LE TESTA>IF.INT
— Qu'osez- VOUS dire? madame, s'écria Célestine avec l'accent du reproche.
— N'ai-je pas sujet de me plaindre?
reprit la mère Farday ; il me renvoie, sans le moindre égard, après m'avoir fait les plus belles promesses; et il pousse les mauvais procédés jusqu'à défendre à son portier de me laisser monter chez lui.
— Il ne m'appartient pas, madame, dit Célestine avec le ton de la froideur, de blâmer Léopold dans ce qu'il fait. En vous priant de ne point revenir chez lui, il avait sans doute ses raisons...
— Certainement qu'il en avait, interrompit la mère Farday avec vivacité, il voulait m'empècher de vous voir, de vous donner des conseils....
— Je vous en dispense, madame, répliqua fièrement Célestine ; les conseils d'une étrangère me sont inutiles.
1) UN i;UElJX. 5
— Étraiii^ère , étrangère , murmura la vieille l'emme en jetant sur Gélestine des regards courroucés. Ah! ma chère petite, ajouta-t-elle en élevant la voix, vous oubliez, facilement les services qu'on vous rend ; vous étiez moins fière et plus disposée à m'é coûter, il y quelques jours.
— Mais, madame...
— Les conseils d'une étrangère ne vou>» ont pas été inutiles, puisque vous vous êtes empressée de les suivre, continua la vieille femme d'un ton brusque ; à votre âge, ma chère petite, on a besoin d'un guide, sinon , on s'expose à faire des sottises. J'ai été la première à vous conseiller de vous rapprocher àeyoXxG Léyopode , parce que je pensais que ee garçon agirait honnêtement avec vous; maintenant, que je saisie contraire...
— Qui donc vous a si bien instruite ? lui demanda Célestine en souriant ironicjuement ,
G LE JESTÀMEKT
— Avant de vous répondre, ma chère petite, permettez-moi de vous adresser une question . Léyopode vous a-t-il parlé de sa famille, de son père? vous a-t-il dit que le bonhomme était ruiné ; qu'il ne pourrait peut-être pas finir ses études de médecin?
— Il ne m'a rien dit de cela, repartit Célestine, parce que tout ce que vous venez d avancer est fauxl
— Alors, continua la mère Faiday, sans s'arrêter au démenti que la jeune fille lui donnait, il ne vous a pas laissé soupçonner cpi'il devait prochainement (|uitter Paris...
— Mais c'est un mensonge 1 s'écria énergiquement Célestine.
— C'est une bonne vérité, ma chère petite, poursuivit la mère Farday ; je la tiens d'un carabin, connue lui dont je fai> le mé-
nage, om, oui, le jeune liouiiue n'est plus en position de prendre une femme, et ces projets, auxquels je tenais, par amitié pour vous, doivent être oubliés; et le pbis tôt. sera le meilleur.
Célestine accueillit la confidence , que la vieille femme lui faisait, avec une extrême défiance; l'intérêt que la mère Farday lui témoignait rétonnait, et sans vouloir cher cher à en pénétrer le motif, elle lui repondit sèchement, quelle is'avait de conseil à recevoir de personne; et qu'en cette occasion , elle agirait suivant sa volonté, sans s'inquié ter des résultats qu clic pourrait entraîner à sa suite.
La vieille femme parut plus affligée que surprise de l'impertinence avec laquelle Célestine répondait aux avances qu'elle lui fai -sût; cependant, elle n'en persista pas monis
à tracer à la jeune fille un plan de conduite que celle-ci rejeta avec autant de dédain que de colère : on voulait la détacher de son Léopold, de cet amant, qui se trouvait en butte à des persécutions dont elle ne connaissait point l'étendue. Il lui semblait qu'on lui conseillait une mauvaise action , une perfidie dont l'idée seule la révoltait, et comme la vieille femme insistait fortement pour cette séparation, Célestine lui répondit avec hauteur :
— En vérité, madame, je ne comprends pas rintérêt qui vous anime en ma faveur; suis-je donc obligée de me soumettre à vos étranges caprices, à des volontés qui contrarient mes penchans? Vous vous targuez auprès de moi d'un service rendu ; mais, madame, on ne commande pas aussi impérieusement la reconnaissance; je suis libre et maîtresse de mes actions, ceci n'est un
î> UN GVEUX. 9
If-
secret pour personne, et nul n a le droit de ^
me dire : Ceci est mal. •:
— Vous vous trompez, ma chère petite, ^ répliqua la vieille femme sans s'émouvoir;
il existe dans le monde une personne qui a *
le droit de vous dire : Célestine, vous manquez à vos devoirs en vous conduisant ; comme vous le faites en ce moment. '
— Je ne vous comprends pas, essaya de dire Célestine.
— Veuillez ne pas m'interrompre, reprit la vieille femme d'un accent bref et impératif ; je croyais que ce jeune homme pouvait réparer ses torts envers vous en vous épousant; ce mariage, que j'espérais pour vous, est désormais impossible; et l'abandon, qui devait suivre de près votre liaison, me parut le meilleur moyen de vous guérir de votre folle passion. Un événement, que je ne pouvais prévoir, vient de brusquer le dé-
10 LE TiiSTAMENT
uoiîmerit; eh bien! prolitez-eii; ahaiidomiez cette maison, retournez près de Georgina ; croyez- moi, Célestine, suivez ce conseil, et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
— Je n'en ferai rien, bien certainement, (lit Célestine avec le ton de la résolution. — Et son regard s'arrêta sur la mère Farday, dont la figure exprimait le mécontentement. — Non, madame, non, ajouta-t-elle en accentuant fortement chacune de ses phrases, je n'abandonnerai pas Léopold, qui m'aime sincèrement; je resterai dans cette maison, parce que mon devoir m'en fait une loi; Georgina n'ignore pas quels liens me retiennent ici : elle connaît mon espoir, eilc souhaite ardemment qu'il se réalise; de lui seul dépend notre bonheur à toutes deux.
— Votre bonheui ! répéta ironiquement l.i nièicFarday; uia chère pclilc, il n'existe
h'iN GlELX. il
plus dans voire liaison avec votre étudiant eu médecine ; il n'est pas assez riche pour épous^er une femme qui ne peut lui apporter en dot qu'une jolie ligure; et vous, ma chère petite, avec les goûts que je vous connais, un pauvre diable ne saurait vous rendre heureuse ; vous n'aimez point le travail, ^ ^\Célestine," et vous êtes coquette; ces deux / \''^éfauts sont terribles, ils ont perdu plus p^ aune imprudente, et vous n'échapperez pas ^ l-rf" sort commun; Célestine, vous tomberez t;^/ . ^ans Tabîme que votre inexpérience a creuse sous vos pas.
— Vous voyez l'avenir sous de bien sombres couleurs, madame, dit Célestine en essayant un sourire qui se glaça sur ses lèvres, tant le regard que la vieille femme laissa tomber sur elle fut pénétrant et significatif c'était comme une menace muette ; elle trembla malgré elle.
Mère Farday fit quelques pas dans la chambre, puis se rapprochant de Célestine, elle lui prit la main en disant d'une voix sourde.
— Jeune fille, l'expérience que nous donne le temps nous sert quelquefois plus utilement que les meilleurs conseils ; notre orgueil se révolte à l'idée d'un avis qu'on ne croit pas toujours désintéressé ; ce qui vient de soi, paraît beaucoup plus sage et surtout plus praticable, or, mon expérience, à moi, me dit que vous ne recueillerez que du mépris de votre folle obstination; que si vous persistez à vous parer du litre de maîtresse d'un étudiant, ses amis s'autoriseront de l'état dans lequel vous vivez en ce moment pour se permettre d'insolentes libertésque vous ne réprimerez par toujours facilement ; la captivité de votre amant peut se prolonger, (piclles seront vos ressources?... Oh! ne rou-
gissez pas; nous sommes gens du peuple; à nous les labeurs pénibles, les veilles, les fatigues! du travail et de la santé, voilà tout ce que nous devons souhaiter ; et quand nous obtenons le premier, et que nous jouissons de la seconde, notre ambition doit être satisfaite. A votre âge, on rêve un avenir plus brillant; et lorsque deux beaux yeux, une figure passable, et une tournure, qu'on croit distinguée , accompagnent et justifient des désirs orgueilleux, onpense que rien n'est impossible; et l'avenir, ce joujou que nous habillons sous mille formes dififérentes, l'avenir se présente à nous paré des couleurs les plus brillantes. Vienne un amant dont la mise annonce l'aisance; l'imagination trotte, enfante des châteaux en Espagne ; il a dit qu'il épouserait; rien n'est plus sûr, il épousera , nous rendra riche , nous donnera de belles toilettes; quelquefois même on va jusqu'à ambi-
i 4 LE TESTAMENT
tioimer une voiture... Mais ramant devient volage ; un autre se présente, et le remplace; respérance renaît, il est si doux de croire au bonheur... il est si difficile de le fixer, qu'on tente un troisième essai qui ne réussit souvent pas mieux que le premier... Et on vieillit, et le cœur s'use, et les rides succèdent à cette fraîcheur à laquelle on rendait hommage... Croyez-moi. on ne trouve pas toujours sur son chemin un brave homme, qui consente à fermer les yeux sur le passé, et à prendre l'avenir sous sa responsabilité. — Je ne forme point de désirs qui ne puissent se réaliser , repartit Célestine avec aigreur; votre expérience peut profiter à d'autres, madame ; quant à moi, je ne saurais m'appliquer des déceptions que vous avez peut-être eu à déplorer; mon ambition est bornée, je vous l'ai dit : être aimée de Léopold, porter un jour son nom, partager
D IN r.UFAX. l'i
le sort (fue la dcsliiicc lui fera, c'est là mou espoir.
— Il ne se réalisera pas ! s'écria énerg;iquement la vieille femme, au nom de Jérôme de votre père, je vous ordonne de quitter cette maison et de retourner près de Georgina, qui, par votre coupable absence, a sans doute été exposée aux séductions de gens peu scrupuleux sur le choix de leur-s conquêtes.
— Eh ! madame, répliqua Célestine avec amertume, cette faute, que vous me reprochez maintenant, fut votre ouvrage; votre expérience ne date cependant pas de rpielcpies jours, et en me décidant à venir demeurer chez Léopold. vous saviez, mieux que moi, quelles conséquences cette résolution devait avoir. Je vous avoue que j'avais ridée du conseil que vous me donnâtes ; aussi, ne rejeterai-je point sur personne le
^ ^^ LE TES'i A:iIEST
blâme que ma démarche fera retomber sur moi. Je resterai dans cette maison, où je suis seule maîtresse, et je vous dirai : Madame, il ne plaisait pas à Léopold que vous vinssiez ici, il ne me convient pas davantage de recevoir vos visites ; ceci doit suffire je pense...
Et Célestine se leva, et du geste, elle in diqua la porte à la vieille femme qui demeura immobile, les yeux attachés sur la jeune fille qui fredonnait entre ses dents quelques vers d'une romance.
— Vous avez entendu, reprit Célestine qui se dépitait de n'être pas obéie.
— Parfaitement, répliqua la mère Farday.
mais je n'en ferai rien. Je vous ai dit qu'il y avait dans le monde une personne devant laquelle votre volonté devrait plier, alors qu'elle vous dirait : Célestine, je vous or donne de ne point faire cela ! Vous avez ac
D LN GUEIJX, 1 7
cueilli cette révélation avec le sourire de l'incrédulité ; !e vieux Jérôme est mort, avezvous dit, lui seul avait des droits sur moi. il n'est plus, et ma volonté m'appartient, je puis dire : Je suis maîtresse de mes actions.
— C'est qu'en effet, il m'est permis de ne consulter que moi-mcme pour décider de mes actions.
— Et si tu te trompais, Gélestine?
En adressant cette singulière question à la jeune fille, les yeux de la mère Farday s'étaient remplis de larmes, sa voix n'était plus aussi assurée, une agitation extraordinaire se trahissait dans ses gestes ; Célestine ne remarqua point le trouble de la pauvre femme, les paroles qu'elle venait d'entendre avaient éveillé en elle des souvenirs confus, et elle se répétait sourdement : Si tu te trompais, Célestine ?....
— Oh! non, c'est impossible! s'écria-
i 8 LE TESTAMENT
t-elîe avec force ; jamais une parole de mon père ne m'a fait soupçonner ce que vous prétendez connaître... Ma mère est morte! Jérôme me l'a dit plusieurs fois.
— Le pauvre chère homme mentait en vous le disant, répliqua la mère Farday d'un ton lent et solennel ; votre mère existe, (lélestine,
— Ma mère! elle existe ! A.h ! madame, par pitié, conduisez-moi chez elle.
— Le désirez-vous sincèrement ?
— A quoi bon cette question ? dit Célestine; j'ignore les motifs qui ont pudétermi- •îier Jérôme à nous cacher l'existence de notre mère; mais les enfans ne sont pas justes des querelles de leurs parens.
— Bien, bien, ma chère petite, dit la mère Farday, j'attendais cette réponse pour vous dire : Célcstine, embrassez votre mère, elle est devant vous î
— Ma mère !!!
Et en articulant cette exclamation, Célestine recula en arrière, et son regard étonné semblait protester contre cette révélation.
— Oui, ma Célestine, je suis ta mère, reprit la vieille femme en voulant enlacer de ses bras amaigris la jeune fille qui la repoussa du geste en s'écriant avec dépit :
— Non, c'est impossible, vous n'êtes pas ma mère; mes souvenirs d'enfance, quoique confus, me retracent une personne qui accompagnait mon père dans les visites qu'il nous faisait, à ma sœur et à moi, chez la paysanne qui nous éleva toutes deux; cette personne était dans l'aisance... Oui, je me rappelle maintenant que notre nourrice nous disait : C'est une grande dame que vous devez chérir, mes petites amies, car elle vous apporte toujours de beaux cadeaux.
âU l.E TESTAI r:NT
— Eh! ma chère Célestinr, dit la vieille femme avec le ton de l'amertume, les riches d'hier sont les pauvres de demain, j'ai fait la triste expérience de cette vérité : la misère a élevé des nuages entre Jérôme et moi; le pauvre homme était dans une situation critique, il lui suffisait d'un peu de fermeté pour en sortir... il ne le voulut pas. Nous
nous querellâmes, et.... une séparation
qu'il essaya de rendre éternelle, rompit une intimité qui durait depuis dix années. Jérôme changea successivement de logement, afin de m'empêcher d'embrasser ma fille, ma Célestine. Il réussit, pendant quelques années à me dérober ses traces ; je crus même, un instant, qu'il avait quitté Paris pour retourner dans son pays; mais le hasard me fit retrouver Jérôme au moment où j'avais perdu l'espoir de le rencontrer. Vous savez le reste, Célestine; votre liaison avec un jeune homme
D UN Gl'ECX. 2 »
dont j étais à mémo, depuis quchjuo mois , déludier le caractère inconstant et léger, me fit trembler pour votre avenir; vous étiez une pauvre ouvrière, il ne pouvait donc pas songer à vous prendre pour femme; toutefois, je me mis en tête de le placer dans une situation difficile , et de le contraindre à vou* remire l'honneur en vous épousant; mais la situation de notre jeune homme changea subitement; et mes projets furent renversés... Je voulais te voir heiuense. ma chère Célestiiie, et mon moven n'a pas réussi.
La vieille femme, cjui d'abord n'avait pas osé tutoyer sa fille, s'encouragea peu à peu, et les dernières phrases, qu'elle articula, expirèrent sur ses lèvres, tant la joie qu'elle ressentait était grande. Mais, hélas! la pauvre femme eut la douleur de s'entendre renier par sa fille; elle s'enorgueillissait, eu contemplant Céîestine, de pouvoir dire ;
Son cœur m'aimera, il compatira à mes maux, il saura me consoler des coups de l'adversité; ma fille m'est rendue, je ne suis plus aussi malheureuse! Et c'est là justement ce qui cause l'éloignement que taCélestine.éprouve pour toi, bonne vieille; l'orgueilleuse jeune fille eût couvert de baisers les mains d'une mère opulente, et elle n'avait que l'indifTérence la plus insultante pour celle dont les haillons attestaient l'indigence; tu froissais ses idées, son amour- propre; tu la rappelais à elle-même, à une vie active, laborieuse, mais honnête, trop peu considérée sans doute; mais dont la tranquille obscurité est un bonheur; l'orgueil, l'imbécile, le stupide orgueil, glaçait dans cette âme jeune, et que le vice n'avait pas encore corrompue, ces sentimens de tendresse, cet élan du cœur auquel on obéit instinctivement. Célestine était immobile, silencieuse, mais non pas agitée,
D UN CUEl'X. 2 5
(levant sa iiièie (jui SoUicilait du regard ses embrassemens qu'elle lui refusait , plutôt par dépit d'avoir été trompée dans son attente que par l'eJOTet d'un mauvais naturel; Célesfilie, avec un visage de vierge, un air timide et réservé, avait le caractère le plus arrogant qu'on put imaginer; l'éducation très négligée d'une école primaire, n'avait pas combattu ces penchans orgueilleux, qui chez les eiifans s'annoncent par une solte fierté ; Gélestine, pauvre petite ouvrière obligée d'aller travailler en journée pour subvenir à ses besoins, n'en était pas moins une créature fié: c par instinct, souple et insinuante dans l'occasion, mais re/enant bientôt à ce naturel qui nous maîtrise et se fait jour malgré nos efforts.
L'orgueil l'emporta dans l âme de Célestine sur toutes les considérations humaines; elle persista à renier sa mère, nfiu de n'avou-
pas à se justifier d'un premier mouvement, qu'elle regrettait sans oser se l'avouera ellemême. La vieille femme sentit son cœur se briser en entendant Gëlestine lui dire d'une voix où l'émotion ne se trahissait pas : — Je veux être seule, madame.
— Madame, rëpéta-t-elle sourdement, en se cachant le visage avec ses mains; ah! ce coup manquait à mon malheur. — Elle fit quelques pas vers la porte qu'elle ouvrit. — Célestine, articula -t-elle d'une voix brève, rappelle-toi que tu as chassé ta mère !
Et la pauvre femme s'enfuit avec précipitation.
iîlaîïouîe îre Cussan.
Eu 18J4, dans le courant du mois de mars, le maire de la ville de Bordeaux, le marquis de Lynch, donna l'exemple de la plus honteuse défection, en ouvrant ses [;ortcs à la duchesse d'Angoulèmc, qui n'eut pas
2 6 LE TESTAMLRl
même la peine de le soUiciler de trahir la cause qu'il avait juré de défendre; Napoléon compta un traître de plus, et la France un honnête homme de moins ; l'émigration royaliste, les amis de Pitt et de Ccbourg, les héros de la Vendée suivaient à la piste la fille de Marie-Antoinette; ils arborèrent les premiers la cocarde blanche, que chacun d'eux avait prudemment en poche, et ces bons royalistes encouragèrent les Bordelais à hurler : Vive les Bourbons! en beuglant eux-mêmes à tue-tête ce refrain monarchique, qui était pour eux le arage d'un meilleur avenir.
Parmi le^ zélés défenseurs du droit divin, se trouvait le fils du premier écuycr cavalcadour du brillant comte d'Artois, le jeune comte de Lussan, dont le berceau avait été renversé par celte année de réaction parlementaire, ce 89, qui fut \v glas funcbrr (irs
D13N GUEIX. fï
anciens privilèges; Técuyer cavalcadour avait émigré à la suite de son noble maître, emmenant avec lui sa jeune épouse et son fils qui était encore à la mamelle. L'émigration ne fut point une simple promenade, ainsi que beaucoup de nobles l'avaient pensé; les succès de Napoléon prolongèrent leur exil. et cet esprit de conquête, que les partisans de la monarchie déploraient amèrement, fut Tunique cause qui les ramena en France ; rétoile du César de la révolution avait pâli dans les plaines glacées de la Russie, et la désastreuse retraite , qui suivit l'excursion lointaine de nos invincibles phalanges, dut arracher plus d'une parole d'espoir à cette caste orgueilleuse, qui n'avait de Français que le nom.
Dans ce long espace de temps, l'écuyer cavalcadour mourut; ses biens avaient été confisqués par un décret de la Convention
2 8 Lt TESTAJIEOT
nationale, et sa femme fut réduite à vivre d'aumônes et de dons sur une terre étrangère; le jeune de Lussan grandissait sous les yeux de sa mère, qui l'instruisait à la pratique des vertus, à la résignation surtout. Née dans une classe élevée, madame de Lussan avait fait la triste expérience de la fragilité des grandeurs humaines, et tout en déplorant l'aveuglement de ses nobles amis, qui avaient abandonné le faible Louis XVI aux fougueux tribuns du peuple , aux Danton , aux Camille-Desmoulins, aux CoUot d'Herbois, la pauvre dame élevait son fils dans des sentimens affectueux; elle lui répétait sans cesse qu'il fallait supporter courageusement les malheurs qu'il plaisait à la Providence de nous envoyer. Le jeune de Lussan atteignait sa vingt-cinquième année lorsqu'il perdit sa mère. Mais il fut bientôt distrait de ce malhciM' par Irrri de gurnr qui pMîîi»
' DLN tii;E»;x. 2 9
de tous les coins de l'Europe ; la coalition se leva formidable et menaçante, et les membres épars de la famille des Bourbons sortirent de l'état d'apathie dans lequel ils étaient plongés pour prendre les armes.
La duchesse d'Angoulême , nouvelle Jeanne d'Arc, s'achemina vers Bordeaux, dont l'honorable marquis de Lynch s'empressa de lui ouvrir les portes ; on entrait en pleine restauration , et de toutes parts éclataient les sentimens d'amour et de joie les plus exaltés, à la vue des défenseurs du trône et de l'autel, de cette vaillante noblesse qui était venue murmurer son dernier cri de haine sur la plage de Quiberon. On se disputait , dans la bonne ville de Bordeaux , le plaisir, l'honneur d'héberger l'un des chevaliers de l'héroïque duchesse. M. de Lussau était jeune, beau, bien fait; la duchesse le voyait avec plaisir à ses côtés, aussi l'une
des premières maisons ilc la ville s'ouvritelle pour le recevoir.
C'était chez un M. Desinval que le comte alla descendre.
Ce M. Desinval était armateur; il avait cinquante ans, une physionomie franche et ouverte, de la rondeur dans les manières, et luie certaine brusquerie de caractère qui lui allait assez bien. Il était veuf, et d'un hymen qui avait duré dix-huit ans, il ne lui restait qu'une fille. Eulalie Desinval venait d'atteindre sa vingtième année; c'était une jeune personne d'une beauté régulière , qui avait de la noblesse dans le maintien, une tournure gracieuse, et un peu d'afféterie dans les manières; la vivacité de sa conversation, l'extrême mobilité de ses idées formaient un contraste piquant avec l'espèce de dignité guindée qu'elle aifectait parfois ; elle savait que sa dot était d'un million, et cette assu-
DUN (JUblJX. 3 1
rance lui donnait des prélenlions à contracter un mariage brillant.
Les soupirans se pressaient en foule sur les pas de mademoiselle Desinval, mais son père avait annoncé qu'il ne donnerait la main de son Euîalie qu'à un des guerriers de son empereur. — On était alors en septembre 1812. — L'armateur Desinval n'élevait ses prétentions que jusqu'au général de division; peut-être eût-il consenti à s'allier à un général de brigade, mais les concurrens de ce grade n'affluaient pas en ce moment à Bordeaux; iln'j avait dans le voisinage c[u'un capitaine de cavalerie, espèce d'A.pollon en lancier rouge, qui était venu se rétablir dans sa famille des blessures reçues en Espagne ; il n'était pas encore convalescent quand rarmée française entra en Russie, et pour charmer les loisirs d'une retraite forcée, Alphonse Survilliers passait une partie de ses
journées devant les vitres de sa fenêtre, dans l'espérance d'apercevoir aux croisées voisines les personnes du sexe, dont M. le capitaine des lanciers rouges était très amateur. Eulalie Desinval avait sa chambre précisément en face du beau capitaine, qui ne manquait jamais de la saluer bien respectueusement lorsqu'elle paraissait à son balcon pour regarder les promeneurs qui se rendaient au Cours. Peu à peu, le capitaine et la fille de l'armateur prirent l'habitude de se parler des yeux; et ce langage, expressif pour des amans, eut assez d'éloquence pour attendrir le cœur de la jeune fille, qui se croyant bien défendue par son million de dot, s'amusait des galantes attentions et de la pantomime du lancier rouge.
Mais Alphonse Survilliers n'était pas d'humeur à se contenter d'un amour tout platonique ; il voulut voir de plus près son
enchanteresse ; et il chercha à se faire admettre chez M.Desinval, qui voyait nombreuse compagnie ; toutefois, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à se faire inviter aux soirées de l'armateur. Une fois dans l'intérieur de la place, notre lancier rouge renouvela son système d'attaque : ses œillades devinrent si tendrement langoureuses, ses attentions auprès d'Eulalie si empressées, que de méchantes langues prétendirent que M. Desinval serait forcé de rabattre de ses orgueilleuses prétentions et de se contenter d'un petit capitaine. — Les ignorans prétendaient même qu'Alphonse n'était que lieutenant de cavalerie. — Ces bruits, semés à dessein, arrivèrent aux oreilles de l'armateur, qui, sans vouloir en vérijâer l'exactitude, pria poliment le capitaine des lanciers rouges de lui faire l'amitié de ne plus revenir chez lui,
Alphonse traita cette défense de plaisan-
terie ridicule, et comme elle lui était faite la veille du jour fixé pour un grand bal, qui devait réunir les notabilités financières, politiques et militaires de Bordeaux, ii ne s'y arrêta pas un instant ; et le lendemain soir, les valets du fastueux armateur annonçaient M. Survilliers! Desinval n'était point dans le salon à l'arrivée du capitaine ; il organisait une bouillotte, et celui-ci put causer assez librement avec Eulalie, à laquelle il jura un amour éternel et une fidélité cpie rien ne pourrait ébranler; un petit cousin vint troubler le tête-à-tête qu'Alphonse avait su se ménager au milieu de cent cinquante personnes; ce petit cousin venait réclamer la faveur d'une contredanse qui lui fut sèchement refusée par mademoiselleDesinval, qui répondit qu'elle était invitée.
— Alors , ma jolie cousine , répondit l'importun, sans être troublé par l'accueil
DUN GlELX. 55
qui lui était fait, ce sera pour la suivante.
— Elle m'est promise, dit Alphonse avec vivacité.
— Je m'inscris pour la troisième, continua le petit cousin avec un flegme imperturbable ; j'espère que ma jolie cousine ne l'oubliera pas î
— Je suis invitée pour toute la soirée, répliqua froidement Eulalie , vous voudrez bien ne pas l'oublier.
La ritournelle d'une contredanse se fit entendre ; Alphonse se leva et s'empressa d'ofifrir sa main à mademoiselle Desinval qui s'éloigna avec son cavalier, sans remarquer l'expression de dépit qui animait la physionomie du petit cousin; celui-ci, sans tarder davantage, s'en fut raconter sa mésaventure à son oncle l'armateur, Desinval ne prêta que peu d'attention aux doléances de son neveu , à la mode de Bretagne, qui avait des
vues sur le million de dot promis à sa cousine , et qui s'étonnait qu'un étranger, un traîneur de sabre , se permit d'aller ouvertement sur ses brisées ; mais quand le petit cousin eut articulé le nom de Survilliers, Desinval, distrait jusqu'à ce moment, devint attentif, et se mit en colère en songeant qu'on avait osé enfreindre sa défense ; l'armateur était vif, on prétendait même qu'il avait une certaine dose de brutalité dans le caractère; cependant il donna une preuve de modération qui stupéfia détonnement le petit cousin. Survilliers fut prié , par un valet, de passer dans le cabinet de M. Desinval, qui, dit-il, désirait lui parler.
L'invitation était pressante, et le capitaine des lanciers rouges ne crut pas devoir faire attendre le père de son adorable amie. Il se dirigea vers le cabinet de celui qu'il se flattait de nommer un jour son beau-père,
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j|;uidé par le valet ehargé de lui faire celle invilation. Il y trouva M. Desinval, qui s'y promenait à grands pas , et comme un homme dont l'esprit serait vivement préoccupé.
— Morbleu 1 M. le capitaine ! s'écria l'armateur, en voyant entrer Survilliers , il me semble que je ne parle ni chinois, ni hébreu , et que lorsque je dis : Je vous défends de revenir chez moi ! ce n'est pas : Faites-moi l'amitié de venir danser à mes soirées.
Le beau capitaine des lanciers rouges étouffa un éclat de rire , et s'efforça de répondre, d'un ton grave et mesuré, qu'il n"avait pu prendre au sérieux un ordre aussi étrange , et qu'il avait attribué cette défense à une préoccupation bien naturelle chez un homme dont le génie commercial était un sujet d'orgueil pour ses compatriotes. Celle
grossière flatterie ne dérida point le front de l'armateur qui lui répliqua, avec aigreur, que ses visites faisaient jaser.
— Vous autres militaires, ajouta-t-il en élevant la voix, vous faites peu de cas de la réputation d'une femme ; vous la cajolez pour obtenir son amour, et aussitôt que vos désirs sont satisfaits , vous fuyez à tire-d'ailes, comme une volée de moineaux , en proclamant hautement les faveurs qui vous furent accordées ; on peut être un excellent officier de cavalerie, un très brave lancier rouge — et Desinval appuya sur ce mot — et faire riiomme du monde le plus détestable et le moins social ; nous autres bourgeois , nous tenons à l'honneur de nos filles, de nos femmes, par la raison que nous sommes époux et père ; ce sont deux charges que l'état militaire ne connaît point. Vos assiduités auprès de ma chère Eulalie ont été remarquées,
I>1H (ilEUX. 7,9
cl la luédisaure, celle plaie de la société , la luédisance s'est donnée carrière ; des suppositions injurieuses m'ont fait une loi de vous fermer ma mais-on ; mais vous n'avez pas respecté ma défense, et j'ai le droit de m'en étonner.
— Je ne puis nier, monsieur, répondit Survilliers, que mademoiselle votre fille n'ait fait sur mon cœur une vive impression; son éclatante beauté, l'enjouement de son esprit, les grâces de sa personne ont fait de l'homme le plus indifférent un amant passionné, en attendant qu'il soit l'heureux époux...
— N'achevez pas, monsieur le lancier rou ge,dit Desin val avec l'accent de la colère; ma fille n'est pas pour vous, sachez-le bien ; j'ai d'autres vues pour elle, et je vous répète, pour la dernière fois je pense , que vos visites me déplaisent. Je vous ordonne donc de k's cesser.
— Sérieusement ! dit Survilliers dont le visage s'était assombri ; ainsi, vous me chassez?
— Prenez-le comme il vous fera plaisir, poursuivit Desinval ; en agissant comme je le fais en ce moment, c'est m'éviter des contrariétés... peut-être même des regrets; le présent m'appartient, j'en dispose.
— En maître absolu, ajouta Survilliers avec le ton de l'ironie , et sans daigner vous informer si cette résolution ne rendra que moi de malheureux.
— Ma fille est trop bien élevée pour avoir pu s'oublier jusqu'à vous aimer.
— Monsieur Desinval ! s'écria Survilliers en pâlissant, je suis obligé de me rappeler que vous êtes le père de celle que j 'aime pour ne point vous demander raison de cette offense.
— Vous m'obligerez de sorlir de chez moi
à l'instant même, dit Desinval, que cette espèce de provocation avait effrayé ; vous ne me forcerez point de vous rappeler que je suis le maître ici, monsieur le capitaine!
Et en même temps, l'armateur tira violemment un cordon de sonnette qui fit accourir un valet, Survilliers n'eut pas le loisir de répliquer.
— Reconduisez monsieur, dit Desinval, Et du geste, il indiqua le capitaine, qui
était resté muet d'étonnement, les yeux fixés sur l'armateur, dont l'attitude avait un caractère d'arrogance qui lui faisait monter le sang au visage. Survilliers se contint, et put saluer Desinval qui se disait, en le voyant sortir :
— Je vais le consigner au concierge de mon hôtel, et s'il avait l'audace de se représenter.... Mais il ne reviendra pas, ajoulat-il, par réflexion; il s'en va tout penaud,
i-2 m: risrAMi:>iT
honteux comme un écolier qu'on aurait pris en maraude.... avec un peu de fermeté, on met facilement à la raison ces caractères indomptables, ces hardis suborneurs.
Et Desinval retourna faire les honneurs de sa maison en se félicitant de la courageuse résolution qu'il venait de prendre, et en se promettant de veiller attentivement sur sa fille; mais avant la fin du bal, sa vigilance fut mise en défaut. Survilliers trouva le moyen de faire parvenir à Eulalie un billet dans lequel il lui apprenait ce qui s'était passé dans le cabinet de son père, et la cause d'une disparition, que la jeune fille ne s'expliquait pas. Le capitaine suppliait Eulalie de ne point s'effrayer des menaces que Desinval pourrait lui faire, afin de la contraindre à l'oublier.
Ce billet fut suivi d'un second, puisce-lui-ci d'un troisième; une corrc>poii(l.uir<'
bUN GIKLX. 4 5
s'établit eutre les deux amans; Survilliers gagnait chaque jour du terrain ; déjà, il était parvenu à décider Eulalie à lui accorder nn rendez-vous; le jour, l'heure étaient indiqués ; mais un ordre du ministre de la guerre vint rappeler à Survilliers qa il était capitaine en activité avant que d'être amant. Il fallut partir ; car Tordre ministériel n'admettait point un seul jour de retard. Les deux amans s'écrivirent et se jurèrent, par correspondance, une fidélité éternelle.
Desinval ne fut point fâché d'apprendre le départ du capitaine des lanciers rouges ; la tristesse d'Eulalie commençait à lui inspirer des inquiétudes sérieuses, et il ne doutait pas que le capitaine ne fut pour quelque chose dans un chagrin qu'il ne se souciait nullement de changer en joie.
Le régiment de Survilliers était en route pour le Nord ; l'armée française avait quitté
Moscou; et déjà s'effectuait celte mémorable retraite dans laquelle Ney, Eugène Beauharnais, Murât et Davoust se couvrirent de gloire par leur intrépidité et les savantes manœuvres qu'ils opposèrent aux généraux de l'autocrate russe. Les lanciers rouges firent partie de la division commandée par Eugène Beauharnais qui, avec quinze raille hommes seulement , battit , à 3îalo-Jarolawetz, les soixante mille Russes commandés par Kutusow. La retraite s'accomplissait glorieusement : à Viasma, à Krasnoë, à Wesclowe, nos soldats triomphèrent et des rtgueurs du climat et du courage désespéré des Russes ; mais la Bérésina nous attendait, et sur ses bords devait s'accomplir un sanglant sacrifice.
Les ponts étaient établis , les premières divisions atteignaient l'autre rive du fleuve lorsque les Russes parurent ; une division
b IN CUFX'X. 4.'J
entière, chargée de protéger le passage des ponts, fut faite prisonnière (1 ). Le désordre, la stupeur, le découragement , se mirent dans les rangs de Tarniée; chacun se préeipita tumultueusement sur les chevalets, qui se rompirent ; deux fois les pontonniers les rétablirent, et deux fois l'encombrement causa la mort de ceux que le hasard ne protégeait point au milieu de cette sanglante mêlée ; cavaliers, fantassins, artilleurs, soldats du train se heurtaient, se culbutaient et allaient s'ensevelir dans le fleuve, qui servit de tombeau à des milliers d'individus. La Bérésina était franchie; les débris de la grande armée arrivèrent surles bords du Niémen, qui avaient vu, quelques mois avant, cpiatre cent cinquante mille hommes sous les ordres de Na-
(1) La division du général Partounnaux, qui tomba liiinième au pouvoir de l'ennemi.
4 fi LE iKSTAMEM
poléoii ; soixante-dix mille à peine repassèrent le fleuve qu'ils avaient salué par des acclamations. L'immortel Beauharnais se fortifia sur l'Elbe et défendit, pendant trois mois, le passage de ce fleuve aux innombrables colonnes russes auxquelles le roi de Prusse avait joint son armée ; brave allié cpii se vengeait, par une lâche trahison , de la généreuse protection que Napoléon lui avait accordée, et qui ne craignit pas de publier un décret dans lequel il enjoignait à ses sujets d'empoisonner les fontaines, les puits, les sources publiques !
Honte à la mémoire de ce Frédéric-Guillaume!
A Lutzen, le capitaine Survilliers fit des prodiges ; son colonel tombe mort à ses côtés! ; les lanciers hésitent ; Survilliers s'empare du guidon, fait sonner la charge, et s'élance sur un bataillon russe en criant d'une
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voix tonnante : — \ moi! camarades ! — Son exemple est suivi : le bataillon russe est culbuté; tandis que la jeune garde se fait écraser sous le feu des batteries russes , encouragée par ces mots de Napoléon , qui avait remarqué de l'indécision dans les rangs : « Enfans, s'était-il écrié, il ne faut (( pas craindre la mort ! quand on la brave, (c on la fait rentrer dans les rangs ennemis!» Une terrible attaque, conduite par Drouot, et secondée par cent pièces de canon , déci(ia de la victoire. La bataille de Lutzen fut un des brillans faits d'armes de cette campagne.
Survilliers y gagna les épaulettes de colonel.
Toutes les colonnes françaises se replièrent pour prendre part à la malheureuse bataille de Leipsick, où Bernadotte, ce soldat couronné, cet ancien lieutenant de Napo-
léoïi , combattit le colosse sous lequel il avait appris la guerre; il voulait conserver sa couronne, cet enfant gâté de la fortune, et les alliés lui demandèrent, pour prix de son trône, le sang de ses soldats et l'appui de son épée; et Bernadotte accorda tout ee qui lui fut demandé, et il accepta le commandement de l'armée qui nous fit éprouver les plus grands revers, car nos auxiliaires passèrent à l'ennemi ; Bavarois, Hessois, Wurtembergeois et Saxons nous abandonnèrent lâchement pendant l'action. Un pont, jeté sur la Pleise, et qui devait favoriser notre retraite, sauta deux heures avant le temps qui avait été fixé; le brave Poniatowski périt dans le fleuve en voulant se sauver à la nage ; le régiment de Survilliers fut écrasé ; et des six cents braves qui le composaient, à peine resla-t-il trente hommes ! Survilliers avait reçu plusieurs blessures, el cette fois encore.
D m GUKUX. 4»
il lui fut permis de retourner dans sa ville natale afin de se remettre entre les mains de chirurgiens habiles.
Nos désastres n'avaient point effacé, dans l'âme de Survillicrs, le souvenir d'EuIalie ; son cœur battit avec force en se retrouvant dans la ville, à quelques pas de la maison qu'elle habitait. Le lendemain de son arrivée à Bordeaux, il fit prendre des informations sur ce qui s'était passé pendant son absence dans l'intérieur de M. Desinval, et il apprit avec une joie inexprimable qu'Eulalie avait obstinément refusé tous les partis qui s'étaient présentés.
- — Elle est libre ! elle m'aime encore ! s'écria Survilliers ; chère Eulalie ! je t'obtiendrai des mains de ton père, ou alors...
Survilliers se flattait que Desinval ne pourrait refuser son alliance ; il était colonel,
et on lui avait fait espérer le grade de géné- T. :i. 4
bO LE TESTAMENT
rai de brigade, aussitôt qu'il serait en état de reprendre son service ; sa fortune était nulle , il est vrai ; mais sa situation dans le monde lui permettait d'avoir des prétentions élevées. Avant de tenter une nouvelle démarche auprès de Desinval, Survilliers écrivit àEulalie une lettre dans laquelle il lui apprenait son retour, ses projets, son espoir. La réponse ne se fit pas attendre ; elle était telle que Survilliers pouvait la désirer; Eulalie ne lui cachait pas les instances faites par son père, afin de la décider à se marier, et les obstacles qu'il rencontrerait sur son chemin; mais elle l'encourageait à ne point se rebuter des difficultés que son père ferait naître. Elle îci minait en lui renouvelant le serment de nôtre jamais à un autre qu'à lui.
Ce ne fut que dans les premiers jours du mois de janvier de l'année 1814, que le colonel Survilliers obtint de son Esculape la
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permission de quitter la chambre. Sa première visite fut pour l'armateur Desinval qui, en entendant annoncer le colonel Survilliers, se leva précipitamment pour dire qu'il ne voulait point le recevoir ; sa défense demeura inachevée, car il ne put en articuler que les premiers mots , tant l'entrée de Survilliers fut vive. Le colonel aborda Desinval avec cet abandon qui vient de l'âme ; mais l'accueil qu'il reçut fut loin d'être affectueux ; l'armateur ne voyait plus d'un œil aussi favorable les lieutenans de Napoléon ; les fils de la victoire avaient baissé de cinquante pour cent dans son esprit , et ce n'était plus un général qu'il ambitionnait pour gendre ; il flottait indécis entre un épais négociant et un facétieux magistrat ; aussi reçut-il fort mal la demande que Survilliers lui faisait , de la main de sa fille ; et quand le colonellui eut fait connaître quelles
espérances il était en droit de concevoir, Desinval lui répondit, d'un ton goguenard, que l'épaulette n'était plus son affaire, et que d'ailleurs il avait fait un choix honorable — le vieillard appuya maladroitement sur ce mot — et qu'il engageait M. le colonel à renoncer à des projets qui ne se réaliseraient jamais.
Et sans vouloir attendre la réponse du colonel, Desin val quitta le salon sans daigner le saluer. Cette impertinence arracha un sourire d'ironie à Survilliers, qui sortit de chez l'armateur en jurant qu'Eulalie n'appartiendrait jamais à un autre homme.
— Ah! monsieur Desinval, se disait Survilliers, vous me refusez la main de votre fille? et l'alliance d'un colonel ne vous parait pas assez honorable pour vous décider en ma faveur ! J'ai voulu obtenir Eulalie de
1>'LN CUEIX. 55
Tolre propre volonté, et sans daigner savoir si ma demande n'était point autorisée par celle dont vous prétendez disposer à voire gré , tyranniqiiement sans doute, vous rejetez l'offre d'tine alliance honorable. J'ai fait mon devoir d'honnête homme en m'adressant à vous , maintenant je remplirai jusqu'au bout mon rôle d'amant.... Eulalic m'appartiendra, foi de Survilliers !
Et le colonel tint parole. Il instruisit Eulalie du refus que Desinval lui avait fait, et la supplia de lui accorder un rendez -vous, auquel l'imprudente jeune fille se rendit avec un empressement, que l'excès de sou amour et l'injustice de son père pouvaient seuls justifier. Cette démarche fut suivie bientôt d'une autre, dans lacjuélle l'entreprenant Survilliers parvint à obtenir d'Eulalie un gage de tendresse non équivoque. Une imprudence une fois commise , on ne
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sait pas s'arrêter. La liaison du colonel et de mademoiselle Desinval devint intime ; les rendez-vous se multiplièrent ; mais tandis que Survilliers se flattait de recueillir le fruit d'une séduction qui devait laisser une trace vivante, Tétranger envahissait notre territoire ; l'honneur lui faisait un devoir de voler sous les drapeaux, menacés par les hordes du Nord. La campagne de France était ouverte, et le commandement d'une division lui avait été accordé en récompense de ses services.
Survilliers ne pouvait hésiter plus longtemps ; il se sépara d'Eulalie, en lui promettant de revenir près d'elle aussitôt que son devoir le lui permettrait. La pauvre demoiselle avait les larmes aux yeux en embrassant son amant qui lui répétait : — Du courage, Eulalie , notre séparation sera de courte durée ; l'empereur, cette fois, ne veut que refouler loin de notre territoire, les en-
i> Lis cttux. nr,
ncmis qui ont jure d'asservir la France ; flans peu, je reviendrai.
Et il partit ; et ses épauletles de général recurent le baptême de feu à Brienne, sous les yeux de Napoléon qui semblait se multiplier afin de communiquer à chacun de ses soldats l'ardeur martiale qui l'animait ; les victoires se succédèrent avec rapidité; à Champaubert, à Château-Thierry, à Vauchamps, à Arcis-sur-Aube, à Saint-Dizier, partout l'armée française culbutait les épais bataillons commandés par l'autrichien Schwartzemberg et le prussien Blucher ; eu vain nos rangs s'éclaircissent, en vain les armées alliées se montrent-elles plus compactes, plus obstinées dans des attaqvies qui sont pour elles autant de nouvelles défaites, les débris de la grande armée de Russie opposaient une héroïque défense au nombre foujours croissant de ses ennemis ; mais certains
s 6 LE TESTAMENT
maréchaux, gorgés d'or et de dignités par Napoléon, ne se défendirent que mollement et cédèrent un terrain précieux; l'ennemi marchait sur Paris, qui, après une résistance de quelques heures, capitulait avec Alexandre, cet empereur magnanime, qui disait hautement : Que ce n'était point l'abaissement de la France qu'il voulait, mais l'anéantissement de la dynastie impériale ! Et l'autocrate du nord, ce chef de cosaques à demi-civilisé, s'était courbé humble et soumis devant l'homme qu'il voulait écraser ; il lui avait donné les noms d'ami, de frère!
Au surplus, François II, le père de l'autrichienne Marie-Louise, qu'Alexandre traînait à sa suite, atténuait, par sa présence au milieu des ennemis de son gendre, les torts qu'il pouvait avoir envers Napoléon.
Le général Survilliers était sous les ordres de ce maréchal de Raguse , dont le nom est
DLN GUF.LX. 57
devenu le synonyme de traître. A l'attaque dirigée sur les Prés-Saint-Gervais , par la garde impériale russe, il reçut l'ordre de se porter sur la gauche de l'ennemi et de faire jonction avec la division du général Ricard, qui luttait péniblement contre les masses qui se déployaient dans la plaine Saint-Denis. Survilliers n'avait que trois régimens de cavalerie légère sous ses ordres, et il lui fallait traverser les lignes épaisses dont les baïonnettes brillaient à la clarté du soleil, et qu'un premier coup d'oeil lui avait fait évaluer à cinq mille environ; c'était à peine s'il comptait quinze cents hommes! Mais qu'importe î l'aide de camp de Kaguse est reparti au galop, et il a pu entendre vibrer dans les airs les trompettes de la cavalerie du général Survilliers ; le cri : En avant! a couru dans les rangs pressés de ces quinze cents braves. •Les escadrons s'ébranlent ; la poussière vole
5 8 I-E TESTAMËIST
SOUS les pieds des chevaux , et celte masse d'hommes s'avance rapide et menaçante, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, la bride entre les dents ; tout-à-coup une détonnation a déchiré lair ; le premier escadron n'est plus qu'à cinquante pas de la garde impériale russe ; celle-ci formée en bataillon carré, a démasqué vingt pièces d'artillerie qui vomissent la mort ; Survilliers fait sonner la charge et s'élance, l'un des premiers, dans les rangs épais de l'élite des soldats russes,
La mêlée fut horrible ; la garde impériale opposa une courageuse résistance à l'attaque de la cavalerie française, et sut se reformer en carré, malgré les efforts du général Survilliers, qui se trouva prisonnier avec une poignée de braves ; mais avant de déposer les armes, il tenta une nouvelle attaque, si bien dirigée, que le cercle do fer s'élargissaif de-
1; UN GLELX. 3 y
vant soixante hussards, qui sabraient tout ce qui se trouvait autour d'eux ; mais au moment de s'ouvrir un passage, une balle atteignit Survilliers au front ; il chancela et tomba de cheval ; sa mort fut le signal de la destruction des hussards qui l'entouraient. Un seul homme, un vieux brigadier, put s ëchapper pour aller porter la nouvelle de cette défaite au général Kicard.
Quelques minutes après, la garde impériale russe se repliait dans la plaine. Marmont et Mortier traitaient de la capitulation de Paris !
Pendant que le général Survilliers expirait sous les murs de la capitale, Bordeaux, sa ville natale, Bordeaux, dont le nom s'était mêlé à celui d'Eulalie , pendant sa courte agonie, Bordeaux voyait flotter l'étendard des Bourbons, le drapeau sans tache, que la coalition étrangère nous ramenait. On y apprit
en même temps, et la reddition de Paris et l'abdication de Fontainebleau. Les royalistes triomphaient, le colosse était abattu, et des chants d'allégresse accueillaient la nouvelle de nos revers.
L'armateur Desinval avait sollicité sous l'empire, mais toujours vainement , le titre de baron ; l'empereur n'était point avare de récompenses envers l'armée ; mais quant à la bourgeoisie , elle n'obtenait que difficilement les rubans et les dignités réservés au courage militaire. Le négociant bordelais futéconduit, et c'est de ce moment qu'il avait conçu le projet de se donner pour gendre un des favoris de cet empereur , qui méconnaissait ses services commerciaux et ses entreprises gigantesques. L'astre du grand homme pâlit avant que ce projet eût été réalisé ; et Desinval , qui avait reçu les propositions d'un négociant de ses amis et
d'un procureur impérial , qui avait porté la parole dans une affaire qui l'intéressait vivement , Desinval , qui hésitait à faire un choix, à défaut d'Eulalie , qui ne voulait ni de l'un ni de l'autre , Desinval s'éveilla le lendemain de l'entrée de la duchesse d'Angoulême dans Bordeaux , avec des sentimens conformes à ceux de sa fille.
Il avait rêvé qu'une destitution planait sur le procureur impérial; quant au négociant, son alliance ne pouvait lui procurer aucune satisfaction personnelle , il y renonçait. Sur ces entrefaites , le jeune comte de Lussan parut dans sa maison : cet hôte , que le hasard lui donnait , était , dit-on , très bien vu de la duchesse d'Angoulême, qui désirait lui trouver une femme jeune et riche pour relever l'éclat de sa maison; Desinval n'avait point perdu l'espoir d'accoler à son nom le titre de baron , et d'orner sa boutonnière du
62 Lli TESTAMEKT
ruban de la Lëgion-crHonneur. Il réfléchit qu'en se donnant pour gendre le protégé de la duchesse , il aurait un appui qui l'aiderait puissamment à obtenir du pouvpir les faveurs qu'il se proposait de solliciter. Desinval était prompt à prendre une résolution, et cette fois encore , sans daigner consulter sa fille sur le nouvel époux que son ambition capricieuse voulait lui donner, il fit sonder, par un de ses amis, le jeune comte de Lussan sur ses projets d'avenir.
Le comte était pauvre ; il avait laissé des dettes sur le sol étranger ; dettes sacrées, d'après ses idées d'honneur, et qu'il avait promis d'acquitter aussitôt que les circonstances le lui permettraient. On conçoit que l'offre qu'on luifaisait d'une jolie femme et d'un million de dot ne pouvait que lui être fort agréable; aussi l'ami que Desinval avait chargé de conduire cette négociation déli-
D.IN ClEtV. G 3
cate, ii'eut-ii point bcsoiu de grands frais d'éloquence pour décider le jeune comte de Lussan à faire la demande de la main de mademoiselle Desinval.
L'armateur reçut le comte de Lussan avec une cordialité si touchante , que le jeune émigré put s'acquitter de la demande qu'il venait faire avec tout le sang-froid nécessaire dans une semblable circonstance. Desinval répondit à M. de Lussan que sa recherche le flattait , et qu il se trouvait heureux de pouvoir réparer envers lui les désastres de la révolution. La morgue de l'homme riche perçait dans le discours de l'armateur; mais M. de Lussan n'avait pas le droit de se montrer bien fier ; il se persuada que Desinval se trouvait heureux de relever une noble maison que î hydre révolutionnaire avait renversée ; et son futur beau-père ne lui en parut que plus estimable.
t;4 LE TESTAMENT.
Entre gens qui désirent une même chose, il n'y a pas de discussion possible. Tout ce que Desinval voulait faire pour son gendre, celui-ci l'accepta avec une soumission que Desinval se flattait d'employer utilement, aussitôt après le mariage; l'armateur eut l'adresse de glisser à propos, dans la conversation , quelques phrases bien monarchiques, et deux ou trois épigrammes contre le colosse tombé. Le comte de Lussan , qui professait un attachement fanatique pour les Bourbons, s'applaudissait de trouver dans sanouvelle famille un homme qui partageait, et son opinion, et l'enthousiasme que la famille royale lui inspirait.
Le lendemain de cet entretien, Desinval monta chez sa fille, qui gardait la chambre, par suite d'une légère indisposition, et lui apprit ce qu'il avait fait pour assurer son bonheur. Eulalie, qui croyait que son père
DIJN GUEUX. CH
venait encore l'entretenir d'un de ses nombreux projets d'iiymen, n'attacha pas beaucoup d'importance à ce qu'il disait; Desinval affectait, en parlant, un ton tranchant, absolu , et ne souffrait point de contradiction ; aussi, quand on ne pensait pas comme lui, il était inutile de discuter , car c'était le moyen de l'affermir dans sa résolution; mais en flattant ses idées, en renchérissant sur ce qu'il avait dit, Desinval était le premier à revenir sur ce qu il avaitdécidé.Depuis trois ans qu'il songeait à établir Eulalie, bien des soupirans s'étaient présentés, avaient été accueillis, puis repousses; Eulalie connaissait le caractère de son père, et en cette circonstance, elle ne crut pas sa liberté plus menacée par M. de Lussan,que par les quinze ou vingt postulans qui l'avaient précédé. Desinval fut charmé de la soumission d'Eulalic, et il la quitta pour se rendre chez son no-
0 6 l-K TESTAxMENT
taire afin de faire dresser le contrat de mariage; et deux jours après, il y avait chez l'armateur grand dîner, suivi d'un bal, pour la signature du contrat. Desinval avait voulu ménager à sa fille le plaisir de la surprise, et ce fat comme un coup de foudre pour la pauvre Eulalie lorsqu'elle apprit, pendant le dîner, que le comte de Lussan, un étranger, un homme qu'elle voyait pour la première fois, et qui, assis à ses côtés, s'efforçait, par de délicates attentions et d'adroites flatteries, de se concilier les bonnes grâces de celle qu'il allait nommer comtesse de Lussan.
Au moment de passer dans le cabinet où le notaire achevait de signer le contrat, Eulalie prit son père à part, et lui dit qu'elle ne signerait point son malheur; que son cœur n'était plus libre, et que jamais elle n'appartiendrait à M. de Lussan.
— Vous êtes folle! répliqua brusquement
DUN GVEUX. 0 7
Dcsinval, qui, craifinant un éclat, voulait eu imposer à sa fille par un ton sévère; le comte est un charmant garçon . vous serez heureuse en ménage.
— Je vous répète, monsieur, dit Eulalie avec énergie , que je ne signerai point le malheur de ma vie; j'aime le général Survilliers, lui seul pourrait me dégager de mes sermens, et croyez...
— Le général Survilliers, reprit Desinval en interrompant sa fille; eh! que ne le disaistu; je t'aurais épargné et de l'inquiétude et cette scène ridicule. Survilliers n'est plus un obstacle à mes projets, ma chère Eulalie : on vient de recevoir la nouvelle qu'il avait trouvé une mort glorieuse sous les murs de Paris.
Eulalie n'entendit pas la fin de cctîe phrase; elle poussa un cri terrible, et tomba ^ la renverse, privée de sentiment.
6 8 LE TESTAMENT D l N GUEUX.
— Ce n'est rien ! ce n'est rien ! s'écria Desinval en prodiguant à sa fille les soins que son état exigeait ; l'émotion, la surprise, la joie surtout... elle reprend ses sens.
La signature du contrat eut lieu malgré cet incident. Desinval imposa à sa fille ce sacrifice pénible ; vainement Eulalie le supplia de lui accorder la permission de se retirer dans un cloître, vainement elle voulut luifiilre comprendre qu'elle ne pouvait appartenir, sans crime, au comte de Lussan, à cet époux pour lequel son cœur n'éprouvait que de l'aversion ; Desinval se montra inflexible. La malheureuse Eulalie signa son contrat en s'cfforçant de retenir les pleurs qui sillonnaient ses joues.
A huit jours de là , le comte de Lussan conduisait mademoiselle Desinval à l'autel.
Ces suiUs îï'une liaison.
Dans les premiers jours d'octobre , six mois environ après le mariage d'Eulalie Desinval avec le comte deLussan, une chaise de poste entrcfit, vers le milieu de la nuit , dans la cour dune maison de campagne ,
7 0 LE ÏESTAMEINT
située aux portes de Bordeaux, sur la route de Bayonne. Deux hommes en descendirent.
L'un d'eux était d'une taille élevée; sa mise était élégante , ses manières nobles et distinguées ; il fit signe à son compagnon de voyage de le suivre , ce que celui-ci s'empressa de faire, en laissant échapper quelques exclamations qu'accompagnaient des gestes qui semblaient signifier que ce n'était qu'avec répugnance qu'il obéissait à l'ordre qu'on venait de lui donner. Autant le premier de ces hommes avait un air décidé, impérieux, autant le second paraissait d'un caractère pacifique, d'un esprit conciliant.
Ils traversèrent en silence le vestibule et montèrent deux étages ; une porte s'ouvrit, et nos voyageurs entrèrent dans une chambre où un valet, en grande livrée, les attendait eu se promenant de long en large.
Le comte de Lussan — car c'était lui —
d'un gueux. 7 i
se jeta dans un fauteuil , après avoir dit, d'une voix brève : — Prenez un siège, monsieur Duval ! — et se tournant du côté du valet, qui attendait, en silence, que son maître lui eût adressé la parole, il dit : — Vous pouvez parler , Jérôme ; monsieur — et il désigna Duval — est ici pour entendre ce que vous m'avez écrit.
— Madame est heureusement accouchée d'une fille, dit Jérôme,
— A six mois de date ! s'écria ironiquementle comte de Lussan en s'adressant .^ M. Duval qui, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules et de pousser un profond soupir.
— A-insi que M. le comte me l'avait ordonné, continua le valet, j'ai empêché que cette nouvelle ne parvint à Bordeaux ; voici une lettre — et il la sortit de sa poche — que Madame écrivait à son père.
Le comte prit le papier dont il brisa le câ' chetavecun mouvement de colère, puis il porta la main à ses yeux, et d'une voix saccadée, il demanda à Jérôme les autres particularités de raccouchement de mademoiselle Desinval, et il répéta cette singulière qualification qui n'appartenait plus à la comtesse deLussan. Jérôme continua :
— Le chirurgien, que j ai moi-même été chercher à Bordeaux, ignore le nom de la personne qu'il a délivrée ; il est nouvellement établi dans notre ville, et afin de lui ôter l'idée du rang qu'occupe madame, je me suis permis de lui rogner ses honoraires ; il demandait cpjinze louis , je lui en ai donné dix, après lui avoir fait remarquer l'énormité de cette somme, pour un homme aussi peu aisé que moi.
— Ton entourauc donnait peu de vrai-
1) UN GIKUX. 7 3
semblance à tes discours, dit le comte; cette maison respire l'aisance.
— Le chirurgien est venu ici le soir ; Justine était restée près de sa maîtresse, et sa discrétion me répondait du silence de madame la comtesse ; elle ne lui a pas permis de dire un seul mot au chirurgien ; moimême, j'ai veillé à ce que tout se passât sui vant vos intentions.
— Et cet enfant ? demanda le comte avec une visible répugnance.
— C'est une jolie petite fille, à ce que dit Justine, repondit Jérôme.
— Laisse-nous, dit le comte en faisant signe à son valet de sortir ; mais ne t' éloigne pas. — Et, resté seul avec M. Duval, il s'écria : — Eh bien ! que dites-vous de ce qui m'arrive ?
— C'est un malheur fâcheux, sans doute, repondit Duval, mais ce n'est pas une raison
pour rendre votre déshonneur public, pour plaider en séparation; évitez le scandale, monsieur le comte; c'est une pauvre satisfaction, à mon avis, que celle qu'on retire d'un jugement qui flétrit la femme qui porte notre nom. Pour une personne qui vous approuvera, vous en trouverez dix qui vous blâmeront.
— Mon honneur exige ce pénible sacrifice; la naissance de cet enfant pourrait faire croire qu'en épousant mademoiselle Desinval, je faisais une honteuse spéculation ; je suis bien décidé à plaider en séparation.
— Et vous avez tort, monsieur le comte, répliqua DuvcJ ; le mal est fait : vous ignoriez que madame la comtesse avait eu une inclination pour un beau lancier rouge , un certain Survilliers, qui fut tué sous les murs de Paris ; il était alors général, cl si les balle:»
I) UN GtELX. "lii
russes l'eussent épargné , je crois que vous n'auriez pas aujourd'hui à déplorer la naissance d'une fille. . . .
— Que je ne reconnaîtrai jamais! s'écria le comte avec emportement.
— Elle peut invoquer le bénéfice de la loi, reprit Duval; elle est née dans le mariage, et votre nom lui appartient réellement. Tenez, monsieur de Lussan , je vais vous parler avec franchise ; vous avez agi bien légèrement en épousant mademoiselle Desinval ; personne n'ignorait que le général Survilliers ait eu le projet de lui donner son nom ; vous seul n'avez rien su, et la précipitation avec laquelle ce mariage a été contracté a étonné bien des gens ; les envieux se sont vengés de la préférence ^que vous obteniez en disant : C'est le million qu'il épouse, et non la femme ! Puis, comme il arrive toujours, après avoir parlé, pendant
7 6 LE Tl^STAMENT
un grand mois, de votre mariage, du train de votre maison , de vos habitudes, on s'est occupé d'autre chose ; vous avez été oublié dans ce tourbillon qu'on nomme la vie sociale ! et vous voudriez réveiller la malignité publique : foi de Duval ! je m'y opposerai de tout mon pouvoir. Vous êtes venu me chercher pour faire un acte qui pût assurer l'existence de ce malheureux enfant , que vous voulez punir de la faute de sa mère, faute involontaire, peut-être...
— L'honneur faisait un devoir à mademoiselle Desinval de m' instruire des particularités d'une liaison qui avait eu des suites si funestes ; ce mariage n'eut point été contracté par moi, je vous le jure sur l'honneur !
— Je n'en doute point, reprit Duval; mais vous avez entre les mains un moyen de fixer votre incertitude ; cette lettre, que madame
la comtesse écrivait à son père , et que votre domestique vous a remis...
— En effet, dit le comte, j'avais oublié cette lettre.
Et il la ramassa, puis il lut ce qui suit :
« Mon père ,
«Ma honte est consommée. Je viens de « mettre une fille au monde , et cet enfant « est condamné au malheur, àFopprobre! et « c'est vous qui l'avez voulu. Ah ! pourquoi « ne suis-je pas morte le jour où vous m'an- « nonçâtes que Survilliers avait péri sur le « champ de bataille î Je ne tremblerais pas « à l'idée de me retrouver en face de M. de « Lussan , de cet homme que j'ai si cruelce lement offensé... «
— Cette lettre n'est pas d'un cœur cor-
7 8 LE TEST A M EN l
rompu, dit Duval en interrompant le comte ; Farmateur n'a pas voulu écouter les répugnances que sa fille manifestait pour l'hymen qui Ta fait comtesse.
M. de Lussan fronça le sourcil et continua sa lecture.
« Je suis seule ici depuis huit jours. Il est « à Bayonne et doit revenir demain. Si vous « avez pitié de votre malheureuse fille, vous «viendrez la défendre, sinon la justifier, « contre les emportemens de l'homme dont « elle porte le nom. Je ne redoute point de u mourir ; mais j'ai une fille; et qui donc « prendrait soin de la pauvre créature, si on « la primait de sa mère ? ))
— Ce sera moi ! s'écria le comte en froissant, avec colère, la lettre qu'Eulalie écrivait à son père.
— On dirait, monsieur le comte, que vous êtes fâché de trouver quelques motifs d'excuse à la faute de madame la comtesse.
Cette observation du notaire Duval fit étinceler le regard du comte, qui répondit avec aigreur : — Dressez un contrat de deux mille francs de pension !
— C'est beaucoup pour un enfant qu'on abandonne, et trop peu pour l'héritière du comte de Lussan.
— En effet, dit le comte, mettez : Six cents francs de pension ! Mon grade de colonel ne me donne que six mille francs de traitement , je lavais oublié.
— Monsieur le comte oublie-t-il aussi qu'il a cinquante bonnes mille livres de rente, et plus du double à prétendre à la mort de votre beau père.
— Je rends à mademoiselle Desinval et sa liberté et sa dot.
8 0 LE TK&TAMEIN'T
— C'est agir d'après les principes rigoureux de l'honneur, dit Duval ; en fait, rous avez parfaitement raison , et je vous approuve ; mais endroit, vous avez tort, et comme légiste , je dois vous blâmer; oui, monsieur le comte, je dois blâmer votre résolution, qui d'ailleurs est inexécutable.
— Vous voulez rire, monsieur le notaire.
— Par état, je ne ris jamais, ajouta Duval ; et il prit la plume et écrivit : a Pardevant 3r Duval, etc., etc. , est comparu Ana-
tole-Firmin de Lussan, comte de Lussan, colonel du premier régiment de la garde royale, qui a déclaré vouloir assurer à... — et il s'arrêta pour demander au comte les noms de la personne qui devait jouir de la pension.
— A-uguste Jérôme, répondit le comte.
— Cet homme mérite sans doute toute votre confiance, dit Duval en attachant sur
blN (ilJKlX. Kl'
M.deLussan un regard où se peignait l'étoimement; mais il me semble peu propre à remplir le rôle que vous lui destinez.
— Qu'en savez-vous? monsieur le notaire.
— Il peut être un très bon valet de cham bre, et le plus détestable tuteur du monde, continua Du val. Songez, monsieur le comte, qu'il s'agit de veiller sur l'éducation de votre fille, de mademoiselle de Lussan.
— Encore ! dit le comte avec humeur, en vérité , M. Duval . vous êtes d'une obstination ! . . .
— Et vous, monsieur le comte, d'une iujustice qui, je vous le répète, si elle est légitime à vos yeux, est coupable aux miens.
— Etes-vous notaire ou moraliste P faites-vous des contrats ou des sermons ? demanda ironiquement M. de Lussan.
— Je fais un peu de tout cela, répondit Duval avec fermeté.
— En ce cas, reprit le comte, achevez ce que vous avez commencé : « Je m'engage à payer au sieur Auguste Jérôme la somme de six cent francs...
— Je mets douze, monsieur le comte, dit le notaire en faisant crier sa plume, c'est une bagatelle ! — Et il répéta : — La somme de douze cent francs...
— Qui lui sera comptée chaque année et sur son reçu, ajouta le comte.
— Qui lui sera comptée tous les trois mois, répéta le notaire d'un ton dégagé: ce qui fait ensemble quatre mille huit cents francs...
— Etes-vous fou! s'écria le comte en frappant du pied.
— Vous allez en juger, reprit Duval avec un flegme imperturbable. Ce M. Jérôme sera
niN r.utux, 8 3
chargé de veiller sur l'éducation de mademoiselle de Lussan; ceci me paraît décidé, et je ne saurais y trouver un petit mot à reprendre ; vous faites élever la jeune fille loin de vous, dans un pensionnat de la capitale, par exemple, et afin de vous assurer de la discrétion de votre valet de chambre, vous lui payez son silence un prix raisonnable; c'est on ne peut plus sage. Maintenant, l'éducation que mademoiselle de Lussan doit recevoir, sera, je n'en doute pas, en rapport avec le rang qu'elle occupera un jour dans la société...
M. de Lussan haussâtes épaules, un rire ironique courut sur ses lèvres, et il murmura sourdement : — Jamais! jamais!... ce fruit de l'adultçre ne portera point mon nom ! —
Duval continua .
— Mais afin de contrôler, autant que faire se peut, la tutelle de M. Jérôme, le notaire
OU le banquier, que vous rendrez dépositaire de vos fonds, sera tenu de n'acquitter la pension de quatre mille huit cents francs, que sur le reçu écrit de la main de l'institutrice à laquelle ladite demoiselle de Lussan aura été confiée ; avec quinze ou dix-huit cents francs on peut se procurer une éducation de premier ordre ; un ou deux maîtres de langues étrangères, une maîtresse de piano et de dessin ; en y comprenant le trousseau, l'entretien, nous arriverons à deux mille quatre cents francs ; la tutelle sera rétribuée du reste. Que dites-vous de mon projet? suis-je fou ?
— C'est à merveille, dit M. de Lussan en ricanant ; comment donc , mais M. Duval entend fort bien la manière d'élever des enfans anonymes!... Terminons, monsieur le notaire, je suis pressé !
El le comte fit quelques pas dans la cliam-
d'un gueux. 8iJ
bre en se parlant à lui-même. Du val écrivit l'acte par lequel M. de Lussan prenait l'engagement d'acquitter la pension qui devait servira élever, loin du toit paternel et des embrassemens de sa mère, une innocente créature, condamnée au malheur, à la misère , peut-être, par un homme inflexible pour tout ce qui touchait à l'honneur. Le notaire avait fini. Il présenta l'acte au comte qui le signa sans daigner y jeter les yeux ; puis, il le rendit au notaire en disant :
— Je vous charge de transmettre cette pièce à l'un de vos collègues de Paris, dont vous m'enverrez les noms et la demeure, aussitôt que vous aurez fait un choix. — Et sans donner à Duval le temps de lui répondre, il sonna. Jérôme parut. Le comte lui montra Duval, et dit : — Monsieur retourne à l'instant même à Bordeaux. Il se tient parfaitement à cheval.
SB lE TESTAMENT D UN GUEUX.
Vainement le notaire voulut répliquer et détruire la bonne opinion que le comte de Lussan avait de son talent pour l'équitation; celui-ci lui tourna les talons, et force fut au malheureux officier ministériel d'enfourcher la monture la plus docile que Jérôme put trouver à l'écurie, et de gagner Bordeaux en chevauchant et en maudissant, de tout son cœur, son client et ses étranges procédés.
inonsifur et Maifanxe.
Aussitôt après le départ du notaire Du val, M. de Lussan descendit chez la comtesse, où il entra sans se faire annoncer. A sa vue, la malheureuse femme jeta un cri perçant, ef arracha son enfant des bras de Justine, en
disant, d'une voix égarée . — Oh! mon Dieu ! mon Dieu ! prends pitié de moi ! — La douleur, l'effroi d'Eulalie ne purent émouvoir le cœur du comte qui prit Justine par le bras et la conduisit jusqu'à la porte, qu'il ferma sur elle; puis, il vint se placer près du lit. Son regard était menaçant, sa voix brève, impérative, et le trouble de son âme se trahissait dans tous ses gestes; néanmoins, il essaya de paraître calme, et après quelques instans de silence, il dit :
— Je m'étais promis , madame , de partir sans vous revoir ; le malheur qui me frappe aujourd'hui avait été prévu par moi ; vos fréquentes indispositions depuis deux mois, ce désir, que vous manifestiez, d'être seule, de fuir le monde, de vivre dans la retraite, m'avaient fait deviner une partie de la vérité. Toutefois, je ne vous en fis rien paraître, et lorsque je vous annonçai, il y a huit jours,
DL'X GIEIX. ^'-^
mon départ pour Bayoniie, une joie, que vous n'essayâtes point de dissimuler, éclata sur votre visage ; vos tentatives pour corrompre mes domestiques en mon absence , m'apprirent le reste. Cet enfant, auquel vous avez donné le jour , ne m appartient pas; mieux que personne, vous le savez! Eulalie baissa tristement la tête, et répondit, en tremblant, quelle n'avait jamais eu l'intention de le tromper sur la naissance de sa fille.
— Votre fille ! répéta le comte avec emportement, eh! madame, pourquoi n'avez vous pas eu plus de franchise, à l'époque de notre mariage ; elle nous aurait épargné à tous deux, des regrets amers, éternels!
— \ous avez le droit dem'adresserdes reproches, M. le comte, de maudire ma faiblesse ; mais sachez que j'ai voulu me soustraire à :ni hymen qui ne pouvait m'ofiVir
9 0 LE TESTAMEiNT
le bonheur ; mon père a ordonné... vous savez le reste.
— Fatale obéissance ! murmura le comte en frappant du pied ; soumission aveugle î ah! M. Desinval! M. Desinval! — Puis il releva fièrement la tête et dit : — Cet enfant, auquel je refuse mon nom, cet enfant ne sera pas élevé sous vos jeux; demain, une personne qui mérite toute ma confiance, l'emmènera loin de ces lieux.
— Et vous avez pensé que je consentirais à ce que vous me proposez ! s'écria la comtesse, en pressant tendrement sa fille contre son cœur ; ah î je n'ajouterai pas ce tort à tous ceux que j'ai déjà! je ne vous demande pas, pour ma fille, la commisération qu'on accorde à un malheureux; je sais, monsieur le comte, que j'ai perdu le droit de vous adresser ime prière ; mais je n'oublie pas que je suis mère ; que cette pauvre petite créa-
1) Ui\ GUEIX. >.) I
fiiren'aque moi; c'est assez vous dire que je ne consentirai jamais à l'abandonner.
— S'il était possible de demander à un tribunal notre séparation , je ne m'opposerais pas aux désirs que vous venez de me manifester; malheureusement, je ne puis invoquer aucun motif grave pour obtenir cet arrêt, qui nous rendrait étrangers l'un à l'autre. La naissance de votre fille est légale, aux yeux de la loi ; elle peut porter mon nom, m'appeler son ftère; en un mot, Madame, je dois supporter, sans murmurer, le déshonneur que votre indigne faiblesse a fait rejaillir sur moi. J'ai réfléchi, depuis le départ de mon notaire, à la bizarre situation qu'il vous a plu de me faire, et je me suis dit qu'il valait mieux envelopper d'un mystère impénétrable, ce qui s'est passé dans cette maison. Toutes mes mesures sont prises pour donner un air de vérité auxdiscour:=
que je tiendrai. Votre indisposition aura eu des suites fâcheuses ; une imprudence peut occasionner une fausse couche...
— Qu'osez- vous dire? Monsieur, interrompit la comtesse avec l'accent de l'effroi ; je tremble de vous comprendre.
— Rassurez-vous, madame, reprit le comte d'un ton glacial, cet enfant vivra, s'il plaitàDieu! mais aux yeux du monde, de votre père même, son existence sera un secret, que vous gardeote... malgré vous s'il le faut. T
— Mon père est instruit de la vérité, monsieur le comte, dit la jeune femme avec tranquillité; d'un moment à l'autre, il doit arriver.
— Il ne viendra pas ! s'écria le comte en attachant sur sa femme un regard qui annonçait assez qu'il jouissait de l'étonnement que ses paroles venaient de faire naître.
DlIN GLEllX. !)",
— Je VOUS répète, monsieur, dit la comtesse, que mon père a été instruit de la vérité, par une lettre...
— Que j'ai entre les mains, interrompit le comte en la lui montrant.
— Ah ! fit la comtesse avec l'accent de l'indignation.
— Rien ne s'oppose, vous le voyez, au projet que j'ai conçu. Je suis assuré de la fidélité et de la discrétion de mes gens . qui garderont le silence , dussé-je le payer au poids de 1 or. Quant à vous. Madame, l'honneur vous fait un devoir de ne point me démentir dans tout ce que je croirai utile d'avancer ; d'ailleurs , dès ce moment , toute intimité cesse entre nous ; et si dans les cercles où nous nous présenterons, vous portez le nom de la comtesse de Lussan, entre nous vous serez mademoiselle Desinval. Notre intérieur ressemblera à celui de bien des gens,
9 2 LE TESTAMEIST
que je tiendrai. Votre indisposition aura eu des suites fâcheuses ; une imprudence peut occasionner une fausse couche...
— Qu'osez-vous dire? Monsieur, interrompit la comtesse avec l'accent de l'effroi ; je tremble de vous comprendre.
— Rassurée- vous, madame, reprit le comte d'un ton glacial, cet enfant vivra, s'il plait à Dieu ! mais aux yeux du monde, de votre père même, son existence sera un secret, que vous gardeMz... malgré vous s'il le faut.
— Mon père est instruit de la vérité, monsieur le comte, dit la jeune femme avec tranquillité; d'un moment à l'autre, il doit arriver.
— Il ne viendra pas ! s'écria le comte en attachant sur sa femme un regard qui annonçait assez qu'il jouissait de l'étonnement que ses paroles venaient de faire naître.
1) IN C.IEIX. 9.-,
— Je vous répète, monsieur, dit la comtesse, que mon père a été instruit de la vérité, par une lettre...
— Que j'ai entre les mains, interrompit le comte en la lui montrant.
— Ah ! lit la comtesse avec l'accent de l'indignation.
— Hieii ne s'oppose, vous le voyez, au projet que j'ai conçu. Je suis assuré de la fidélité et de la discrétion de mes gens ,- qui garderont le silence , dussé-je le payer au poids de lor. Quant à vous. Madame, l'honneur vous fait un devoir de ne point me démentir dans tout ce que je croirai utile d'avancer ; d'ailleurs , dès ce moment , toute intimité cesse entre nous ; et si tlans les cercles où nous nous présenterons, vous portez le nom de la comtesse de Lussan , entre nous vous serez mademoiselle Desinval. Notre intérieur ressemblera à celui de bien des sens
yo LE TESTAMENT
les trois mois, une somme' de douze cents francs. Avec de Tordre, de l'économie , tu peux te donner les allures et les jouissances d'un paisible rentier. Ton rôle finira lorsque cet enfant, que tu feras baptiser, aura atteint sa seizième année. A cette époque, si je suis content de ta tutelle , je t'assurerai quinze cents francs de rente; sinon, une gratification de cent louis te paiera de tes peines et de ta discrétion.
— Je ferai en sorte de mériter la rente promise, dit Jérôme.
— Ceci dépend de toi, poursuivit le comte en prenant dans son portefeuille trois billets de banque de mille francs chacun qu'il remit à Jérôme. ^ oici, ajouta-t-il, pour les frais de voyage et d'établissement à Paris ; tu pourras distraire, sur cette somme, quelques cents francs qui serviront à Justine pour revenir à Bordeaux. Ah! j'oubliais! tu ma-
dresseras tes lettres chez M. Du val, sous le nom de Lucien... — Au moins, se dit-il mentalement, madame la comtesse de Lussan perdra la trace de cet enfant maudit!
Le comte donna encore quelques détails à Jérôme sur la manière dont il entendait que la fille de mademoiselle Desinval fut élevée , et Jérôme promit de suivre religieusement les instructions qui lui étaient données.
Le lendemain, de grand matin, et pendant que la comtesse se livrait aux douceurs du repos, une chaise de poste, attelée de deux chevaux vigoureux, attendait à une portée de fusil de la maison de campagne du comte de Lussan, le valet-de-chambre Jérôme et sa compagne Justine, que le comte transformait en nourrice l'espace de cinq à six jours. On profita du sommeil de la comtesse pour lui enlever sa fille. M. de Lussan accompagna Jérôme jusqu'à la voiture, et
<)H l.F. TKSTAIHENT
avant de se séparer de lui, il glissa dans sa
main un petit papier en disant : — Ce sont
tes dernières instructions ! — Puis, il lui fit
un geste d'intelligence, en désignant Justine,
et rentra dans sa maison pour y attendre le
réveil delà comtesse. Celle-ci, en ouvrant
les yeux, fut étonnée de trouver au chevet
de son lit M. de Lussan qui paraissait absorbé
dans une profonde rêverie ; la présence de
rhomrae dont elle portait le nom était
pour elle un supplice qu'elle redoutait, et en
l'apercevant auprès d'elle, la malheureuse
Enlalie eut comme le pressentiment d'un
malheur ; son cœur battit avec force, ses
yeutse voilèrent, une sueur froide inonda
son front ; elle essaya d'articuler le nom de
Justine, mais la parole expira sur ses lèvres;
un mouvement qu'elle fit attira l'attention
du comte, qui se tourna de son côté.
— Ma présence vous étonne, madame.
1> LN GIEIX. 9 9
dit-il avec le ton du persiflage ; si je n'avais eu à vous entretenir de choses qui vous intéressent particulièrement, croyez bien que je me serais abstenu de venir tî-oubler votre repos ; mais je suis obligé de retourner à Bordeaux ce matin; on m'y attend.
— Je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse sans oser regarder en face M. de Lussan.
— J'en suis bien persuadé , dit le comte avec un ricanement qui fit tressaillir sa femme; mais, comme je vous le disais toutà-l'heure, il s'agit de vous principalement, et avant de nous séparer... pour quelques jours seulement, j'ai voulu régler entre nous un point qui restait encore en litige. Il s'agit de votre fille, madame.
La comtesse se tourna avec vivacité du côté de la ruelle de son lit, et agita fortement le cordon de la sonnette qui devait faire ac-
courir Justine; mais, comme on le pense bien , la comtesse sonna inutilement . et M. de Lussan, qui lisait sur son visage l'inquiétude que ce silence faisait naître , ne voulut pas la prolonger plus long-temps.
— Justine ne vous répondra pas, lui dit-il froidement, parce que cette femme est partie ce matin...
— Partie! sans me prévenir! s'écria la comtesse avec l'accent de l'incrédulité ; oh ! non, c'est impossible! son devoir la retenait auprès du berceau de ma fille.
Et la comtesse se leva sur son séant, et chercha, des yeux, une pelisse noire , espèce de robe-de-chambre qu'elle mettait le matin; mais cet objet ne se trouvant pas à sa portée, elle allait descendre de son lit lorsque le comte l'en empêcha.
— Il serait inutile de vous déranger, ma-
blN GIEIS. 10 I
tiame, lui dit-ii : ni Justine, ni votre fille lie sont ici.
— Qu'est-ce à dire , monsieur, et pourquoi avez-vous éloigné cette femme et mon enfant? m'expliquerez-vous le motif d'uu ordre aussi étrange?
— Oui, madame, c'est pour cela que je suis venu au chevet de votre lit attendre votre réveil. Justine était nécessaire à votre fille , et je me suis fait une loi de ne point les séparer ; elles s'éloignent toutes deux; Jérôme les accompagne.
— Monsieur le comte, cette résolution, à laquelle il manque mon approbation, cette résolution vous sera fatale; vous avez cru que je me laisserais lâchement arracher ma fille, et qu'il me suffirait de vous entendre dire qu'une domestique veillait sur elle pour me tranquilliser. Vous vous êtes étrangement mépris , monsieur le comte. Votre,
102 LE TESTAMEKT
honneur est intéressé à ce que personne au monde ne soupçonne la naissance de cet enfant; le mien est jaloux de lui assurer, sinon les titres et le nom de son père, du moins la fortune de sa mère... \ous voulez condamner cet enfanta la misère, à l'ignominie! et pour accomplir votre vengeance , vous avez profité de mon sommeil pour me voler ma fille... Ah! cette action est indisiie d'un honnête homme ; elle déshonore votre blason... Parce que vous avez trouvé des complices dociles, dans les domestiques placés en espions auprès de moi ; parce qu'une malheureuse , que je traitais avec bonté , s'est laissé corrompre par l'or que vous lui avez donné, vous avez pensé que votre projet ne rencontrerait pas d'obstacles , que tout irait au gré de vos désirs, que je resterais muette quand vous me diriez impérieusement : Je vous défendis de parler! Oh!
D \m (;dli;x. los
ne l'espérez pas, comlede Lussaii ; vous me rendrez ma fille !
— Vous me demandez une chose impossible, madame, répliqua le comte sans s'émouvoir ; vous savez quelle est ma manière de voir à ce sujet ; si j'avais pu vous rendre votre liberté, je l'aurais fait avec empressement; malheureusement, je ne puis invoquer le bénéfice d'une séparation; ceci est lacheux, sans doute, mais en vivant chacun de notre côté, nous pourrons peut-être oublier quelquefois les liens qui nous unissent ; votre fille était un obstacle, j'ai du l'éloigner de moi ; notre tâche à tous deux est pénible, sans doute ; mais c'est vous qui l'avez voulu. A moi la honte de vous avoir épousé ! A vous la douleur d'être privée des caresses d'un enfant qui vous rappellerait, sans doute, d'agréables souvenirs, La réflexion achèvera de vous convaincre de la sagesse du parti
i 0 4 LE TESTAMENT
que les circonstances m'ont obligé de prendre.
En disant ces mots, le comte salua sa femme et sortit de la chambre. Quelques minutes après, il montait à cheval ; mais avant de partir, il donna à son concierge des instructions détaillées sur la manière dont il devait en user à l'égard de la comtesse de Lussan ; la maison de campagne qu'elle habitait devait être inaccessible à toutes les personnes qui se présenteraient pour s'informer des nouvelles de la comtesse, qui s'v trouvait prisonnière, et traitée comme telle. La cupidité, cet appât des âmes grossières, assurait le comte de l'exactitude avec laquelle ses ordres seraient exécutés. En arrivant à Bordeaux, son premier soin fut de se rendre chez le notaire Du val ; celui-ci était absent de son étude depuis quelques instans seulement. De Lussan l'attendit, mais vainc-
d'u.N gueux. 10b
ment. DuTal ne rentra pas, et le comte de Lussan se retira après avoir laissé à son notaire un billet, dans lequelil le prévenait de son arrivée à Bordeaux, et du motif de sa visite.
Pendant que M. de Lussan se promenait de long en large dans létude de M. Duval, celui-ci se dirigeait, à travers la campagne, vers la maison où il était venu la veille pour y discuter les intérêts d'un enfant qu'une volonté, respectable sans doute, condamnait à vivre ignoré de sa famille. Duval avait fait enregistrer Facle que M. de Lussan lui avait dicté, et il venait lui dire qu'il avait choisi un de ses collègues de Paris, un M, Bourgeois, pourenètreledépositaire.C'étaitlà,dumoins, le motif spécieux d'une visite que rien n'autorisait ; mais Duval, en la faisant, s'était proposé de rassurer la comtesse de Lussan, à laquelle il portait un vif intérêt , sur le sort
de l'enfant que son époux arrachait de se^ bras.
Mais il ne lui fut pas possible de s'acquitter de sa bienveillante mission; le concierge, véritable cerbère de cet enfer conjugal, s'opposa à ce qu'il passât outre; et pour donner à cette défense une raison plausible, il dit au notaire, avec un aplomb qui eu imposa à celui-ci , que M. et madame de Lussau étaient partis, depuis une heure seulement, pour Bordeaux. L'imprudent Duval ne se rappela point que le comte ne se faisait aucun scrupule d'intercepter les lettres que sa femme écrivait ; il demanda au concierge une plume, de l'encre et du papier, en même temps que la permission de tracer à la hâte quelques mots pour la comtesse de Lussan.
Le concierge ne se refusa point à faire ce que Duval lui demandait ; il le lit enircr
DCN GLtLX. i0 7
chez lui et l'installa devîint une table; puis, il donna tout ce qui était nécessaire pour écrire, et poussa la discrétion jusqu'à sortir de son logement, afin de ne point déranger le notaire.
Duval écrivit à la comtesse les lignes qui suivent :
« Madame .
ce Un notaire est comme un confesseur : « discret par état; cependant il est des cir- « constances où cette discrétion devient un M crime, surtout quand il s agit du sort d un « enfant qu on veut éloigner de sa mère , « peut-être pour toujours. Appelé par M. de « Lussan pour dresser un contrat de pension, « j'ai appris et le malheur qui le frappait, et « la suite inévitable d'une liaison qui n'était
ièS LIi TESTAMENT
u pas un secret pour moi. Survilliers m'a- « vait confié ses projets d'hymen, et la certi- « tude que votre père ne pourrait lui refuser « votre main. J'avais deviné votre faute et la «sienne; mais la réparation d'un tort fait c( oublier le tort lui-même. Les événemens « qui suivirent en ordonnèrent autrement. « On vous contraignit de marcher à Fautel , « et vous devîntes comtesse de Lussari.
c( Sans vouloir m'immiscer dans l'intérieur « de votre ménage , je crois pouvoir me perce mettre de vous prévenir de ce que M. de « Lussan a fait pour assurer les premières « années de votre fille. Une pension, sulfite sant à ses besoins , sera comptée tous les « trois mois par M. Bourgeois, notaire àPaec ris, avec lequel je suis lié d'amitié. Je lui « ai écrit pour qu'un certain Jérôme, homme « de confiance de M. de Lussan, remplisse u honnêtement l'emploi que son maître lui
I) IN Gll.lX. 10 .1
« a confié. J'ai lieu de croire, d'après ce qui « se passe aujourd'hui , que votre époux rea viendra sur une décision qu'on ne com- « battrait maintenant que difficilement, et « peut-être sans succès , car il la croit et la u juge nécessaire à son repos.
« Mais c'est un homme d'honneur, et tout « n'est pas désespéré. »
Il signa ; puis , après avoir mis pour suscription : A madame la comtesse de Lussan, il cacheta sa lettre et la confia à la probité du concierge, dont il paya la discrétion avec une pièce de cinq francs. Le valet prit la lettre et l'argent, et reconduisit le notaire en lui assurant qu'il s'acquitterait fidèlement de sa commission; et à peine le notaire avaitil fait quelques pas, que ce misérable mettait sous enveloppe la lettre qu'on venait de
1 I 0 LE TESTAMEiM
lui confier, et l'envoyait au comte de Lussan avec ce peu de mots : a Mon devoir était de la prendre pour vous la transmettre. »
On peut juger du dépit de M. de Lussan en recevant la missive que son notaire avait cru devoir adressera sa femme ; néanmoins, il se rendit aussitôt chez Duval, et en l'abordant il prit un visage riant, un air dégagé, pour lui demander s'il avait songé à envoyer à Paris l'acte qu'il lui avait fait dresser.
— Il est en route maintenant, dit le notaire: mon collègue, M. Bourgeois, le recevra par le premier courrier.
— Je suis fâché de vous avoir tant pressé, reprit le comte en affectant la plus complète indifférence: car j'ai changé d'avis.
— Vraiment! s'écria le notaire avec le ton delà satisfaction; eh bien! j'en suis enchanté.
— Oui , continua M. de Lussan , j'ai changé d'avis, quant au séjour que ma volonté assi-
I) IN GlELX. i 1 1
gne à cet enfant ; ce n'est pas vers Paris que mon fidèle Jérôme dirige ses pas. Je connais quelqu'un à Marseille, et c'est aux environs de cette ville que la fille de mademoiselle Desinval sera élevée.
Le visage de Duval se rembrunit tout-àcoup. Il allait faire une observation ; mais le comte ne lui en laissa pas le temps.
— \ ous paraissez contrarié de ce que je vous annonce f lui dit-il.
— En effet . répondit Duval ; mon collègue Bourgeois va croire...
— Tout ce qu'il voudra, ajouta le comte avec vivacité; écrivez-lui que l'homme d'honneur a changé d'avis, et que s'il accorde facilement sa confiance, il la retire de même , lorsqu'il s aperçoit qu'on en abuse. Or, maître Duval, vous avez abusé de la mienne. — Et de Lussan jeta sur le bureau du notaire la lettre que ce dernier avait écrite
quelques heures auparavant, à la comtesse de Lussan. — Ceci doit vous suffire, je pense, ajouta le comte. Dès ce moment, vous n'êtes plus mon notaire !
Et de Lussan sortit, laissant le vieillard confondu de ce qu'il venait d'entendre.
Une pûssiau.
Jérôme avait pris connaissance de la petite note détaillée que son maître lui avait remise au moment de monter en voiture. Ce supplément d'instructions ne contenait qu'une répétition de ce cpi'il lui avait déjà
T. 11. tj
dit : se débarrasser de Justine, aussitôt qu'il serait arrivé à Paris, et changer immédiatement de nom et de quartier. Jérôme suivit ponctuellement tout ce qui lui était prescrit. Il congédia Justine, après s'être assuré, au bureau des nourrices, d'une seconde mère pour mademoiselle de Lussan. Il donna quelques cents francs à la femme-dechambre, en lui faisant entendre que M. de Lussan se réservait de la récompenser de son zèle à le servir, en lui conservant, auprès de la comtesse , la place de gouvernante chargée de veiller sur sa conduite et de rendre compte à M. de Lussan , de toutes ses paroles et de ses actions , emploi bien digne de cette créature qui se réjouissait à l'idée qu'elle allait exercer un pouvoir absolu, despotique, dans une maison opulente ; il y avait dans l'âme de Justine un tel sentiment de cupidité , qu'elle crut tout ce qu'il plut à Jérôme de
DUN GliEUX. 115
lui raconter touchant les libéralités dont M. (le Lussan paierait ses services.
C'est à peine si la femme de chambre voulut prendre un jour de repos. Le lendemain de son arrivée à Paris, elle montait en diligence pour retourner à Bordeaux ; et quelques heures après, Jérôme remettait à une vigoureuse paysanne des environs de Meulan, la fille M. de Lussan, en lui faisant promettre d'avoir pour elle les soins d'une véritable mère.
— Vous serez bien pavée, ajouta Jérôme en lui donnant cent francs ; chargez-vous du trousseau, pour moi, je n y entends rien ; ce que vous dépenserez vous sera remboursé.
— Le nom de cette jolie petite créature? demanda la nourrice en s'emparant de la petite fille, qui poussait de sourds gémissemens.
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Cette question si siniple embarrassa Jérôme ; néanmoins, il pensa que ce n'était pas pour lui conserver le nom de mademoiselle de Lussan que son père la faisait élever loin de lui et de sa mère. Il répondit à la nourrice que la petite s'appelait mademoiselle Moreau
— Et le nom de baptême ? dit la nourrice qui était parvenue à apaiser l'enfant en lui présentant un sein ferme et blanc, que Jérôme lorgnait en clignant les yeux ; elle a un nom cette chère petite? ajouta la nourrice en regardant d'un air étonné celui qui s'était donné à elle comme le père de l'enfant qu'elle devait élever.
— Certainement, ma fille a un nom, répliqua Jérôme en cherchant ses phrases; celui de famille est Moreau, comme je vous disais tout-à-l'heure; quant au prénom, elle n'est pas encore baptisée.
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— Jésus Dieu! dit la nourrice, mais M. le maire a dû exiger...
Jérôme trancha la difficulté, que sa distraction venait de faire naître, en disant à la nourrice que sa fille se nommait Eulalie.
— C'est le nom de sa mère, pensa-t-il, je ne risque rien de le lui donner.
Les arrangemens, entre Jérôme et la nourrice, furent bientôt terminés. Le valet avait reçu l'ordre de payer largement, et on sait que c'est le meilleur moyen pour aplanir tous les obstacles ; aussi se séparèrentils très contens l'un de l'autre. Le même jour, Jérôme écrivait à M. le comte de Lussan ce qu il avait déjà fait ; il adressa sa lettre chez le notaire Duval, et peu s'en fallut que celui-ci ne suivît l'exemple qui lui avait été donné par M. de Lnssan, en confisquant la lettre qui lui arrivait de Paris pour remettre à M. Lucien.
Toutefois , il réfléchit qu'un honnête homme ne devait pas s'autoriser d'une lâcheté, dont il avait été victime, pour en commettre une autre. Il se rendit à l'hôtel de M. deLussan, et lui remit la lettre qui venait d'arriver, en disant :
— Vous avez violé le secret de la lettre que j'adressais à madame la comtesse de Lussan, j'ai respecté le cachet de votre valet; voici sa missive, monsieur le comte; je pense que c'est la dernière fois que vous me rendrez l'intermédiaire d'une correspondance qui, suivant vous, ne devait s'établir que de Marseille à Bordeaux.
Le comte se mordit les lèvres de dépit et laissa tomber sur le notaire un regard menaçant; mais celui-ci sourit dédaigneusement et sortit du salon sans saluer M. de Lussan, qui avait remarcpié son impolitesse étudiée
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et qui dit, assez haut pour être euleridu de Duval qui fermait la porte :
— Quelle impertinence !
— Le noble royaliste est furieux ! se dit Duval en traversant l'antichambre; je tiens le fil de cette intrigue, cpi'il veut rendre ténébreuse ; mon beau comte de Lussan, j'ai quelques amis à Paris, et, grâce à eux, je parviendrai à faire surveiller les démarches de votre honnête Jérôme.
Revenons à Paris, où l'agent du comte de Lussan s'était débaptisé, et avait loué, dans le faubourg Saint-Germain, un petit appartement sous le nom de Moreau.
Ce M. Jérôme, que nous ne connaissons encore que sous un aspect assez peu favorable, avait trente-six ans environ , de l'embonpoint, une taille avantageuse, la jambe bien faite, un physique qui n'était pas dépourvu d'agrémens, et que deux yeux
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noirs, assez vifs, animaient de cette expression d'audace et d'arrogance qu'on rencontre assez généralement sous la livrée d'un grand seigneur. Jérôme n'avait jamais servi que des gens titrés ; tour -à - tour il avait été le confident, le Pasquin d'un muscadin du Directoire, puis le valet-de- chambre d'un généralde l'empire; grand sabreur. brutal, peu soucieux d'être accommodé avec soin ; pourvu qu'il fût habillé en quelques minutes, il n'en demandait pas davantage. La vie de bivouac et Fodeur de lapoudreà canon ne convenant pas à Jérôme, il quitta le général pour passer au service d'un préfet impérial, fonctionnaire inhabile et séducteur entreprenant ; celui-ci trouva le nom de la Valeur, que le général avait donné à sou valetde-chambre , très peu harmonieux , et le changea en celui de Jasmin. La place était lucrative, maisles bénéfices n'étaient pas ton-
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joins du goût tle ce messager d'amour, qui, ayant été surpris dans l'exercice de ses fonctions, par des gens peu soucieux de savoir leurs moitiés honorées des faveurs de M. le préfet du département, s'étaient portés envers le subalterne à des excès que son maître refusa de venger. Jasmin donna sa démission, afin de conserver intact son individu.
Il servit ensuite un magistrat, qui ne payait pas ses domestiques, et un munitionnaire-géncral qui tâtonnait ses gens à la moindre négligence ; un émigré rentré sous l'Ogre de Corse, et qui vint s'établir à Bordeaux, l'arracha aux coups de bâton du munitionnaire - général, et l'installa dans son antichambre. Il n'y resta pas long-temps.
L'abdication de Fontainebleau fit faire à M. le marquis de Solignac le voyage de Paris, et il céda son valet-de-chambre au comte de Lussan qui, aussitôt après son mariage,
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organisa, sur un pied respectable, l'hôlel que son beau-père lui donna.
Les services de Jérôme auprès du comte se bornèrent aux fonctions habituelles d'un valet-de-chambre : point d'intrigues à conduire, de billets doux à remettre, de créanciers à éconduire- Le comte vivait bourgeoisement, ne courtisait que sa femme, et payait exactement les fournisseurs de sa maison. L'uniformité de cette vie ne pouvait fournir à Jérôme des occasions de signaler son zèle. Les suites de la liaison du général Survilliers avec mademoiselle Desinval, devenue comtesse deLussan, et l'imprudente confidence que la jeune femme fit de son état à Justine, qu'elle croyait dévouée, confidence que celle-ci rapporta textuellement à Jérôme, fournirent à celui-ci, les moyens de capter les bonnes grâces de son maître, dont il aval! éudié le caractère emporté et jaloux, susrcp-
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tlble à 1 excès dans tout ce qui touchait à riiormeur.
Jérôme ne manqua m d'adresse ni d'habileté pour apprendre à M. de Lussan la faute de sa femme ; il feignit de le plaindre , et s'excusa de s'immiscer dans un secret dont la révélation pouvait compromette son honneur. M. de Lussan félicita sou valet de sa délicatesse , et dès ce moment , il le chargea de surveiller la comtesse , qui avait demandé à son mari la permission d'aller passer quelques JOUIS à leur maison de campagne . ce que le comte s'était empressé d'accorder, après avoir tracé à Jérôme le rôle qu'il devait jouer auprès de la comtesse.
La malheureuse femme s'applaudissait d'avoir su dérober sa grossesse aux regards de son mari , qui, pour prolonger son erreur, lui avait annoncé , d'un air contrarié , qu'il était obligé de s'absenter pendant plus de
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quinze jours ; et ce délai passé , une lettre était venue apprendre à la comtesse que M. de Lussan resterait à Bayonne le reste du mois ; or, on était au 10 septembre , et certains symptômes, précurseurs des douleurs de l'enfantement , s'étaient manifestés. L'état de la comtesse était si alarmant . que Jérôme avait cru devoir prévenir son maître de ce qui se passait. 31. de Lussan revint à la hâte , et sa vue produisit sur la malheureuse femme un effet si fâcheux, qu'il se repentit d avoir cédé à un mouvement irréfléchi , à un désir de vengeance que son déshonneur lui avait suggéré. Il repartit brusquement pour Bayonne , en recommandant à Jérôme de l'instruire de l'accouchement de la conltes^e aussitôt qu'il serait terminé.
On sait comment le valet-de-chambrc s'acquitta de l'honnête mission d'espion et 4e délateur, et on peut s étonner qu un
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homme, qui avait consenti à jouer lui pareil rôle auprès d'une femme , eût paru, , à M. de Lussan, avoir toutes les qualités requises pour surveiller l'éducation d'une jeune fille qui devait un jour porter son nom.
Quoi qu'il en soit , l'agent du comte ne fut point embarrassé du nouveau rôle qu'il lui fallait jouer à Paris. Le faux Moreau se donna toutes les allures d'un honnête provincial qui venait manger, dans la capitale , quelques années de revenus économises avec soin ; et tandis que Justine , qui avait eu des bontés pour lui , et à laquelle il avait promis le mariage , cpiand ils auraient amassé , chacun de leur côté , un avoir respectable, tandis que cette crédule fille s'en retournait à Bordeaux pour s'y voir traîtreusement congédiée avec une mince gratification et la menace d'un châtiment sévère, an cas ou elle donnerait carrière à sa lan-
gue , Jérôme , son amant , son futur mari . se réjouissait de reconquérir sa liberté , afin de pouvoir en faire de nouveau le sacrifice.
Ce gaillard-là ne pouvait se passer des plaisirs et des jouissances attachés à l'état d'homme marié , certain qu'il était de se débarrasser des inconvéniens qui résultent d'une étroite intimité.
Il chercha donc , dès les premiers jours de son arrivée dans la capitale , à faire une connaissance honnête — c'étaient ses propres expressions — et comme ses moyens ne lui permettaient point de grandes dépenses pour l'objet de son culte , ce fut dans la classe ouvrière , parmi les grisettes , qu'il résolut de se choisir une compagne momentanée. Il prit des renseigncmens , et un ami de café, qui lui avait fait l'honneur de lui iragner au billard deux ou trois déjeuners et
une cinquantaine de francs , uniquement pour passer le temps ; cet ami précieux daigna lui donner de précieuses notions suil'art difficile , suivant lui , de faire la chasse aux grisettes, attendu les nuances. Ce monsieur entendait par nuances l'aspect sous lequel on devait se présenter devant ces demoiselles ; ainsi , il prétendait qu'un air bonhomme et un gousset bien garni étaient d'un effet certain pour captiver les bonnes grâces de celle qu'on désirait avoir.
— Il y a deux classes , dit-il à Jérôme-Moreau , qui commençait à croire que ce cicérone d'un nouveau genre n'était qu'un franc imbécile. Etre jobard ou ne pas l'être , voiià les deux classes ; dans la dernière, on se donne pour un casseur, un chenapan , un farceur en contravention perpétuelle avec les bonnes mœurs et la morale sociale , comme on dit. Dans ce dernier cas , il faut du phy-
sique , vous en avez ; de la tournure , vous n'en manquez pas, et lorsque , comme vous, on peut joindre à ces brillantes qualités , de la monnaie en quantité suffisante pour satisfaire aux exigences et aux caprices de votre bavadère , on trouve peu de cruelles ; j'ose même dire, n'en déplaise à ces agaçantes créatures , que vous n'en rencontrerez pas . ma parole d'honneur !
Un bol de punch au rhum , payé par Jérôme , récompensa le donneur d'avis ; et peu de jours après , l'ex-valet-de-chambre du comte de Lussan , le tuteur, le mentor d'une future comtesse, le séduisant Jérôme, avait fait la conquête d'une jolie ouvrière en linge , fraîche créature de vingt-trois ans — à ce qu'elle disait — dont l'embonpoint , l'air de santé , la chevelure brune et les appas rebondis lui firent tourner la tête.
Elle se nommait Auçustine; elle avait uu
goût très prononcé pour les beaux hommes ; Jérôme , nous l'avons dit , avait une taille de grenadier et de larges épaules qui promettaient cer/cr/he^proMewe^ , auxquelles la belle Augustine attachait sans doute beaucoup de prix. Le mérite de Jérôme lui parut de nature à mériter des prévenances que le fat prit pour des avances , et il s'en autorisa pour attaquer, en véritable cosaque, la vertu de la belle Augustine , qui avait cru pouvoir accepter, sans aucun danger, letête-à-têted'un cabinet particulier du Capucin , de ce Yéry du quartier du Temple , dont la maison fut fatale à plus d'une vertu de premier ou de troisième ordre.
Nous ne pouvons affirmer dans quelle classe on pouvait ranger l'innocente pudeur d' Augustine , qui fit une belle défense ; ce qui ne l'empêcha pas de succomber ; mais
aussi elle avait un vigoureux athlète à com- T. n. 9
battre , et sa résistance , en rehaussant le prix de sa conquête , avait doublé le courage du séduisant Jérôme , qui tenait tout ce que son physique avantageux et herculéen promettait.
Les rendez-vous se multiplièrent. Ils devinrent si fréquens , que la lingère , une femme à principes austères, devina une partie de la vérité, malgré les nombreuses défaites qu'Augustine lui donnait pour justifier ses absences du magasin. Un renvoi immédiat vînt apprendre à la jeune fille qu'on ne se livrait point impunément à des écarts que la morale réprouve. Jérôme-Moreau la consola aisément, en lui offrant de réparer le tort qu'il avait causé à sa réputation ; il lui proposa une manière de contrat de mariage, dont Augustine accepta tons les articles sans vouloir les discuter; les rendez-vous et les dîners en tête-à-tête, avaient déterminé chez
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elle certaine protubérance , indice d'une maternité future, et sa position lui commandait des sacrifices qui devaient tourner à l'avantage de son enfant.
Pendant que l'agent du comte de Lussan installait dans son appartement , madame Moreau, première du nom, la malle-poste de Bordeaux lui apportait une lettre dans laquelle M. de Lussan lui apprenait qu'une somme de cinquante mille francs était mise à sa disposition pour subvenir à toutes les dépenses que sa tutelle lui occasionerait.
Le dernier alinéa de la missive du comte était ainsi conçu :
u Je vais passer la saison aux eaux de « Bath, il est donc inutile de m'écrire à Boru deaux; d'ailleurs, je m'en rapporte entièa rement à toi pour remplir mes intentions