longuement le paysage' obscur, noyé sous l'averse.
La matinée ainsi s'écoulait.
Calliste et lesjeunes filles descendaient à leur tour. En riant, Lucy et Antonia
faisaient montre de leurs mains couvertes de poussière ; Calliste cependant, d'un mouvement affectueux, allait embrasser Florence au piano.
A les voir l'une près de l'autre, le contraste de leur allure, aux yeux de Marc, s'éclairait brusquement d'une éloquence particulière. Il en appréciait d'expérience, à présent, la portée et le caractère. Elles formaient la figuration sensible de deux faces opposées de son être. Celle-ci était sa volupté avide et tendue jusqu'à la cruauté; celle-là représentait la vigueur intacte de sa pensée. Ensemble, elles commentaient devant lui le sens de sa destinée morale. Calliste s'approchait-elle de la jeune fille, il avait le sentiment, tout à coup, d'une sorte d'harmonie réalisée, comme si, en se joignant, elles eussent disposé l'allégorie même, émouvante et plastique, des forces contraires qui le partageaient.
Après le repas, dans l'alcôve tranquille où il venait faire la sieste, Marc
sentait le souvenir des heures aimables monter en lui et se répandre, ainsi que le parfum d'une fiole qu'on débouche. Parmi les voiles de son demi-sommeil, l'ombre heureuse de la jeune fille errait confusément. Nul geste distinct, nul regard, nulle parole ne retenait son attention. Le charme demeurait unanime et tout d'une pièce. En songeant à Florence, loin de voir sous ses yeux s'animer un portrait, Marc ne faisait qu'évoquer l'exquise fraîcheur qu'il avait éprouvée dès l'abord, pareille au limpide bienfait d'une fontaine, en août, quand la nue torride fait tout reflet plus noir au-dessus de l'eau qui s'épanche.
Telle, même, était sa sérénité, qu'à suivre de la sorte un cher fantôme il ne lui venait un désir ou une curiosité dont Florence, avertie, aurait dû s'alarmer.
Dans l'action qu'à son insu la jeune iille exerçait sur lui, Marc pas une fois n'avait fait réflexion qu'un attrait intéressé put avoir quelque part. A
rien de charmant son cœur jamais ne s'était refusé : comment douter dès lors qu'en suivant une pente si douce, il cessât d'obéir à l'impérieux instinct qui le poussait à chercher la fleur en toutes choses. S'en fût-il avisé d'ailleurs, la tendresse qu'il continuait de porter à Calliste l'eût bien vite rassuré. Il la convoitait toujours : d'un irrésistible frisson, elle soulevait toute sa chair à reposer sur ses yeux le sourire d'une bouche dont il n'avait oublié la douceur ni la caresse. Il n'était pas, aussi bien, de ces êtres qui, limités dans leurs plaisirs, ne peuvent les goûter qu'isolément. Tout choix lui paraissait inutile. Autant que Florence et dune autre façon, il éprouvait Calliste nécessaire à l'agrément de ses jours. Peut-être ne l'aima-t-il jamais davantage qu'en ce temps où les circonstances ayant permis que les biens dont il était comblé, remplissent la mesure de ses désirs, il ne connaissait plus l'impatience et apprenait à jouir avec
simplicité de ce qui lui était accordé. La gratitude avait délié cette inégale frénésie qu'il apportait autrefois à l'amour. D'une âme docile, maintenant il acceptait le sort, confiant en la bonté des événements et si attentif au délice, qu'aucun soin ne le touchait plus, hormis de recueillir précieusement tout ce qu'en leurs mains tendues deux femmes lui offraient de bonheur.
Au soir tombant, Marc redescendait.
Sous les arcades, les jeunes lîlles étaient réunies. Sveltes dans leurs robes claires que teintaient les derniers feux du jour, elles causaient à mi-voix. Des rires frais jaillissaient, un bras léger se tendait vers la grappe penchée des glycines. Assuré de n'y point rencontrer Florence à cette heure, Marc passait sans s'arrêter.
Il entrait au salon. Une cendre fine, déjà, se mêlait à l'air terni. Accoudée au piano dans l'attitude qui lui était familière, Mai'c enfin découvrait son amie. Il s'installait auprès d'elle ; avant même
qu'il dut l'en prier, elle se mettait alors à jouer. Il semblait aussitôt que rien n'eût interrompu la conversation commencée au matin. Le paysage spirituel autour de leur pensée se reformait. Telle qu'ils l'avaient 1 ussée, ils retrouvaient leur émotion ; avec l'ombre seulement, la tranquille clarté du visage de Florence s'était faite plus fervente et plus vive.
Un soir, tandis qu'il l 'écoutait, Marc aperçut Calliste, immobile et debout devant eux. Une impression singulière, presque pénible, à cette vue le saisit. Sans s'y attarder pourtant, le cœur tout attendri, il allongea la main vers la jeune femme comme pour l'attirer près de lui. Mais elle se dégagea doucement, en silence se retira, laissant Marc un instant déconcerté. D'un autre objet occupé, il eut tôt fait d'ailleurs d'oublier un incident qui l'aurait dû mettre en garde.
Le souper terminé, afin de fuir l'in-
discrète familiarité de Langelet, Marc se hâtait d'entraîner au jardin Calliste et les trois jeunes filles. Les nuits étaient froides et claires. Une odeur humide montait de la terre détrempée par les orages ; les pieds glissaient sur la mousse spongieuse des chemins. Marc s'avançait à côté de Florence. Dans l'air obscur et doux, celle-ci peu à peu s'enhardissait. Elle parlait : une gaîté tendre riait en ses jeux purs. Insensiblement, ils ralentissaient le pas ; au détour d'une allée, bientôt se perdaient les voix de Lucie et d'Antonia que guidait Pierre Langelet.
Us descendaient jusqu'au rivage. Parmi l'herbe noire un insecte bruissait, on voyait luire la perle verte d'une luciole. Les premiers jours, Calliste les accompagnait. Elle marchait à côté de Marc et de Florence. Parfois, il leur offrait le bras. Entre les deux femmes appuyées contre lui, Marc alors goûtait la douceur de se partager. Mais brusquement elle ne prétendit plus sortir. De loin, on l'appe-
lait ; elle refusait d'un signe de tête. Sous la galerie, ensuite, elle demeurait immobile, un châle sur les épaules, à regarder disparaître dans l'ombre les couples qui riaient et se taisaient tour à tour.
D'un voisinage trop bruyant à leur gré, Marc et Florence ne tardaient pas à s'écarter. Ils prenaient quelque sentier détourné. L'azur pâle, au-dessus d'eux, pressait mollement la cime ronde des arbres; des bouquets d'amandiers, par endroits brillaient d'un éclat rose et mat. Au bord des eaux, l'espace nocturne, d'un coup, s'ouvrait devant leurs pas. Un souffle puissant leur passait au visage. Cependant, saisie par l'air vif du large, Florence avait un frisson. Us remontaient, regagnaient lentement la villa, dont les lumières se jouaient au travers des feuillages.
En haut de l'escalier, Calliste les attendait. Son sourire triste, un peu las, les accueillait. Tout plein de l'enivrement
que Florence suscitait en lui, Marc, à l'aspect de la jeune femme, s'embrasait tout à coup d'un feu pressant et suave. Il la rejoignait dans les ténèbres, avec transport l'attirait contre lui. Calliste, sous ses caresses frémissait sans se défendre, sa taille ployait, un soupir gonflait sa gorge ronde; obstinément toutefois, elle demeurait silencieuse. — « Pourquoi ne me dites-vous plus rien?... », lui demandait Marc, et il eût voulu que d'un geste passionné, elle se révélât semblable à l'amante magnifique qu'autrefois il avait connue. Mais elle ne répondait pas, et déjà, grisé de sa propre vertu, ne devinant pointée qui se passait chez la jeune femme, il avait repris ses lèvres, comme pour mêler la fougue orageuse et avide de l'étreinte à tout ce qui flottait encore en lui de la fraîcheur charmante dont Florence l'avait pénétré.
Quand la nuit était pure, les jeunes filles ne pouvaient se décider à rentrer. Elles allaient ensemble s'asseoir auprès
de la fontaine. Une odeur légère montait des roses, dont la tête trop lourde faisait plier les tiges. Serrées les unes contre les autres, les jeunes filles ne disaient mot : le délicat ruissellement de l'eau remplissait seul l'obscurité muette. D'un regard extasié, Marc couvrait le visage de Florence, qu'une secrète clarté dans l'ombre paraissait entourer. A cette place où pour la première fois il avait vu Calliste rougir devant lui, aucun souvenir ne se levait en sa mémoire. L'éclat de sa félicité présente effaçait tout à ses yeux : il était heureux, qu'avait-il à s'inquiéter d'autre chose? — De la villa, quelqu'un enfin les rappelait. Ils rentraient à regret.
Un soir, comme l'air semblait plus tiède qu'à l'ordinaire, Lucy, à considérer le gazon court et qui invitait au pas, tout à coup battit des mains et s'écria qu'il fallait danser. — « Calliste », fit-elle aussitôt, « soyez gentille, jouez-nous quelque chose... Un air à danser, Calliste,
rien qu'un petit air. . . « et, se retournant, elle tendit la main à Pierre Langelet.
Non sans sourire de l'idée, Marc à son tour pria Florence. Elle accepta. Aux premiers sons du piano, ils partirent.
Florence était agile et rapide. Elle dansait les paupières basses, la tête un peu penchée. Marc sentait son corps souple, à chaque pas, se rapprocher, puis s'enfuir. Avec stupéfaction, il la considérait. On eût dit qu'en elle, la femme, à l'instant, venait d'apparaître à ses yeux. L'attrait imprécis qu elle exerçait sur lui, brusquement avait pris corps : un sens redoutable à présent s'y enfermait. Sa pensée, certes, demeurait respectueuse, mais à découvrir chez la jeune fille des ressources si longtemps ignorées, un trouble obscur et poignant se levait dans sa chair.
Entraînés par le rythme léger, ils glissaient en silence sur l'herbe tondue de près. On entendait le bruit de flamme des jupes de soie qui volaient. Parfois,
ils frôlaient au passage Pierre Langelet et Lncy; les couples ensuite s'éloignaient. Ils entraient dans l'obscurité, gagnaient en valsant le bout de la pelouse.
Un vertige, à mesure, envahissait Marc. Tout transporté de surprise et de curiosité, il se tenait' incliné vers Florence qui, hors d'haleine, se laissait mener au hasard. — « Vous n'osez donc plus me regarder?... », demanda-t-il tout à coup.
Elle releva le front avec lenteur : sous ce regard qui le transperçait, Marc, en frémissant, dut détourner la tête.
La musique cependant s'était tue ; Pierre Langelet et Lucy déjà gravissaient l'escalier ; Marc alors offrit le bras à Florence; sans mot dire, ils regagnèrent la villa.
— « Quels enfants vous êtes ! . . . », leur dit Mlle Mabillez en riant.
Marc ne répondit point; dans l'ombre de la galerie, à pas lents, il s'éloigna. Distinctement, il revovait devant lui
l'étrange regard de la jeune fille. Il avait le sentiment que se nouait à cette heure, en sa vie, quelque action menaçante dont la portée lui échappait.
Comme il levait les yeux, il aperçut Calliste qui s'avançait vers lui. Il s'arrêta, d'un geste machinal voulut lui prendre la main. Mais elle recula. — « Je vous en prie », fit-elle en même temps, « quoi qu'il m'en coûte de vous le demander, il faut à toute force que je vous voie ce soir... »
Étonné de son agitation, Marc un instant la considéra. — - Voulez vous » , ditil, - que je vienne chez vous, tantôt... -
D'un signe, elle accepta : avant qu'il eut pu l'interroger, elle avait disparu.
Calliste, en chancelant, avait regagné sa chambre ; dans l'obscurité, lourdement, elle vint choir sur son lit. De l'effort que lui avait coûté une résolution si peu conforme à son caractère, elle demeurait tremblante encore : l'angoisse et la désolation se partageaient son être comme enivré de tristesse. Durant le court répit qui l'en séparait, elle eût voulu du moins préparer sa pensée pour une entrevue à quoi rien ne la disposait. Le trouble dont elle était agitée ne lui en laissa pas le loisir. Tout lui échappait à
186 LE TENTATBUB
la fois, et la crainte des conséquences maintenant inévitables de sa démarche ne faisait qu'ajoutera son désarroi. Une a mère énergie pourtant la soutenait :
les événements de cette soirée avaient poussé sa jalousie à bout : le coup le plus cruel désormais lui paraissait préférable au doute affreux qui depuis tant de jours la consumait.
Mille images poignantes, cependant, se pressaient en elle. Tout le long souvenir des peines dont elle avnit été blessée, du matin où pour la première fois elle aperçut Marc et Florence assis côte à côte au salon, ensemble se levait dans sa mémoire et la remplissait. Avertie par une sorte d'instinct secret, elle avait senti dès lors qu'un péril la menaçait. Timide et trop encline à prêter à la vie l'aspect du bonheur qu'ingénument elle en attendait, Calliste toutefois ne s'était pas arrêtée à cette obscure intuition. Elle ne se méfiait point d'ailleurs, et une caresse, un mot, les lèvres de Marc un instant
appuyées sur les siennes avaient tôt fait d'effacer ses fugitifs pressentiments.
L'intimité des jeunes gens ne s'en était pas moins, de jour en jour, resserrée sous ses yeux. Devant le piano ouvert, elle les revoyait penchés l'un vers l'autre, ainsi qu'en une confidence incessamment renouvelée. De la conduite de Marc, elle avait conçu quelque alarme, mais, par dignité, s'était imposée de n'y voir que l'entraînement irréfléchi d'une amitié récente et dans tout son vif encore. Elle se sentait affligée seulement à songer qu'une assiduité si attentive s'exerçait au dépens de ce qu'il lui devait : tout has, elle osait même l'accuser d'oublier bien vite de quel bienfait sans prix elle l'avait comblé ! . . .
A cette époque, pour surcroît, il lui avait fallu se défendre des instances répétées de Ghiberti Affolé par les façons de Marc en qui tout lui dénonçait un rival heureux, le jeune homme, après la visite de ce dernier, n'avait rien ménagé pour
se rapprocher de Calliste. A grand* peine put-elle éviter une rencontre dont l'idée seule la couvrait d'une honte mortelle.
Bien que reconnaissant une explication nécessaire, aux lettres de Ghiberti, ensuite, elle ne s'était point trouvé le courage de répondre, et le sentiment du tort où elle se mettait à mesure avait achevé de l'accabler. En ce temps d'épreuve, elle eût aimé pouvoir s'appuyer sur la tendresse d'un ami ; en quelque abandon où il la laissât, pas une fois néanmoins elle n'ouvrit la bouche pour se plaindre. En face de Marc, au surplus, elle conservait l'impression d'être à la merci d'une force qui l'exigeait tout entière et ne cédait rien en échange.
Ainsi arrêtée de ce côté, un jour,à bout d'attente, elle ne sut se tenir de trahir devant la jeune fille l'inquiétude dont elle était tourmentée. Inclinée au-dessus de ce visage impénétrable, avec angoisse elle épia un mot qui la dut rassurer.
Mais hautaine et tout à coup glacée,
Florence se tut, pendant une seconde la considéra fixement, tandis qu'une rougeur légère baignait son front et ses tempes limpides. A la subtile secousse qui dans ce moment l'ébranla, Calliste comprit de quel mal redoutable elle était la proie : de ce jour elle s'avoua jalouse. Quel désespoir quand, par les tièdes soirées, elle voyait Marc avec Florence descendre aux jardins ! A la vérité, il ne manquait pas de la prier : mais un cœur amoureux peut-il consentir au partage?... — Obstinément, elle s'était refusée à les suivre, non sans l'espoir caché du reste qu'à la voir se dérober de la sorte, Marc enfin reconnaîtrait son ingrate erreur. En effet, si précis qu'en fût l'objet, parfois, elle se forçait encore de croire que ses soupçons Tégaraient. Intéressée à se convaincre, elle se représentait tant de soirs où Marc, quittant Florence, venait chercher dans l'ombre des lèvres qu'elle ne lui défendait pas. Elle se reprochait ses mé-
fiances alors, toute l'injustice de sa longue et dévorante envie. Mais le jour suivant, elle retrouvait le jeune homme auprès de Florence, l'air comme éclairé du plaisir de sa présence. Détrompée aussitôt, elle fuyait tête basse, tremblante, déchirée, moins indignée de la trahison que de sa propre lâcheté qui n'osait l'affronter. Pour la sortir de son inertie, il avait fallu aujourd'hui l'innocente cruauté de Lucy. Une aveugle colère, sous l'outrage, s'était glissée en elle : brusquement elle n'avait plus hésité.
Excédée d'une attente si mal supportée, ralliste se dressa tout à coup, d'une main nerveuse alla tirer la fenêtre. Une lune pâle et molle répandait sa lumière fine parmi l'azur cendré de la nue. Une brise' passa, son souffle délicat souleva les rideaux du lit, la fluide moustiquaire dont les plis se gonflèrent. Sans rien voir, Calliste cependant s'était détournée ; fiévreusement elle se mit à marcher dans la chambre. Comme elle approchait
de la porte, soudain elle découvrit Marc qui, entré à la muette, la cherchait des yeux dans l'ombre bleuâtre où tout s'effacait.
De surprise, elle eut un soupir bas, vite étouffé : Marc à son tour l'aperçut. En silence, d'abord, ils se considérèrent. Le désordre dont ses traits et son maintien lui offraient l'image, ne laissait pas de l'étonner; éperdue, immobile devant lui, Callistede son côté s'éprouvait incapable de prêter une voix aux ressentiments passionnés qui se pressaient en son sein.
— « Vous voilà donc. . . » , fit-elle enfin, avec effort... « Je vous attendais. Voyezvous, je devais à toute force vous parler ce soir. Ne m'en veuillez pas, je n'aurais pu durer davantage... Quelle existence aussi bien, « reprit-elle, « quelle existence depuis tant de jours n'ai-je pas menée ! . . . Mais vous n'avez rien vu, rien deviné, sans pitié pour tout ce que j'endurais, vous avez poursuivi... Vous m'avez brisé
le cœur, vous m'avez brisé tout entière, par jeu, par on priée et d'une telle insouciance qu'à cette heure vous ne semblez même pas vous douter de ce qui fait ma détresse et mon supplice [...*
Elle se tut, fit quelques pas au hasard, puis se rapprochant de Marc, le visage contracté : « Non, non, ce n'est pas là ce que je voulais vous dire!... Écoutez, il faut beaucoup me pardonner, il faut être bon pour moi : je souffre tellement !...», et elle posa la main sur le bras du jeune homme. Mais, comme si l'irritation qu'un instant elle avait su réprimer, à ce contact s'était d'un coup ravivée : « Eh bien ! non ! » reprit-elle, « je ne veux pas vous demander de pardon. Qu'avez-vous à me reprocher, et pourquoi m'humilierais-je pour obtenir de vous les exeuses auxquelles me donnent droit les affronts et les outrages dont vous- n'avez cessé de m abreuver ?... Allons, achevez donc, parlez et n'ayez pas peur d'être cruel, vous m'y avez accoutumée... Je pré-
tends ce soir apprendre tout de votre bouche... »
Elle s'arrêta devant lui, dure, frémissante, les yeux étincelants de colère.
— "Du moins, » fit-elle encore, en le toisant, « afin de dissimuler tout ce que votre conduite ofirait d'insultant à mon égard, n'auriez-vous pu mentir quelque temps ! »
Mais son âme, en dépit quelle en eût, répugnait à la haine ; son cœur fléchit, des larmes jaillirent de ses paupières baissées. « Ah ! » gémit-elle, « quand à peine je venais de vous céder, n'auriezvous pas dû cacher que vous aimiez cette jeune fille ! . . . » Comme honteuse de sa faiblesse, ensuite, elle recula, la face enfouie dans ses mains, alla tomber sur un petit siège bas, près de la fenêtre.
Il y eut une pause. On n'entendit plus que le bruit des sanglots légers, qui de temps en temps expiraient dans sa gorge. Marc était resté sans bouger. L)e la douleur de Calhste, d'une sortie qui
présentait un tel contraste avec sa réserve habituelle, il songeait bien à s'inquiéter! Plus pressante et plus soucieuse, une autre pensée à la voix de la jeune femme s'était fait jour. Incohérente d'abord et ne sachant diriger son attaque, à mesure que Calliste parlait, une clarté accusatrice peu à peu l'avait pénétré ; aux derniers mots qu'elle lui lança, dessillé tout à coup, il lui parut qu'il s'éveillait en sursaut du tendre prestige à qui son âme séduite s'était imprudemment livrée. La surprise au demeurant était trop récente encore pour qu'il en put tout de suite mesurer la portée :
lorsque Calliste se tut, il n'éprouva que le besoin impérieux de se ressaisir dans la confusion où l'avait jeté un trait si perfide et si imprévu. Dès cet instant, pourtant, un sourd déplaisir croissait en lui. Tout ensemble dans les reproches de Calliste avait outré son orgueil ; de n'y pouvoir répondre, de se sentir ainsi désarmé vis-à-vis de soi-même, il demeu-
rait à présent frémissant et humilié.
Mais un soupir de la jeune femme lui fit tourner la tète, il la regarda ; elle avait découvert son visage ; leurs yeux se croisèrent.
— « Vous ne répondez rien ! . . . » , fitelle. Elle se leva, vint à lui, l'être tout entier tendu d'une supplication éperdue.
— « Je vous aime, Marc, vous le savez ; mais je suis jalouse, je ne veux plus que vous voyiez cette jeune fille !... », et les bras posés autour de son cou, elle le considérait avec égarement.
Marc, doucement, lui prit la main. Ce cri d'un cœur qui souffrait, loin de l'attendrir, n'avait fait qu'attiser l'obscure irritation qui le tourmentait. Dans la plainte de Calliste, il détesta soudain l'indiscrète exigence d'une affection qui entendait disposer à sa guise des penchants les plus intimes de son être. A ses yeux, toutefois, la jeune femme n'était pas sans prix, il sentit qu'il devait quelque déférence à ses larmes, il voulut être
patient. — ■ Calliste », fit-il, « avez-vous bien pesé ce que vous venez de me dire, et n'est-ce pas l'emportement qui vous fait parler de la sorte?...» En même temps, il tentait de l'attirer contre lui. Mal assuré, en etfet, cherchant en vain une contenance qui pût couvrir son incertitude et son émoi, il comprenait d'instinct qu'en lui donnant du champ, une caresse le servirait mieux que des paroles assemblées à la hâte.
Mais elle le repoussa durement. — « Vous vous taisez !... Ah ! Pensez-vous encore m'abuser par un baiser ou une étreinte L . . Il me faut davantage aujourd'hui... — Non, je ne veux plus que vous voyiez cette jeune fille !... Ou bien, ditesmoi plutôt que vous me méprisez... Mais ne sentez- vous pas que votre silence me tue!... »
Marc eut un geste d'impatience. Il ne cherchait plus à se dominer : brusquement il avait entrevu quel parti lui fournissait l'indiscrète violence de la jeune
femme. Briser cette résistance, ce fut un but désormais à sa colère, comme une attitude qui le rachetait à ses propres yeux; avec passion, aussitôt il s'y attacha. « Calliste, » fit-il d'une voix contenue, « Calliste, je vous en prie, prenez garde. . . Ne m'obligez pas à vous dire des vérités blessantes que je ne tarderais à regretter ! . . . »
D'un haussement d'épaules, elle l'interrompit. — « Que m'importe!...» s'écria-t-elle « Que m'importe à présent ! . . . J'ai assez attendu fpour tout entendre enfin !... »
Un instant, ils furent l'un devant l'autre les ennemis qui s'épient avant de frapper. Non sans l'acre transport, ensuite, d'un cœur qui se libère : « Il est une chose entre toutes, Calliste, » commença-t-il, « que je ne puis tolérer, c'est la contrainte... De quel droit m'interrogez-vous ainsi?»
— « De quel droit !...», fit-elle en éclatant. « De quel droit!... Du droit que
vous-même m'avez donné en acceptant mon amour... De ce jour, vous avez assumé un devoir et une charge : ah ! vous deviez bien vite l'oublier !... » Les pleurs soudain l'arrêtèrent. Elle se détourna, le visage caché dans ses mains : tout s'abîmait autour d'elle. « Il me demande de quel droit!... Ah! Marc, n'avez-vous donc pas de cœur !.. Ne comprenez-vous rien de ce que j'ai souffert à me voir sacrifiée, — par vous que j'ai la honte d'aimer encore ! . . »
Une pitié furtive, tout à coup, émut les entrailles de Marc. Mais il se roidit, ne voulut plus voir devant lui que l'obstacle à jeter bas. — « Je ne sais ce que vous prétendez dire... », répondit-il froidement, « ... ni quelles sont ces charges auxquelles vous faites allusion... Que vous puissiez avoir des droits sur moi, voilà ce qu'en tout cas je refuse d'accorder... Mon amour, Calliste, n'est pas semblable au vôtre... »
— « Ne me parlez pas de votre
amour!... Jamais vous ne m'avez aimée... Votre insensibilité, votre indifférence en un pareil moment me révoltent. . . Non, vous ne m'avez jamais aimée, et je vous hais, moi, maintenant!...»
Toute pantelante, elle se jeta sur son lit. Marc la suivit. Dans l'ombre, debout à son chevet, il continua : « Ne dites pas cela, Calliste ; vous ne le pensez guère... Oui, je vous aime ; pourquoi en douter?... Quelque tendresse que j'aie pour vous, je ne puis néanmoins supporter que vous entendiez m'asservir ! ... »
— « Vous asservir ! . . . Ah ! regardezmoi, j'en ai bien la mine, n'est-ce pas ?. . . » , et soulevée sur un coude, elle lui montrait son visage ravagé. « Est-ce que je songe à vous asservir?... Ah ! Marc, vous savez ce que je demande de vous : plutôt que de m' accuser si indignement, répondez-moi. » Elle était sans force et sans souffle ; sa voix tremblait entre ses lèvres décolorées.
— « Je n'accepte ni vos questions ni
200 t/r tentateur
vos reproches », continua-t-il. « Je ne puis admettre que de l'heure où je vous ai aimée, Calliste, je ne sois plus libre. A quoi ravalez- vous donc l'amour, quelle odieuse servitude en vonlez-vous faire?... Ah ! vous avez lassé ma patience : il faut à présent que j'achève !... — Mais saurez-vous comprendre ce que je vais vous dire, y verrez- vous autre chose qu'égoïsme ou sécheresse?... Tant pis d'ailleurs : c'est vous qui l'avez exigé... vSouvenez-vous, Calliste, de ce qu'un jour, je vous confiais au jardin : il n'est au monde, vous disais-je, rien de charmant dont je puisse me défendre. Vers tout ce qui est exquis, cette fatalité intérieure à qui nul ne résiste, invinciblement m'attire et me presse. Oui, je vous ai aimée, avec sincérité, de toute mon âme, de tout le feu de mes sens Vous êtes belle; en votre forme admirable il me semblait surprendre l'accent du paysage qui nous entoure et dont elle contenait comme le vivant commentaire. Cet
amour, ainsi, était-il pour moi une occasion de vie merveilleuse : quel passionnant témoignage de ma force n'attendaisje pas d'une victoire que tant de grâce consacrait à mes yeux ! . . . Ah ! cette force que je traîne partout, insatiable, oisive et grondante... C'est elle qni fait ma ferveur même, violente et agitée. C'est pour l'éprouver et l'occuper à nouveau qu'à peine ai-je succédé dans une entreprise, l'inquiétude me pousse à convoiter ailleurs, à reprendre une fois de plus une expérience que d'avance je sais inutile.. Je puis, certes, lui garder quelque reconnaissance : tout être qui m'a cédé, cependant, n'importe plus à mon activité. Que me réserve-t-il que je n'aie déjà <roûté?... Il est une grappe que ma bouche a vidée. J'y ai mordu, j'en ai bu le jus délicieux : ma soif à l'instant renouvelée désormais la dédaigne. Ah ! Calliste, je le vois bien, vous ne sauriez me suivre... Ainsi que les autres femmes, vous ne cherchez dansl'amourque sacri-
202 Ll TENTATEUR
fi ce, esclavage et volupté. Vous vous y attachez tout entière, et dans ce qui n'est qu'un accident, votre cœur inconsidéré découvre soudain l'aliment de toute une vie, la matière de toute une destinée. L'amour, pour vous, crée des devoirs et des droits, tout un appareil d'obligations et de charges : c'est l'instinct du sexe qui vous y jette, une aveugle et sensuelle sentimentalité. Pouvezvous concevoir dès lors que certains s'y livrent pour le seul plaisir de l'action, par nécessité d'appliquer ce qu'il est en eux de dévorant et dont rien autre ne vient réclamer l'emploi !...»
Il s'arrêta, considéra la jeune femme.
Étendue sur son lit, elle pleurait en silence, sans plus songer à dérober aux yeux de Marc ses traits comme flagellés par l'orage. Tant d'accablement ne sut le laisser insensible : il regretta tout à coup les excès de sa franchise. Il lui prit la main, elle n'eut pas la force de la retirer. « Je vous aime, Calliste...», ajouta-
t-il... « Pourquoi m'avoir contraint à vous dire ces choses?...»
Elle ne répondit pas de suite. Sa gorge demeurait serrée ; un mouvement convnlsif agitait ses lèvres. Enfin, elle se releva, put balbutier : — « Je ne sais rien. . . Ne me parlez plus ! . . . Tout ce que vous venez de me dire est horrible ! . . . »
Il s'assit auprès d'elle, doucement glissa son bras autour de la taille ployée de la jeune femme. Mais en sursaut elle se redressa. — «Ah! laissez-moi!...», fit-elle en même temps. « Après ce que vous avez osé m'avouer, vous devriez avoir honte de me toucher encore!... »
Marc se rapprocha doucement. Une compassion tardive l'inspirait, la hâte aussi d'arrêter un débat où les paroles dorénavant ne lui pouvaient prêter de secours. Calliste le vit venir avec épouvante. En vain tenta-t-elle de se défendre ; les bras dont elle le repoussait, bientôt fléchirent : déjà Marc atteignait sa bouche. Pour un moment, elle sut
se dégager. « Calliste!... » supplia-t-il à mi-voix. Il la ressaisit. Elle reconnut son impuissance, cessa de se débattre.
— « Ah ! » s'écria-t-elle, « si du moins je pouvais ne plus vous aimer ! . . . » , et puis, soudain, elle voulut tout oublier, ne souhaita plus que s'effacer tout entière dans la douceur de l'étreinte.
Quand Marc vit la jeune femme, vaincue par la fatigue, reposer sur les coussins son visage aux cils clos, il se leva, quitta sans bruit la chambre. Tout dormait dans la demeure obscure. Lentement, il descendit; sous la galerie, enfin, à l'air pur et vif de la nuit, il s'arrêta. Un instant étouffée par l'ardeur de l'action, elle l'emplissait à nouveau, maintenant, plus inquiète et plus pressante, la subite anxiété où l'avait jeté Calliste en dénonçant ses rapports avec Florence. A mesure que s'éloignait la scène tragique qui les avait entre-heurtés,
Marc retrouvait intacts en lui l'humiliation et le trouble dont à cette voix, subitement, il s'était vu pénétré. Mais tout, aussitôt, se brouillait à ses yeux : trop de soins à la t'ois occupaient son esprit, pas une pensée n émergeait de leur informe et confuse mêlée.
Excédé brusquement d'une agitation si stérile, Marc se mit debout et descendit au jardin. La nuit était limpide. Une brise molle balançait les verdures; les reriets de la lune, déjà basse sur l'horizon, éclairaient faiblement la cime luisante des oliviers. Sous les roses qui l'abritaient, la fontaine, près de lui, s'épanchait avec un murmure. 11 s'approcha, dans le Ilot glacé vint tremper ses poignets, son front moite et névreux. D'un effort, ensuite, il se ressaisit, et se* rendant bien compte qu'en une conjoncture si tendue, rien n'importait tant que de reprendre au plus vite ce contrôle de soi-même que la surprise lui avait enlevé, dédaigneux
désormais de son propre émoi, au problème redoutable qui depuis une heure tenait sa vie en suspens, résolument il s'appliqua. « L'aimerais-je donc?... » se demanda-t-il, non sans un secret tressaillement de sa chair.
Ce frais et serein plaisir qui l'avait enchanté près de Florence, était-ce de l'amour, et Calliste, en l'égarement de sa jalousie, avait-elle frappé juste?...
Une phrase tantôt prononcée devant la jeune femme, à cet endroit, comme machinalement, revint sur ses lèvres :
« — 11 n'est au monde rien de charmant dont je puisse me défendre. »
Quelle dure ironie ne s'y devait enfermer, si dans le temps qu'il la disait il eut aimé sans le savoir... Du penchant qui l'entraînait vers la jeune fille, p;is un instant il n'avait songé à se donner de garde, tant son cœur auprès d'elle se voyait exaucé : cet abandon, cette confiance aveugle, cette instinctive assurance de sa félicité..., ah! était-ce
donc là de l'amour? Mais qu'eût-il pu répondre; ainsi qu'à l'abord, elle le prenait au dépourvu, cette question qu'obsédante et pareille Marc partout rencontrait en lui.
L'impatience, soudain, le reprit. Il se leva, nerveusement se remit à marcher.
La nuit spacieuse couvrait les jardins ; au ciel noir, les étoiles flottaient, le ruissellement léger de la fontaine animait seul l'étendue muette. A ce bruit familier, Marc revit Calliste, telle qu'au premier jour elle lui était apparue, à cette place où son angoisse maintenant piétinait. Assise sous les roses, elle trempait ses mains dans l'eau qui fuyait. Elle le regardait, et un sourire indécis creusait à demi les coins de sa bouche mobile. Grappe magnifique qu'enflait alors le suc des voluptés les plus tendres, ah ! Calliste, ne restait-il en vous une goutte pour sa soif?... Il se rappela les violences, la brutalité dont il venait de l'accabler. Un scrupule,
une sorte de honte délicate, à ce souvenir, le pénétra : un instant, il haussa les épaules, et, tordant d'une main distraite la branche de rosier qui tendait vers lui ses fleurs rousses et serrées : » Ali ! ma force ! » fit-il à haute voix, « j'osais parler de ma force tout à l'heure!... Où est-elle à présent? Toute femme, disais-je, ne m'est qu'une occasion de vie merveilleuse. . . Je me vantais. Qu'ai-je été près de Florence, sinon l'inconscient jouet du charme de ses yeux?... » Il se représenta la jeune fille assise au piano, dans la fraîche clarté des matins; il la revit à son bras, quand en silence il l'emmenait aux jardins, sous l'ombre qui tombait des verdures ; à son tour, elle se ranima, l'indéfinissable émotion qui l'avait saisi, tandis qu'elle élevait sur lui, ce soir, un si grave regard. — « Et si elle m'aimait!... », songea-t-il enfin. 11 demeura saisi; non que d'une trop facile présomption il se fiattàt, mais d'avoir
démêlé tout à coup, en cette simple conjecture, l'exaltante possibilité de reprendre l'avantage. Ainsi qu'à l' entour de Calliste sa pensée autrefois avait erré, Marc avidement se pencha vers l'image de Florence, attentif à surprendre parmi ses traits, dans ses prunelles transparentes, quelque indice des sentiments qu'ils recelaient. Si l'ingénuité de Calliste, pourtant, lui avait tout de suite fourni des armes, il se heurtait à présent chez la jeune fille à une ferme et naturelle défensive que sa curiosité s'efforçait en vain de trouver en défaut.
Il ne s'en irritait point du reste. Peu à peu, il s'était calmé. Du débat dont il sortait, Marc sans doute subissait-il encore l'effet; à pouvoir orienter vers un but précis les puissances de son être, longtemps balancées et qui le rongeaient comme une bête qui veut s'évader, du moins éprouvait-il un soulagement, l'impression de reprendre à mesure la
direction morale de sa destinée. L'issue de la crise ainsi le revoyait tel que toujours il s'était souhaité. Même il lui semblait qu'instruite par une dure épreuve, sa volonté se fut faite d'autant plus agile et plus sûre. Cependant, pour dompter par la fatigue un dernier reste d'excitation, il se promenait à grands pas dans le jardin, sous les allées obscures où des insectes cachés soupiraient doucement...
En descendant, le lendemain, Marc entendit de loin Florence jouer au salon l'une de ces fugues alertes, brillantes et mesurées qu'elle avait accoutumé de redire à cette heure où le matin, d'une clarté pareille, enveloppait les jardins.
Il n'alla pas tout de suite la rejoindre, pendant quelque temps s'arrêta sous la galerie.
Une odeur fine montait des verdures.
La nue était bleuâtre et pure au-dessus des oliviers. Le bruit de la fontaine tintait en l'air vif; un ramier caché au
creux des feuillages lui répondait à mivoix. Combien de fois, le cœur plein d'un délice qui lui avait tout fait oublier, Marc ne s'était-il accoudé à cet endroit ! La proximité de la rencontre rendait son âme sensible à la douceur dune attente qu'il était libre d'abréger. Immobile et sans hâte, il écoutait se répandre dans le silence la musique tour à tour allègre et sérieuse : par elle, sa pensée, avant d'avoir aperçu la jeune fille, déjà se pliait à la forme de son émotion. Rien en lui, cependant, à des loisirs si délicats, ne se prêtait plus aujourd'hui. De l'agitation qui l'avait consumé la veille, il demeurait impatient et contraint. Une énergie sèche l'habitait, la volonté bien arrêtée de reprendre à tout prix l'active et consciente responsabilité de sa conduite. Sans s'attarder aussi à tant de souvenirs qui se pressaient en lui, Marc délibérément franchit-il le seuil du salon.
Habituée à sa présence, Florence, tau-
dis qu'il prenait place à ses côtés, le salua d'un sourire des yeux et ne s'interrompit point. Elle jouait avec ferveur. Une flamme légère lui rougissait les joues, sur son front limpide un pli se creusait.
Tout près d'elle, à la violence de son émoi, Marc put mesurer la force du charme dont il s'était laissé investir. Dans le temps qu'il s'évertuait à surprendre la confidence qu'aux sons subtils, Florence lui semblait enfermer, son âme imprudente et ravie peu à peu s'était mêlée à celle de la jeune fille. Chaque jour l'avait trouvé plus attentif et plus docile, affermissant ainsi luimême cet empire qu'il ne soupçonnait pas. Il lui apparaissait d'un coup maintenant, et soudain, à le découvrir, elle s'élevait en lui de toute part, cette réponse qu'hier avaient en vain appelé son inquiétude et son anxiété : Marc enfin ne doutait plus qu'il aimât. — Mais le sentiment du péril, par contraste, l'as-
sura dans sa résolution. Brutalement, il étouffa la tendre effusion qui lui montait aux lèvres : le soin nouveau qu'il s'était imposé près de Florence, tout entier désormais le tint occupé.
Ainsi qu'il avait épié l'image de la jeune fille évoquée en sa mémoire, son regard obstinément revint chercher parmi sa contenance, sur son visage délié par le plaisir, le défaut secret de l'invisible cuirasse qui dans l'abandon même continuait de la couvrir. Contre la calme assurance de Florence, encore une fois, pourtant, Marc vit glisser sa curiosité. Un mouvement d'humeur le traversa. Il comprit l'inutilité de ses efforts, tant que la jeune fille, spontanément, ne consentirait à s'y prêter. — « Ah ! » songea-t-il, « ce mot que j'espère, il est là... derrière ce front que je pourrais toucher!... », et transporté d'un désir à qui la résistance enlevait toute retenue, il se rapprochait peu à peu de Florence.
Comme elle détournait la tête, elle l'aperçut à ce moment et s'arrêta. Un silence profond s'établit autour d'eux.
Surprise, elle hésitait d'abord à soutenir son regard ; avertie par une sorte d'obscur instinct, elle sentit ensuite que le moindre de leurs gestes allait assumer brusquement une importance décisive :
elle n'abaissa pas les paupières, mais une rougeur ardente, tout le sang de sa pudeur blessée, lui couvrit la face. Ce fut un instant affreux, elle trembla. Il lui semblait que rien en elle ne demeurait caché à cette implacable interrogation qui fouillait sa pensée la mieux abritée : tout son courage, toute sa fermeté, à peine surent-elles l'empêcher de défaillir de honte. — Oui, elle aimait Marc, et souffrait de la violence qui lui était faite : hautaine cependant, jusqu'en l'aveu qu'elle n'avait su retenir, Florence, par son attitude du moins, prétendit-elle s'affirmer au-dessus des sentiments qui la trahissaient et comme
21 fi lt; tentatettr
nettement marquer aux yeux du jeune homme qu'il lui importait peu de savoir si l'on y répondait.
A son tour, alors, Maro comprit, Une joie subite, éclatante, l'emplit. Il voulut parler, mais les mots lui manquant, il baissa la tête, céda sous ce regard que rien ne faisait fléchir, et saisissant la main de la jeune fille, la baisa, doucement
Le geste brisa l'enchantement. Tl se redressa, prêt à laisser déborder son ivresse. Mais Florence s'était détournée : sans mot dire, d'un air tranquille, elle reprit la fugue interrompue.
Marc en silence sortit du salon. Une émotion complexe le partageait. Cette certitude, que d'un tel vouloir il avait poursuivie, sans doute la tenait-il enfin : Florence l'aimait, il n'hésitait plus à le croire; une sorte de malaise, confusément mêlé à son triomphe, l'empêchait néanmoins d'en tirer tout le fruit qu'il eût fallu. Il ne pouvait oublier que par
la fermeté de la jeune fille, son action pour la première fois se voyait tenue en suspens. A mesure que se retraçait en lui la brève péripétie, il sentait en face de Florence s'accentuer l'impression d'une supériorité morale dont la rencontre inopinée le pénétrait de surprise.
Quel moyen lui restait donc contre un adversaire qui se faisait des armes de sa faiblesse et une parade de ce qui eût été la perte de tout autre ! Encore une fois, il eut conscience de sa défaite ; il se vit décontenancé, disposé à son insu par les événements qu'il avait cru diriger. Un dépit presque vindicatif, une minute, l'emporta : ne pouvant soumettre ce cœur ombrageux, il se prit à souhaiter de le faire souffrir, pour au moins de cette façon montrer à Florence qu'il ne le lui cédait pas. Mais il se rappela les yeux clairs de la jeune fille, son sourire léger : à l'instant il détesta l'odieuse pensée.
La crainte cependant de lui voir échap-
per une tendresse si précieuse, s'ajoutait à présent à son inquiétude. Ce n'était plus son indépendance et son orgueil qu'il lui importait de défendre, mais les biens les plus récents et les plus délicats de son cœur. Il s'imagina tramant avec l'humiliation d'un échec, toutes les souffrances d'une âme que rien ne saurait plus distraire de sa blessure. Tout son être, à cette idée, se souleva. Une ardeur indignée l'envahit; en frémissant, il accepta la lutte. Une telle extrémité au surplus n'était pas pour lui déplaire.
Même, par un subit revirement, il s'en félicita. L'avenir lui apparut tragique et déchiré. Instruits de leurs sentiments réciproques, désormais, afin de n'y point succomber, ils allaient ensemble déployer une égale et contraire énergie.
Quelque plaisir qui les enchantât, l'un devant l'autre, ils demeureraient attentifs et contenus, ayant tous deux compris que le premier qui plierait, aussitôt se devait voir à la merci du rival. L'inté-
rêt d'un conflit si poignant brusquement passa tout à ses yeux. Il s'éprouva lucide, agile et souple comme une lame :
la vie, dans toute sa complication passionnée, à nouveau s'était résolue pour lui en un clair théorème de volonté.
Il allait descendre aux jardins, quand un bruit de pas, sous la galerie, lui fit tourner la tête. Il reconnut Calliste qui se dirigeait vers le salon. En l'apercevant, celle-ci s'arrêta net, et sur ce mobile visage où la moindre émotion mettait sa trace, Marc vit s'exprimer le déplaisir que lui causait la rencontre. Il n'y prit point garde. Tout ce qu'elle représentait en son existence, à l'aspect de Calliste, soudain, lui était apparu : avec surprise, longuement, il la considéra, l'esprit confondu d'avoir pu l'oublier jusqu'à cet instant. Mais il se ressaisit, et pour la saluer, s'approcha de la jeune femme.
Comme si elle n'eut pas remarqué son mouvement, Calliste cependant demeura silencieuse et ne lui tendit point la main.
Un instant, il fut sans comprendre ; brusquement il se souvint ensuite de l'orageuse soirée, si récente et dont de telles distances morales déjà le séparaient.
— « Calliste!... », fit-il. « Excusezmoi! J'oubliais trop tôt quel droit vous avez de me détester!... Que je fus dur, cruel, injuste à votre égard... J'ai honte maintenant d'y songer. Je vous en prie, Calliste, ne m'en veuillez plus !.. . » Mais il regretta sur-le-champ une condescendance qui lui donnait mine, en face de la jeune femme, de condamner ce qu'il n'eût pu désavouer sans mentir à soimême ; mécontent en outre que Calliste ne s'adoucit pas : — « Ou bien, » ne putil se tenir d'ajouter assez perfidement, « ou bien, ce pardon que vous m'accordiez hier, dois-je croire qu'aujourd'hui vous le vouliez retirer?... »
Calliste rougit sous l'insinuation. Un nuage passa dans ses prunelles. — « Rassurez-vous, » fit-elle, «je ne vous en veux
pas d'avoir été sincère, malgré vous peut-être... De tout ce qui s'est passé, si je dois garder quelque ressentiment, croyez bien aussi que c'est contre moi seule que je le tournerai.. . »
— « Calliste, » reprit-il, « je sais tous mes torts envers vous, ne me les faites pas plus durement éprouver! Songez plutôt qu'il y eut autre chose entre nous. De tant d'heures qui nous unirent...
ah! Calliste, oubliez la plus noire, pour ne retenir que celles qui lurent tendres, heureuses et passionnées... *
Mais elle ne fléchit pas, son visage restait obscur et glacé. Brusquement, il se reconnut incapable de teindre davantage. De ses emportements de la veille, il ne concevait en vérité aucun repentir : ses regrets simplement étaient d'une âme soucieuse de sa tenue et qui déplore d'avoir usé de la violence, alors qu'elle n'était point indispensable. A mesure, d'ailleurs, qu'il se remettait de sa première impression, la conviction s'aller-
missait en lui qu'au sentiment qu'il portait à Calliste, l'amour était désormais étranger.
11 y eut une pause. Bien qu'elle comprit que Marc attendait une réponse, Calliste obstinément se taisait. D'un air distrait, elle affectait de suivre au loin le vol oblique et rapide de quelques hirondelles planant au ciel profond.
Une irritation cuisante cependant gagnait Marc à voir ainsi la contradiction se multiplier autour de lui. En face de cette dernière résistance qu'il n'eût su prévoir, il sentait grandir peu à peu l'envie exaspérée de témoigner par quelque coup péremptoire qu'il était en lui une force néanmoins, que les circonstances pouvaient contrarier, mais certes point réduire à l'impuissance. Il fit un pas vers la jeune femme. Elle ne daigna pas tourner la tête. La voir à nouveau docile et tremblante devant lui, Marc dès lors n'eut plus d'autre désir. Lentement il avança, et sachant d'expérience
quelle prise offraient à toute action physique les sens inabrités de Calliste, en même temps il allongeait le bras, tentait de lui toucher les poignets. Elle recula, il la suivit sans mot dire; et soudain, sous ce dur regard fixé sur elle, une peur irraisonnée, toute nerveuse, la saisit : comme si elle eut craint detre frappée, des deux mains, Calliste couvrit son visage que l'angoisse altérait, et à voix basse : — « Oh ! je vous en prie ! ... » murmura-t-elle.
Le geste inattendu l'arrêta. Si pressé qu'il fut d'agir, Marc se rendit compte que le mal dont souffrait la jeune femme appelait des soins plus patients et plus légers. Pour lui faire un muet reproche, aussi bien, de la crainte indigne qu'elle venait d'exprimer, avec douceur il la regarda, lui prit la main. Mais elle se dégagea vivement, sans avoir ouvert la bouche, ensuite s'éloigna.
Il ne songea pas à la rejoindre. Un instant outré de l'attitude de Calliste,
la certitude oùril était de la ressaisir à son gré l' empêchait d'en garder quelque ombrage. Il n'aimait plus sans doute, et n'espérait rien d'une victoire nouvelle : tel était son caractère qu'il ne pouvait se voir refuser un être ou une chose, sans souhaiter de s'en rendre maître aussitôt. Au surplus, dans les conjonctures actuelles, réduire Calliste lui paraissait, en attendant de s'attacher Florence, comme le liezmaturel et nécessaire de se prouver à soi-même qu'il échappait à toute contrainte et continuait, en dépit des événements, à ne dépendre que de sa propre initiative.
Une période d'activité singulière suivit. Auprès de la jeune femme, Marc retrouva l'exaltante émotion du début, quand, par ses assiduités calculées, il ramenait graduellement à l'amour. Calliste l'évitait : plus que de son injure, elle lui gardait rancune de l'avoir surprise, au moment que tout lui aurait dû sembler préférable à cette avilissante
caresse. A peine eut-il percé le secret mobile de sa réserve, Marc s'empressa d'y correspondre. Il s'effaça de sa vie : rien en son maintien ne vint plus rappeler à la jeune femme le dur souvenir dont son âme demeurait indignée. La rencontrait-il par hasard, il baissait la tête, et pour ne pas du moins avoir l'air de la fuir, s'arrêtait devant elle. Elle passait sans le regarder, pâle, agitée, les traits soudain figés, et puis il la voyait ralentir, se porter à l'écart, de peur qu'on ne saisit dans ses yeux la trace trop éloquente de son émoi.
Pas un instant, Marc ne s'avisa de tirer parti des occasions qui, dix fois par jour, s'offraient ainsi de l'aborder. A l'aride souffrance de son visage, il sentait bien que le temps n'était pas encore là de rentrer en contact avec elle. Avant de se risquer, il prétendait attendre, en outre, que l'oubli s étant fait en elle, la jeune femme ne connut plus d'autre tristesse que celle de l'isolement.
— Un attrait imprévu, pourtant, n'avait pas tardé de se mêler à la poursuite de son entreprise. Il n'y voyait d'abord qu'une sorte d'exercice subsidiaire, volontairement consenti ; entraîné par l'ardeur de la lutte, un intérêt impérieux à présent s'y découvrait à ses yeux, le plaisir d'une expérience inconnue, dont la curiosité peut-être lui faisait oublier quelque peu l'importance véritable. Quel frémissement aussi le parcourut, en surprenant un jour le regard de la jeune femme fixé sur lui ! D'avoir senti glisser le lien qui les nouait, ses mains brusquement s'éprouvèrent impatientes : il lui fallut se retenir pour ne point s'avancer tout de suite vers elle...
A la nuit tombante, ils se trouvèrent seuls sous la galerie. Dès qu'elle s'en aperçut, Calliste voulut s'échapper. Sans mot dire, respectueusement, Marc lui barra le passage. Elle s'arrêta : dès ce moment, il lui parut de bon augure qu'elle renonçât à suivre son premier
mouvement. Avec une insistance tendre et contenue, à voix basse, déjà il s'était mis à parler. Il la supplia : que lui coûtait-il de le faire, maintenant que le mensonge avait son utilité ? Tandis qu'il s'humiliait, elle le considérait fixement; ses lèvres tremblaient, un souffle inégal gonflait sa gorge ronde. Mais l'orgueil blessé, en Calliste, l'emporta. Quelque vif que fut son désir de savoir si Marc était sincère, elle ne laissa pas de demeurer inflexible : sans avoir prononcé un mot, elle tourna la tête et s'éloigna.
Marc, les jours suivants, ne chercha pas à en tirer davantage. 11 ne doutait guère que la jeune femme n'eut été touchée ; attentif à ne point la brusquer, il prit garde toutefois de troubler d'un geste prématuré le délicat revirement de ce cœur disputé par la faiblesse et le ressentiment. Comme timidement, ensuite, il risqua de se mêler au groupe animé dont Calliste toujours était entourée. Au premier instant, elle s'en effa-
roucha : il la vit (levant lui, hésitante, partagée, prête à fuir. Rassurée bientôt par la discrétion du jeune homme, elle feignit de ne rien remarquer et ne s'inquiéta plus, d'elle-même consentant ainsi à l'habitude graduelle et renouvelée de sa présence auprès d'elle.
Un soir, enfin, Marc, après le souper, osa l'engager à descendre aux jardins.
La crainte de paraître redouter un tèteà-tête la détermina : d'un air indifférent, elle accepta. Ensemble, ils s'avancèrent. L'air était pur et suave, une langueur tiède persistait à l'ombre des buis. Marc observait le silence. La jeune femme, près de lui, tenait le front penché et se taisait également. Elle ne pouvait se défendre de songer à tant de soirs pareils où, côte à côte, ils avaient erré en ces mêmes allées. Un trouble plus fort que sa rancune l'animait. Il lui semblait que quelqu'un, dans l'ombré, la conduisait parla main. Sous une charmille, ils firent halte : elle s'assit, Marc resta debout.
Un frémissement aérien et léger agitait autour d'eux les feuillages, comme une respiration insensible. La voix de Marc soudain retentit. Calliste trembla ; une rumeur obscure s'éleva dans son sang.
En sursaut, elle se dressa, d'un geste l'arrêta pour rompre l'émotion à laquelle tout en elle se voyait près de succomber.
— « Calliste!... » reprit Marc doucement, l'appelant pour la première fois de ce nom familier.
Elle se sentit défaillir, et sans lever vers lui ses paupières qui battaient :
— « Que voulez-vous donc de moi ?.. », murmura-t-elle. « Je vous ai pardonné, vous le savez, je vous le répète encore, mais ne m'appelez plus ainsi... Je ne puis vous entendre ! ... »
Marc n'insista pas. En silence, comme ils étaient venus, ils remontèrent l'allée odorante. Confusément, peut-être se désolait-il de demeurer insensible au charme amer et fugitif de cette minute qui l'eut jadis transporté»...
L'attachement où le tenait un jeu si passionnant et si serré ne pouvait toutefois le distraire du soin plus important que Florence lui imposait. Obligé par la jalousie de Calliste à contrarier sans cesse l'irrésistible penchant qui l'entraînait vers la jeune fille, Marc en goûtait mieux le prix du temps qu'il passait auprès d'elle. Un instant, en l'abordant, il oubliait quelle secrète contrainte gouvernait leurs rapports. Car il aimait Florence et ne songeait plus à y contredire. Il connaissait maintenant cette féconde plénitude d'un cœur que la douceur de son sentiment habite seule, et pour qui rien n'existe, passé la joie présente qui l'enivre. - Il y eut encore des heures divines dans la fraîcheur des matins qu'un souffle spacieux ventile.
Assis au salon, il l'écoutait jouer ; elle s'interrompait, ils se mettaient à causer, et une allégresse légère emplissait Marc comme d'un battement d'ailes éperdues.
Mais quelque réticence imprudente, au
plus vif de la causerie, soudain arrêtait leur trop prompte pensée. D'une ombre subite, leur plaisir se voyait obscurci. De peur du sens menaçant qu'en leurs moindres paroles, ils devinaient prêt à se lever, ils se taisaient ensuite, et Marc, à nouveau, sentait entre Florence et lui, se glisser, ainsi qu'un rideau de cristal, le transparent obstacle qui la séparait de son atteinte.
S'il avait pu, sans doute, à la faveur d'une surprise, arracher son secret à la jeune fille, elle n'en avait pas moins conservé assez de sang-froid pour se garder d'en témoigner aucune honte.
En vain, les jours suivants, recherchat-il sur son front quelque trace de gêne ou d'effroi : Florence s'était ressaisie et ne daignait plus se souvenir ; ainsi couverte par sa fierté, cette défaillance d'un instant aux yeux de Marc était-elle apparue l'indice d'une confiance impassible et méprisante contre laquelle il s'éprouvait sans ressort et sans prise. Il se savait
232 LE TENTATETTR
aimé, certes, et pour la désarmer, un seul mot eût suffi : de quel élan n'y aurait-elle répondu !...; mais c'était sa vie entière que dès lors il engageait; quelque tendresse que lui inspirât la jeune fille, un tel sacrifice s'avérait au-dessus de ses forces. Partant qu'espérait-il d'une recherche qui ne faisait qu'affronter mieux chaque jour leurs irréductibles destinées? Tl était assez épris au surplus pour reconnaître que l'obligation qu'il s'était proposée auprès d'elle et qui, en toute autre circonstance, se fut affirmée comme une occasion magnifique, n'était plus en ce cas qu'un pis-aller dérisoire auquel, par amour-propre, il affectait de s'appliquer encore.
Glacés cependant par leur méfiance mutuelle, ils demeuraient silencieux l'un en face de l'autre, et Marc, non sans regret, se prenait à considérer la jeune fille immobile et lointaine devant lui.
Une meurtrissure subtile marquait son visage, le coin de sa lèvre charmante :
si soigneusement qu'elle s'en défendit, tout trahissait en elle la fatigue que lui coûtait son aride et patiente résistance. De quels reproches ne chargeait-il alors la fatalité qui les empêchait d'être heureux avec simplicité! Un attendrissement indicible lui remuait le cœur. Il eût nroulu baiser ces paupières battues, ce front pâle et penché. Pourtant il n'ouvrait pas la bouche, et Florence, étouffant un soupir, se remettait à jouer. Aux accents de quelque musique émouvante, elle osait confier le soin hardi de traduire ce qui se pressait en elle et que rien autre ne pouvait manifester. Une éloquence passionnéenaissaitsous ses doigts agiles:
peu à peu transportée, sous le couvert des sonates et des fugues, c'était son âme entière qu'elle exaltait. Quand elle s'arrêtait et tournait la tête vers Marc, une émotion pathétique les étreignait :
ensemble ils goûtaient derechef l 'ivresse adorable dont la douceur sans mélange, autrefois, les avaient nourris. Mais Flo-
rence, la première, se faisait maîtresse d'elle-même. L etincelante clarté dont ils s'étaient illuminés, brusquement s'éteignait en ses yeux. Elle se levait, quittait la place, et Marc, un instant ébranlé, sentait le dépit l'envahir : impatient d'oublier dans la chaleur d'une action moins ingrate le découragement dont il* ne pouvait se défendre, fiévreusement, il se mettait en quête de Calliste.
Depuis le soir, où sortant d'un long mutisme, la jeune femme devant lui s'était avouée sans rigueur, Marc avait retrouvé d'un coup toute la franchise de ses allures. Tandis qu'elle baissait la tête pour lui refuser la vue de son émoi, il avait soudain compris que CaHiste, encore une fois, se résignait entre ses mains. Sans réfléchir aussi bien qu'il eût été d'une délicatesse plus scrupuleuse de ne rien exiger désormais de la jeune femme, Marc s'empressa de reprendre auprès d'elle l'attitude hardie et privée qu'il avait mis tant de soin à défaire.
Calliste ne songea guère à s'en offusquer ; dans l'éloignement circonspect où il s'était tenu jusqu'à ce jour, ses yeux trop crédules voulurent même distinguer moins l'inconstant oubli des faveurs dont elle l'avait comblé que le signe irrécusable de ses regrets et de sa sincérité. Avec quelle joie le vit-elle, s'écartant de Florence, sacrifier, pour lui complaire, des moments que sa jalousie avait jugé lui devoir être chers ! Quelque rancune qui l'eût animée, Calliste, en effet, ne s'était point détachée du jeune homme, et si, par une fermeté qui n'avait pas été sans peine, elle était parvenue à repousser ses avances, il lui fallait bien reconnaître à présent qu'elle ne saurait résister davantage. L'angoisse délicieuse et cruelle de l'instant où elle succomberait, alors, lui serrait la gorge : de crainte que Marc n'y lut un trop prompt consentement, elle n'osait plus lever les yeux sur lui, ou bien, saisie d'une pudeur tardive, comme confuse de sa fragilité,
?36 tM TENTATEUR
elle s'efforçait pour une heure d'éviter sa présence.
Mais Marc déguisait encore. La certitude du succès ralentissait son ardeur.
Il lui plaisait d'ailleurs que, peu à peu resserrée, son approche jusqu'en ses lenteurs habiles se montrât inopinée. Tout le jour, sans chercher à l'en distraire, il demeurait mêlé à la compagnie enjouée de Lucie et d'Antonia dont la jeune femme, ainsi que d'une protection, continuait de s'entourer. Au soir tombant, ensemble ils promenaient sous les buis que l'odeur de la nuit déjà pénétrait.
Groupés d'abord, le hasard d'une allée bientôt les dispersait : Marc et Calliste se trouvaient seuls. Doucement, il prenait le bras de la jeune femme. Quand Marc pour la première fois eut renoué ce geste de leur ancienne intimité, à peine s'était-elle défendue ; mais il l'avait senti trembler de tous ses membres, tendre et pliante esclave dont la main d'ellemême rattachait les fers un moment
relâchés. Il s'était assis avec elle, au bord de la fontaine, à l'ombre des roses lourdes. Elle le considérait fixement, et un plaisir charmant qu'elle ne pouvait retenir brillait entre ses cils allongés, cependant que, sans mot dire, il baisait la main frémissante qu'on lui abandonnait. — Dès cette minute, il sembla que rien n'eût interrompu jamais le cours égal de leur liaison. Heureuse de dépouiller une contrainte dont elle s'était toujours mal accommodée, Calliste, à la joie d'aimer, se rendit tout entière et ne voulut plus se souvenir du passé. Même, à la voir si pleinement reconquise, Marc parfois hésitait à pousser jusqu'au bout son inutile entreprise. Mais le vœu secret de la jeune femme, un appétit sensuel qu'il n'était point maître d'empêcher, malgré lui, le décidèrent. Un soir, il poussa la porte de la chambre de Calliste. Elle eut un cri vite étouûé : il l'enlaça. — « Ah! Marc... » fit-elle, toute détaillante, et incapable d'ajouter une
parole, elle se mit à sangloter. Une bouche ardente soudain se posa sur la sienne : un délice mortel et sans issue l'enveloppa.
Mais lorsqu'à l'heure accoutumée, Marc se trouva le lendemain, en face de Florence, et que d'un sourire lassé, elle l'eut accueilli, brusquement il eut l'intuition certaine qu'entre eux tout était consommé, et que le rapprochement qu'il avait opéré avec Calliste, plus sûrement qu'une trahison, désormais les séparait.
Le cœur ému d'un pressentiment funeste, il aborda la jeune fille comme si jamais plus ensuite il ne devait la revoir. En ce moment, d'ailleurs, les façons de Florence, par une étrange rencontre, correspondaient à son impression : un trouble inusité altérait l'air de limpide et superbe sérénité qu'en toutes circonstances Marc lui avait reconnu. Trop occupé de sa propre pensée, il ne s'en était point avisé sur-le-champ : le ton singulier de la jeune fille, en lui répon-
dant, soudain lui donna l'éveil. Il releva la tète, avec surprise découvrit parmi ses traits l'expression de cette même nécessité sentimentale dont il demeurait accablé.
Il y eut un silence. En l'obscure minute, tous deux avaient senti se nouer la destinée. Tremblant à présent d'en dégager d'un geste l'arrêt inexorable, l'un devant l'autre ils se tenaient immobiles et consumés. Mais à des âmes volontaires, l'incertitude n'est point longtemps supportable. Résolument, la jeune fille se dévoua. — « C'est la dernière fois », commença-t-elle, « que le matin doit nous trouver ensemble à cette place... y
— « La dernière fois!... » fit Marc.
« Eh quoi ! Vous allez partir ! ... »
Elle inclina le front pour signifier que oui. Tout en Marc s'effondra dans la nuit. Tel était sans doute le seul dénouement qu'appelât leur incompatible amour, il le reconnaissait; 1 eloignement
de l'éventualité ne lui en avait pas moins caché jusqu'alors la menace, brusquement révélée à ses yeux. Quelque temps il demeura stupéfait et glacé. Contre un coup si cruel, ensuite, toute la tendresse qu'il portait à Florence, en tumulte s'éleva. Une émotion divine et désespérée l'emplit. Il redressa la tête, et l'implorant du regard, les lèvres frémissantes : « Florence »,répéta-t-il, « est-ce donc vrai?... Vous allez partir. Je ne vous verrai plus ! ... »
L'angoisse fière et désolée qui palpitait aux prunelles de la jeune fille aussitôt s'éteignit. — « Oserez- vous me le reprocher?... », demanda-t-elle d'une voix dure et grave, comme pour mieux diriger l'aiguillon secret de son discours. Jusqu'à cet instant, peut-être avait elle attendu de Marc une parole qui soudain eût conjuré le sort. L'ombre, à son tour, l'enveloppa. Elle se roidit : la résignation, la fierté animèrent seuls désormais son noble et clair visage.
Marc ne répondit pas. Qu'eût-il pu lui dire? Sous l'arrêt logique qui les séparait, ainsi que la jeune fille, il s'inclinait sans révolte inutile. La blessure en lui, cependant, portait une atteinte plus profonde : il sentait qu'en sa vie, tout avec Florence allait ensemble lui manquer.
— « Vous avez fait beaucoup de mal autour de vous... », reprit-elle. « Il est de votre caractère de briser ce que vous touchez. Je souhaite qu'il vous soit épargné de vous en croire un jour responsable... »
Marc tressaillit. La jeune fille, certes, reconnaissait son dangereux ascendant, mais déplaçant habilement les termes de la rivalité qui les avait affrontés, en l'aveu tranquille et dédaigneux de sa faiblesse savait-elle encore trouver à cette heure de quoi le confondre et le défier.
Tandis qu'il la considérait, tout interdit, elle s'était rapprochée du piano, et
d'un air indifférent feuilletait un cahier de musique. Soudain elle détourna la tête, et souriant faiblement: — « J'aime que nous nous quittions, » ajouta-t-elle, « sans qu'un mot ait été prononcé qu'il nous faille à présent regretter d'avoir dit... », et avant qu'il eut pu répondre, elle s'était mise à jouer une fugue de Bach, éclatante, sereine et cadencée.
A rencontrer dans la galerie, les valises et les malles préparées, Marc ne put retenir un mouvement d'humeur.
L'inutile formalité des départs lui apparut ; d'avance il en détesta les longs adieux où toute émotion peu à peu s'énerve et tarit. S'il avait pu la veille, en effet, hésiter une seconde sous le coup imprévu, il appréciait trop bien aujourd'hui l'opportunité de la mesure, pour être encore tenté de sacrifier à un plaisir inconsidéré le soin de leur dignité mutuelle. Afin que rien ne l'attachât plus à
un passé dont il s'était déjà moralement dégagé, il eût plutôt devancé de sa main l'instant de l'inévitable séparation.
Les dernières paroles de Florence restaient gravées dans sa mémoire. — « J'aime que nous nous quittions, »
avait-elle fait, « sans qu'un mot ait été prononcé qu'il nous faille à présent regretter d'avoir dit. .. « Il lui semblait qu'ils eussent alors réellement pris congé l'un de l'autre. Qu'auraient-ils pu ajouter qui marquât mieux que cette phrase leur parfaite acceptation de la destinée ? Ils s'étaient aimés : à peine l'avait-elle éprouvé incapable de chercher dans l'amour autre chose que l'occasion d'une expérience incessamment renouvelée, Florence cependant s'était rétractée ; soumis tous deux à la nécessité, d'un commun accord ils s'éloignaient maintenant, sans qu'un geste imprudent, une promesse démentie vinssent à cette heure les troubler d'un remords.
Quelque anxiété qui l'inquiétât, à l'idée
un instant caressée d'esquiver par la fuite une cérémonie qu'il redoutait, Marc néanmoins ne s'attarda guère; Florence certes l'eût compris : le sentiment du devoir à remplir jusqu'au bout l'empêcha de s'y arrêter davantage. De toute la matinée, il ne tenta pas de se rapprocher de la jeune fille. Entourée de Lucy et d'Antonia, dont la hâte enfiévrait l'amitié, Florence, d'ailleurs, pas une minute ne demeura seule. Avant de partir, elle voulut parcourir les jardins. Enlacées et rieuses, Marc de loin les vit disparaître. Dans l'ombre creuse des allées, leurs voix bientôt s'effacèrent, puis moururent. Tl n'y eut plus autour de lui que le frais silence de l'azur et de l'air où roucoulaient doucement les ramiers invisibles.
Elles revinrent ensuite, des fleurs plein les bras. Sous le chapeau de soleil, les yeux de Florence brillaient. Elle parlait. A songer que jamais plus il n'entendrait les accents de cette voix délicate et pro-
fonde, habile à suivre les contours les plus légers de la pensée, Marc soudain se sentit bouleversé. Il lui fallut se retenir pour ne point sur-le-champ se lever et la rejoindre. — Avec Calliste, enfin, elles regagnèrent la galerie.
Une joie qu'elle tentait en vain d'étouffer, depuis un jour, tenait la jeune femme soulevée. Elle avait pu jusque-là garder assez d'empire sur ellemême pour épargner à Florence toute marque de jalousie ou de ressentiment; le transport où la jetait ce brusque départ lui revâlait d'un coup son ingrate contrainte. A nouveau, elle se voyait seule avec Marc. Tout en elle, à cette pensée, s'exaltait, et dans la cruauté de son triomphe, aux yeux mêmes de la rivale, volontiers eût-elle étalé le bonheur qui l'emplissait comme d'une mousse légère et capiteuse. De son égoïste allégresse, cependant, il semblait parfois qu'elle se fit un scrupule. Pour un instant, elle s'efforçait d'étein-
dre l'éclat dont rayonnait son visage, et Rapprochant de Florence, à son tour entendait se mêler à l'affliction commune ; mais sous le masque d'emprunt, un insolent sourire ne tardait pas à se faire jour. Afin que la jeune fille ne s'en offusquât point, elle se retirait alors, interdite au surplus de l'indulgent et tranquille regard que Florence, sans mot dire, attachait à ses yeux.
Le repas fut long et animé. Sitôt achevé, les jeunes filles entraînèrent Florence dans leur chambre : par toute la villa, désormais, on n'entendit que le bruit de leurs pas qui se cherchaient hâtivement. De tant d'agitation, Marc ne laissa pas de se féliciter. Oublié de tous, il se voyait ainsi mieux isolé dans le souvenir amer, poignant et désolé qu'il gardait de leur dernière entrevue. Une tristesse résignée l'occupait : au long de l'heure inutile et oisive, il n'en attendait pas moins avec impatience l'instant de conduire Florence et sa mère à la petite
248 LE TENTBTEUR
gare de banlieue où elles devaient s'embarquer.
Le jour enfin déclina. Dans la voiture qui emmenait les voyageuses, Marc et Pierre Langelet prirent place côte à côte. Ils partirent.
Florence était assise en face du jeune homme ; de temps en temps il la considérait. Elle était pâle et lasse, un pli douloureux creusait les coins de sa bouche. A l'heure où il se faisait imminent, qu'il semblait lui coûter ce dénouement que d'une telle énergie elle avait su provoquer ! Jusqu'au bout, néanmoins, elle entendait demeurer semblable à ellemême et ne donner aucun indice d'une pusillanimité indigne de son caractère.
Pour que rien ne pût la trahir, elle se taisait, d'un air absorbé contemplait longuement le spacieux paysage qu'elle ne devait plus revoir.
C'était le temps où le jour ayant fléchi, une lueur rose inonde le ciel approfondi. Les murailles qui longeaient la route, par
endroits, s'ouvraient sur quelque venelle en pente : on apercevait au loin la mer obscure, immobile et bleue. A l'horizon, déjà, la cime déliée des monts se perdait dans une brume légère : toilt apparaissait heureux et pur, plein de la force paisible du soir.
Paul Langelet d'abord avait parlé ; à peine Mme Lausanne lui répondit-elle. La conversation languissante bientôt s'était éteinte ; un morne et pesant silence les enveloppa.
Marc était resté sans bouger, les yeux fixés sur la jeune fille dont un oblique rayon rougissait faiblement le front penché. De cette épreuve, qui de loin l'avait inquiété, il connaissait maintenant toute l'ingrate et dissolvante angoisse. Cent transports indécis tenaient son cœur en suspens. La longueur de l'attente avait usé son courage. A considérer ce triste et doux visage, ces lèvres charmantes dont le silence le désespérait, Marc peu à peu se prenait à déplorer de n'avoir pu
donner à Florence une dernière marque de tendresse. La nette et fière énergie dont la jeune fille lui offrait l'exemple toutefois l'intimidait : sans qu'il eût osé lui adresser la parole, ils touchèrent la petite gare où tout allait s'achever.
Ils descendirent sur le quai désert.
Une grêle sonnerie tintait au-dessus d'eux. Elle avertit Marc que le temps dorénavant se précipitait. Son cœur battit. Il apprécia l'importance de cette minute où, une fois encore, ils se trouvaient réunis. Mais d'une muette supplication en vain la poursuivit-il, la jeune fille n'y parut prendre garde et ne s'attendrit point. Le train arriva. Marc salua Mme Lausanne, fiévreusement saisit la main de Florence. Leurs regards se touchèrent : un signe, un simple signe de regret ou de souvenir, de quelle ardeur avide le chercha-t-il aux traits impénétrables de la jeune fille. Mais elle détourna la tête et s'éloigna. La portière refermée, d'un coup brutal, soudain les
sépara. Le train s'ébranla, partit. Emportée par la fuite accrue du wagon, Marc vit la fine silhouette s'effacer à ses yeux.
Ensemble, alors, les jeunes gens sortirent. Ils remontèrent en voiture.
Tout altéré de solitude, combien Marc souffrit d'avoir à supporter devant lui une présence inopportune ! Pour arrêter d'inutiles commentaires, d'un coup d' œil irrité, il prévint le jeune homme. Instruit au reste du prix qu'il en coûtait, Pierre Langelet ne tenta pas de le tirer de son mutisme. — Sur la route déserte, ils roulèrent sans mot dire. Le jour avait baissé : cette ombre dorée qui tantôt reposait sur les cimes, maintenant avait gagné le golfe : impalpable et violette elle flottait au ras des eaux, tandis que l'azur au-dessus d'elles se faisait plus lointain. — Le sentiment précis qu'une période de sa vie venait d'expirer, quelque tristesse dont il demeurât accablé, dominait en Marc toute impression et
d'une pensée nouvelle à mesure le pénétrait. Dès l'instant que Florence l'avait quitté, il se voyait distinct brusquement d'un passé où plus rien à l'avenir ne tenait son sort engagé. Trop assuré qu'il n'y a dans les êtres comme dans les événements qu'une ressource limitée de jouissance pour s'abaisser à croire que la possession en dût être éternelle, Marc aussi bien se rendait compte que, quitte envers Florence, une solution conforme s'imposait par ailleurs à ses soins, qui de Calliste, à son tour, le devait éloigner. Avant qu'un autre objet n'eût disposé de ses vœux, il l'avait convoitée : grappe luxuriante et mûrie par l'amour, ses lèvres en avaient épuisé le délice ; à s'attarder auprès d'elle, il n'en pouvait plus espérer à présent que ces voluptés infécondes et périssables en qui les sens trouvent seuls de quoi s'accommoder.
Parmi l'étroite permission de l'existence, assez longtemps, au demeurant, il s'était évertué. Il avait bâte enfin de respirer
un air vierge ! Un frémissement d'impatience et de lassitude le soulevait tout entier, à la pensée de rentrer à la villa où chaque visage, chaque chose évoquait en son esprit le souvenir d'un temps indifférent désormais à son activité...
La nuit s'achevait, quand ils firent halte devant le perron. Marc aussitôt se dirigea vers la galerie. Calliste dans l'obscurité l'y attendait. Du plus loin qu'elle l'aperçut, elle se leva, et s'empressant vers lui, les mains tendues, le visage éclairé de cette joie indiscrète que durant tout le jour elle avait eu tant de mal à retenir : — « Ah ! Marc ! ... » fitelle, avec transport. « Comprenez- vous que je sois heureuse et songerez- vous à me le reprocher. . . ? »
Il ne répondit pas. Accoudé auprès d'elle, d'un air pensif, un instant il considéra le paysage obscur et doux. Les oliviers levaient dans l'ombre leurs bou-
254 le Jtentateur
quets ronds. Une odeur délicate montait du jardin épars devant lui. L'aveu confiant et spontané de Calliste l'avait pris au dépourvu. Près de meurtrir une fois de plus ce cœur si souvent éprouvé, Marc ne laissait pas de sentir quelque embarras à lui faire part d'une résolution qu'elle était à cent lieues de prévoir. Mais Calliste remarqua son silence ; elle craignit de l'avoir froissé. Penché vers lui, inquiète et tendre : — « Qu'avezvous donc...? » demanda-t-elle. « Et pourquoi vous taisez-vous ainsi ?. . . »
Il lui prit la main avec douceur, et prompt à tirer parti de cette question imprudente : — « Vous voulez le savoir, » fit-il, « j'aurais préféré vous le cacher encore. Je songeais, Calliste, qu'à la la petite gare où j'ai conduit Mme Lausanne et sa fille, moi-même bientôt irai prendre le train du retour... »
Comme si son aveugle amour à l'instant se fut avisé que le séjour de Marc lu devait être sans fin, la jeune femme
tressaillit. Toute contractée d'angoisse et d'efiroi : — « Vous allez me quitter?... » murmura-t-elle à voix basse.
Il détourna les yeux. La nuit muette les enveloppa. Sous ce coup inattendu, la jeune femme fléchissait : incapable en son désespoir de trouver un mot pour protester ou se plaindre, elle baissa la tête et sentit les larmes déborder ses paupières. Immobile à côté d'elle, Marc ne pouvait se défendre de la plus tendre compassion. Qu'il eût voulu racheter la dure souffrance dont il voyait accablé ce corps flexible et charmant ! Mais d'un dévouement qui devait engager sa liberté morale, il ne se reconnaissait point le courage. Pouvait-il oublier aussi bien qu'en une identique alternative, Florence la veille était demeurée pareillement inflexible ? De tant de peine, il ne se désolait pas moins. Quelque opiniâtreté dont il usât en toute chose, Marc en eflet restait attentif à la plus line émotion, et peut-être ne fallait-il
pas le tenir responsable du mal qu'il faisait. Il est tels commandements intérieurs à qui nul ne peut se dérober; notre volonté par eux se voit disposée, et nous ne saurions rien décider que d'un trait secret, ils ne l'aient d'avance désigné à notre choix.
Comme Calliste enfin se retournait vers lui, Marc, au bout de la galerie, aperçut sa cousine qui dans l'ombre les cherchait à tâtons. Heureux d'interrompre à propos un entretien dont il ne se cachait pas les risques, Marc aussitôt s'empressa vers elle et, lui prenant le bras, l'amena jusqu'auprès de la jeune femme. Calliste avait eu le temps de se ressaisir : un air de lassitude et d'abattement, pourtant, persistait sur son visage. Mlle Mabillez le remarqua : — « Vous semblez triste, Calliste... -, fitelle en souriant ; « ne dirait-on pas vraiment que nous voilà tous dans la désolation depuis que Florence n'est plus ici!... n
— « Oui ! ...« fît Marc. « Chacun vous abandonne : Mme Lausanne et sa fille aujourd'hui ; demain ce sera mon tour... r>
« Comment ! Vous aussi, vous parlez départir!... Ah! Calliste, j'espère bien que vous le lui défendrez ! . . . »
Pour épargner à la jeune femme une réponse embarrassante : — « Si je ne devais m'en aller, » se hâta-t-il d'intervenir, « croyez, cousine, que je céderais volontiers, mais je ne puis m'attarder plus longtemps ; les jours me sont comptés... r>
— « Quel ennui! » fit-elle. — « Moi qui me faisais une joie de vous montrer l'un de mes vieux amis qui, la semaine prochaine, arrive avec Ghiberti... »
Calliste, à ce nom, fit un mouvement.
Marc à peine s'en aperçut-il. Quels souvenirs oubliés l'avaient soudain enveloppé! En un moment, il comprit ce qu'il devait au jeune homme. Interdit et comme stupéfait d'avoir pensé s'éloigner
en laissant insatisfaite derrière lui cette obligation redoutable, quelque temps, sans mot dire, il considéra Mlle Mabillez! Mais bien vite décidé : — « Cousine, » fit-il avec enjouement, « puisque vous vous m'en priez, je différerai mon départ jusqu'après l'arrivée de votre ami — et de Ghiberti. . . » , et tandis que Mlle Mabillez poursuivait avec Calliste, il s'écarta doucement, alla s'asseoir près de la fontaine qui, parmi les ténèbres, faisait un ruissellement léger et continu. D'une omission si considérable, Marc demeurait confondu. Il ne pouvait se pardonner sa négligence, son étourderie. Un autre, à cette heure, se fût inquiété des conséquences de ses actes.
Hors d'état de concevoir le moindre doute sur la légitimité de ce qui n'était chez lui qu'un prompt et naturel instinct, à de semblables scrupules Marc ne s'arrêtait guère, et dans l'engagement prochain ne voulait voir tout au plus que l'occasion de solder à son avantage un
compte qu'il se reprochait de n'avoir plus tôt liquidé. Non sans frémissement cependant, il songeait qu'après cette dernière épreuve, il serait libre enfin. De toutes les formes inconnues et magnifiques, sous lesquelles son désir allait ailleurs s'évoquer et renaître, d'avance il se sentait transporté. Une ivresse peu à peu le gagnait, cette sorte de lyrisme physique où l'impatience et l'oisiveté le jetaient quelquefois. Du charme meurtri de Florence, il ne se souvenait plus guère : que lui importaient encore les larmes de Calliste!... Bête de proie, il n'éprouvait à présent qu'une ardeur aveugle et violente. Sa force, qu'une dure entreprise avait balancé jusqu'alors, à nouveau se déchaîna, dévorante, avide de s'appliquer, ne jugeant qu'à son issue de la moralité de toute action. — « Libre ! . . . » fit-il à mi-voix. . . « Je vais donc être libre ! ... » Longuement il aspira l'air du soir, la brise pure, chargée de l'odeur des verdures et des eaux, et plein d'une
indéfinissable félicité, en attendant qu'on l'appelât pour le souper, sous la galerie obscure et déserte, Marc se mit à marcher à grands pas.
Fin
Bruxelles. — Imp. Veuve Monnom, rue de l'Industrie, 32.
La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
The Library University of Ottawa Date Due
ToÔ2 002297602b