Centurt, P. J. 30, et greffe d'Amiens
ils étaient choisis dans les villes, principalement à Arras r parmi ceux qui, à des titres divers et à des degrés différents, avaient donné des gages à la Révolution. La permanence de ce jury accroissait les dangers résultant du système qui avait présidé à sa composition. Assurément, ces soixante citoyens désignés par Le Bon n'étaient pas tous froidement cruels ou aveuglés par le fanatisme révolutionnaire ; mais les plus violents, enhardis au crime par l'habitude du crime, devaient entraîner progressivement les plus faibles, dominés par la peur ; paralyser l'influence de ceux qui oseraient défendre la justice et la vérité, et former, grâce à la direction de Le Bon et à l'influence de la populace du club, une majorité presque constamment acquise à la condamnation.
Avant de voir fonctionner la justice révolutionnaire, examinons sommairement, en tenant compte des obligations imposées à l'historien et de la réserve que le sujet comporte, les titres que les nouveaux jurés présentaient à la confiance de Joseph Le Bon.
Duponchel (Jacques-Philippe, 3 5 ans) , né àTernas, district de Saint-Pol, était attaché, avant la Révolution, au service du capitaine Landru, commandant de la maréchaussée du Roi au département d'Artois. Il tint ensuite à Arras une modeste boutique. Sa première femme, qui divorça avec lui « pour cause d'injures », blanchissait le linge et ravaudait les bas de soie. Duponchel fut chargé par le département de surveiller, à l'arsenal, la réparation des armes ; il reçut à ce titre un traitement de trente livres par mois. Plus tard, il obtint du district, pour diverses autres commissions, une allocation de six livres par jour, et se fit concéder la jouissance gratuite du jardin des Capucins. Après le 10 août 1 792, il entra au conseil général de la commune et devint membre de la Société républicaine, d'où les Jacobins avaient expulsé les Feuillants. Le 22 nivôse, Le Bon le nomma officier municipal. Du 26 pluviôse nu 24 ventôse, Duponchel
remplit les fonctions de maire par intérim. Il succéda alors à Daillet comme agent national de la commune. Pendant le séjour de Daillet à Cambrai, il fut placé une seconde fois à la tête de la municipalité d'Àrras 1 .
Carlier (François-Joseph), né à Bapaume, ancien domestique de M. le baron d'Aix, vivait d'un petit commerce de graines, dans une cave, « entre deux places ». Il ne savait ni lire ni écrire ; il apprit à signer son nom quand la Révolution Téleva aux fonctions publiques. Après le 10 août, il siégea, comme notable, au conseil général de la commune ; il fit partie du comité de surveillance institué par Le Bon le 20 brumaire. Aucun des membres de la Société populaire, dans laquelle il était entré avec Duponchel, ne le surpassait en violence et en brutalité. Il s'emporta un jour jusqu'à saisir au collet le représentant Laurent; une autre fois, il fit au club un tel vacarme que Le Bon dut se retirer. Le comité de surveillance le mit en arrestation ; mais Le Bon s'empressa de le rendre à la liberté 2 et le nomma bientôt président
1. Le 18 pluviôse, Duponchel écrivait « au citoyen Lefetz du district d'Arras » une lettre dont nous respectons l'orthographe -.«Frère, je vien Daprend que la Damme Dion n'est pas en état Darrestation, M. de Quatre- Veau, La Damme Le roi D'Urtubis et encore Bien d'autre qu'il faudra vérifier. - Salus et fraternité. » (Arch. départ.)
Nous avons découvert aux archives un second billet de cet agent de Le Bon : « Duponchel, maire par intérim, observe que Delannoi, ex-noble, détenu à l'Hôtel-Dieu, a en sa possession un sac de louis d'or et un paquet d'assignats de trente-sept mille livres. Il faut y mettre la main de la Nation.»
2. c Joseph Le Bon, convaincu que les écarts imputés au citoyen Carlier. sont le fruit de l'irréflexion et du peu de connaissance qu'a ledit citoyen Carlier de la force des termes qu'il emploie ; — Considérant d'ailleurs que ledit citoyen Carlier a toujours été compté parmi les ardents patriotes : - Arrête qu'à la diligence de l'agent national prés le district d' Arras, il sera sur-le-champ mis provisoirement en liberté ». (Arch. départ)
Cartier dénonçait à tort et à travers; citons comme exemple un des procès-verbaux du conseil général de la commune, séance du 10 mars 1793 :
« Le citoyen Carlier s'est présenté à la séance et, après avoir demandé la parole, il a dit qu'il était fort surpris que le citoyen Boitel, émigré et contre-
de comité. Disons à sa décharge qu'il travailla à sauver la tête de son ancien maître *.
Daillet (Stanislas-Xavier-Joseph), commis dans une maison de commerce, avait accompagné Augustin Robespierre à Paris, aux approches du 10 août. Il s'était attaché à la personne de Maximilien à qui il servait de garde-du-corps. Envoyé en Belgique comme commissaire du pouvoir exécutif, il devint secrétaire particulier de Danton pendant la tournée que l'ordonnateur des massacres de septembre fit dans ce pays. De retour à Àrras, il fut nommé substitut du procureur de la commune. Il correspondait directement avec Robespierre ; Le Bon, qui le craignait, le nomma successivement
révolutionnaire fût encore sergent appariteur de la municipalité ; que le scélérat Blanquart et Caron-Wagon devaient aussi être singulièrement surveillés, parce qu'ils ne cherchaient que le moment d'égorger leurs concitoyens ; qu'il savait qu'une liste de contre-révolutionnaires avait été signée chez ledit Caron-Wagon par Blanquart et une dame sur la fenêtre de Caron.
c Le citoyen Lagache, notable, a représenté que le jour où la prétendue liste contre-révolutionnaire aurait été signée chez Caron, il se trouvait dans la place; qu'il s'agissait d'un mémoire de livraisons defayence par lui faite à cette dame et qu'il s'est agi d'arrêter ; que tout ce qui s'est passé à sa vue s'est borné là.
« Le citoyen Carlier a pris de là occasion de dire que le citoyen Lagache ne devait pas être écouté parce qu'il était lui-même un aristocrate et un contre-révolutionnaire ; que sa maison en était souvent le réceptacle.
« Le citoyen Lagache, en marquant sa douleur de se voir ainsi insulté.... s'est retiré.
c Le citoyen Carlier, en applaudissant à cette retraite, a dénoncé le citoyen Corroyer, autre membre du conseil général, comme un second Brunswick» et a uni par déclarer qu'il n'avait que des soupçons sur le compte du citoyen Lagache, et qu'au surplus il reconnaissait lui-même que c'était au département qu'il devait s'adresser. »
1. Guffroy lui en fit un crime : « Après les nobles et les prêtres, il n'y avait rien de plus vil que la valetaille, faisant tout pour de l'argent, intrigants et fourbes par métier, dissimulés par nécessité -, tel est ce Carlier qui était parvenu à protéger son ancien maître le baron d'Aix. Il a Mu que Dénudiez déployât toute son énergie pour parvenir à faire examiner un cidevant baron que depuis la hache de la loi a frappé. » {Censure républu eaine, p. 69.)
agent national de la commune, maire d'Arras, et enfin président du tribunal révolutionnaire de Cambrai.
Caubrière (François-Joseph), fils d'an garde du génie, occupait un emploi de secrétaire-commis an département ; il fut nommé, le 12 juillet 1793, procureur national du conseil exécutif en la maîtrise des eaux et forêts d'Arras '. En septembre 1793, il était secrétaire de la Société républicaine. Appelé à faire partie du conseil général de la commune, puis du département, où il devint tout-puissant, il fût chargé spécialement de l'interrogatoire des détenus qu'il excellait à entortiller. C'était le bouffon du représentant : il trouvait le moyen de l'égayer par d'affreuses plaisanteries. Nous le verrons plus tard remplir à Cambrai les fonctions d'accusateur public. Après la Révolution, Caubrière entra dans les bureaux du ministère de la justice. Il avait acheté une savonnette à vilain et se faisait appeler M. le chevalier de Holcourt.
Tafpin-Bruyàwt (Louis-François-Joseph, 23 ans), marchand de grains à Arras et membre du conseil général de la commune, avait été nommé par le district, le 25 mai 1793, commissaire aux émigrés. Ces commissaires étaient payés à F heure : trente sols à la campagne, vingt-quatre sols en ville.
Darthé (Augustin- Alexis-Joseph, 28 ans), l'un des principaux agents de la Terreur à Arras, était fils d'un officier de santé du canton de Saint-Pol. En 1 789, il faisait son droit & Paris; il se distingua parmi les vainqueurs de la Bastille. Rentré dans ses foyers en 1792, Darthé se mit à Ja tête
1. Caubrière remplaçait M. Guy- Michel- A naslase Asselin. Mis en arrestation par le district le 17 ventôse, M. Asselin mourut en prison le lfi germinal. Albert Asselin son flls, substitut de l'avocat-général au Conseil d'Artois, accusateur public près le tribunal criminel, avait été destitué par . les commissaires de la Convention, puis emprisonné. Quand l'ordre fot rétabli, Albert Asselin rentra dans la magistrature, et devint, en 1811, conseiller à la Cour de Douai.
des patriotes et réussit, après une lutte à coups de chaises au sein de rassemblée électorale , à composer avec ses amis une administration municipale ultra-révolutionnaire. Les élections qui suivirent le 10 août envoyèrent Darthé à Arras comme administrateur du département. Pour le récompenser de la vigueur qu'il déploya contre la Petite- Vendée, la Convention, sur le vu du rapport plein de fanfaronnades qu'il lui avait envoyé, déclara qu'il avait bien mérité de la patrie. Le Bon confia à Darthé, dans l'administration départementale, le bureau des émigrés et l'adjoignit à Caubrière pour l'interrogatoire des prévenus. Élie Lacoste le nomma président de la commission militaire * qu'il établit à Arras. Darthé était lié avec Herman, président du tribunal de Paris; il entretenait avec Le Bas, du Comité de salut public, une correspondance qui inquiétait Le Bon
1 . Discours prononcé par Darthé, président de la commission révolutionnaire, le 26 octobre 1793 :
« Dans des circonstances extraordinaires, il faut des mesures extraordinaires ; telle est celle qui nous est déléguée : on nous a désignés pour tenir le glaive de la loi au-dessus de la tête des conspirateurs et pour le faire tomber promptement sur les têtes coupables. Les fonctions qui nous sont confiées sont sans doute bien importantes, et leur exercice sollicite toute notre maturité. Nous ne serions pas dignes de les remplir si nous n'avions pas une conscience ; et, nous osons le dire, si notre patriotisme ardent nous a fait choisir pour cette mission, notre probité incorruptible n'a pas dû moins influer sur le choix. Si nous n'avions pas cette probité, nous serions des monstres, et ceux qui nous ont choisis des scélérats ; mais avec elle, nous tiendrons impassiblement cette balance qui nous est confiée.
« C'est dans le fond de nos; âmes que le jugement sera porté avant que nos bouches le prononcent ; notre conviction intime décidera du sort des prévenus, et celui que cette conviction intime aura condamné n'échappera pas à la vengeance nationale. Ici, point de fausse pitié, elle serait un crime ; et en épargnant un coupable, elle préparerait le supplice d'un grand nombre. Nous l'espérons, notre équitable sévérité fera trembler les prévaricateurs ; ils s'éloignèrent, ceux qui n'ont pas le courage d'être vertueux, et lorsqu'on nous verra aussi justes que sévères, il ne restera plus au service de la République que ceux qui aiment la patrie et qui veulent la sauver* « Arras, de r imprimerie de la citoyenne Varié. » Biblioth. de M. Godin.
autant que celle de Daillet avec Robespierre *. Nous verrons Darthé profiter de son influence pour assouvir ses vengeances personnelles et remplir à Cambrai, conjointement avec Caubrière, les fonctions d'accusateur public. Telle vie, telle fin : Darthé, condamné à mort par le tribunal de Vendôme comme complice de Babœuf, se tua lui-même d'un coup de couteau.
< Lefetz (Henri-Ferdinand-Célestin) , né à Saint-Amand, appartenait à la congrégation des Génovéfains. Il prêta le perment civique, desservit, provisoirement , en août 1 792, la commune de Beaurains (succursale de Neuville) , et se maria avec la fille d'un officier municipal. Lorsqu'on ouvrit au district un registre destiné à recevoir les abjurations, Lefetz fut le premier prêtre qui y consigna le témoignage
de son apostasie : « Déclare avoir brûlé, il y après
i'un an, tous les diplômes ridicules qui lui donnaient, aux yeux du vulgaire, la puissance de faire des dieux ; et que, depuis un an, il avait renoncé au métier et à la qualité de prêtre , de ministre de mensonge et de charlatanisme ; et que, pour satisfaire à la loi, il se hâtait d'en faire la déclaration authentique 2 ». Célestin Lefetz , aussi cruel qu'immoral , se montra le persécuteur acharné de la religion qu'il avait trahie. Il était tout-puissant dans le conseil du district qu'il présidait presque constamment. — Lefetz mourut en prison, à Paris, le 1 er nivôse an ni (21 décembre 1794), à peine âgé de 29 ans. Joseph Le Bon fit en deux jnots son oraison funèbre : « Mort d'avoir trop vécu 3 » . LEFETz(Nicolas-Joseph), marchand de vin, avait été nommé
1. « Ce Darthéjfaisait tout trembler » {Procès de Le Bon, p. 330).— Le Bondit .encore (p. 115) « qu'il se vit forcé d'employer Daillet et Darthé, correspondants immédiats, le premier de Robespierre, et le second de Le Bas ; qu'il ?*B vit forcé , contre son caractère, de ployer sous leur joug, parce qu'ils «étaient tout puissants au Comité de salut public ».