LE TKST.V.MI:NT
« à l'égard de la fille de mademoiselle De- « sinval, que tu feras baptiser sous ce nom, « en y joignant ceux d'Eulalie-Célestine, ce qui appartiennent aussi à sa mère , et « qui sont mentionnés dans l'acte de nais- « sance que je joins à ma lettre. Tu « trouveras, ci-inclus, quatre mandats du a montant de la somme indiquée, et Tau dresse du banquier chez lequel sont ces '( fonds. Si tu avais besoin de m'écrire, tu <( remettrais tes lettres à ce même banquier, « qui me les ferait parvenir. »
Une seule chose frappa Jérôme dans la lettre que lui écrivait M. de Lussan : c'est que celui-ci le rendait dépositaire d'une somme assez forte, pour tenter sa cupidité; mais l'examen des mandats envoyés par le comte, le convainquit que la confiance qu'on lui témoignait n'était pas aussi grande qu'il
DIN C.lErx. 135
se l'imaginait. Les mandats, de douze mille cinq cents francs chacun, étaient payablcvS à deux ans de dislance les uns des autres, à son ordre seulement, et sur un reçu que le banquier devait tirer de lui. Les précautions prises par M. de Lussan choquèrent Jérôme; néanmoins, il fut exact à se rendre chez le ))anquier, au jour de l'échéance du premier mandat, et en revenant, il dit à A.ugustine. qui manifestait son étounement de lui voir un portefeuille aussi bien o;arni : — J'ai bien d'autres chiffons de ce papier à recevoir. — Et il lui montrait des billets de banque. — C'est l'héritage d'un vieil oncle que je suis obligé de tirailler ainsi; mais ca aide à vivre. A quelque temps de là, A-ugustine accoucha d'une fille que Jérôme reconnut , non sans avoir long-temps résisté au désir que sa maîtresse lui manifestait d'assurer l'avenir de l'enfant qu'elle mettait au monde. Jérôme
s'était bien promis de ne point se créer une famille en dehors du mariage, mais cette résolution fut ébranlée par d'adroites prières, et en cette occasion ce que femme voulait eut lieu.
Une pensée diabolique, infernale s'était glissée dans l'esprit de Jérôme. La naissance de sa fille la lui suggéra. Agent docile d'une volonté, qu'il ne s'expliquait pas, il avait accepté l'emploi de tuteur: emploi lucratif, dans lequel il entrevoyait le moyen de faire d'honnêtes économies; il croyait fermement que le ressentiment du comte s'apaiserait avec le temps, et que sa pupille reparaîtrait dans sa famille.La fortune de Desinval n'était un secret pour personne; ou le savait millionnaire, "et cette opulence devait nécessai^ rement rejaillir sur ses héritiers; son plan fut bientôt conçu et mis à exécution; il présenta sa fille à l'état civil sous les noms d'Eulalie-^
I) IN Gl'i:i'X. 135
Célestine-Georgina Moreau, et la fit baptiser; puis se rendit à Meulan, afin de faire administrer à la fille de M. de Lussan le même sacrement; et afin d'accomplir avec plus de sécurité son projet, il résolut de changer la nourrice, qui s'épuisa en de vains raisonnemens, pour lui représenter tous les inconvéniens qui pouvaient résulter d'un aussi brusque changement; mais Jérôme fut inflexible; son choix était fait. A trois lieues de là, il avait trouvé une petite fermière, qui avait consenti à se charger de nourrir les deux petites filles.
Cet arrangement terminé , il revint à Paris.
Courte et boraw.
On s'étonnera peut-être qu'une mère ait pu rester pendant deux années sans éprouver le désir d'embrasser son enfant. Augustine, qui affectait une grande sensibilité et de l'exagération dans tous les senti-
i 58 LE TESTAMENT y
mens qui partent du cœur , Augustine se contentait de savoir des nouvelles de sa fille par les lettres que la nourrice ne manquait pas d'écrire à chaque fin de mois ; mais d'après la recommandation qui lui avait été faite par Jérôme ^ elle ne parlait jamais que de l'aînée, de mademoiselle de Lussan, qui, disait-elle, venait à merveille ç^i profitait — c'était son expression — d'une manière étonnante. Augustine , qui ne savait pas lire , laissait une entière liberté à Jérôme, qui répondait aux lettres de la nourrice, écrites par le maître d'école du village ; une seule fois Augustine manifesta le désir d'aller voir sa fille ; mais Jérôme , qui n'avait pas cru devoir l'instruire de l'intrigue dont il était le principal moteur , Jérôme , qui travaillait sourdement à préparer la substitution à l'aide de laquelle il espérait s'emparer de la fortune des Desinval et de leurs héritiers , ;jc rehwa
I) UN (iULLX. 159
obstinément à consentir au voyage qu'Augustine se proposait de faire, et pour la détourner de ce projet , il eut recours à un moyen qui lui avait toujours réussi pour apaiser les querelles qui s'élevaient quelquefois dans son intérieur : des colifichets, quelques bijoux, un joli chapeau , vinrent distraire Augustine; une partie de spectacle acheva de lui faire oublier un projet auquel elle paraissait tenir beaucoup.
Le deuxième mandat avait été touché par Jérôme, et à peu de jours de là, il reçut une lettre du banquier, dépositaire des fonds que M. de Lussan mettait à sa disposition pour subvenir aux frais de tutelle et d'espionnage; cette lettre lui apprenait que les vingt-cinq raille francs qui lui restaient à recevoir étaient à sa disposition ; un billet de M. de Lussan était joint à sa lettre. iOij.:.oj ; a-
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u J'ai changé d'idée, écrivait-il à Jérôme ; a tu peux placer l'argent qui te reste à rece- « voir de la manière que tu jugeras la plus <( utile à tes intérêts et à ceux de la jeune « fille que je t'abandonne entièrement. Ne c( m'adresse point de demandes ni de lettres ; «je quitte Bordeaux dans quelques jours c( avec madame la comtesse pour aller re- « cueillir, à New-Yorck, la succession d'un « parent éloigné. Peut-être nous fixerons- « nous en Amérique ! »
Ce billet contraria les projets formés par Jérôme, qui entrevoyait un abandon sur lecpiel il n'avait pas compté ; l'espoir d'établir sa fille à la place de mademoiselle de Lussan, dans cette opulente famille, selrouvait détruit ; toutefois il ne renonça pas à ses coupables desseins; son ambition s'accrut eu
d'lN GIEIX. 1 4 ^
raison des obstacles qu'il lui fallait renverser; il se voyait possesseur de trente-cinq mille francs , et avec cette somme il résolut défaire quelque chose, de se livrer à quelque spéculation productive.
Or, le valet~de-chambre n'avait pas la moindre idée du commerce ; le modique intérêt que le placement de son argent sur l'état pouvait lui procurer ne lui convenait pas davantage; il imagina de spéculer par lui-même, et de mettre à exécution un plan qu'il avait mûrement réfléchi ; il forma une table d'hôte ; la gentillesse , la fraîcheur d'Augustine, le laisser-aller de ses manières, les drôleries qui lui échappaient lui parurent autant d'appas qui lui serviraient à attirer les chalands, car ses vues ne se bornaient pas à satisfaire, à une heure convenue, les appétits voraces de quelques parasites subalternes, espèces de courtiers, qui s'en
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vont pi-ônant les talens culinaires du cuisinier de la maison qui les nourrit afin de lui attirer de productifs cliens ; Jérôme voulait joindre à sa table d'hôte un salon de jeu ; il avait la manie des cartes, et s'était persuadé qu'il ferait une fortune rapide s'il parvenait à achalander convenablement sa maison. Paris compte un assez grand nombre de tripots semblables, que la police ne peut surveiller, et dans lesquels des provinciaux, des jeunes gens, sans expérience des hommes et des choses, vont perdre leur argent, ruiner leur santé, compromettre leur avenir. Que de jeunes fous se sont glorifiés d'avoir fait la conquête d'une baronne, réduite par des malheurs aux honnêtes fonctions d'hôtesse du premier venu, ou d'une veuve d'un illustre général tué en Russie ou ailleurs, à laquelle la famille régnante refusait une pension !
I> IN CIRUX. 14.-,
A.U commencement de Tannée 1818, ces repaires de voleurs, ces salons de bouillotte et d'écarté ne pullulaient pas encore d'une manière effrayante, aussi les ruses des chevaliers d'industrie qui s'y exerçaient , avaientelles un plein succès, et le nombre des dupes s'augmentait d'une manière assez satisfaisante pour ces détrousseurs d'un nouveau genre ; filous élégans et musqués, beaux parleurs, flatteurs adroits à saisir les travers et le côté faible de l'oison qu'il fallait plumer ; ces gens-là avaient toujours des noms propres à la bouche; noms respectables, qu'ils laissaient tomber sans affectation, et comme pour se donner des certificats de bonne vie et mœurs.
Jérôme était cupide, mais pas encore assez corrompu pour développer, dans de larges proportions, les honteux moyens à l'aide desquels les misérables escrocs parvenaient
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à dépouiller leurs victimes ; il était joueur, c'était un vice d'antichambre, et cette passion, assoupie quelque temps par l'impossibilité où il se trouvait de la satisfaire, cette passion impérieuse s'était réveillée avec force ; il avait de l'or, il pouvait jouer, telles étaient les deux raisons qui déterminaient sa conduite.
Augustine,à laquelle il communiqua son projet, l'approuva entièrement ; elle était coquette, et sa vanité allait se trouver flattée; des toilettes toujours nouvelles , des hommages enivrans l'attendaient. Ce couple, qu'un caprice avait formé , se promettait monts et merveilles de l'entreprise imaginée par l'un d'eux, et à peu de jours de cet entretien, Jérôme et sa maîtresse s'installaient dans un appartement de la rue de la Michaudière ; et le même soir une réunion brillante, mais nullement choisie, encom-
DL^N GCEVX. un
brait le salou de Jérôme qui se faisait appeler M. de Lanardière ; et afin de ne point effaroucher les galans , que la gentillesse d'Augustine ne pouvait manquer de lui attirer, il la présenta au noyau de ses habitués, des coupe-jarrets originaires de tous les pays, et porteurs d'ordres étrangers, et pour cause, comme une cousine, veuve d'un officier supérieur mort à Waterloo ; on crut ou on feignit de croire au veuvage de madame Favcrolles — c'est le nom que Jérôme avaitdonné à Augustine — et dès la première soirée, la prétendue veuve compta quatre adorateurs : un chevalier saxon , habile dans l'art de tourner les rois ; deux négocians hollandais , qui parlaient à tout propos de leurs vaisseaux et de leurs possessions delà Jamaïque, et enfin, d'un bel élégant, aux manières nobles, au langage poétique, philosophe dans la conversation, joueur ef-
T. II. lu
frëné , bavard, avantageux, et d'une suffisance qui allait jusqu'à la fatuité; il se vantait d'avoir dévoré , en moins d'une année, le capital de quinze mille livres de rente, et de vivre de sacrifices qu'il s'imposait — la vente de ses chevaux et de son mobilier — et des emprunts que de confians usuriers avaient consenti, sous la garantie de sa signature qui, disait-il, était détestable.
Le chevalier saxon avait dit à Augustine qu'il s'estimerait le plus heureux des hommes si elle consentait à le prendre pour protecteur ; les négocians hollandais , ou prétendus tels, lui firent des offi-es tarifiées à tant par mois, pour jouir de son aimable conversation et des autres avantages dont la nature l'avait si généreusement gratifiée ; le dissipateur , le cerveau brûlé, qui jouait un jeu d'enfer avec Tindifierence d'un homme qui ne sait comment perdre son ar-
D UN GUELX. 1 4 7
irent , ne fut point prodip,ue de promesses envers la jeune et jolie veuve ; il lui fit un compliment . qui ressemblait assez à une ëpi<;ramme , et se contenta de dire qu'il s'inscrivait sur la liste de ses adorateurs, espérant bien . qpie si elle faisait un choix, il tomberait sur lui.
M. de Lanardière et madame Faverolles menèrent bonne et joyeuse vie pendant quelques mois , sans s'inquiéter le moins du monde, l'une de sa fille qui grandissait en nourrice, l'autre de sa pupille. Leur table d'hôte voyait tous les jours de nouvelles figures, et leur salon de nouveaux joueurs ; les gains étaient considérables, grâce aux conseils d'un M. Barville, escroc passé maître en filouteries et tours de cartes; M. de Lanardière put, en s'asseyant à une table de jeu, calculer ce qu'il voulait gagner ou perdre ; car il était essentiel, indispensable, de
perdre, afin d'éblouir les dupes qui ne pouvaient suspecter la bonne foi de partners subissant, comme eux, les vicissitudes de la fortune .
Il est étrange qu'on oublie si facilement son origine, qu'on s'aveugle sur sa position présente au point d'en ressentir toutes les exigences et les privations. La grisette Augustine, bonne fille, simple, sans orgueil, alors qu'elle subsistait de son aiguille, s'était transformée en une coquette maniérée qui avait des vapeurs et des spasmes, qui s'irritait d'une contrariété, et qui se trouvait malheureuse de quelques instans de retard apportés par ses domestiques dans l'exécution de ses ordres ; le luxe était devenu un des besoins de sa vie, et les mille superfluités, auxquelles le vulgaire donne le nom de douceurs, lui paraissaient aussi familières que si elle y eut été accoutumée dès l'enfance. Quant à
DTN GUEUX. 149
M. de Lananlièie , il avait entièrement perdu ses souvenirs d'antichambre, et ne se rappelait plus .^s jours de domesticité : le nom dont il s'était affublé, ne lui arrachait plus un sourire imperceptible alors qu'il était articulé par un étranger ; son or lui avait procuré de l'or ; le luxe qu'il déployait dans son appartement de la rue de la Michodière lui rapportait cinquante pour cent de bénéfices; tout lui réussissait; aussi, son aplomb était-il devenu prodigieux : il ne doutait de rien, et dans les rêves ambitieux que son imagination formait, il entrevoyait la possibilité d'assurer, d'une manière solide, cette fortune qui lui était si favorable.
Le jeu ne lui offrant que des ressources très bornées, et des gains dont il ne pouvait plus se contenter, il résolut de spéculer sur une grande échelle. L'année de grâce 1819 vit siir2;ir. an milieu de cette foule de ç:ens
KiO LE TESTAMENT
dont la devise est : Avec pesi gagner beaucoup! une compagnie de capitalistes qui s'étaient donnéslaraission d'acheter les châteaux pour les démolir et en vendre les matériaux ; cette compagnie, à laquelle l'opinion publique donna le nom de Bande noire, compta bientôt, parmi ses actionnaires, M. de Lanardière qui, d'après l'acte de société , s'attendait à d'énormes dividendes ; mais les matériaux ne se vendaient pas aussi vite que les châteaux s'achetaient, et on conçoit que les fonds de la compagnie étaient plutôt en circulation qu'en caisse; mais le gérant de la Bande noire ne manquait ni d'éloquence ni de l'aplomb nécessaire pour la faire valoir, et MM. les actionnaires trouvaient à qui parler, alors que l'époque indiquée pour le partage des dividendes arrivait, sans que les promesses de l'acte de société s'effectuassent. Mais comme le disait le «érant : « Nous
D UN GLEUX. i b I
«thésaurisons, et à chaque nouvelle opéra- « tion, les bénéfices sont doublés! »
M. de Lanardière n'était point un aigle ; les raisons alléguées par le gérant lui paraissaient péremptoires, et il s'en revenait chez lui intimement persuadé que son placement lui serait avantageux. Quelques mois se passèrent dans cette douce quiétude. La table d'hôte était toujours bien fréquentée ; mais déjà s'y introduisaient ces gens dont l'existence repose sur un crédit éternel, et qui ont toujours à la bouche des phrases pour justifier leur position précaire ; M. de Lanardière faisait crédit dans la salle à manger, mais se montrait intraitable dans le salon de jeu ; néanmoins, il y eut un moment où il se vit forcé de se relâcher de ses principes de sévérité, le chevalier saxon, désolé de n'avoir pu faire agréer à A-ugustine, sa protection et l'opulence douteuse à l'aide de la-
quelle il faisait de nombreuses dupes, le chevalier , qui avait toutes les qualités d'un chien de meute pour lever le gibier susceptible d'être présenté dans le salon de son cher de Lanardière, se prit de querelle avec ce dernier, et dès ce jour, il déserta la table d'hôte et de jeu, en laissant un déficit de quelques milliers de francs ; sa retraite fut suivie de celle des deux négocians hollandais qui partirent précipitamment de Paris, afin d'éviter les désagrémens que la police française s'apprêtait à leur faire subir, en expiation de méfaits, dont la connaissance était venue aux oreilles du procureur du roi.
Des habitués-fondateurs, il ne restait que le jeune dissipateur , le fou qui avait gaspillé en moins d'une année son avenir; celui-là était singulièrement dans les bonnes si;ràces d'Ausustine , et les médisans assuraient qu'il avait surelledesttroitsdontM. tie
1) UN CVKUX. iSÔ
Lauardière eût pu se montrer jaloux ; ilctail si bien vu dans la maisoji, qu'il emprunta, à plusieurs reprises, une somme assez forte, qu'il s'était engagé à rendre dans un délai très bref; mais la veille du jour qui devait voir cette restitution, attendue avec confiance par de Lanardière , notre élégant parvint à intéresser Augustine au récit d'un malheur qui le mettait dans la nécessité d'emprunter, pour une semaine seulement, un billet de mille francs ; il s'agissait d'échapper aux suites d'une prise de corps, et Augustine, qui était naturellement sensible et très obligeante, imagina, pour sauver son ami du péril qui le menaçait, de lui confier ses bijoux et deux cachemires, qu'elle tenait des bontés de son cousin de Lanardière, afin, qu'en engageant le tout, il put se procurer l'argent qui lui était nécessaire pour acquitter sa dette.
iSA LE TESTAMENT
Le procédé était délicat; aussi valut-il de nombreux éloges à la jeune femme ; les bijoux et les cachemires passèrent des mains d'Augustine dans la poche de notre élégant, qui disparut, en laissant, sur sa toilette, un billet dans lequel il apprenait à Augustine qu'il ne se représenterait jamais devant elle , la nécessité l'obligeant à commettre une action répréhensible, dont il ne voulait pas rougir à ses yeux.
Et en effet, le bel élégant ne fut pas rencontré dans Paris par M. de Lanardière, qui s'était mis à courir les lieux publics afin de le découvrir. Pour la première fois, il se repentit de sa crédule confiance, et se promit, à l'avenir , de ne point s'abandonner aussi facilement aux élans de son cœur ; la Bande noire acheva de le guérir de la manie des spéculations; il perdit tout ce qu'il avait placé dans celte compagnie , qui ne put
d'lN GlEUX. lâ.S
même offrir, à ses malheureux actionnaires, des preuves matérielles de sa mauvaise gestion; ce qui ne l'empêcha pas, à quelques années de là, de recommencer ses destructives opérations, qui eurent pour résultat l'édification d'une quantité innombrable de bicoques décorées du beau nom de maisons de plaisance.
De Lanardière apprit la fatale nouvelle avec un sang-froid que sa situation commandait en quelque sorte ; il était dans son salon , où se pressaient de nombreux invités, lorsqu'un monsieur, qu'il ne connaissait pas, dit, de manière à être distinctement entendu : — L'horizon commercial vient de crever ; la Bande noire fait faillite !
A ce mot, de sinistre présage , quelques intimes du maître de la maison, qui connaissaient le placement de fonds que celui-ci y avait fait, placement exagéré à dessein, se ré-
JS6 LE TESTAMENT
crièrent , et l'un d'eux, plus expansif que les autres, se tourna du côté de Lanardière en disant d'une voix qu'il cherchait à rendre lamentable : — Pauvre ami ! vous perdez deux cent mille francs !
— C'est une bagatelle, répliqua de Lanardière avec un sourire équivoque ; j'aurai bientôt comblé ce petit déficit — Et s'adressant à son partner, il dit : — Atout !
— Permettez! lui fit observer celui-ci en posant un doigt sur la carte qui venait d'être jouée , la retourne est fausse en ce qu'elle couvre la véritable; voyez plutôt.
Et il leva la carte qui cachait un dix de cœur, atout véritable , mais dont Jérôme n'était nullement fourni.
— C'est une distraction , dit-il d'un ton dégagé, à vous de faire!
Le coup qui suivit offrit encore une nouvelle distraction, remarquée par le monsieur
D liN GUEUX. 157
qui avait annoncé la faillite de la Bande noire, et qui paraissait scruter avec une attention soutenue tous les gestes du maître de la maison. De Lanardière fit encore bonne contenance, et se rejeta sur sa préoccupation, puis il quitta la table de jeu, où il fut remplacé par un homme d'assez mauvaise mine, boutonné jusqu'au menton, parlant peu, et auquel on l'entendit glisser ces mots d'un ton mystérieux : — Dix louis à chaque coup ; partage égal !
Le monsieur, qui affectait les allures d'un observateur , vint s'asseoir en face de ce joueur, qui étalait sur le tapis une poignée d'or en disant, d'un accent guttural : — Dix louis ! — Je les tiens ! répliqua l'observateur en les jetant auprès du chandelier. — La partie commença ; mais au troisième tour de cartes, notre observateur avait remarqué que les rois étaient toujours dans les mains
de son partner ; il perdit et demanda aussitôt sa reranche ; elle fut acceptée et le jeu doublé; le même bonheur favorisa l'adroit joueur ; mais sa manœuvre pour se donner les rois, avait été remarquée ; l'observateur lui en fit le reproche à haute vois . Un démenti formel fut la réponse qu'il obtint; mais, sans se déconcerter , il apostropha le filou en exigeant qu'il fut fouillé; celui-ci pâlit à cette proposition, et s'emporta en invectives ; quelques honnêtes gens , qui s'étaient fourvoyés ce soir là chez M. de Lanardière, approuvèrent la demande qui était faite, et se mirent en devoir de procéder à une visite minutieuse des poches du quidam, sur lequel on trouva un jeu de cartes à son usage particulier, et qui était orné de signes bien connus de son propriétaire.
(]ette découverte fut l'occasion d'une scène scandaleuse dans laquelle l'amour-
DUN GUbUX. 15f
propre de M. de Laiiardière eut à souflfrir d'étranges reproches ; les interpellations qui lui furent adressées demeurèrent d'abord sans réponse, tant il était stupéfait ; on interpréta son silence comme une adhésion aux filouteries commises chez lui , et aux épithètes outrageantes succédèrent quelques voies de fait qui mirent le désordre dans le salon de jeu ; les femmes s'évanouirent, afin de se donner une contenance; les hommes prirent fait et cause pour ou contre M. de Lanardière, et les vociférations que chacun articulait à l'envi les uns des antres, mirent toute la rue de la Michodière en émoi; on alla même jusqu'à invoquer l'intervention de la force armée pour faire cesser les cris qui partaient de la maison où demeurait M. de Lanardière.
A la vue de la garde qui se présentait, le portier en tète, les invités se séparèrent , et
iGO T.L TESTAMENT 1) IN GUEUX.
le tumulte cessa tout-à-coup ; mais le lendemain, M. de Lanardière reçut la visite d'un commissaire de police qui lui enjoignit de fermer sa table d'hôte, et de cesser les réunions nocturnes contre lesquelles bon nombre de plaintes lui avaient été faites, à cause du bruit incessant qu'elles introduisaient dans la maison. De Lanardière promit de se conformer aux ordres qu'on lui donnait, et l'officier de police prit congé de lui en di-» sant :
— Je vous y engage fortement, monsieur ; car des poursuites seraient infailliblement exercées contre vous.
ÏDAoccor^
Le lendemain de cette scène, qui était l'objet des conversations de toutes les commères du (juartier, le propriétaire de la maison de M. de Lanardière, lui fit signifier, par le ministère d'un huissier, un congé des
lieux qu'il occupait. A cette première contrariété se joignirent les tracasseries que les fournisseurs de la table d'hôte suscitèrent au malheureux de Lanardière, qui ne se trouvant pas en mesure pour acquitter les nombreuses factures qui lui furent présentées dans la journée , vit pleuvoir sur lui une myriade d'assignations.
Le signal était donné, sa ruine connue, et dès ce moment, il dut songer à se mettre à l'abri du ressentiment de ses créanciers. Il n'avait pas perdu l'espoir de se relever promptement; l'intrigue, dont il avait été l'agent principal, devait lui en fournir les moyens ; mais avant de porter les premiers coups, il voulut écrire à Bordeaux afin d'avoir des renseignemens positifs sur ce que faisait le comte de Lussan. Jérôme Lanardière fit un brouillon de cette lettre ; mais après l'avoir écrit il n'en fut pas content;
DUN GlELX. <65
il avait réfléchi que sa situation ne lui permettait point une attente trop longue, et afin de ne pas perdre de temps, ce fut au comte de Lussan lui-même qu'il se décida à écrire.
— C'est le moyen le plus simple et le plus expéditif , se disait-il en se parlant à lui-même; si le comte aime son enfant, il ne refusera pas le service que je vais lui demander ; je lui dirai que j'ai eu des malheurs, qu'une faillite me réduit à la misère... — et c'est vrai ! s'écria-t-il en s'interrompant, et comme pour s'encourager à dissimuler les autres causes de sa détresse, — S'il refuse de m' être utile, je ferai valoir les droits de la jeune fille... le comte aura peur du scandale; il paiera mon silence. . . et je le vendrai cher ! dit-il avec un ricanement prolongé.
— Et lu aurasbien raison, mon ami î s'écria Augustine en pénétrant dans le cabinet de son amant.
— Tu m'écoutais! dit celui-ci avec humeur.
— Par intérêt pour toi, repartit Augustine; je craignais une funeste résolution de ta part; je te l'avoue, j'ai pensé à un suicide... Depuis ce matin, j'avais remarqué la fixité de ton regard ; le ton brusque avec lequel tu m'as défendu de te déranger, le bruit sourd que tu faisais en marchant dans cette chambre, tout cela a jeté l'épouvante dans mon àme... Je suis folle, j'en conviens.
— Et d'une curiosité que je ne satisferai pas, ajouta Jérôme d'un ton sévère; mes secrets m'appartiennent.
— Je ne te demande pas de confidence, repartit vivement Augustine.
— A quoi bon m'espionner alors !
El Jérôme haussa les épaules en signe de mécontentement.
— Le mot est dur! dit Augustine avec raccent du reproche.
— Diras-tu qu'il n'est pas mérité? répliqua Jérôme.
Il y eut un moment de silence. Jérôme réfléchissait à la démarche qu'il allait tenter auprès de M. de Lussan, et Augustine, au désavantage que sa position de maîtresse lui donnait pour interpeller Jérôme, dont elle craignait et la colère et les emportemens ; néanmoins, elle s'encouragea à tenter un eflbrt qui pouvait ne pas être infructueux; elle était mère — Il fallait qu'elle eut besoin d'invoquer ce titre sacré pour se le rappeler! — et le souvenir de sa fille la soutint.
— Jérôme , dit-elle en s'approchant de lui , j'ai peut-être le droit de vous demander l'explication d'un mystère, auquel vous paraissez attacher beaucoup d'importance, et
qui concerne un enfant soustrait a sa mère, je ne puis en douter; votre trouble me dit assez que j'ai deviné juste. Cet enfant m'a rappelé ma fille...
Un rire ironique l'interrompit. Jérôme la regardait d'un air qui semblait dire : — Ah ! tu te souviens enfin que tu es mère î c'est heureux !
— Je sais que vous pouvez m'adresser des reproches , continua Augustine d'un ton calme et résolu ; ma coupable indifférence vous en donne le droit ; cependant mes torts envers ma fille, dont vous êtes cause, monsieur , mes torts , quelques grands qu'ils soient, ne sauraient me ravir l'autorité que j'ai sur elle, et l'usage que je dois en faire est de prendre avec moi cette chère enfant.
— Bien chère, en effet, dit Jérôme ; pendant deux années vous n'avez pas prononcé
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dix fois son nom ; aussi , votre excès de tendresse m'étonne.
— Je suis mère, je vous demande mon enfant, et vous vous en étonner !
— Sans doute, reprit Jérôme ; vous avez des boutades de tendresse maternelle , comme une autre femme a des caprices ; votre fille , Augustiue, ne peut que perdre à connaître sa mère. . .
— Qu'osez- vous dire!
— L'exacte vérité ; elle est dure, j'en conviens ; mais vous la méritez par votre conduite.
— Il vous sied bien de m'adresser des reproches ; eh quoi ! il vous a plu de me placer à la tète de votre maison pour en faire les honneurs, et parce que j'ai obéi à vos ordres, vous voudnez aujourd'hui m'en faire un crime? Avez- vous perdu l'esprit? Dois-je vous rappeler vos propres paroles ?« Point de
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bégueulerie , me disiez-vous , une femme peut rester sage et se laisser faire la cour. Je vous permets cinquante adorateurs , à la condition que vous n'en favoriserez aucun.»
— Et vous avez interpréta aucun par quelques-uns , dit Jérôme en accompagnant cette observation d'un éclat de rire.
— C'est une fausseté à l'aide de laquelle vous voulez exercer sur moi une vengeance
— Je me fais justice et ne me venge pas , interrompit Jérôme avec un accent terrible ; une liaison comme la nôtre se brise alors qu'elle devient insupportable...
— N'achevez pas ! lui cria Augustine en faisant un geste d'étonnement ; ah ! vous voulez rompre ?
Et en adressant cette demande à Jérôme, Augustine semblait persuadée que cet abandon ne pouvait avoir lieu.
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— Ecoutez, Augustine, dit Jérôme en l'attirant dans rembrâsure d'une croisée , je ne suis plus en position de faire le plus léger sacrifice ; c'est assez vous dire qu'il vous faut renoncer à vos brillantes toilettes, à cette vie oisive, que j'ai eu la faiblesse de vous faire connaître ; en un mot, nous devons nous séparer.
Augustine fit un mouvement et voulut parler, Jérôme lui imposa silence, et continua.
— Ne m'interrompez pas , je sais ce que vous vouliez me dire : votre fille a droit de réclamer aide et protection de son père, je ne l'ai pas oublié ; et c'est parce que je suis persuadé des devoirs que mon titre de père m'impose, que je ne satisferai point le désir que vous venez de me manifester. Vous ne re verrez jamais votre tille !
— Je ne respecterai pas cette volonté, dit Augustine avec fermeté.
— J'ai le moyen de vous y contraindre, reprit Jérôme.
— N'espérez pas meffrayer.
— Je n'y songe vraiment pas, continua Jérôme, et le sang- froid qu'il affeclait en faisant cette réponse irrita Augustine; non, madame, non, ce n'est pas par des menaces que je vous amènerai à consentir à une séparation devenue nécessaire, indispensable; le raisonnement le plus simple suffira pour vous en convaincre. Je suis ruiné...
— Mais vous avez un moyen de vous procurer de l'argent ; ce comte, qui peut payer votre silence...
— Veuillez ne pas m'interrompre, dit Jérôme ; mes ressources sont épuisées, vous le savez aussi bien que moi ; c'est à peine si la vente du mobilier qui garnit cet appartement
Stiffiia pour appaiser les plus criards de mes créanciers. Vous avez des bijoux, des cachemires, et ces objets pourront vous aider à vivre, en attendant que vous ayez trouvé un emploi quelconque ; je vous les abandonne entièrement. Quant à moi, je ferai ressource du peu que je pourrai soustraire aux huissiers; toutefois, soyez certaine que je n'abandonnerai jamais ma fille.
— Cette assurance ne saurait me suffire, dit Augustine en dirigeant sur Jérôme un regard scrutateur ; sans prétendre vous disputer les droits que vous avez sur ma fille, je puis vouloir la garder auprès de moi.
— C'est précisément ce que je ne veux pas.
— Inutile de disputer plus long temps avec vous, puisque votre parti est pris, que vous refusez de me rendre ma fille...
— Et je fais preuve de sagesse.
— Dites de déraison; à votre aise, monsieur, je sais ce qui me reste à faire.
Et Augustine sortit de la chambre et courut s'habiller ; mais Jérôme avait deviné son dessein. Il quitta furtivement son appartement, après avoir mis dans les poches de son gilet ce qui lui restait de sa splendeur passée : une vingtaine de louis, et se dirigea précipitamment vers le bureau des voituresde Saint- Germain ; une place sur l'impériale était vacante , il s'en empara ; et quelques instans après, le signal du départfuf donné. Arrivé au bas de la côte qui mène à cet ancien château royal, transformé aujourd'hui en prison militaire, Jérôme se fit descendre, et gagna Poissy, où il trouva une voiture qui le conduisit à Meulan ; le trajet se fit en moins de deux heures, la rapidité de sa course le rassura s!ir l'impossibilité où se trouvait Augustine de le rejoindre. Il se rendit chez la iiour-
rice, et après avoir considéré attentivement les deux petites filles qui, par la ressemblance du costume et de la coiffure, avaient l'air d'être les deux sœurs jumelles, il prit la fermière à part, et lui régla le compte du mois en y ajoutant un louis de gratification, non pour lui témoigner sa propre satisfaction ; mais pour payer la discrétion dont il avait besoin. Et il l'instruisit, en peu de mots, de ce qu'elle devait répondre au cas où une dame, qu'il lui désigna, viendrait lui demander des renseignemens sur les deux jeunes filles qu'il emmenait à Paris.
La promesse de doubler la gratification, si elle s'acquittait fidèlement de sa commission, fit juger à la fermière qu'elle ne devait ouvrir labouche que pour répondre : Non ! à toutes les questions qu'on viendrait lui adresser ; et elle tint parole ; deux heures après le départ de Jérôme, qui conduisait sa fille et
17 4 LE TESTAMEN I
sa pupille au village de Tessancourt, situé à trois quarts de lieue de l'endroit où il se trouvait, Augustine arrivait chez la nourrice de sa fille, et questionnait celle-ci , qui ne Vayant jamais vue. lui répondit, avec assez d'assurance, qu'elle ne savait pas ce qu'elle voulait dire. Les instances les plus pressantes demeurèrent sans résultat, et Augustine, qui n'avait rien à offrir pour vaincre u:i silence qu'elle ne comprenait pas, fut obligée de revenir à Paris en se demandant quel intérêt pouvait avoir Jérôme à lui soustraire sa fille. Celui-ci l'attendait, et en la voyant rentrer, il se mit à rire aux éclats. Cet accès de gaîté déplut à Augustine, qui lui dit assez sèchement qu'elle ne concevait pas qu'on put rire des tourmens qu'on causait.
— Diable! s'écria Jérôme d'un ton goguenard ; il paraît que le sentiment maternel est toujours aussi vif; j'ensuis vraiment
^^U^ (iUElX. 17.J
fâché, madame, ajouta-t-il avec une gravité comique, car c'est en pure perte. J'ai su vous dérober la connaissance du lieu où s'élevait votre fille, et comme vous entriez, j'achevais de détruire les seules preuves qui eussent pu vous servir à la retrouver. — Il la prit par la main et la conduisit devant la cheminée dans laquelle brûlait encore quelques parcelles de papier. — Vous voyez les derniers vestiges des lettres écrites par la nourrice de mademoiselle Augustine Faverolles de Lanardière.
— Vous êtes un méchant homme ! dit Augustine avec énergie.
— Je suis tout ce qu'il vous plaira, excepté votre amant. Demain , je quitterai cet appartement , menacé d'une descente d'huissiers et de recors. Je n'aime pas les visages de ces messieurs , aussi ai-je pris le parti démigrer avant l'invasion. Je vous conseille
17fi LE TESTAMENT
d'en faire autant, caries larmes de la beauté ne sauraient attendrir ces cœurs de roches. Par état, l'huissier est insensible comme le papier timbré en vertu duquel il est autorisé à vous dépouiller.
Et Jérôme sortit en sifflant entre ses dents .
vni
:Xu ©alop.
M. de Lanardière, en perdant cette fortune qui lui servait à éblouir le vulgaire, redevint Jérôme comme par le passé ; peu soucieux de remplir fidèlement les instructions que M. de Lussan lui avait données,
î 7 8 LE TKSTAMEM
avant son départ de Bordeaux, il ne chercha pas à dérober la connaissance de son séjour à Paris aux agens que madame de Lussan pouvaient avoir dans la capitale, afin de découvrir l'homme auquel son époux avait confié sa fille; toutes ses démarches au contraire, tendaient à se faire connaître aux personnes que le comte de Lussan lui avait recommandé d'éviter. C'est ainsi qu'il se présenta chez le notaire Bourgeois, qui d'abord (levait être chargé de payer la pension qu'on lui faisait, et auquel Du val avait écrit le brusque changement d'idée de son noble client, et les raisons qui le déterminaient à jie point lui confier l'espèce de surveillance, que le notaire de Bordeaux avait jugé convenable d'exercer sur le singulier tuteur de mademoiselle de Lussan; le but de Jérôme était d'avoir, sans se déplacer, des rensei- ■gnettiens sur le comte, qui n'avait pas ré-
blN GIJEIX. 179
pondu à la lettre assez pressante qu'il s'était «lécidé à lui écrire; sa démarche fut sans résultat; M. Bourgeois ne voulut pas le recevoir; il ne.se rebuta point et revint plusieurs fois , dans l'espoir d'escamoter l'audience qui lui était refusée, mais sans plus de succès; il écrivit : on lui renvoya ses lettres.
Taudis qu'il s'intriguait inutilement, ses ressources s'épuisaient, et l'impossibilité où il se trouvait de se rendre à Bordeaux augmentait encore le mécontentement que son état de gêne lui faisait éprouver. La paysanne chez laquelle il avait placé sa fille et sa pupille, en lui disant qu'elles étaient jumelles et portaient les mêmes noms, si bien que cette femme ne les distinguait que par la nuance des cheveux, et appelait l'une Célestine, la brune ; et l'autre, Célestine, la blonde, cette paysanne, avec laquelle il s'était montré assez intéressé sous le rapport de
180 LE TLSTAMEÎNT
la pension qu'elle exigeait pour garder les deux petites filles, ne recevant pas d'argent et de nouvelles le premier mois, avait patienté une semaine; puis quinze jours s'étaient écoulés, si bien qu'en répétant : Attendons encore; demain il viendra peut-être! le deuxième mois avait fini. Jérôme n'avait pas laissé son adresse, par la raison qu'il ignorait lui-même dans quel quartier il logerait le lendemain, et il n'écrivait pas, parce qu'il ne savait que dire et comment excuser le retard qu'il apportait à acquitter une dette aussi sacrée.
Sur ces entrefaites, Augustine qui n'avait consenti à la séparation exigée par Jérôme, qu'à son grand regret, et comme ne pouvant s'y opposer, Augustine, qui était tourmentée du désir incessant de briller, s'était avisée de suivre les conseils d'une tireuse de cartes, qui lui avait prédit, moyennant quarante
d'in r.rEUX. iki
SDUS, qu'elle ferait une g;raride forlurie à un jeu de hasard; or, l'ignoble loterie, ce coupegorge de par la loi, existait, et dans les bureaux de cette administration immorale venaient s'engloutir chaque matin les ressources de plus d'un ménage, les petites rapines des cuisinières, l'argent arraché auxpassans par la vue d'infirmités simulées et les phrases traditionnelles de la corporation des mendians : Je n'ai pas mangé depuis vingt-quatre heures, mon brave monsieur! ou : Ayez pitié d'un malheureux aveugle, père de sept eufans ! L'espoir d'un quaterne sec, ou d'un terne déterminé, faisait palpiter de joie le cœur de tous ces joueurs jusqu'au moment du tirage, moment de déceptions et de regrets! puis, une nouvelle mise venait légitimer de nouvelles espérances, enfanter de nouveaux projets d'avenir!
Ce fut dans un de ces bureaux qu'Augus-
tine alla porter une pièce de cinq francs , que le mont-de-piété voisin lui avait prêté sur deux robes d'indienne; ne connaissant pas la manière de jouer à la loterie, elle s'en rapporta au buraliste qui lui fit son billet en disant : C'est un bon de soixante-quinze mille francs que je vous donne sur ma caisse; après-demain, après le tirage, vous aurez de quoi rouler carrosse! Augustine ne répondit pas à cette prédiction, faite d'un ton goguenard; elle sortit du bureau en cachant le billet qu'on venait de lui donner en échange de son argent; et elle comptait si peu sur le gain qu'elle devait en retirer, que ce ne fut que quatre jours après qu'elle eut la curiosité d'aller demander la liste des numéros du dernier tirage. On concevra sa surprise lorsqu'elle vit que deux de ses numéros étaient sortis; elle présenta son billet au buraliste, qui lui dit d'un ton dégagé : C'est
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t.incj mille ^six cents francs que vou» avez à recevoir! Puis, il lui compta cette somme, après avoir fait la retenue d'usage.
Augustine revint dans sa modeste chambre garnie en formant les plus beaux projets pour l'avenir; et il faut lui rendre cette justice, que sa première pensée fut pour sa fille; après avoir fait les dépenses nécessaires pour remonter sa garde-robe épuisée par les engagemens successifs du mont-depiété, elle résolut de se rendre à Meulan. ci d'obtenir, en les payant, les renseignemens qui pourraient l'aider a retrouver sa fiile.
Dans ses excursions aux environs de Meulan, elle rencontra Jérôme, qui s'était décidé à aller voir la paysanne chez laquelle étaient les deux petites filles, et à lui avouer l'embarras momentané dans lequel il se trouvait. La vue d'Augusline, habillée élégamment, et conduite par un petit paysaj»
qui paraissait lui servir de guide, lui apprit le but de ses démarches; il voulut l'éviter, mais celle-ci ne lui en laissa pas le temps ; elle vint droit à lui, et l'interpella avec vivacité.
— Le même désir cause notre rencontre, lui dit-elle; tu viens pour voir ma fille; eh bien, conduis-moi près d'elle, et je te jure que tu n'auras pas à t'en repentir. A mon tour, je pourrai te procurer ces jouissances du luxe que tu m'as fait connaître.
— Heim! que dit-elle? fit Jérôme en regardant attentivement Augustine; et il ajouta en ricanant : Est-ce que tu aurais trouvé le secret de faire de l'or ? peste! il y a beaucoup de gens qui achèteraient ton invention !
L'ironie avec laquelle Jérôme accueillait la demande d' Augustine ne découragea pas celle-ci; elle prit le bras de son ancien amant, et après avoir marché quelques îns-
d'un gueux. 185
tans en silence, elle lui raconta ce qui lui était arrivé depuis leur séparation; le gain qu'elle avait fait à la loterie arracha une exclamation de dépit à Jérôme, qui néanmoins se montra moins brusque envers A.ugustine, et à peu près disposé à lui dire l'endroit ou elle trouverait sa fille. Une réflexion l'en empêcha : il n'avait pas renoncé à la coupable substitution à l'aide de laquelle il espérait spolier une partie de la fortune du comte de Lussan, et pour parvenir à ses fins, il ne fallait pas qu'Augustine put reconnaître sa fille. Quelques instans suffirent à Jérôme pour le décider à faire une révélation menteuse, mais qui lui assurait la possibilité de commettre la mauvaise action qu'il méditait.
Il dit à Augustine qu'il voulait la mettre de moitié dans un secret qui pouvait les rendre riches un jour, et il appuva sur cetle.
î86 LE TESTATiElNT
phrase, afin de prouver à la jeune femme qu'il ne la séparait pas dans les projets qu'il formait , et pour la convaincre de la vérité de ce qu'il avançait, il lui raconta, en déguisant les noms, l'histoire de la comtesse de Lussan ; comme on le pense bien , il n'observa pas religieusement les dates, et il supposa qu'il était venu à Paris quelques mois avant l'accouchement de la marquise — il avait fait une marquise de la comtesse de Lussan — afin de préparer de longue main la réception de cette fille qu'on voulait faire disparaître. Il eut le soin d'embellir son récit de quelques particularités qui le rendaient intéressant ; il se gratifia, de son plein gré, de cinq à six bonnes actions qui, en honorant leur auteur, mettaient ceux qui en avaienf été l'objet, dans la nécessité de lui en témoigner leur reconnaissance. Jérôme mentait avec une facilité prodigieuse, et il possédait
le talent de donner à ses mensonges une apparence de vérité capable d'en imposer aux moins crédules ; aussi Augustine ne doutat-ellepasquetoutce que Jérôme lui racontait fut réel ; et lorsqu'ils arrivèrent à quelques pas de la petite ferme où elle devait trouver sa fille, elle serra la main de son amant en lui disant que tout était oubliéentre eux, que désormais, ils avaient perdus, l'un et l'autre, le droit de s'adresser des reproches.
— De ce jour seulement, ajouta-t-elle, commence pour nous une nouvelle existence, non plus aussi brillante, aussi dissipée que celle qui amena notre rupture ; mais honnête et paisible.
— Je le crois parbleu bien ! murmura Jérôme, ses quelques mille francs lui donnent un aplomb dont je suis confondu ; mais patience, j'aurai ma revanche... Comte deLussan! ma belle A.ugustine va me fbiirnir les
moyens de vous contraindre à rompre le silence dédaigneux que vous voulez garder avec moi.
Ils étaient à la porte de la ferme. Une paysanne mal vêtue, la tête coiffée d'un mouchoir, qui lui couvrait les sourcils, ce qui lui donnait un air rébarbatif, filait du lin dans une pièce du rez de chaussée qui servait à la fois de cuisine, de salle à man2;er et de chambre à coucher; quelques poules, qui s'enfuirent à l'approche de Jérôme et de sa compagne, firent soupçonnera ces derniers que la fermière n'avait pas besoin de sortir pour ramasser leurs œufj;, et que la chambre pouvait bien servir aussi de poulailler. A la vue de Jérôme, la quenouille tomba des mains de la paysanne, qui s'écria en frappant sur ses genoux :
— Ma fine! je n'vous attendions plus; mon brin de patience était à bout, comme
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OU dit; et (1res demain, j'prenions conseil de not curé au sujet de vos deux demoiselles ; des vrais diables, quoi! elles jurent et elles se battent, que ca fait plaisir à voir.
— J'en doute , dit Âugustiue , que le tableau que la nourrice venait de tracer ne flattait nullement ; et que font-elles maintenant ?
— Elles s'amusent dans le village, répondit la fermière avec un gros rire , ah ! dam ! c'est leur seule occupation; jouer, dormir et manger... c est heureux comme des reines! vrail...
Jérôme mit fin à cette conversation, en ordonnant à la fermière d'aller chercher les deux petites filles, et pendant son absence il prévint Augustine en lui faisant l'éloge de la beauté de sa fille, et en la félicitant de la rapidité de sa croissance ; et lorsque la paysanne rentra , en tenant par la main les
deuxeiifaiis qui, vraisemblablement, avaient baibotté ainsi que des canards , et qui criaient, en pleurnichant, qu'elles voulaient retourner à l'étang, Augustine , qui s'était avancée, recula de surprise et de dégoût, néanmoins elle surmonta le sentiment qu'avait fait naître l'extrême malpropreté des deux petites, et s'approcha en jetant un regard furtif sur Jérôme, comme pour l'inviter à la guider dans le choix qu'elle devait faire. La voix du sang , cette illusion combattue par tant d'exemples de son impuissance et de ses erreurs ; la voix du sang ne lui disait pas : Celle-ci est ta fille ! Des deux enfans, ce fut mademoiselle de Lussan qui n'éprouva point, à la vue d' Augustine, ce mouvement d'effroi qui fait qu'on se réfugie près de sa mère nourrice, comme pour y chercher un appui. Célestine se laissa embrasser sans faire la moue, et la paysanne n'eut pas be-
D IN GUEl'X. 1 ,t I
soiritle lui iecoininaii<.ler tl'ctie gentille avec la clame ; Jérôme réprima nii sourire que la méprise d'A.ugustine avait provoqué, et se penchant à son oreille, il lui dit : — Cet enfant mérite toute notre tendresse, ma chère amie ; c'est le gajçe d'une liaison qui peut être éternelle.
Un serrement de mains, plus tendre et pins expressif que le premier, vint lui apprendre qu'il avait été compris, et que l'offre qu'il faisait était acceptée. Il s'en applaudit, et prenant A-Ugustine à part, il l'en- 2;a2;ea à faire quelques caresses à l'héritière d'un grand nom. — C'est ainsi qu'il désignait la prétendue fille de la marquise de sa façon. — La jeune femme se rendit à ce désir ; mais elle ne rencontra pas autant de soumission, car sa propre fille se permit de trépigner de ses petits pieds pour témoigner et son impatience et sa mauvaise humeur.
i^)2 LE TESTAMENT
Elle n'avait qu'un cri à la bouche : c'était qu'elle voulait retourner à l'étang ! Ni la promesse d'une belle poupée, ni la menace d'être emportée par le maître d'école, que la nourrice appelait le cousin du diable, ne purent apaiser ce petit lutin , auquel il fallut rendre la liberté pour faire cesser ses criailleries.
La visite de Jérôme et d'Augustine se termina à la grande satisfaction de la paysanne qui fut payée, non seulement des deux mois échus , niais encore de deux autres qui restaient à courir. Jérôme avait fait entendre à Augustine qu'il était nécessaire de prolonger le séjour des deux enfans jusqu'à la fin de la belle saison. — On était au milieu d'août — Augustine consentit à ce que Jérôme exigeait d'elle, ils embrassèrent Gélestine de Lussan à plusieurs reprises , et retournèrent à Paris en s' entretenant de la beauté de cet enfant,
DliN GlELX. 193
mère trouvait très bien formé pour son âge. La réconciliation de Jérôme et d'Auî^ustine lie fut pas de longue durée. L'espoir que Jérôme avait fondé sur une lettre menaçante qu'il adressa au comte, et qui resta sans réponse, comme toutes les autres , cet espoir s'était évanoui. On lui avait donné le conseil d'écrire au maire de Bordeaux , pour le prier de lui fournir des renseignemens sur le comte de Lussan, auquel il avait des choses importantes à communiquer, et qui devait habiter un hôtel près du grand théâtre : l'adresse était indiquée de manière à éviter toute méprise , aussi la réponse de l'autorité municipale ne se fit-elle pas attendre. Le secrétaire de M. le maire écrivit à Jérôme que M. de Lussan avait quitté Bordeaux pour se rendre aux Etats-Unis avec sa femme, et que M. Desinval, son beau-père, venait de mourir ; qu'ainsi , il se trouvait privé de la
T. Jl. 13
194 LE JE^TAJIEM
seule personne qui eût pu , en l'absence de M. de Lussan, recevoir les confidences qu'il avait à lui faire.
Cette lettre jeta le découragement dan»
rame de Jérôme ; malgré les promesses faites réciproquement de part et d'autre, de vivre modestement, des prodigalités renouvelées chaque jour, quelques pertes au jeu, que Jérôme voulut couvrir par deux ou trois essais c[ui furent malheureux et qui doublèrent le déficit, toutes ces causes réunies ramenèrent la dissension dans le ménage. Si jamais le proverbe : Quand il ny a pas de foin au râtelier les chevaux se battent , put recevoir une juste application, ce fut dans les querelles que soulevèrent les désordres financiers introduits dans cet intérieur par des besoins, auxquels on obéissait sans se rendre compte de la possibilité de les satisfaire.
D UN GUEUX. i 'J5
Les bonnes résolutions d'Augustine s'évanouirent à la vue de cette misère en perspective qui se présentait à elle. Sa fille qui était restée six mois de plus à la campagne, grâce aux avis de Jérôme qui n'avait pas besoin de grands efiForts d'éloquence pour démontrer à une femme futile et coquette, qui préférait ses plaisirs aux devoirs sacrés de la maternité, l'embarras que lui causeraient deux petites filles de six à sept ans. — Car il ne séparait point la faussemademoiselle de Lussan de sa prétendue fille. — Augustine convenait de la justesse de l'observation qui lui était faite, et c'est ainsi qu'elle se contenta de faire quelques excursions à Tessancourt, en compagnie de Jérôme qui avait bien ses raisons pour ne point la quitter.
Le jour où ils purent dire que des cinq mille six cents francs gagnés à la loterie,
iyC LE TESTAMENT
ne lesfait i ien, de ce jour là une seconde séparation fut résolue ; et cette fois, Augustine ne disputa pas sa fille à Jérôme qui la réclamait ; la malheureuse avait écouté les propositions d'un de ces vieux libertins, incapables de séduire une femme , mais assez riches pour lui payer l'amour qu'ils exigent d'elle. Augustine tomba des mains d'un amant dans celles d'un entreteneur !... Et qu'on ne croie pas que la différence ne saurait mériter une distinction : entre la femme qui se donne par amour, et celle qui vend ses charmes , nous pensons qu'il y a la différence du vice à la vertu. Les femmes chastes, ou soi-disant telles avant le mariage, adultères après, ne partageront sans doute pas notre »vis , imbues de la maxime que Molière a mise daîîs la bouche de Tartuffe : Que ce n'est pas vécher que pécher en silence. Quiconque commet un désordre, certain qu'il est de l'ira-
1) IN crtrx. 197
punitë, est, à nos yeux, doublement coupable, puisqu'il échappe à la répression de sa faute.
Augustine avait donc un entreteneur , classe estimable, espèce d'oisons qui, diton , deviennent chaque jour plus rares — preuve que le siècle s'éclaire, et qu'on prise les choses à leur juste valeur. — Jérôme, de son côté , n'avait pas tardé à prendre un parti : le divorce fut fait à l'amiable; ils se partagèrent le mobilier avec une intégrité vraiment comique ; et dès ce moment , ils se quittèrent en se promettant... le croira-t-on? de ne jamais se revoir. Il faut en convenir, la tendresse maternelle d' Augustine était singulièrement calmée.
Jérôme alla s'établir au Marais avec les deux enfans qu'il retira de nourrice, et qui venaient d'atteindre, l'une ses huit ans, oi
l'autre sept. Un petit emploi qu'on lui procura dans une maison de commerce , emploi qu'il exerçait à la satisfaction du négociant qui l'employait, le faisait subsister, lui et sa petite famille. Célestine et Georgina allaient à l'école des sœurs de la Charité ; mais les progrès qu'elles faisaient dans une éducation que la vigilance d'une mère n'avait pas préparée par ces petits correctifs si nécessaires à l'enfance ; ces progrès, disons-nous, furent longs à se manifester ; elles apprirent plus vite à coudre qu'à lire et à écrire ; le catéchisme surtout , cet ABC des Ecritures saintes, ne put entrer dans la tête de ces jeunes intelligences ; il fallut que l'approche de la première communion, et la honte d'être renvoyées à l'année suivante, stimulassent Célestine et Georgina; cette dernière, par une faveur spéciale, devait communier avec sa sœur.
DUN (;ii:ux. ioo
Le 2;rantl jour n'était pas éloigne ; une semaine encore, et ce moment, si désiré et si redouté en même temps, arrivait; les robes étaient prêtes, les ciero;es achetés, et ces petites futilités avaient contraint Jérôme à faire une brèche aux faibles économies que sa place lui permettait de faire ; un coup imprévu, auquel il ne pouvait être préparé, vint le frapper. Le négociant chez lequel il était placé, se livrait à des spéculations hasardeuses, à des tripotages de bourse, dans l'espoir de se couvrir de pertes énormes faites dans son commerce ; ses calculs furent déjoués par une baisse d'un franc. Il perdit, en quelques minutes, non seiilement tout ce qu'il possédait , mais encore une somme qu'il ne lui était pas possible de payer ; ne pouvant faire tête à cet ouragan financier, il prit la fuite , et le lendemain de son départ, on apposait les scellés sur les meubles cf les
2 00 LF TESTAMENT
livres de sa maison, qui fut fermée immédiatement.
Jérôme, comme on le sait, n'était pas un aigle, ni un esprit fort. Habitué, dès sa plus tendre enfance , aux fonctions abrutissantes de là domesticité, à n'agir que d'après une autre volonté que la sienne, il lui fallait une impulsion étrangère pour qu il fit quelque chose ; par lui-même il était incapable de rien imaginer, d'entreprendre le plus petit commerce ; et cette nullité , à laquelle il avait su se soustraire pour établir sa maison biscornue, table d'hôte et salon de compagnie, suivant le prospectus; tripot immoral, école de filouteries d'après l'exacte vérité; cette nullité de moyens se manifesta avec plus de force lorsqu'il se vit sans le sou ; car Jérôme avait de l'argent à sa disposition , alors qu'il s'ingéra de donner à jouer, il pouvait ce qu'il voulait ; riche ,. Jérôme eut été
un homme capable de faire quelque chose d'utile, d'honorable peut-être; pauvre et dépendant, il ne savait qu'obéir : c'était encore un mérite ; car il exécutait vite et bien ce qui lui était ordonné.
En cette triste circonstance, il ne sut que faire. Il avait vieilli, et puis ce temps d'arrêt, entre une vie active, occupée, et les quelques années de plaisirs et de jouissances qu'il s'était procuré avec l'argent du comte de Lussan, ce repos l'avait rouillé ; il ne se rappelait plus rien de son service de valet de chambre. En se faisant raser et coiffer , il avait oublié ces deux talens indispensables [♦
pour les fonctions qu'il voulait remplir ; il :\
avait la main lourde et n'était plus agile ; en- i
fin, Jérôme ne pouvait plus que prétendre à j tirer le cordon d'une porte-cochère, dernier
échelon de la domesticité, emploi peu rétri- *'
bue et assez pénible. ?
Il chercha de Touvrage, et comme il ne savait pas d'état, il s'offrait pour êire homme de peine. Une portière obligeante, quoique bavarde et cancanière, lui fit avoir une place où il pouvait gagner ses quarante sous par jour. C'était fatigant et pénible ; mais que ne fait-on pas quand on a faim ! Il se présenta à la place qui lui était indiquée , et après quelques demandes auxquelles il répondit d'une manière satisfaisante, on le plaça sous la surveillanced'un premier commis, chargé de faire expédier au dehors les ballots de marchandises qui étaient achetés par les cliens de la maison. Jérôme s'était transformé, sans le savoir, en véritable bête de somme; un fort de la halle au blé, ces Hercules qui vous enlèvent, sans grimaces, un sac de trois cent cinquante livres , eut pu remplir convenablement l'emploi que Jérôme occupait ; mais il avait deux cnfans à
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nourrir, et cette considération lui faisait supporter avec résignation le labeur pénible de sa place.
Célestine et Georiïina firent leur première communion, et dès le lendemain, elles entrèrent en apprentissage. Jérôme avait changé de quartier ; il était venu demeurer à la place Maubert, afin d'être plus près des deux enfans et de leur épargner une longue course à travers les rues de la capitale, rues si dangereuses, quoique bien fi'équentées ; on comprend de quels périls nous voulons parier : Célestine avait douze ans, sa taille était déjà formée; l'expression candide de son visage, ses jolis yeux lui valaient déjà de ces complimens auxquels une jeune fille ne répond certainement pas ; mais qui lui donnent des idées qui malheureusement viennent beaucoup trop vite. Quant à Georgina, c'était un enfant espiègle, qui riait de to»it .
204 LE TESTAyiE:\T
moins grande que sa sœur, elle n'attirait pas encore les regards des galans du ruisseau, de ces flâneurs intrépides qui suivent à la piste une jambe bien faite, une tournure qui annonce certaines formes, et qui, non contens d'admirer en silence, se permettent des agaceries dont une oreille chasle soufl're étrangement. Heureuses celles qui n'ont point à repousser d'immodestes attouchemens ! Si j'étais préfet de police , je prohiberais les attouchemens comme portant atteinte à la morale publique ; messieurs les sergens de ville seraient chargés de veiller à l'exécution de mon règlement, concurremment avec la circulation des voitures, les stationnemens défenduspar les ordonnances et les attroupemens, proscrits par tous les gouvernemens nés et à naître.
Jérôme ne conserva pas long-temps sa place d'homme de peine; des voisins obli-
U UN GLEl'X. ÎOi,
gearis lui procurèrent un autre emploi un peu mieux rétribué dans une manufacture de couvertures. C'est ainsi que les années se passèrent, que Célestine etGeorgina finirent leur apprentissage, et purent, grâce au gain de leurs modiques journées, apporter de Tamélioration dans le petit ménage qui depuis huit années avait subi de nombreuses métamorphoses, de notables diminutions; la santé de Jérôme n'était pas aussi satisfaisante qu'il le désirait, et une indispositior» de quelques jours nécessitait de petits sacrifices d'argent ; c'était toujours au modeste mobilier qu'il fallait avoir recours; on vendait, en perdan' moitié, les objets réputés inutiles ; Jérôme guérissait, et retournait à sa manufacture : mais ces indispositions étant devenues plus fréquentes, les absences qu'elles entraînaient déplurent au contre-maître qui, sans chercher à savoir si Je-
rôme mcritait quelques égards, le raya de la liste et le fit remplacer.
Cet homme-là jouissait d'une santé robuste , et alors qu'on se disait malade, il vous regardait en clignant les yeux, et l'épithète de : — Feignant! — s'échappait de sa bouche.
Jérôme fut renvoyé avec l'apostrophe accoutumée.
Ce nouveau malheur lui rappela d'anciens projets auxquels, depuis sa détresse, il avait renoncé ; la coupable substitution qu'il méditait alors lui avait paru depuis ce qu'elle était en effet : une action infâme ; mais en se rendant complice de M. de Lussan, il n'avait pas perdu le droit de rendre à sa fille et le nom et le rang de son père ; pour la dixième fois, il écrivit à Bordeaux, et la réponse qu'il reçut ressembla à toutes celles qui l'avaient précédé : le comte de Lussan était toujours aux Etats-Unis où, selon tou-
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les les apparences, il avait fixé son séjour.
C'était le dernier espoir sur lequel Jérôme pouvait compter, et en recevant cette accablante nouvelle, il s'écria : — N'importe ! je ne mourrai pas avec mon secret! elle saura toute la vérité! — A peu de jours de là, il changea de domicile, afin de diminuer son loyer, et vint demeurer rue Mouffetard, dans la maison de César Cornuquet, où nous Favoris trouvé, dix-huit mois après, vieilli, cassé, la vue afiFaiblie , les forces chancelantes, vivant de peu, s' imposant des privations que son âge lui rendait plus sensibles, afin de ne point gêner ses deux filles, qui se faisaient un devoir de ne distraire que le moins possible sur la paie du samedi , pour l'entretien de leurs modestes toilettes.
L'événement, qui amena la mort de Jérôme, obligea ce dernier à confier, au notaire Clémençot qu'il avait fait appeler, le
secret de la naissance d'Eulalie-Cëlestine de Lussan.
L'officier ministériel reçut le testament du pauvre diable en lui promettant de faire rendre justice à qui de droit.