ORIGINE DU MANUSCRIT. — SES POSSESSEURS
Voici bien des années que le Térence qui fait l'objet de cette publication a été signalé aux amateurs de notre vieille peinture. Déjà, il y a tout près d'un siècle et demi, le marquis de Paulmy, qui gardait le volume dans sa bibliothèque, pouvait écrire : « Ce Térence est un des plus beaux manuscrits et des mieux conservés qui soient dans Paris. » Depuis lors, la réputation des très curieuses miniatures dont il est décoré s'est établie peu à peu grâce aux auteurs qui en ont montré l'intérêt. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire du mobilier, a maintes fois utilisé les précieux documents contenus en ces petits tableaux, lorsqu'il a voulu faire l'histoire du costume et principalement de la coiffure. Dans ses volumes illustrés sur le moyen âge et la Renaissance, le Bibliophile Jacob a reproduit trois peintures de ce manuscrit, qu'il désigne sous le nom de Térence de Charles VI (i). Le frontispice en couleurs qui se trouve en tête du Dictionnaire du théâtre de M. Arthur Pougin est emprunté à notre Térence (2). J'en ai moi-même tiré cinq planches pour une étude sur la mise en scène au moyen âge (3). Qj-ielques autres miniatures ont été encore données en phototypie,
(1) Mœurs, usages et costumes au moyen âge et à Vêpoque de la Renaissance (1874), p. 80; — Sciences et lettres au moyen âge et à l'époque de la Renaissance (1877), p. 534 et 541 .
(2) Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s'y rattachent (1885).
(3) Le Térence des ducs et la mise en scène au moyen âge, dans Bulletin de la Société de r Histoire du théâtre, V année, i" fascicule (janvier 1902), p. 9-42.
2 LE TÉRENCE DES DUCS j
notamment dans la publication relative à l'Exposition rétrospective du ' théâtre organisée au Champ -de -Mars en igoo (i). Enfin, en 1904, à l'Exposition des « Primitifs français », la miniature de la Philotis, qui est ici reproduite en couleurs, obtint un véritable succès (2). Ce volume est donc aujourd'hui connu et apprécié comme il mérite de l'être. C'est, en effet, l'un des joyaux de la Bibliothèque de l'Arsenal (3), dont le riche Cabinet de manuscrits occupe en France, on ne l'ignore pas, le premier rang après celui de la Bibliothèque nationale.
Moins heureux que beaucoup d'autres livres de luxe, le Térence de l'Arsenal n'a point un certificat de première origine absolument certain. En outre, malgré mes recherches, il m'a été impossible de le suivre pas 1 à pas à travers les siècles. Peut-être a-t-il figuré un moment dans une bibliothèque d'Italie. Le titre inscrit sur le feuillet de garde : Terentius ' mami-scriptus cum figuris, semble bien avoir été tracé par une main italienne; il en est de même de la cote : 89, qu'on voit au bas du feuillet 2. Mais notre Térence a-t-il vraiment franchi les Alpes? Et n'est-ce pas simplement un certain abbé Luigi Baroni, originaire de Lucques et bibliothécaire du marquis de Paulmy, qui, au dix-huitième siècle, mit ce titre et cette note en tête du volume? Les éléments me font défaut pour produire à ce sujet une affirmation précise. On ne trouvera donc ici que l'indication du point probable de départ et du point d'arrivée de ce beau manuscrit. Ce n'est pas sans regret que je suis obligé de faire cette ^ constatation et cet aveu. Pourtant la connaissance des possesseurs in ter- | médiaires a dans le cas présent un peu moins d'importance et d'intérêt que s'il s'agissait d'un volume resté inachevé et terminé plus tard par des illustrateurs d'une autre école. Le manuscrit est, en effet, entièrement I homogène, bien que l'illustration en ait été confiée, comme on le verra, | à plusieurs ardstes d'inégale valeur.
Pendant un certain nombre d'années l'opinion du Bibliophile Jacob, qui désignait notre manuscrit sous le nom de Térence de Charles VI, fut admise sans contestation. Quoique la preuve n'eût pas été fournie de cette origine royale, l'hypothèse n'avait, certes, rien de choquant. Le volume a été
(1) Musée rétrospectif de la classe 18, Théâtre, à l'Exposition universelle internationale de içoo^ à Paris. Rapport du comité d'installation, p. 30, 32, 33, 35, 36.
(2) Le Térence des ducs n'a point figuré dans les vitrines de l'Exposition de la rue Vivienne dès le commencement : aussi n'est-il pas inscrit au catalogue des « Primitifs français », i" édition.
On le trouvera dans la 2' édition, n* 230 bis. j
(3) Il y est conservé sous le n° 664. • j
exécuté sous le règne de Charles VI, cela n'est pas douteux; mais il est tout aussi certain que les inventaires des livres royaux dressés entre 1380 et 1422 n'en font aucune mention. Dans la description que j'en donnai il y a vingt ans, je me bornai à constater que le manuscrit était d'ordinaire appelé le Térence de Charles VI, mais que ce roi paraissait néanmoins n'avoir jamais possédé aucun exemplaire des œuvres du comique romain. La notice, qui se trouve tout à fait en tête du tome II de mon Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal paru en 1886, était déjà imprimée, quand, dans le cours de cette même année, je m'aperçus que le Térence dont l'origine était restée jusque-là incertaine pouvait être identifié avec un volume porté aux inventaires de la bibliothèque de Jean de France, duc de Berry. Je m'empressai de signaler cette identification dans une note mise aux Additions et corrections à la fin de ce même tome II du Catalogue des manuscrits de l'Arsenal. Depuis cette époque, on a cité quelquefois le volume en le nommant le Térence du duc de Berry. Malgré les apparences, cette appellation n'est pas exacte, et l'on verra que, si ce beau manuscrit figure à l'inventaire de Jean de Berry, il ne lui a pourtant jamais appartenu.
Voici, d'abord, en quels termes notre volume est mentionné dans l'inventaire du duc de Berry, rédigé par Robinet d'Etampes en 1413, avec additions jusqu'en 1416, date de la mort du prince :
« Item, ung autre livre de Térence escript en latin de bonne lettre de fourme, glosé et historié; fermant a deux fermouers d'argent dorez, esmaillez aux armes de feu monseigneur de Guienne, par dessus couvert de drap de damas sendré ; et au commancement du second fueillet dudit livre a escript : Fere sibi. Lequel livre l'evesque de Chalon donna a mondit seigneur (1). »
Dans l'inventaire des livres de Jean de Berry conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, inventaire dressé par Jean Le Bourne après la mort du duc, les premiers mots du second feuillet sont indiqués d'une façon un peu moins brève et en même temps plus exacte, sous cette forme : Fore sibi hanc (2). Or, ces trois mots : Fore sibi hanc sont bien ceux qu'on lit en haut du second feuillet du Térence de l'Arsenal. Le signalement est donc parfai-
(1) Cf. Léopold Delisle, Le Cabinet des manuscrits, t. III (1881), p. 191, n" 262; — et J. GuiFFREY, hiventaires de Jean duc de Berry, t. I" (1894), p. 335, n° 1248.
(2) « Un livre appellé Terance de lettre de fourme et glosé qui se commance ou second fueillet : Fore sibi hanc; couvert de drap de damas cendré empraint, a deux fermoers d'argent doré esmailliez aux armes de feu mons. de Guienne. — LX 1. p. — Valent LXXV 1. t. » (Bibl. Sainte-Geneviève, ms. n° 841, feuillet 94, n° 529.)
tement clair, et il ne saurait y avoir aucune hésitation à identifier notre Térence avec le manuscrit qui se trouvait dans la bibliothèque du duc de Berry. Mais s'ensuit-il que le volume appartenait à ce prince bibliophile? Non certainement. Robinet d'Etampes nous apprend que le livre était pourvu de deux fermoirs d'argent doré, émaillés aux armes de feu monseigneur de Guyenne. Il n'est donc pas douteux que le Térence était la propriété du dauphin. Avait-il jamais cessé de l'être malgré sa présence constatée entre les mains du duc de Ben y ? On peut encore répondre ici par la négative.
Il ne sera pas inutile de rappeler d'abord ce qu'était ce duc de Guyenne, dont j'aurai à parler assez fréquemment. Né à Paris, à l'hôtel Saint-Paul, le 22 janvier 1397, Louis, duc de Guyenne, était le troisième fils de Charles 'VI et d'Isabeau de Bavière. La place qu'il occupe dans l'histoire n'est pas considérable, car, bien que devenu dauphin par la mort de ses deux aînés, il n'a point eu le temps de jouer un rôle politique qui le mît en grande lumière. Ce rôle ne fut pourtant pas aussi effacé qu'on le croit, et la part qu'il prit aux affaires, notamment pendant l'insurrection cabochienne, est indéniable. Fiancé dès l'âge de six ans, le 5 mai 1403, à Marguerite, fille de Jean sans Peur, plus tard duc de Bourgogne, il semblait devoir être attiré du côté des Bourguignons. En réalité. Armagnacs et Bourguignons, en face d'un roi fou et d'un dauphin à peine âgé de douze ans, se prirent, dès 140g, à considérer ce dernier comme le véritable souverain de la France. Le duc de Guyenne, trop jeune pour avoir une ligne de conduite politique, se trouva donc tout à coup placé au centre des intrigues que les princes ourdissaient autour du trône, et, tantôt Bourguignon, tantôt Armagnac, passa, au gré des événements, sous la bannière des deux partis qui se disputèrent le dauphin comme ils avaient livré assaut au roi.
Le fils aîné de Charles 'VI, à l'imitation des autres princes de son temps, les ducs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans, d'Anjou, montra de bonne heure un goût très vif pour les arts. Fastueux, prodigue, dès qu'il s'agissait d'acquérir des joyaux, de payer des musiciens, d'augmenter le nombre de ses chevaux ou d'ajouter au luxe de ses vêtements, il puisait sans çompter dans le trésor royal, pourtant si appauvri. Un érudit mort jeune, Léopold Pannier, a publié sous ce titre : Les Joyaux du duc de Guyenne une étude particulièrement intéressante (1), qui nous montre le dauphin comme un
(i) Revue archéologique, nouvelle série, 14' année, XXVI» volume (1873), p. 158-170, 209- 225, 306-320, 384-395; et nouvelle série, 15" année, XXVII" volume (1874), p. 31-42.
collectionneur passionné, digne de rivaliser, s'il eût vécu, avec son grandoncle le duc de Berry.
Nous sommes assurément moins bien renseignés sur ses goûts de bibliophile. Cependant, en groupant les quelques notes, assez rares, il est vrai, et éparses en divers lieux, qui concernent soit proprement ses livres, soit sa personne même, on peut se convaincre qu'il fut, lui aussi, un véritable amateur de manuscrits enluminés. En pouvait-il être autrement? L'époque où il vécut ne fut-elle pas l'âge d'or de la miniature? Jean Fouquet lui-même, né au moment de la mort des ducs de Guyenne et de Berry, Jean Fouquet n'a pas fait oublier ces bons ouvriers des livres qui obscurément produisirent des chefs-d'œuvre. Fouquet fut un peintre : eux ne furent que des illustrateurs, rien de plus; mais avec quel art et quelle délicatesse ils s'acquittèrent de leur tâche !
L'enluminure des manuscrits fut incontestablement, sous le règne de Charles VI, la manifestation d'art la plus éclatante. Est-il donc étonnant que tous les princes en aient protégé les auteurs? Le duc de Guyenne ne pouvait échapper à cette noble émulation. Nous savons, à n'en pas douter, qu'à partir de 140g (il avait alors douze ans), le dauphin eut un enlumineur en titre, Haincelin de Haguenau (1). Nous savons également qu'il prit ou reçut des livres appartenant au roi son père. C'est, d'abord, un manuscrit du Gouvernement des princes qui lui fut donné par lettres du 5 juin 1405 (2). Le 8 avril 1410, il recueille encore de la même source un grand missel à l'usage de Rouen (3). Dans l'intervalle, il avait enrichi sa bibliothèque d'une manière assez inattendue. Le 14 octobre 1409, le grand maître d'hôtel du roi, Jean de Montaigu, avait eu la tête tranchée aux Halles de Paris. Ses biens, qui étaient considérables, furent confisqués; mais tous ne revinrent pas au roi. Le duc de Guyenne s'attribua plusieurs seigneuries. Quant aux livres, Jean d'Arsonval, « confesseur et maistre d'escoUe » du dauphin, fut chargé d'aller les chercher au château de Marcoussis et de les apporter au Louvre; ils y furent reçus par Gilles Mallet, qui en dressa l'inventaire en le faisant précéder de cette note : « Ce sont les livres que noble et puissant prince monseigneur le duc de Guyenne, ainsné filz du roy Charles le VP de ce nom, roy de France, a envoiez en la librarye du roy notre dit seigneur, au Louvre, par maistre Jehan d'Arssonval, conffesseur et maistre d'escolle de mon dit seigneur de Guienne, et lesquelz ont esté receuz et mis en la dicte
(1) Voir plus loin, p. 31, note i.
(2) Bibl. nat., ms. fr. 2700, fol. 7, n" 88.
(3) Ibid., ms. fr. 2700, fol. 24 v°, n" 535.
librarye par moy Giles Malet, maistre d'ostel du roy notre dit seigneur et garde de sa dicte librarye, le VIP jour de jenvier mil IIIP et nuef [1410] ( i). » La note de Gilles Mallet ne laisse point supposer que le duc de Guyenne, amateur éclairé, s'était emparé des livres confisqués au château de Marcoussis; mais les intentions véritables du jeune prince nous ont été assez clairement dévoilées par Jean d'Arsonval. La Bibliothèque nationale a, en effet, recueilli quelques-uns des vingt manuscrits ayant appartenu à Jean de Montaigu, et sur deux d'entre eux (2) le confesseur du duc de Guyenne a mis l'inscription suivante : « Des livres de Marcoussis, pour mons. de Guienne, mis au Louvre en garde. — J. d'Arsonval. » Ce n'est donc point au profit du roi, malgré les apparences, qu'avaient été confisqués les livres de Jean de Montaigu (3), et le dauphin s'en était bien de sa propre autorité constitué propriétaire.
Il n'existe, au reste, du moins à ma connaissance, aucun inventaire de la bibliothèque du duc de Guyenne, et c'est fortuitement qu'on a relevé l'indication de vingt-cinq volumes environ lui ayant appartenu. Des dons faits par le roi son père, la confiscation des biens de Jean de Montaigu, et enfin la restitution, après la mort du dauphin, de manuscrits de sa bibliothèque qui se trouvaient entre les mains du duc de Berry : telles sont les trois sources de renseignements qui nous permettent d'affirmer que Louis de Guyenne fut un amateur de beaux livres.
Nous avons aussi quelques témoignages de ses goûts artistiques et de son instruction : il entendait bien le latin, dit une note rédigée au moment de sa mort. Malheureusement, ces belles qualités Rirent de très bonne heure obscurcies par des défauts qui devaient contribuer à le mener au tombeau avant même qu'il fût sorti de l'adolescence. Il n'avait pas encore accompli sa dix-neuvième année lorsqu'il succomba le 18 décembre 1415 : il était né, comme on l'a vu, le 22 janvier 1397. Le jour même de sa mort, le greffier du Conseil traçait, en marge d'un registre du Parlement, ce curieux portrait du dauphin : « Ce dit jour mons. Loiz de France, ainsné filz du roy notre sire, dauphin de Viennoiz et duc de Guienne, moru, de l'aage de vint ans ou environ; bel de visaige, suffisans, grant et gros de corps, pesans et tardif
(1) Bibl. nat., ms. fr. 2700, fol. 37.
(2) Les manuscrits 174 et 542 du fonds français.
(3) Jean Le Bègue, dans son inventaire des livres royaux dressé en 141 1, a bien soin d'enregistrer séparément les livres venus de Jean de Montaigu : ce qui semble une preuve nouvelle qu'on ne les considérait pas comme faisant proprement partie de la bibliothèque du roi. Cf. L. De- LISLE, Le Cabinet des manuscrits ^ t. I", p. 23.
et po agile, voluntaire et moult curieux a magnificence d'abiz et joiaux circa cultum sui corporis, desirans grandeur donneur de par dehors, grant despensier a ornemens de sa chappelle privée, a avoir ymages grosses et grandes d'or et d'argent; qui moult grant plaisir avoit a sons d'orgues, lesquelx entre les autres oblectacions mondains hantoit diligemment; si avoit-il a musiciens de bouche ou de voix, et pour ce avoit chappelle de grant nombre de jeune gent dont en avoit lev^é, puiz II ans, VI ou VII des petiz enfans de l'église de Paris a une seule foiz et plusieurs de la Sainte Chappelle du Palaiz. Et si avoit bon entendement tant en latin que en françoiz, mais il emploioit po, car sa condicion estoit a présent d'emploier la nuit a veiller et po faire et le jour a dormir, disnoit a III ou IIII heures après midi et soupoit a minuit, et aloit coucher au point du jour ou a soleil levant souvant. Et pour ce estoit aventure que il vesquist longuement (1). »
Je ne sais d'où venait au dauphin son goût pour la musique; mais il est permis de penser que son intimité avec le duc de Berry ne fut pas étrangère à l'amour qu'il montra dès l'enfance pour les bijoux et les livres. Les inventaires de Jean de Berry portent témoignage des cadeaux nombreux qui furent échangés entre les deux princes.
Il ne faudrait pas croire toutefois que notre Térence ait été l'objet d'une mesure de ce genre. Jamais, à aucun moment, le duc de Guyenne ne songea à se dessaisir du précieux volume. Comment donc a-t-il pu se faire que le manuscrit se soit trouvé entre les mains du duc de Berry et qu'il ait été porté aux inventaires de ce prince? C'est là un petit problème qui n'a point encore été résolu et qu'il semble intéressant d'élucider.
J'ai donné plus haut le texte de Robinet d'Etampes qui mentionne le manuscrit de Térence. « Lequel livre, y est-il dit, l'evesque de Chalon donna a mon dit seigneur [le duc de Berry]. » — Quel est cet évêque de Chalon? A quelle date le volume fut-il remis au prince? Enfin, pourquoi et de quel droit, si le volume appartenait à Louis de Guyenne, est-ce l'évéque de Chalon, et non pas le dauphin lui-même, qui a donné le manuscrit au duc de Berry? Il me paraît possible de répondre à chacune de ces questions.
Et d'abord, quel est cet évêque de Chalon assez puissant pour disposer ainsi de ce qui appartenait au fils aîné du roi de France? On avait songé jadis à Jean de La Coste, évêque de Chalon de 1405 à 1408. Plus tard, on a cru qu'il s'agissait de Louis, cardinal de Bar, évêque de Châlonssur-Marne en 1413, transféré à l'évêché de Verdun en 1420. En effet,
(i) Archiv. nat., X'* 1480, feuillet 39 v*.
le cardinal de Bar était certainement en relations suivies avec Jean de Berry, et à plusieurs reprises nous voyons ce prélat recevoir du duc des présents. C'est d'abord « un annel d'or où il a un saphir citrin a VIII costés )) (i); puis, le ig février 1415, « un très bon œil de chat assis en un annel d'or, que Poulain donna a mon dit seigneur, ou mois de may l'an mil cccc et VIII » (2), et enfin « un caHce d'or, qui hi de pape Urban (3), où il a entour le pommel six balaiz, deux esmeraudes et seze perles... » (4). A vrai dire, la note si succincte de Robinet d'Etampes : « l'evesque de Chalon », laisse le champ libre aux conjectures. Ayant eu plusieurs fois depuis vingt ans à parler du Térence de l'Arsenal, j'avais adopté la première hypothèse qui consiste à reconnaître dans cet évéque Jean de La Coste (5) ; plus tard, la seconde me parut préférable. Aujourd'hui de nouvelles recherches m'ont conduit à penser que nous n'avons affaire là ni à Jean de La Coste, ni au cardinal de Bar, mais bien à un troisième personnage dont il sera plus loin assez longuement question.
A quelle date le volume a-t-il été offert au duc de Berry? Il n'est pas douteux que ce fut seulement dans les derniers jours de décembre 1415 ou dans les premiers mois de l'année 1416. On remarquera d'abord que les derniers manuscrits donnés au duc de Berry ou acquis par lui sont inscrits à l'inventaire de Robinet d'Etampes dans l'ordre chronologique de leur venue entre les mains du prince. Tous les livres offerts ou achetés en 1403-1404-1405 se trouvent groupés (6); il en est de même des volumes reçus en 1407-1408-1409 (7), 1410 (8), 1414-1415-1416 (9). Or, notre Terence, dont l'inventaire ne rapporte point la date précise d'entrée dans la librairie de Jean de Berry, figure au milieu de manuscrits que le duc recueillit en janvier et en mars 1416. D autre part. Robinet d'Etampes, dans sa description du volume, dit qu'il est orné de « deux fermouers d'argent dorez, esmaillez aux armes de feu monseigneur de Guienne ». Nous avons donc la certitude que Robinet d'Etampes écrivait après
(1) Cf. J. GuiFFREY, Inventaires de Jean duc de Berry ^ t. I" (1894), p. 144, n" 486.
(2) Cf. ihid., p. 162, n° 605.
(3) Urbain VI.
(4) Cf. J. GuiFFREY, Inventaires de Jean duc de Berry ^ t. II (1896), p. 7-8, n° 14.
(5) Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de V Arsenal, t. II (1886), p. 493; — et Le Térence des ducs et la mise en scène au moyen âge, dans Bulletin de la Société de l'Histoire du théâtre^ i" année, i" fascicule (janvier 1902), p. 27.
(6) Cf. J. GuiFFREY, Inventaires de Jean duc de Berry ^ t. \" (1894), p. 243-250.
(7) Cf. ibid.^ p. 254-260.
(8) Cf. ibid.^ p. 264.
(9) Cf. ibid., p. 332-336.
la mort du dauphin, c'est-à-dire postérieurement au 18 décembre 1415.
Ce sont là des preuves qui, à défaut d'autres, suffiraient, semble-t-il, à nous persuader que le Térence de l'Arsenal n'est passé dans la bibliothèque du duc de Berry que très tardivement; mais nous avons une attestation plus précise encore et de nature à lever tous les doutes. On verra plus loin qu'après la mort de Jean de Berry, les exécuteurs testamentaires du dauphin réclamèrent aux exécuteurs testamentaires du duc de Berry un Bréviaire et le Térence, et que ces deux volumes furent restitués sans hésitation. Or, dans le compte de la succession du duc de Berry, il est fait mention, en ces termes, de la restitution : « Les exécuteurs ont ordonné estre renduz et restituez [au receveur de l'exécution du duc de Guyenne] certains livres cy après declerez, lesquelz^ après le trespas dud.feu duc de Guiemie, avaient esté bailliez aud./eu duc de Berry, c'est assavoir : un livre appelé Terance, etc. (1). » L'affirmation est tout à fait nette : le dauphin était déjà mort lorsque le volume fut remis au duc de Berry. Ce dernier, ayant succombé lui-même le 15 juin 1416, ne peut donc avoir eu le manuscrit que fort peu de temps entre les mains.
Ceci étant bien établi, il sera facile de savoir quel est ce mystérieux évêque de Chalon, qui se crut permis d'enlever de la bibliothèque du dauphin un manuscrit de cette importance pour le remettre de sa propre autorité au duc Jean. En 1415 et 1416, l'évéque de Chalon n'était autre que l'homme de confiance, « le maistre d'escoUe, » le confesseur du duc de Guyenne, c'est-à-dire ce même Jean d'Arsonval que nous avons vu, au commencement de 1410, chargé par le dauphin de transporter de Marcoussis au Louvre les livres de Jean de Montaigu. Dès lors tout s'explique aisément. Après avoir, du vivant du duc de Guyenne, donné ses soins à la bibliothèque de ce prince, il continua vraisemblablement sa fonction pendant quelque temps encore, et c'est dans les semaines qui suivirent le décès du fils aîné du roi qu'il ne craignit pas de distraire un livre de la bibliothèque dont il avait la garde pour l'offrir au duc de Berry : c'était un moyen commode et peu dispendieux de faire sa cour au \'ieux prince bibliophile.
Sans doute, à la même époque, Louis, cardinal de Bar, était évêque de Châlons-sur-Marne (2); mais il faut remarquer que Gilles Mallet a écrit dans son inventaire : « l'evesque de Chalon. » Au commencement du quinzième siècle, pas plus que de nos jours, on ne confondait Chalon en Bourgogne
(1) Cf. J. GuiFFREY, Inventaires de Jean duc de Berry, t. II (1896), p. 301.
(2) Louis de Bar, créé cardinal le 21 décembre 1397, fut évêque de Châlons-sur-Marne de 1413 à 1420 et mourut évêque de Verdun en 1430.
avec « Chaalons » en Champagne. De plus, en 1415, Louis de Bar était cardinal depuis dix-huit ans : or, ce serait un fait unique peut-être au moyen âge de voir désigner un cardinal par le titre de son évêché sans y joindre au moins sa qualité de prince de l'Eglise, qui primait toutes les autres. Ce personnage est, du reste, plusieurs fois mendonné dans les inventaires du duc de Berry; mais il y est toujours nommé, soit « cardinalis Barrensis «, soit « dominus cardinalis de Barro », soit enfin « cardinalis de Bar » (1).
Il ne semble donc pas qu'il y ait place pour le moindre doute sur l'identité de « l'evesque de Chalon » qui remit au duc de Berry le Térence de l'Arsenal; mais il est tout aussi certain que c'était là un acte purement arbitraire et que Jean d'Arsonval avait outrepassé son droit. Le duc de Berry n'ignorait assurément pas la provenance de ce beau manuscrit. On pourrait admettre qu'il était bibliophile trop passionné pour s'embarrasser de scrupules exagérés touchant l'origine des livres qu'il convoitait; mais peut-être vaut-il mieux croire qu'il avait l'intention de restituer le volume et que la mort ne lui en laissa pas le temps. Jean de Berry, en effet, suivit de près dans la tombe son petit-neveu : Louis de Guyenne était mort le 18 décembre 1415; moins de six mois après, le 15 juin 1416, le duc de Berry succombait à son tour.
Aussitôt après le décès du prince, « Jehan Le Bourne, secrétaire et contreroolleur de la despense de l'ostel de feu [de] très noble mémoire monseigneur Jehan, filz du roy de France, duc de Berry et d'Auvergne, » fut chargé de veiller à l'exécution du testament, au règlement des dettes et au payement des dépenses funéraires. Tous les objets déposés dans les différentes résidences du duc furent transférés à Paris, et Jean Le Bourne en dressa la liste (2). Notre Térence y figure sous le n° 52g (3); il fut alors prisé 75 livres tournois.
Cependant, au moment de la mort du duc de Berry, celui qui lui avait confié le Térence, Jean d'Arsonval, était lui-même très malade. Malgré les soins que lui donna Pierre Bechebien, médecin du roi, plus tard trésorier de la Sainte-Chapelle et évêque de Chartres (4), il ne tarda pas à succomber. Il mourut le 27 août 1416, un peu plus de deux mois après le duc de Berry.
(1) Cf. J. GuiFFREY, Inventaires de Jean duc de Berry, t. I" (1894), p. 144, n° 486; p. 162, n° 605 ; et t. II (i8g6), p. 7-8, n" 14.
(2) Le compte de Jean Le Bourne est conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. n° 841 .
(3) Cf. J. GuiFFREY, Inventaires de Jean duc de Berry, t. II (1894), p. 239.
(4) Cf. Morand, Histoire de la Sainte-Chapelle royale du Palais (1790), p. 276 et 306.
Jean d'Arsonval, qu'on voit, dans un compte d'Isabeau de Bavière, recevoir^ « pour sa pension et ses robes de l'année 1408, » 100 livres tournois (i), avait été successivement chanoine de Tours, de Chartres, puis de la Sainte- Chapelle en 1408 (2). Il fut, comme on l'a vu, le confesseur et le maître d'école de Louis de Guyenne et paraît avoir joui de l'entière confiance de la reine Isabeau et du dauphin son fils. C'est grâce à leur protection qu'il devint évêque de Chalon-sur-Saône le ig août 1413. Ce prélat fut enterré dans l'église des Chartreux de Paris (3).
Le duc de Berry et Jean d'Arsonval disparus, il ne subsistait plus aucune raison de sentiments ni aucune considération qui pût empêcher les exécuteurs testamentaires du duc de Guyenne de revendiquer auprès des exécuteurs testamentaires du duc de Berry les objets distraits indûment des collections du dauphin. Aussi les premiers s'empressèrent-ils de réclamer aux seconds deux manuscrits : notre Térence et « le second volume d'un Brevière très richement historié et enluminé, garny d'une chemise de drap d'or semée de fueilles mi parties de blanc et vert : lequel livre fut de feu monseigneur de Guienne (4) ». Le bien fondé de la réclamation fut immédiatement reconnu, et la restitution eut lieu, comme en témoigne cet article du compte de la succession du duc de Berry (5) :
« A maistre Estienne Bongré, receveur de l'execucion dudit feu monseigneur le duc de Guienne, auquel les exécuteurs ont ordonné estre renduz et restituez certains livres cy après declerez, lesquelz, après le trespas dud. feu duc de Guienne, avoient esté bailliez aud. feu duc de Berry, c'est assavoir : un livre appelé Terance... prisé en l'inventoire 60 liv. par. — Item, un volume de Bréviaire de demi temps, prisé 150 liv. par. — Et il soit ainsi que depuis le trespas dud. feu monseigneur le duc de Berry, les exécuteurs du testament dud. feu duc de Guienne se soient trais par devers les exécuteurs dudit duc de Berry en leur requérant que yceulz livres voulsissent rendre et restituer a eulz ou audit M' Estienne Bongré, pour emploier et convertir au
(1) Arch. nat. KK 48, fol. 154.
(2) Cf. Morand, Histoire de la Sainte-Chapelle royale du Palais (1790), p. 276.
(3) Son tombeau se trouvait dans la chapelle de la Madeleine, à gauche du grand autel. C'était une grande tombe plate, de cuivre jaune^ sur laquelle était gravée la figure d'un évêque revêtu de ses habits pontificaux. Autour du personnage se lisait cette épitaphe : « Hic jacet Johannes d'Arsonval^ Lingonensis diocesis, episcopus Cabilonensis, et domini Ludovici, Karoli sexti Francie régis primogeniti, dalphini Viennensis et Aquitanie ducis, conf essor, qui obiit Parisius die XXVII augusti anno Domini millesimo quadragentesimo decimo sexto. Requiescat in pace. Amen. » (Epitaphier manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 5403, p. 221-222.)
(4) Cf. J. GuiFFREY, Inventaires de Jean duc de Berry ^ t. I" (1894), p. 336, n« 1250.
(5) Cf. ibid., t. II (1896), p. 301.
bien et prouffit de la dite execucion dudit duc de Guienne ; lesquelz livres, après ce qu'ilz ont esté souffisamment informez iceulz competer et appartenir a ycelle execucion dud. duc de Guienne, les ont fait rendre et restituer audit M* Estienne Bongré pour les causes dessus dictes. »
Le Térence de l'Arsenal a donc appartenu d'abord au duc de Guyenne dauphin, qui le fit décorer de fermoirs à ses armes. A sa mort, le duc de Berry, par l'entremise de Jean d' Arsonval, s'en empara et le déposa dans sa librairie. C'est là que les exécuteurs testamentaires le recherchèrent pour le faire restituer à la succession du duc de Guyenne.
Ici, malheureusement, s'arrêtent nos renseignements sur les possesseurs anciens de ce somptueux volume. Ce n'est que trois siècles et demi plus tard que nous le retrouvons entre les mains du comte d'Argenson, ministre de la guerre de Louis XV. Après la disgrâce de cet homme d'État, exilé dans ses terres au mois de février 1757, le Térence, accompagné des volumes les plus précieux de la bibliothèque, fut transporté au château des Ormes. Il y resta jusqu'à la mort de son propriétaire, survenue le 22 août 1764. C'est alors qu'intervint un arrangement entre le marquis de Voyer, fils du comte d'Argenson, et son cousin germain le marquis de Paulmy, fondateur de la Bibliothèque de l'Arsenal. Aux termes de cet arrangement, le marquis de Paulmy prenait dans la bibliothèque de son oncle les livres qui étaient à sa convenance. Le choix fut judicieux : tout ce qui avait quelque valeur passa entre les mains de M. de Paulmy. L'estimation des volumes fut faite par le libraire Debure. J'ai eu la bonne fortune de retrouver la liste des plus beaux livres du comte d'Argenson (1) dressée par Debure, avec la prisée de chaque article. Notre Térence y est estimé 720 livres. Sans doute cette somme paraîtra dérisoire si l'on songe au prix qu'atteindrait aujourd'hui dans une vente un semblable volume; mais, étant donnée l'époque où elle fut faite, la prisée de Debure est loin d'être déraisonnable. Les grands manuscrits enluminés de la collection des ducs de Bourgogne qui furent estimés et vendus en même temps y sont marqués au prix moyen de 300 à 375 livres. Dès qu'il fut en possession des trésors qu'il venait d'acquérir, le marquis de Paulmy s'empressa de ramener à Paris son butin. Tous ces précieux volumes furent installés sur les rayons de sa bibliothèque dans l'hôtel du grand maître de l'artillerie à l'Arsenal. Ils y sont toujours restés depuis. Voici
(i) Cf. Histoire de la Bibliothèque de l'Arsenal (1900), p. 106-120.
donc près de cent cinquante ans que le Térence des ducs n'a pas changé de domicile.
Après avoir ainsi exposé tout ce que j'ai pu découvrir sur les anciens possesseurs de ce beau manuscrit, il reste encore une question à examiner. Pour quel personnage le Térence a-t-il été exécuté? Il n'est pas douteux qu'à la mort du duc de Guyenne, en 1415, le volume était terminé, puisque, au dire de l'inventaire, il était déjà, à ce moment, relié et orné de deux fermoirs aux armes du dauphin; mais il est certain également qu'il n'était pas achevé depuis bien longtemps lorsque son propriétaire succomba. En tout cas, on ne saurait admettre qu'il soit antérieur à 1400. L'écriture, l'illustration, les costumes des personnages, l'architecture, tout concourt à nous persuader qu'il fut exécuté dans les quinze premières années du siècle. Mais, de ce que le volume s'est trouvé très vite en la possession de Louis de Guyenne, faut-il conclure qu'il a été fait pour lui? Peut-être. Je crois pourtant qu'une affirmation trop nette serait téméraire.
On remarquera qu'en tête du manuscrit de Térence se voit un frontispice en couleurs occupant toute la première page, frontispice qui est reproduit ici. Les bordures en sont très richement ornées. Aux quatre côtés, des anges élèvent des étendards bleus semés de fleurs de lis d'or. Est-ce là l'indice d'une origine royale et le manuscrit a-t-il donc été vraiment fait pour Charles VI et non pour le dauphin? Si le volume avait été exécuté pour le duc de Guyenne, les armes peintes sur les étendards n'auraient-elles point été, non pas de France plein, mais bien écartelé de France et de Dauphiné, c'est-à-dire d'azur aux fleurs de lis d'or et d'or au dauphin d'azur (1)? Le duc de Guyenne ne manqua pas de se servir de ces armes, qui lui étaient propres : les inventaires fournissent l'indication de nombreuses pièces d'orfèvrerie ou autres objets qui en étaient décorés (2). Notre Térence lui-même, dans sa reliure primitive, possédait « deux fermouers d'argent dorez, esmaillez aux armes de feu monseigneur de Guienne ». Malheureusement, bijoux et fermoirs ont aujourd'hui disparu; mais il n'en est pas de même du sceau dont usait le dauphin pour sceller ses lettres.
(1) Comme écrivait, en 1520, Jean Le Féron dans son traité du Blason d'armoiries, « le daulphin de France [porte] de France escartellé du Dauphiné, qui est d'or au dauphin d'azur pasmé. b (Bibl. de l'Arsenal, ms. n" 5255, fol. 137 v°.)
(2) Dans son étude sur Les Joyaux du duc de Guyenne, Léopold Pannier a signalé beaucoup de pièces portant les armes de ce prince. Cf. Revue archéologique, nouvelle série, 14* année, XXVI' volume (1873), p. 158-170, 209-225, 306-320, 384-395.
Plusieurs exemplaires en sont restés, qui nous font connaître la composition du blason de ce fils de Charles VI (i). Le sceau devait être un des plus finement gravés qu'on ait exécutés au moyen âge (2). Le duc de Guyenne y est figuré sur un cheval lancé au galop : du bras gauche il tient un bouclier écartelé de France et de Dauphiné. Le manteau du prince et le caparaçon du cheval sont armoyés de même (3) . Les armes dont se servait communément le duc de Guyenne nous sont donc parfaitement connues, et je suis bien forcé de constater que ce ne sont pas celles qui figurent sur le frontispice du Térence. C'est là une présomption sérieuse en faveur de l'hypothèse qui voudrait que le volume n'ait pas été entrepris sur l'ordre du dauphin. Quant à la devise : « De bien en mieux « qu'on lit à plusieurs endroits sur ce même frontispice, elle m'est inconnue. Assez banale, comme beaucoup de devises, elle pourrait s'appliquer aussi bien à Charles VI qu'à son fils ou à tout autre prince, et elle ne saurait, à mon avis, fournir aucune indication.
On pourrait admettre que notre Térence a été commencé pour le roi Charles VI, mais que celui-ci, qui d'ailleurs ne s'intéressa jamais beaucoup, semble-t-il, aux beaux livres, même dans ses moments de lucidité, l'a donné ou laissé prendre au duc de Guyenne, peut-être même avant qu'il fût achevé. Le dauphin, on en a des preuves, puisait à son gré dans la bibliothèque du roi; Isabeau de Bavière faisait de même; d'autres princes et princesses les imitèrent. Quelques-uns de ces faits regrettables ont pu être constatés pour des volumes faisant anciennement partie de la bibliothèque du roi (4) ; mais, comme sous le règne de Charles VI il ne fut pas dressé d'inventaire ou de catalogue de la librairie royale avant 1411, on ne peut affirmer que le Térence de l'Arsenal n'a jamais, à aucun moment, fait partie de la collection des manuscrits du Louvre. Après la mort du garde de
(1) Voir notamment : Arch. nat., J 286 et J 36g. Cf. Douet-d'Arcq, Inventaire des sceaux, t. I", p. 360.
(2) On en pourra voir la reproduction sur la couverture de la présente publication à côté du sceau du duc de Berry.
(3) Il ne sera pas hors de propos de faire observer ici que l'artiste très habile qui a exécuté la matrice du sceau a commis une erreur assez singulière. Il a bien placé correctement les pièces des armes sur le bouclier et sur le contre-sceau, qui représente un ange tenant sur sa poitrine l'écu du dauphin; mais, pour le manteau du duc et pour le caparaçon du cheval, il a par inadvertance omis de faire sa gravure à l'envers, si bien que les armes y sont écartelées du Dauphiné d'abord, puis de France, ce qui en blason est une hérésie. De plus, les dauphins du manteau et du caparaçon se trouvent tournés à contresens, et c'est là une nouvelle preuve de l'erreur manifeste de l'auteur du sceau. — On pourra remarquer également que le dauphin héraldique du sceau du duc de Guyenne est identique à celui qu'on voit sur l'enseigne d'auberge de la figure 19 du Térence.
(4) Cf. Léopold Delisle, Le Cabinet des manuscrits, t. I", p. 50-51.
la librairie du roi, Gilles Mallet, en janvier 1411, Jean Le Bègue, greffier de la Chambre des comptes, fut chargé de dresser un inventaire de la collection royale; en 1413, il en rédigea un nouveau. Ni dans l'un, ni dans l'autre de ces inventaires ne figure notre Térence. Si jamais il a appartenu au roi, le volume n'était donc plus au Louvre en 1411. Peut-être aussi n'étaitil pas encore terminé à cette date, ni même en 1413.
En résumé, l'origine première de ce beau livre reste toujours assez obscure; mais deux points sont maintenant éclaircis. D'abord, si le manuscrit n'a pas été fait pour le duc de Guyenne, il est certain qu'il lui a appartenu presque aussitôt qu'il fut achevé. En second lieu, le duc de Berry s'est emparé du volume à la mort du dauphin, et, tant qu'il vécut, il l'a gardé, à tort ou à raison, dans sa bibliothèque. Qiiel que soit le personnage qui ait commandé ce chef-d'œuvre d'enluminure, la présence en est constatée dès le début dans les librairies des ducs de Guyenne et de Berry : et c'est en souvenir de ces deux princes bibliophiles que j'ai cru pouvoir le désigner sous le nom de Térence des ducs.