LIVRE VIII
Il existait à Àrras, avant la Révolution, une paroisse connue sous le nom de Saint-Jean-en-Ronville, qui fut supprimée le 4 mars 1791, et dont l'église, située dans la petite rue Saint-Jean, fut détruite, comme tant d'autres, au nom de la philosophie. La paroisse Saint- Jean comptait parmi ses habitants des personnes riches et charitables qui se cotisaient pour secourir les malheureux. M. Hector Gamonet, receveur général des finances, s'était d'abord chargé de distribuer les aumônes ainsi recueillies. Une femme pieuse, Marie-Joseph Dambrines, fille d'Adrien Dambrines d'Esquerchin, conseiller honoraire au Conseil d'Artois, et veuve de M. Bataille, homme de loi, chevalier d'honneur audit Conseil ! ,lui succéda dans ce ministère de charité. M me Bataille qui, de notoriété publique, consacrait aux pauvres la plus grande partie de ses revenus, avait la libre disposition des sommes irersées entre ses mains. Elle apprit, en 1793, que le curé de Saint-Jean et ses vicaires, forcés de chercher asile à l'étran-
l. M. Bataille (Pierre-Joseph-Xavier, 67 ans) était mort le 7 mai 179$. ~
ger, se trouvaient dans un grand démiment. Sans demander à ses associés une autorisation surabondante, elle appliqua au soulagement de l'ancien clergé de sa paroisse les fonds provenant de ses collectes.
M me Bataille était liée d'amitié avec M me Caron-Wagon, dont le mari, marchand sur la Petite-Place, avait été notable en 1790, officier municipal en 1791, puis administrateur du département jusqu'au 10 août 1792 : M me Garon s'occupait aussi de bonnes œuvres.- L'église Saint-Géry, sise sur la place de ce nom, avait été exposée en vente le 14 avril 1792; plusieurs familles chrétiennes résolurent d'en foire l'acquisition et de la soustraire à la triste alternative d'être démolie ou profanée. L'arpenteur Delestré, homme actif et dévoué, donna tous ses soins à l'exécution de ce dessein : il fit acheter l'église par un ouvrier menuisier, nommé Gatenne, qui lui servit de prête-nom ; sur le prix de l'adjudication, il paya un à-compte de huit mille livres. Une partie de cette somme lui avait été remise par le notaire Merlin; l'autre partie provenait de diverses offrandes que M me Caron, à la demande de l'avocat Blanquart, s'était chargée de recueillir.
Ces faits méritaient châtiment. Avant qu'ils fussent connus des patriotes, M me Bataille et M me Caron avaient été emprisonnées. Le 5 octobre 1793,1e comité de surveillance, organisé depuis cinq jours par Élie Lacoste, ordonna que M mc Bataille fût mise en arrestation chez elle comme suspecte et que les scellés fussent apposés sur ses papiers. « Surprise de voir un gardien établi dans sa maison », elle écrivit au comité le 23 : — On prétendait que ses 'deux frères avaient émigré ; en quoi avait-elle pu contribuer à leur départ? Us étaient l'un et l'autre au service, et par conséquent libres de leurs actions. Il y avait onze ans que l'aîné était parti d'Arras; elle avait elle-même quitté ses parents depuis dix ans qu'elle était mariée. Sa conduite ne devait-elle pas d'ailleurs la mettre à l'abri des soupçons?« Si j'étais forcée,
disait noblement M™ Bataille, de faire connaître tout le bien que j'ai fait et que je regardais comme un devoir de faire, je produirais une foule de malades et d'indigents que j'ai secourus... Toujours enfin je me suis soumise aux lois; voilà sans doute le vrai civisme 1 . »
On répondit à M** Bataille, le 15 frimaire (5 décembre), en l'envoyant à l'Abbatiale. L'inventaire que l'on dressa chez elle ne fit découvrir « rien de contraire aux lois et au républicanisme », sauf une lettre adressée, le 29 juillet 1792, à H. Bataille. « Vous êtes peut-être chargé de cette mauvaise monnaie, lui écrivait son correspondant en parlant des assignats; si j'avais pensé que vous eussiez voulu perdre un tiers, je vous en aurais débarrassé. » On ne trouva non plus rien de suspect chez le conseiller Dambrines, vieillard infirme, dont on fouilla la maison en présence de M me Bataille.
Sur ces entrefaites, M. Carôn-Wagon avait été dénoncé au département comme suspect d'émigration. Le 17 octobre 1793, deux membres du comité révolutionnaire mirent en arrestation M me Garon, « jusqu'à ce qu'elle eût représenté son mari ». Elle écrivit au comité de surveillance que M. Garon, dont elle avait déposé le certificat de résidence, se trouvait en ce moment près de son père, dans les environs d'Amiens, « Pardonnez, disait-elle, le désordre de ma lettre -, je suis seule chez moi, sans domestique, avec une mère infirme, âgée de quatre-vingts ans... Mon mari n'a jamais eu la pensée d'é migrer. .. J'offre ma tête pour lui; ainsi voyez par là comme j'en suis sûre 2 . » — M me Caron ne fut mise en liberté que le 11 frimaire (1 er décembre), pendant le séjour de Laurent à Arras.
Cependant les véritables acquéreurs de l'église Saint-Géry avaient été découverts. Demuliez soupçonnant que Gatenne