‹ Le testament d'un gueuxChapitre 3 sur 5 · s2liési73I£^:e ;f:ss^iisiis7^MiïLi · texte numérisé non relu

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€a JJoltfc sVtait Xxoxnipét.

L'étudiant Lëopold , ainsi qu'on Va vu dans un des chapitres précédens de cette véridique histoire, avait eu le malheur d'être mis en suspicion par la police de la bonne ville de Paris, police poltrone et tracassière

? il en fut au monde. La possession d'un bonnet phrygien, emblème d'une sanglante époque, joujou de la nôtre , et d'un sabre d'infanterie, ramassé aux journées de juillet sur un champ de bataille où les mouchards ne firent pas acte de comparution, la possession de ces deux objets avait aggravé la situation dans laquelle une dénonciation venait de le placer. En pareil cas , la police arrête et détient, en lieu de sûreté, l'individu sur lequel pèse de graves présomptions qui disparaissent bientôt dans les interrogatoires du juge d'instruction.

Mais pour arriver à pouvoir proclamer son innocence, il faut subir une détention à laquelle on a donné le nom de prévention, espèce de noviciat judiciaire, où il vous estfa- 4:iiç de ikire un cours de la langue usitée parro^i les malfaiteurs , d'apprendre quelques lowe d'adresse, à l'usage de ces indus-

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ti'ielb sans patente, parias de la civilisation, qui se consolent plus gaiement qu'on ne le pense de la réprobation qui pèse sur eux. Lëopold fut en contact avec ces misérables fanfarons de crimes et de vices dans la cour de Marie -Magdeleine de l'hôtel de la Force. Un ordre de mise en liberté arriva le sixième mois de son entrée à l'hôtel, ce qui, en y comprenant six semaines environ de secret qu'on lui fit faire à la préfecture de police, produisait un total de sept mois et demi de prévention .

Il est vrai de dire que le moment n'était pas favorable pour les accusés et prévenus, car les complots se multipliaient dans une proportion effrayemle, et la gcnt judiciaire était sur les dents. Léopold sortit de prison en maudissant ceux qui l'y avaient fait entrer, et s'en retourna au plus vite à son petit logement de la rue de la Harpe , où sa

chère Cëlestine l'attendait avec impatience.

Pendant la longue détention de son amant, Célestine avait cherché de l'ouvrage, et ses efforts pour s'en procurer chez elle n'avaient pas été infructueux; un marchand d'estampes s'était décidé à lui confier des gravures, qu'il voulait faire colorier ; la modicité du prix qu'il offrit à la jeune fille était en raison du ^ peu de talent qu'il lui supposait; maislors-

que celle-ci les lui rapporta, il se convainquit, après un examen attentif, de l'injustice de ses préventions, et de lui-même, l'honnête marchand doubla le salaire de son ouvrière , en lui prommettant de ne point la laisser manquer d'ouvrage.

Rassurée de ce coté, Célestine, qui n'avait pu d'abord obtenir la permission de voir Léopold, parce qu'il avait été mis au secret à son arrivée à la Préfecture, Célestine se présenta de nouveau dans les bureaux où, gràcç

a sa jolie ligure et à ses beaux yeux, elle parvint à obtenir le laissez-passer de la geôle, le permis en vertu duquel le concierge de rhôtel de la Force était autorisé à la laisser communiquer, deux fois la semaine, de midi à trois heures, avec le sieur Lëopold Levasseur, son cousin — la parenté seule pouvait être admise — prévenu de complot , de rébellion, d'excitation et de manifestation, elc., etc.; Célestine courut à la prison avec un empressement que six semaines de séparation , d'inquiétudes et de tourmens rendaient plus vif encore. Elle retrouva Léopold, qu'elle ne put embrasser à cause d'une vilaine grille qui les séparait, elle le retrouva aussi amoureux que le premier jour où elle l'avait connu. Il lui témoigna sa passion par des gestes et des roulemens d'yeux très expressifs. Le pauvre garçon se croyait abandonné, et celle qu'il soupçonnait d'ingrati-

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tude, d'oubli, était la première qiii se présentait à lui pour le consoler et relever son courage.

Ce n'était plus ce jeune homme à la mise élégante, à l'œil vif, dont les cheveux étaient toujours soigneusement arrangés : d'épaisses moustaches lui couvraient la lèvre supérieure, et une barbe moyen-âge, qu'un rasoir habile n'avait pas tailladé à la dernière mode, ombrageait son menton; le désordre de sa toilette, son teint plombé, ses yeux caves firent une profonde impression sur l'esprit de Célestine qui, tout entière au plaisir de revoir son Léopold, n'avait pu remarquer le changement qu'un séjour de six semaines dans une chambre mal aérée, et la privation absolue d'exercice, pouvaient apporter dans la santé d'un homme robuste.

Célestine lui demanda s'il lui était possible d'apporter quelque soulagement au ré-

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gime sévère auquel il se trouvait condamné.

— Hélas! non, ma chère Célestine, avait répondu tristement le condisciple deDupuytren : la liberté, voilà le seul remède qui pourrait me soulager, et il n'est pas en ton pouvoir de me le procurer. J'espère que tout ceci ne durera pas, et qu'au premier jour il me sera permis de retourner à mes études. Si le bonhomme Levasseur apprenait qu'au lieu de faire mon service d'interne à l'hôpital, je suis sous la férule du gouvernement, il jetterait feu et flammes, m'assommerait de morale et de remontrances !.. Puisse-t-il ignorer toujours les persécutions auxquelles ma mauvaise étoile m'a condamné ! . . .

Célestine le rassura, quanta son père, et lui fit comprendre qu'il était facile de le laisser dans Terreur, en lui écrivant aussi

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régulièrement que par le passé , et eu supposant, pour le retard involontaire que six semaines de secret avaient apporté dans cette correspondance , une maladie grave d'abord, et pour laquelle il avait cru devoir attendre avant de Tinquiéter. Les conseils de Célestine parurent à Léopold très bons à mettre en pratique , et il lui promit une lettre pour son père à sa prochaine visite.

Les pèlerinages de Célestine à la prison de la Force, les soins de son petit ménage, ainsi que ses courses chez son marchand d'estampes de la rue du Coq , occupèrent seuls ses instans pendant tout le temps que dura la détention de Léopold. Laborieuse, économe, frugale surtout, la jeune fille parvint, avec îe gain de ses journées, à payer bon nombre de petites dettes criardes que son amant avait contractées avant son arrestation; st elle trouva encore le moyen de procurer quelques

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douceurs à son cher prisonnier, qui s'informait toujours si son père s'était décidé à lui envoyer le semestre de sa pension; mais le bonhomme n'écrivait plus que rarement, et aux tourmens d'une séquestration dont il ne prévoyait pas le terme, venaient se joindre ceux que lui causait l'embarras dans lequel il laissait Célestine.

La pauvre fille trouvait des forces dans son amour ; elle travaillait avec une assiduité qui ne lui permettait pas toujours de s'absenter pour aller voir sa sœur Georgina , et celle-ci évitait, sous vingt prétextes difFérens, de rendre à sa sœur les rares visites qu'elle lui faisait chez le brocheur qui l'occupait. Nous dirons tout-à-l' heure pourquoi.

La mère Farday, cette Augustine naguère si fraîche et si rieuse, que la coquetterie et son inconduite avaient précipitée dansla misère la plus abjecte, cette malheureuse

femme, qui avait essayé, mais vainement, d'éveiller des scnlimens qui ne pouvaient exister, dans le cœurdeCélestine, s'était enfuie en déplorant amèrement la destinée ; et depuis ce jour elle n'avait pas reparu. Son entretien avec Célesline avait laissé des traces profondes dans l'esprit de celle-ci; peu à peu elles se dissipèrent , et c'est à peine si quelques mois après cette conversation , elle s'en rappelait deux ou trois phrases.

LorsqueLéopold sortit de prison, Célestine avait oublié et la mère Fardaj et la sinistre prédiction que cette dernière lui avait faite en la quittant. Les mauvais jours, les nuits plus tristes encore qui étaient venus l'assaillir dans cette pénible épreuve à laquelle sa (•onstance avait été soumise , ses craintes pour l'avenir qui se préparait, tout cela disparut à la vue de Léopold , qui revenait prendre possession d'un lo^^emcnt que l'a-

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moiir s'était plu à embellir pendant son absence. Les deux petites chambres brillaient de propreté, les rideaux étaient d'une blancheur éblouissante , le carreau d'un rouge luisant, les deux vases de la cheminée remplis de fleurs ; en un mot, Célestine avait voulu que Léopold rendit justice à ses qualités de bonne ménagère , et celui-ci la remercia de tout ce qu'elle avait fait pour lui en la serrant tendrement sur son cœur et en lui disant d'une voix où perçait l'émotion :

— Tu es une excellente fille ! Le malheur est la pierre de touche de votre sexe ; les amis s'envolent et disparaissent ; les femmes nous restent. Crois bien, ma Célestine, que je n'oublierai jamais ton dévouement, ta constante amitié.

La jeune fille reçut cette protestation avec une tranquillité d'esprit qui annonçait as»eK qu'elle comptait fermement sur la

promesse qui lui avait été faite par Léopold dans un de ces momens d'effusion où la bouche est complice des erreurs du cœur, momens d'ivresse dans lesquels les amans se prodiguent les éternels sermens, les grands mots de fidélité, de constance , que rien ne saurait ébranler.

Les deux amans avaient bien des confidences à se faire, des questions à s'adresser; car dans les visites que Léopold recevait à la Force , il ne pouvait guère parler que de choses indifférentes : la présence de deux gardiens et celle de ses compagnons de captivité, qui venaient, comme lui, recevoir, à travers la grille du parloir, les vœux et les paroles d'espérance de leurs amis , l'espèce de cohue, de brouhaha qui régnent dans une réunion où les parties intéressées se trouvent à trois pieds de distance les unes des autres, si bien que pour se serrer la main^

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il faut allonger le bras d'une manière démesurée ; le tète-à-tête général, si je puis m'exprimer ainsi, d'un parloir de prison, avait réduit nos jeunes gens à ne s'informer réciproquement que de l'état de leurs santés, et à s'entretenir du moment ou la captivité du pauvre reclus finirait ; aussi , en se retrouvant assis près l'un de l'autre, on peut juger du flux de paroles, des questions nombreuses et multipliées à l'infmi qu'ils s'adressèrent.

La joie de Léopold fut complète ; il retrouvait une maîtresse fidèle qu'il adorait, et ie bonhomme Levasseur était enfin parvenu à sortir de l'état de torpeur ou les malheurs survenus à sa dernière récolte l'avaient plongé ; un mandat de six cents francs , payable à Ihôtel des Postes, parvint à l'étiidiant le lendemain de sa mise en liberté. De l'argent , une jolie femme , de nombreux

désirs, des besoins de distraction à satisfaire! Que de motifs pour rompre la rigoureuse abstinence à laquelle une erreur de police, des soupçons mal fondés l'avaient condamné !

Léopold, en s'en revenant de l'hôtel de» Postes, passa chez son ami Frédéric , et ne le trouva pas , par la raison que lui aussi avait été mis en suspicion pour délit d'association, et qu'il subissait encore, à Sainte-Pélagie, le châtiment paternel queles jugesde la police correctionnelle , sixième chambre, avaient cru devoir lui infliger pour lui apprendre qu'à l'avenir il ferait bien de ne point négliger les cours de l'école de Droit et l'étude des Pandectes. Cette nouvelle, peu agréable, fit sourire Léopold, qui sentit se sçlisser dans son àme une douce satisfaction ; <l'abord, son amitié pour Frédéric, qui s'était changée en une profonde aversion pendant

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sa détention, son amitié se raviva de nouveau; le silence de Frédéric s'expliquait tout naturellement ; ensuite, il n'était pas le seul à maudire le pouvoir ou ses agens, la prison et ses guichetiers ; Léopold, en y réfléchissant un peu, se trouva plus intéressant que son ami Frédéric ; il avait été victime d'une dénonciation , tandis que Frédéric expiait un délit, prévu par une loi, délit qu'il avait commis sciemment, avec intention de nuire ou d'éclairer des gens qui ne veulent être ni chagrinés, ni éclairés.

— N'importe, se dit notre apprenti-chirurgien en regagnant lestement son logis, demain, j'irai le consoler, ce pauvre petit Catilina de vingt-deux ans ! Il faut avouer que nous sommes bien fous de nous attaquer, fragiles que nous sommes, à plus puissans que nous... et quand je dis nous, c'est lui que je devrais dire, car pour moi, c'est fini ;

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la politiLjue est une maîtresse cpii ne se contente pas de TOUS égratigner, la drôlesse mord le plus souvent... J'en suis guéri.

S'il était guéri d'une manie, hélas ! trop répandue depuis six années, il n'avait pas encore abjuré ses penchans pour les plaisirs bruyanset coûteux. Le mandat envoyé par le papa Levasseur, fut écorné pour l'achat d'un joli chapeau et d'un crêpe de Chine, dont Célestine avait le plus grand besoin ; ensuite, par la location d'un cabriolet de louage — afin d'aspirer plus rapidement le grand air — puis, pour dîner convenablement à la campagne; et parce que toutes les matières, servant à la confection d'alimens plus ou moins recherchés, sont moins chères extra-muros, Léopold dépensa juste le double de ce que lui aurait coûté un succulent dîner chez Véfour; mais aussi, il eut le plaisir de manger sa côtelette en regardant l'entrée du

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parc de Saiiit-Cloud, et de jeter le bouchon d'une bouteille de Champagne frappée de glace, sur la tète d'une paysanne qui revenait de faire de l'herbe.

Toutefois, en payant la carte, il jura, mais trop tard, qu'il ne viendrait plus dîner chez Griel, le restaurateur le mieux famé de Saint-Cloud. Pour se consoler de sa mésaventure gastronomique, il proposa àCélestine de la conduire à l'Opéra-Comique ; la jeune fille, qui déjà tranchait de la femme légitime, voulut parler économie; mais c'était un mot qui sonnait mal aux oreilles de Léopold. Il prit Célestine à bras-le-corps, et en la plaçant dans le cabriolet il l'embrassa en lui disant : — Paix, enfant, ne me refusez jamais! à nos âges, il faut s'amuser.

La pauvre haridelle, condamnée, de par son maître, à figurer comme cheval de luxe pendant toute la journée, dut fournir, en

cette qualité, une preuve de la vivacité de sa course, et grâce anx stimulans, tels que coups de fouet, paroles affectueuses, imprécations en style de palefrenier, le cabriolet ne mit qu'une heure et demie pour venir du pont de Saint-Cloud à la place de la Bourse; la pauvre bête écumait, et Léopold ne pouvait plus remuer le bras droit par suite de l'exercice violent et inaccoutumé auquel il venait de se livrer.

— La musique me délassera, se dit-il en prenant deux places de balcon.

Malheureusement pour ses oreilles, et pour la haute opinion que Gélestine s'était faite d'une représentation à l'Opéra-Comique, ils entendirent de la musique détestable, exécrablement exécutée par des chanteurs et chanteuses, que nous aurons la générosité de ne point nommer ; le noble auteur du poème n'avait fait aucun effort

d'un GUtUX. -2 4a

pour soutenir la musique; la platitude des rimes, la nullité du dialogue, ledéfaut d'intérêt s'alliaient merveilleusement avec les coups de tam-tam et de grosse caisse dont le musicien avait semé sa partition... grâce soit faite au pauvre Chevalier de C*****,

Léopold eut volontiers demandé la Dame Planche, Zémire et Azor ou Fra Diavolo ; il en fut quitte pour ne point assister au dénouement de l'opéra très peu comique qu'il était venu voir. Les arts et la gastronomie lui avaient manqué, la jolie femme lui restait, et il lut dans les yeux de Célestine qu'il n'aurait pas à s'écrier le lendemain matin : Encore une déception !

Ces amis ne saut pas î>es ëTurcs.

— Vois-tu, Christophe, tu es un boa garçon, un sujet, comme on dit en langue vulgaire ; ta conduite, depuis que tu loges dans cette maison, pourrait être susceptible du prix de la vertu ou d'une couronne de ro-

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sière, si cet usage, éminemment champêtre, convenait à notre sexe ; tu as su respecter l'innocence de cette petite espiègle qui ne te voit pas d'un mauvais œil ; tu pouvais abuser de la liberté, tu ne l'as pas fait; c'est beau, c'est méritoire, quoi ! mais !...

Et Jean Fréju, le marchand de chansons, la plus belle voix des douze arrondissemens municipaux de la ville de Paris, s'était brusquement interrompu, comme pour résumer la tirade pleine déloges qu'il venait de débiter à son voisin Christophe, le garçon teinturier, qui l'écoutait avec une docilité que Jean Fréju admirait, tout en la mettant à de rudes épreuves ; le brave homme avait en lui l'étoffe de deux commères, il bavardait, bavardait! Cette fois, il était resté court, et il répétait : — Mais!...

— Et puis? dit Christophe avec impatfenre, qu'est-ce qui vous chagrine?

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— Ce que je remarque depuis quelques jours, répliqua Jean Fréju avec une vivacité qui annonçait qu'il avait repris le fil de ses idées; il y a quelque anguille sous roche, garçon ; on t'a rencontré à la barrière du Mont-Pernasse en société de la petite Georgina que tu paraissais courtiser d'une manière qui... tu comprends; puis, vous avez dîné en téte-à-tête dans un bosquet avec une gibelotte et des pieds de mouton; ensuite vous avez été au spectacle dans une petite loge pas claire, surnommée baignoire, je ne sais trop pourquoi . . . puis vous êtes rentrés . . , ensuite.... sous prétexte de causer ou d'autre chose, tu as pénétré dans la chambrette de la petite, la chandelle s'est éteinte... et... 11 y en a qui prétendent que... enfin !... heim ! tu comprends eh bien! c'est mal !

— Quoi ! s'écria Christophe, qu'est-ce que vous me chantez?

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; — Si je connaissais une romance analogue au sujet en question , je t'aurais roucoulé l'affaire en manière d'illusion ; mais !... .M ri— Vous me conterez la suite un autre jour, dit Christophe en voulant s'éloigner ; pour le quart-d'heure, je suis pressé.

— Je serai court, poursuivit Jean Fréju en retenant Christophe par la basque de son habit ; je portais intérêt au père Jérôme, il est défunt, et de ses filles, une seule, si j'en crois les apparences, est restée sage ; justement, il s'est trouvé que ce n'était pas celle que tu aimais... bizarrerie du sort, quoi !... vous avez fait connaissance... rien déplus morai... tes idées ont changé, à ce qu'il paraît... c'est dans l'ordre... les idées, c'est comme la lune ; on en a de bonnes, de mauvaises ou de biscornues... la tienne était bonne, je me fais l'honneur de le croire... la petite Georgina n'est pas une Vénus ni^

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une duchesse; elle n'a que sa fraîcheur, une mine espiègle, un nez retroussé, son plioir de brocheuse et ses vingt-cinq ou trente sous par jour à espérer ; ce n'est pas une fortune; mais ca aide à vivre, et quand la ménagère n'est ni coquette, ni feignante la maison ne peut que bien aller; donc, elle te convient sous le rapport social; tu n'es pas un mirliflor, un monsieur, elle n'est ni bégueule ni fière , il y a sympathie de caractères et d'humeurs... pour lors, d'après ce que je sais, je prendrai la liberté de te demander : A quand la noce P

Christophe ne répondit pas à cette question ; il baissa la tète comme pour éviter le regard interrogateur que Jean Fréju dirigeait sur lui ; mais le marchand de chansons que son silence étoimait, lui prit la main et la secoua rudement en disant ui. u(i —

— Eh bien! garçon, est-ce que tu ne

voudrais pas m'inviler à pincer un rigaudon le jour du conjungo^ Ce serait mal, car j'ai pour toi de l'estime et de l'affection ; quant à la petite Georgina, c'est une hoimête fille qui mérite d'être heureuse , et comme il t'es facile de lui donner tout le bonheur qu'elle peut espérer sur cette terre , je crois que ce n'est pas une mauvaise action cfue de t'éclairer. Vois-tu, Christophe , dans notre classe, il y en a assez de malheureuses par leur faute ou la négligence de leurs parens, il ne faut pas en augmenter le nombre ; le séducteur est un animal auquel on ne fait pas encore la chasse comme à la grosse bête., mais ça viendra ; pour mon compte, si j'avais eu femme ou fille...

— Vous auriez fait comme les autres, dit Christophe.

— Du tout ; j'aurais assommé le chenapan qui serait venu traîner ses guêtres dans

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un lieu prohibé, tel que mon lit. Si on cassait les reins à cinq ou six tous les jours , ca rendrait leurs confrères plus circonspects et moins entreprenans de la chose en question : c'est mon idée. Pour lors, je me ferai l'honneur de te répéter ma question : A quand la noce !

— Vous êtes curieux , monsieur Jean Fréju.

— Pas le moins du monde , excepté avec mes amis, et j'ose me flatter que Christophe est un des miens ; c'est ce qui m'autorise à lui demander : A quand la noce ?

— Eh bien ! je répondrai à monsieur Jean Fréju que je n'en sais rien.

— Réponse évasive, que je me permettrai d'appeler biscornue.

— Vous lui donnerez le nom qu'il vous plaira , continua Christophe avec le ton du persifflage ; mais je ne vous en dirai pas da-

vantage attendu que ce n'est pas mon secret, et qu'ensuite ^je n'ai pas pour habitude de conter mes affaires à tout le monde. Sur ce, bonne chance et pas de mauvais rêves.

Et Christophe s'éloigna précipitamment.

— Voyez -vous , ce gringalet , qui fait l'important et le mystérieux, se disait Jean Fréju en regardant, d'un air ébaubi, le garçon teinturier qui s'éloignait ; sur quelle herbe a-t-il donc marché, ce matin, qu'il fait le rodomont ? Ah ! tu n'as pas pour habitude de conter tes affaires à tout le monde ! eh bien ! c'est ce que nous verrons, mon petit... Je ne suis pas encore assez manchot pour ne point mettre ma recette assommante en vigueur. — Et Jean Fréju retroussa ses manches et regarda complaisamment ses deux poings. — Voilà deux argumens concluans , ajouta-t-il; mon petit Christophe, j'en ferai usage au vis-à-vis de ton individu,

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si tu ne le montres pas plus gentil à la première entrevue. Georgina n'est pas de mon sang, c'est incontestable ; mais elle est orpheline, et à ce titre, ma protection lui est acquise. Je lui en dirai deux mots ce soir.

Cette conversation de Christophe et de Jean Fréju, avait eu lieu au coin de la rue des Noyers, en face du marché des Carmes: l'ouvrier teinturier et le marchand de chansons s'étaient rencontrés à la porte d'un marchand de vins, chez lequel Jean Fréju venait de se gargariser le larynx avec un demi-setier à seize. La place lui ayant paru bonne pour commencer sa journée, il dressa son chevalet, accorda son orgue, et pour se mettre en train, il exécuta l'ouverture du Jeune Henri; et par une de ces transitions, cjui plaisent tant aux Parisiens , il fit succéder, à l'ouverture de Méhul, une chanson triviale, où la décence et le bon goût étaient égale-

ment offensés , mais qui avait acquis un passe-port d'impunité par le visa de la Préfecture.

Nous conseillons , à l'employé chargé de cette besogne , de se montrer plus sévère pour délivrer l'autorisation de vendre et de chanter cette prose mal rimée, souvent ordurière, que des femmes, des jeunes filles écoutent et peuvent entendre en traversant nos carrefours et nos places publiques; on a déjà défendu les ignobles apostrophes que les masques s'adressaient pendant le carnaval ; les J^adé de nos jours se sont rejetés sur la romance populaire; nous ne demandons pas la suppression totale de leur industrie, mais de justes entraves : la morale et nos oreilles y gagneraient.

Nous laisserons Jean Fréju faire son métier de chanteur ambulant, et nous dirons ce qui s'est passé, au quatrième étage de la

maison de César Cornuquet , pendant les neuf mois qui se sont écoulés depuis la mort de Jérôme.

On se rappelle que ce ne fut pas sans une grande répugnance, de la part de Georgina, qu'eut lieu sa séparation avec Célestine; il fallut que cette dernière usât de l'influence qu'elle exerçait sur sa cadette pour la décider à ce changement de situation qui lui permettait de se livrer, sans contrainte, à son amour pour Léopold. Georgina avait fini par consentir, mais elle ne tarda pas à savoir la vérité, et en apprenant que cette bonne protectrice n'était point la maîtresse d'apprentissage de Célestine, mais le jeune chirurgien qui la courtisait pour le bon motif; et qui, en attendant le moment de la conduire à l'autel, l'avait prise chez lui. Georgina avait hautement blâmé la conduite de celle qu'elle croyait sa sœur, et dans un mo-

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ment de dépit, elle s'était dit : — Je ne reveriai pas Célestine! — Mais à vingt ans , et entre deux jeunes filles élevées ensemble, le ressentiment ne saurait être bien profond. Georgina n'avait pas tardé à trouver dans son cœur, des motifs d'excuse pour une faute qu'elle eut peut-être commise elle-même si l'occasion s'en fut présentée; aussi, se promit-elle d'aller voir Célestine le dimanche suivant, car il ne lui était pas possible de s'absenter pendant la semaine» Le dimanche arriva, elle se rendit à la demeure de Léopold pour y voir sa sœur, mais déjà l'étudiant était sous les verroux du gouvernement, et sa jolie maîtresse faisait des démarches pour se procurer de l'ouvrage.

Georgina revint rue Mouffetard en regrettant beaucoup de n'avoir pas vu Célestine, et en se promettant d'y retourner le dimanche suivant ; cette fois , ce fut son maître

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brocheur qui la retint pour terminer de l'ouvrage pressé. Un mois se passa ainsi.

Christophe avait réfléchi aux propositions qui lui avaient été faites par Célestine, et au désir exprimé par celle-ci de le voir entrer dans la famille; on sait que Christophe n'eut pas mieux demandé, si Célestine avait consenti à être la mariée, mais la jeune fille n'ambitionnait point le titre de madame Christophe et la condition précaire, résultant d'un pareil mariage ; elle aimait son Léopold, et l'espérance de lui appartenir un jour, la flattait davantage que la certitude d'un avenir tranquille, mais pauvre; Christophe, avait réfléchi, et pour résultat de sa méditation, il s'était dit :

— Au fait, mam'zelle Célestine pourrait peut-être bien avoir raison ; cette petite Georgina est gentille, pas si douce et si raisonnable que son aînée il est vrai , mais

avec l'âge, en viendra... Tàte-toi, mon garçon, avait-il ajouté en soupirant; c'est une femme qu'on t'offre, et qui, dit-on, t'aime d'amour... Je verrai... plus tard, et si mes idées changent... J'aurais bien mieux aimé que ce soit l'autre... enfin , puisqu'elle aime quelqu'un!

C'est dans ces dispositions d'esprit qlie Christophe avait cherché à se rapprocher de Georgina, sous prétexte de lui rendre de ces petits services que l'intimité du carré autorisait. Peu à peu, les deux jeunes gens s'étaient habitués à se trouver réunis, et, il faut le dire à la louange de Christophe, il se conduisait avec une réserve dont la pudeur la plus farouche n'aurait eu qu'à se féliciter; toutefois, cette chasteté de Christophe prenait sa source dans un motif que nous ne saurions blâmer : il n'avait pas encore d'idée arrêtée, et jusqu'à ce qu'il en eut une, il ne

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voulait point que Georgina put lui adresser le plus petit reproche, au cas où il se déciderait à rester £;arcon.

Sur ces entrefaites , Célestine vint voir Georgina; il v avait plus de deux mois qu'elle n'avait mis les pieds dans la maison de la rue Mouffetard. La première personne qu'elle rencontra dans l'escalier fut Christophe. Le garçon teinturier jeta un regard étonné sur son ancienne voisine, et murmura entre ses dents : — Bigre ! quelle toilette. — C est qu'en effet la mise de Célestine contrastait avec sa situation d'ouvrière; elle avait un élégant chapeau de satin rose, une robe de mousseline-laine à grands ramages et un joli châle sur lequel venait retomber un col brodé que Christophe, qui ne s'y connaissait point, jugea être d'un prix exorbitant. Célestine parut contrariée de la présence du gai'çon teinturier, qui se rangea poliment contre la

muraille en disant : — Bonjour, mam'zelle Célestine! — La jeune fille, obéissant à un misérable sentiment d'orgueil, détourna la tête et se contenta d'articuler à voix basse : — Excusez ! — Christophe en demeura stupéfait, el en la voyant monter lestement les vingt marches qui lui restaient à franchir pour arriver chez Georgina, il se demanda s'il était méconnaissable, ou si un bonjour n'en valait pas un autre.

— Elle est peut-être trop grande dame à cette heure, se dit-il; au fait! quand on porte des chapeaux avec des bouquets d'immortelles et des robes qui jouent le cachemire, avec des dentelles de prix, on peut bien ne pas reconnaître son voisin , surtout lorsque celui-ci a conservé les vêtemens et la tournure de sa profession. Faut pas être fière! ajouta-t-il en élevant la voix.

Il se disposait à sortir pour s'acquitter de

b \H KIEIX. -î iT

]?lusieurs commissions qui lui avaient été données par sa bourgeoise; il avait même continué de descendre l'escalier, lorsqu'une réflexion l'arrêta, au moment où il allait franchir le seuil de la porte de la rue.

— Faut que je sache le motif de cette visite, se dit-il en sefrappantlefront;le luxe de mam'zelle Célestine n'est pas naturel; il y a du louche dans sa conduite, quoi qu'en dise Georgina ; quand on gagne trente sous par jour, il n'est guère possible de s'acheter, à la fin du mois, des toilettes de deux à trois cents francs... c'est comme moi, si avec mes quatre francs par jour, je voulais me donner un cabriolet... Son carabin n'est pas un Crésus; il n'a pas pour oncle l'empereur du Pérou, donc... Pas de suppositions! remontons dans mon domicile, et aussitôt que j'entendrai Célestine s'en aller, j'entrerai chez Geors;ina...

248 LE TESTAMEYl

La visite de Célestine fut de courte durée; les sentimens affectueux de Georgina avaient fait place à l'indifférence la plus complète, et ce brusque changement n'était point causé par un caprice; les deux jeunes filles élevées ensemble se retrouvaient dans des situations différentes ; le luxe de l'une humiliait la simplicité modeste de l'autre, et pour se consoler de n'avoir pas d'aussi brillans colifichets, Georgina s'était dit, en voyant entrer Célestine : — Si je voulais être entretenue, j'en aurais autant!

On comprend que la conversation qui suivit n'eut pas lieu d'un ton amical ; Célestine et Georgina se séparèrent mécontentes l'une de l'autre, et Christophe, qui survint, ne contribua pas peu à aigrir encore Georgina. Le garçon teinturier ne pouvait digérer la toilette de son ancienne voisine ; le chapeau rose l'offusquait, les dentelle* lui

trottaient dans l'esprit, enfin, ce luxe auquel il n'était pas habitué le scandalisait, si bien qu'en apprenant, de la bouche de Georgina, le malheur arrivé au carabin — c'est ainsi qu'il désignait Léopold, — il ne put s'empêcher de s'écrier : — Qui diable, alors, lui achète d'aussi belles toilettes ? — Cette apostrophe fit rougir Georgina; elle répondit, en balbutiant, qu'elle n'avait pas cru devoir se permettre d'interroger Célestine sur l'origine de l'aisance dans laquelle cette dernière se trouvait. Christophe n'approuva pas sa discrétion, mais employa son influence pour obtenir de Georgina qu'elle ne rendrait point, à l'avenir, de visites à Célestine.

— Faut la laisser chez son carabin, ajoutat-il; s'il se conduit en galant homme, ça pourra changer votre manière de voir; mais jusques-là , restez chez vous ; la réputati^ d'une jeune fille est fi-agile comme

verre; une petite ëcornure, adieu l'objet! c'est un conseil d'ami que je vous dorme. Cëlestine revint une seconde fois , mais n'étant pas mieux reçue qu'à sa première visite, et ayant à répondre aux quolibets de Christophe , et aux observations très peu charitables de Georgina, qui partageait les idées et les opinions de son voisin, et les émettait avec une franchise vraiment étourdissante, Célestine qui n'était point d'humeur à s'entendre critiquer et sermoner, coupa court à tous les reproches en se retirant.

Quatre mois se passèrent. Christophe commençait à s'apercevoir que sa petite voisine possédait des agrémens susceptibles de faire le bonheur d'un mari ; elle était vive , folâtre , malicieuse enfin , mais ces dehors frivoles cachaient une âme sensible , un cœur aimant ; et puis elle «|M4l

d'un GUEtX. 2 5 1

des qualités essentielles , auxquelles Christophe savait rendre hommage ; ouvrier laborieux , une femme , pour laquelle le travail n'était pas une tache pénible , mais une occupation que chaque jour ramenait sans provoquer ni le dégoût , ni ces désirs impuissans , écueils de toutes les vertus ; une femme habituée à vivre dès l'enfance de son gain, devait connaître le prix de l'argent et faire une bonne ménagère. Christophe le pensait , et bientôt cette opinion prit racine chez lui ; et un beau jour, il s'enhardit au point de faire une tendre déclaration à Georgina , qui eut la franchise de ne pas dissimuler le plaisir qu'elle éprouvait d'entendre Christophe lui dire : — Je vous aime! C'était le jour même de cette déclaration d'amour que le garçon teinturier avait proposé à sa jeune voisine la promenade sentimentale aux environs de la barrière Mont-

Parnasse ; en marchant , on gagne de l'appétit , et tout naturellement , Christophe proposa le dîner, qui fut accepté ainsi que le spectacle qui devait clore les amusemens de cette journée d'accordailles.

On a vu , au commencement de ce chapitre, que nos deux jeunes gens avaient été assez bien espionnés par Jean Fréju , qui avait donné relâche à son orgue pour venir se distraire par un tour de promenade et cinq ou six litres à huit.

Nous ne dirons point, comme Jean Fréju, que nos jeunes gens ne crurent pas nécessaire d''attendre la permission de l'officier municipal pour se prouver qu'ils s'aimaient. Les ombres de la nuit enveloppaient la maison de César Cornuquet, alors qu'ils abandonnèrent la salle puante , enfumée , qui a nom Théâtre Mont-Parnasse , pour revenir rue Mouffelard. Ce qui se passa pendant

D UN GLliUX. 255

cette nuit , nous le saurons peut-être un jour, mais pour le moment , nous sommes dans la plus complète ignorance.

Le marchand de chansons , en rentrant le soir, voulut éclaircir ses doutes; attendre, était un mot qui ne faisait pas partie de son dictionnaire, et sous prétexte d'allumer sa chandelle d'un sou, il alla frapper à la porte deGeorgina, qui venait de rentrer, pour lui -demander du feu; la jeune fille qui attendait Christophe pour souper — c'est du moins ce que Jean Fréju présuma, car il aperçut deux couverts sur une petite table placée près de la porte — la jeune fille, disions-nous, se hâla de rendre à son voisin le service qu'il réclamait, et sans attendre qu'il la remerciât, elle lui souhaita le bonsoir d'un air qui semblait dire : — Allez- vous en bien vite! — Jean Fréju l'interpréta ainsi, et comme il était naturellement taquin . et d'une curio-

site qui passait la permission, il se consolida en s' appuyant sur le chambranle de la cheminée, et dans cette posture, il interpella Georgina.

— Savez- vous bien, ma jolie voisine, que le monde est cancanier et naturellement porté à médire d'un chacun, à propos delà plus petite bêtise, d'une inconséquence de jeune fille, par exemple?

Georgina regarda Jean Fréju d'un air étonné, et après un moment de silence, elle lui dit :

— On ne peut pas empêcher les mauvaises langues de parler, et les indiscrets de s'occuper de choses qui ne les regardent point.

Jean Fréju feignit de ne pas comprendre l'avis indirect qui lui était adressé.

— Je sais que la liberté existe pour tout le monde, continua-t-il en élevant la voix ;

I) \ N GUEUX. 2Ji.',

cependant, quaiul on peut éviter de donner prise à la calomnie, on le doit, surtout, ma voisine lorsqu'on est comme vous sage et gentille; la réputation d'une femme est souvent son seul bien.

— Dites-vous cela pour moi ? monsieur Fréju, demanda Georglna, dont l'œil inquiet cherchait à lire, sur le visage du marchand de chansons, l'explication des paroles ambiguës qu'il venait d'articuler.

— Pour vous comme pour toutes celles qui sont dans votre situation, répliqua Jean Fréju ; voilà la chose en deux mots : le voisin Christophe vous fait la cour, c'est bien ; il songea vous épouser, c'est encore mieux ; maison prétend que son idée pourrait bien s'en aller en fumée, et qu'il n'en serait pas de même pour le dommage causé à votre vertu... suffit! je me comprends... comme dit certain proverbe : Les amis ne sont pas

des Turcs, or, j'en suis de vos amis, et si ce malheur arrivait, Jean Fréju ne vous manquerait pas ; la faiblesse et l'innocence ont besoin d'un appui, je vous en servirai.

— Je vous remercie, monsieur Fréju, dit Georgina avec un petit mouvement d'impatience ; mais je n'ai pas besoin de protecteur.

— Puissiez-vous dire toujours de même, ajouta Jean Fréju ; je vous le souhaite !

— Christophe est un honnête garçon, continua la jeune fille, il est incapable de me tromper.

— C'est dans les possibles, ma jolie voisine, mais je crains bien....

A ce moment, la porte s'ouvrit brusquement, et Christophe, qui avait écouté depuis quelques minutes la conversation de Jean Fréju et de Georgina, Christophe entra précipitamment en criant : — AJi! vieux trou-

d'iN g veux. 2. "57

badour des chiflbniiicrs, tii t'amuseras à cancaniicr sur mon compte !

Qu'on se figure la surprise du marchand de chansons, la joie de Georgina, la colère de Christophe; Jean Frëju était honteux de sa démarche, et eut volontiers battu en retraite si le garçon teinturier ne s'y fut opposé en lui barrant le passage. Georgina craignit une dispute, et se jeta dans les bras de son amant en lui disant : — Ce bon Christophe ! comme il rentre tard 1 — Et du geste elle fit signe à Jean Fréju de gagner la porte. Le marchand de chansons suivit ce conseil, et se retira au plus vite sans répondre à la provocation de Christophe qui lui cria : — Ne file donc pas si vite, vieux rossignol, j'ai une romance nouvelle à t'apprendre. — Jean Fréju était déjà dans son taudis, et se disait mentalement : — Entre l'arbre et l'écorce, on ne doit pas mettre le doigt.

25 8 LE TKSTAMIiNT

— Fi ! le méchant ! le querelleur ! avait dit Georgina, pour empêcher Christophe de courir après le marchand de chansons.

— Je n'aime pas les cancanniers, s'écriait Christophe, en voulant se dégager des bras de Georgina, je veux apprendre à celui-ci ma façon d'agir avec eux. C'esl un service que je lui rendrai.

Toutefois, il fallut qu'il renonçât à contenter son envie ; Georgina avait les disputes en aversion , et le scandale qui pouvait résulter de cette querelle l'effrayait; elle n'eut pas de peine à maîtriser la volonté de celui qu'elle aimait et qui la chérissait tendrement ; ils oublièrent Jean Fréju et sa manie de donner des conseils qu'on ne lui demandait pas. et en se mettant à table pour souper, Christophe apprit à Georgina qu'il était enfin parvenu à se procurer les papiers

DUN CUEUX. SSi)

nécessaires pour la publication de leurs bans de mariage.

— Mais si tu veux suivre mon conseil , ajouta-t-il d'une voix caressante, tu garderas le secret sur cette affaire ; nos voisins ne sont pas nos amis, et il n'est pas nécessaire de les instruire de ce que nous voulons faire ; quant à ta sœur Célestine, elle fait la fière avec moi, parce que je ne suis qu'un ouvrier ; son chapeau rose a honte de ma casquette , et mes mains noires lui font peur... A son aise, je ne l'inviterai pas à ma noce, d'autant plus que je ne la juge plus digne de mon respect.

— Ah ! Christophe ! vous ne pensez pas ce que vous dites-là?

— Si! morbleu! Ce n'est pas parce qu'elle a un amant ; je ne puis y trouver à redire, puisque moi-même... — Georgina baissa les

•yeux. — Mais j'ai su de ses nouvelles... indirectement... ces carabins sont si bavards! ce qui fait que je ne suis pas content de ma belle sœur... Dieu veuille que son M. Léopold se conduise honnêtement avec elle , quoique, à mon avis, Célestine ne fasse rien pour lui inspirer beaucoup d' estime . . . EnjBn , c'est son affaire et non la mienne, qui est de rendre heureuse ma petite Georgina, et j'espère bien qu'elle n'aura pas à se plaindre de son ami Christophe.

Et c'est sans doute pour éviter les reproches et se préparer des indulgences que notre garçon teinturier prit sa Georgina sur ses genoux, et qu'après l'avoir embrassé tendrement, et à plusieurs reprises... il...

La maudite chandelle s'éteignit encore...

Nous emploierons, pour terminer ce chapitre , le protocole à l'usage des directeurs

de télégraphes : « L'obscurité de la nuit ne nous permet pas d'en donner la fin. »

Honni soit qui mal y pense!

i> (Êabtmt tfun tXotaite.

M. Clémeucot, ce notaire qui avait recule testament de Jérôme, était assis dans son cabinet, et relisait avec attention une lettre que son petit clerc venait de lui remettre.

— Parbleu ! se disait-il, le hasard est heu-

reux ! quelques jours plus tard, et ces renseignemensneme parvenaient pas ; le changement de consul me mettait dans l'impossibilité de remplir les dernières volontés du malheureux, décédé à l'hospice de la Pitié l'année dernière. Tous ces papiers sont parfaitement en règle... — et il ramassa les papiers qui étaient sur son bureau. — L'extrait mortuaire du comte... quelques notes prises sur M. de Lussan, pendant son séjour à New- York.... la date de son arrivée.... Quant à madame la comtesse, elle revient en France.

Et il relut à haute voix la lettre suivante :

c( Monsieur,

« Je suis heureux de pouvoir vous donner (c les renseignemens que vous me priez de « vous transmettre, relativement à un des

u propriétaires de New- York , nommé de « Lussan. Voici, à cet égard, tout ce que j'ai « pu recueillir auprès des personnes admi> « ses dans son intimité.

« M. le comte de Lussan a quitté Bordeaux, a il y aune quinzaine d années, pour venir a recueillir, à New- York, l'héritage d'un « parent de sa femme, mort à la fin de 1 81 9. « Cette succession, très considérable en apcc parence, était grevée d'une multitude de « petites hypothèques, dont les titulaires se « réunirent pour intenter aux héritiers directs « un procèsinjuste immoral, dontils croyaient (c le gain assuré ; M. de Lussan fut contraint « de prolonger son séjour en Amérique.

« Un jugement débouta les créanciers de « leurs prétentions exagérées, et réduisit les « titres émis par eux à leur juste valeur. On « ignore quelle résolution a pu déterminer c( le comte de Lussan à ne point retourner

2«(i LE TESTAMENT

(c en Europe ; mais tous ceux qui le coiiuaib- « saient furent étonnés de lui voir acheter « une maison à la ville et une autre à la cam- « pagne; il augmenta le nombre de ses do- « mestiques , enfin , il prit des arrauge- (c mens qui annonçaient qu'il se regardait « désormais comme un citoyen des Etats- « Unis.

« M. et madame de Lussan voyaient peu de « monde, et lorsqu'ils sortaient, ce n'était « jamais ensemble ; la politesse froidement <c cérémonieuse, du comte envers sa femme, « avait été remarquée ^ et l'on prétendait « qu'ils vivaient mal dans l'intimité ; des « gens, toujours empressés d'expliquer tout, « assuraient que la stérilité de madame la « comtesse, était la seule cause de lamésin- « telligence qui régnait entre les deux « époux. Je vous donne tous ces commence taires pour ce qu'ils valent.

D'UIN GUEUX. 26 7

« M. de Lussan est mort d'une fièvre ma- « ligne qui l'a emporté en deux jours. Un « mois après, la comtesse a reparu dans le « monde; mais le besoin de distractions, « qu'elle semblait éprouver, s'est changé « tout-à-coup en une mélancolie sombre.

ce Elle passait des journées entières à écrire, c( et à chaque navire qui arrivait de France, « elle envoyait chez moi pour savoir s'il n'y « avait pas des lettres à son adresse.

« Hier, on m'apprit qu'elle avait payé son u passage sur untrois-màts, ï Actifs qui fait « voile pour Marseille ; et aujourd'hui, on « fait à son hôtel les préparatifs de son dé- « part. Tous ses domestiques vantent sa gé- « nérosité ; elle leur a laissé, par des contrats (c notariés, de quoi vivre honnêtement. Maie dame de Lussan sera plus regrettée que « son mari,

«Je joins à ma lettre l'extrait mortuaire

« du comte de Lussan, qui est décédé en « son hôtel, place Washington, le 12 sep- « tembre 1834. Il était arrivé à New- York «avec madame la comtesse, sa femme, et « deux domestiques mâles, le 16 juin 1820. »

« J'ai l'honneur de vous saluer ,

De Salency, Consul de France à New- York.

« P. S. Je recois à l'instant même , de « mon gouvernement , une dépêche qui « change ma résidence. C'est mon succesa seur qui me la remet. Je fais voile pour « Bogota , sur une frégate qui appareille ce ce soir. Ma lettre vous parviendra par une ce voie sure. »

Clémençot se leva après avoir serré les papiers qu'il venait de recevoir, et se pro-

DU.N GlELX. 2 69

mena quelques instans dans son cabinet en réfléchissant. Tout- à- coup, il s'arrêta devant la porte de l'étude, l'ouvrit et appela son petit clerc auquel il dit de se rendre chez 31. Levasseur, élève eu chirurgie, qui demeurait rue de la Harpe, et de l'amener avec lui.

— Tu lui diras, ajouta Clémencot , que c'est pour une affaire qui le concerne particulièrement, et qui ne souffre point de retard.

Le petit clerc partit aussitôt et s'en fut rue de la Harpe pour j chercher notre étudiant; mais celui-ci était déménagé depuis deux mois, et son portier ignorait , ou feignit d'ignorer sa nouvelle demeure. Le sauteruisseau retourna auprès de son patron pour lui apprendre le résultat de sa commission. Clémencot fut vivement contrarié de ce nouvel obstacle qui s'élevait ; mais en songeant qu'il avait à sa disposition l'un des amis du

5 70 LE TESTAMEIST.

défunt, le teinturier Christophe, auquel il avait envoyé une lettre , que Jérôme lui dicta à son lit de mort , et dans laquelle il recommandait à cet honnête garçon sa petite Georgina ; Clémencot, disons-nous, esnéra que Christophe l'aiderait à retrouver l'étudiant, dont la présence était nécessaire pour l'ouverture du testament.

Il écrivit donc à Christophe de venir le lendemain matin à son cabinet ; puis il envoya sa lettre, et en attendant la réponse que son petit clerc devait lui rapporter , il alla faire un tour à l'hospice de la Pitié; il s'était rappelé que Léopold y exerçait les fonctions d'interne lors de l'événement qui avait amené la rédaction du testament dont il était dépositaire. Le délai fixé pour l'ouverture était expiré de la veille, et il ne voulait pas retarder plus long-temps la réparation d'une injustice , que la mort de M. de

b UN GlELX. 2 7 I

Liissan rendait encore plus criante. Arrivé à la porte de la Pitié, il demanda au concierge si [)I. Léopold Levasseur, interne attaché au service de ladite hospice, se trouvait en ce moment dans les salles confiées à ses soins, et s'il était possible de lui parler.

— C'est une question à laquelle je ne puis répondre , répliqua le concierge. Entrez, demandez à parler à l'économe, ou adressez -TOITS à la première sœur que vous rencontrerez dans la cour ; je suis nouveau ici , et je ne connais pas encore tous les noms de ces messieurs.

Clémencot traversa les deux premières cours de Ihospice sans rencontrer à qui parler. Il demanda le logement de l'économe à un infirmier qui l'envoya à la lingerie ; la sœur qui était à la tète de cette partie du service, l'adressa à la supérieure de la Pitié, et celle-ci, ne pouvant lui donner le renseigne-

•2 7-2 I-li TESTAMENT

ment qu'il demandait , le fit conduire par une novice auprès du médecin en chef qui n'était pas encore parti. Le notaire royal, ainsi ballotté, arriva enfin au but de ses démarches, et sut, que depuis quinze jours seulement, M. Léopold Levasseur ne faisait plus partie du service chirurgicalde l'hospice de la Pitié, attendu, qu'aux termes du règlement en vigueur , nul interne ne pouvait rester plus de trois années dans le même hôpital ; que M. Léopold Levasseur avait été envoyé à la Charité, et que là on pourrait lui donner sou adresse, au cas où il ne demeurerait pas à r hôpital même (1).

Cléraençot revint chez lui, et aussitôt arrivé, il dépêcha de nouveau son petit clerc

(1) Les internes attachas au service des hospices ont des appointemens très modiques, 400 francs environ par an, et une modeste chambre , qu'ils échangent presque toujours contre une indemnité de 200 francs.

1) UN GlIRLX. HZ

vers laCharitc, avec une lettre pour Léoj)ol(! qui eflfectivement logeait à l'hôpital.

— Je porterai moi-même la réponse à ton patron , dit-il au saute-ruisseau en le renvoyant.

Et le lendemain matin, notre jeune chirurgien pénétrait dans le cabinet du notaire où se trouvaient déjà rassemblés Christophe et Georgina; celle-ci, depuis un mois, avait le droit de porter le nom de madame Christophe, titre dont elle se montrait fière, car lorsque Léopold l'aborda en la saluant d'un : — Bonjour, mademoiselle! — Elle répondit ;ïvec empressement : — C'est madame qu'il faut dire, maintenant, et voici mon mari, ajouta-t-elle en montrant Christophe qui se pavanait sur un fauteuil du cabinet ef regardait de travers son beau-frère à la mode. . . de Paris et d'autre part.

Clémcncot fit signe à Léopold de s'asseoir.

Ce dernier obéit ; après quoi le notaire lui (lit : — D'après ce que monsieur et madame venaient de m'apprendre — et il montra Christophe et sa femme — je croyais que mademoiselle Célestine viendrait avec vous. Léopold se pinça les lèvres et lança à Georgina un regard qui voulait dire : — De quoi vous mêlez-vous! — Puis, comme le notaire attendait une réponse à la question qu'il venait de faire, il répliqua d'un air indifférent :

— Votre invitation m'était personnelle, monsieur, et je n'ai pas cru devoir prévenir mademoiselle Célestine du rendez-vous que vous me donniez. A.u surplus, elle est indisposée...

— Célestine est malade, et vous ne me le dites pas! s'écria Georgina avec l'accent du reproche ; est-ce grave ? court-elle quelque danger?... Mais parlez donc, monsieur!

D UN GUEUX. STi.

Christophe tirait sa leinme par la manche , pour l'empêcher de parler, mais celle-ci, que les paroles de Léopold venaient d'inquiéter, voulait éclaircir ses doutes. Le jeune chirurgien, que les questions de Georgina embarrassaient, reprit avec aigreur que l'indisposition de Célesline ne devait pas tei'frayer.

— Dans quelques jours, ajouta-l-il, il n'y paraîtra plus.

— Au surplus, continua le notaire en élevant la voix pour commander l'attention, la présence de mademoiselle Célestine n'est pas absolument nécessaire. Le testament du défunt, que j'ai entre les mains, vous nomme 1 exécuteur des dernières volontés qu'il contient. — et il s'adressait à Léopold qui fit un signe d'adhésion. — Je vais vous en donner lecture, ainsi qu'à monsieur et madame Christophe ici présens.

STfi LE TESTAMENT

Et le notaire brisa trois cachets qui fermaient une enveloppe, qu'il avait fait passer auparavant sous les yeux de Lëopold , de Christophe et de sa femme, afin de leur en faire constater le bon état. Puis, il déploya le testament qu'il avait rédigé à l'hôpital de la Pitié, sous la dictée de Jérôme, et en donna lecture. Il était ainsi conçu :

« Au nom du Père , du Fils et du Saintn Esprit.

ce Ceci est mon testament.

« Sain de corps et d'esprit , et jouissant « de toutes mes facultés intellectuelles , je « déclare devant Dieu . aux pieds duquel je « vais bientôt paraître , que je me suis rente du le complice d'une mauvaise action , « dont je lui demande pardon , et que je con- « fesse au notaire que j'ai fait appeler pour te recevoir mes dernières volontés.

DIIN GUEUX. 277

« Moi , Michel Jérôme , étant valet-de- « chambre au service du comte de Lussan , « domicilié à Bordeaux , sur la place du « Grand-Théâtre , j'ai consenti à soustraire c< à la comtesse , sa femme , un enfant du a sexe féminin . né en légitime mariage , « mais... seulement après la célébration nup- « tiale. •>•>

Christophe ouvrit de grands yeux ; Georgina était pensive , et Léopold murmurait

entre ses dents : — La fille d'un comte

Ce Jérôme en avait deux.... est-ce que cette petite Georgina ?... écoutons jusqu'à la fin. Clémençot poursuivit.

« Le comte de Lussan, ne voulant pas re- « connaître cet enfant, que sa mère avouait Cl ne pas être de lui, me chargea de l'emme- « ner à Paris, et de la soustraire à tous les « regards.

« Je plaçai la pauvre petite créature en

« nourrice, et plus tard je la fis baptiser sous « les noms d'Eulalie-Cëlestine Jérôme. Ce « dernier nom ne lui appartient pas. »

— Célestine n'est pas ma sœur ! exclama Georgina.

— Ah! c'est la fille d'un comte, dit Christophe avec un gros rire ; bon sang ne peut mentir ! Il ajouta mentalement : — Madame sa mère n'aura pas à rougir devant sa fille.

Quant à Léopold, il ne témoigna ni sa surprise, ni sa joie; son front s'assombrit, et il se pencha vers le notaire pour lui demander si c'était là tout.

— Quelques lignes encore , répondit Clémençot, et j'arrive à ce qui vous concerne.

Il reprit sa lecture.

ce Ma conscience me fait un devoir de lui « restituer son véritable nom; je supplie ma-

DLN GlEl'X. «7»

« demoiselle de Lussande me pardonner ma « coupable complaisance envers son père ; « j'ai tenté, à dififérentes fois, de déchirer le « Toile qui couvrait sa naissance, mais le çé- « jour prolongé du comte de Lussan , aux « Etats-Unis, m'en a toujours empêché.

c( L'extrait de baptême de mademoiselle « Eulalie-Célestine de Lussan est inscrit sur u les registres de la paroisse de Mondétour, « commune de Meulan , département de « rOise.

« Son extrait de naissance est inscrit à Dite gnan , arrondissement de Bordeaux, à la « date du mois de septembre 1815. »

Clémençot s'interrompit pour dire àLéopold que l'alinéa qui allait suivre le concernait, et il poursuivit.

c( Je prie M. Levasseur, qui m'a témoigné « beaucoup d'intérêt depuis que je suis à

2 80 LE TESTAMES

w l'hôpital, de vouloir bien être mon exécu- « leur testamentaire.

a L'injustice, dont je me suis rendu com- « plice, trouvera en lui un généreux cham- « pion. M. de Lussan, s'il est de retour, fera « tous ses efforts pour s'opposer à la mani- « festation de la vérité; mais que M. Levas- « seur ne se décourage point; il trouvera, « dans la comtesse , l'appui qui lui est néw cessaire pour rendre, à une riche héri- « tière, et le nom et le rang dont on veut la « frustrer.

(( Fait à l'hospice de la Pitié , ce 24 mars « 1834; déclare sincère et véritable tout ce « qui est relaté ci-dessus.

« Signé, après en avoir entendu lecture,

«Michel JEROME,

« ancien valet-de-charabre du comte « de Lussan. »

— Ah! c'est une riche héritière, se disait Lcopold, dont le visage exprimait à la fois la contrainte, le dépit, la colère et la joie; fille d'un comte! ceci mérite quelque considération.

— Nous n'avons plus rien à faire ici , dit Christophe en se levant; allons, femme, allons-nous-en.

— Je n'ai pas fini, ditClémençot en invitant du geste Christophe et sa femme à se rasseoir.

— J'ai de l'ouvrage pressé, voyez-vous , dit Christophe , et pas de temps à perdre ; cependant, puisque vous le voulez... — Il se renfonça dans son fauteuil et prit une attitude attentive : — Je vous écoute.

— La naissance de madame — et Glémençot s'inclina devant Georgina — n'a pas été légitimée par un mariage.»..

iSS LE TESTAMENT

— Nous savions cela! s'écria Christophe avec humeur.

— Il était nécessaire d'apprendre à votre femme , à vous-même , monsieur Christophe....

— Eh! bon Dieu! quelle démangeaison de parler! qu'est-ce qui vous demande quelque chose?...

— Encore une fois, monsieur, reprit le notaire avec fermeté , il est de mon devoir de remplir les promesses faites à un mourant; Jérôme, à sa dernière heure, m'a fait appeler pour entendre ses aveux; j'ai juré que les personnes qu'ils intéressaient en auraient connaissance, veuillez donc ne pasm'interrompre, et croire que mon intention n'est pas de blesser les susceptibilités de qui que ce soit. Je continue : Une jeune fille, dont le défunt fil connaissance à son arrivée à Paris, et qui se nommait Âugusline Farday, donna

1) LN (UEVX. 5 8:>

le jour à niadamt'... Los preuves en sont consignées dans ces deux actes — et il les remit à Christophe — que j'ai fait lever d'après les indications qui m'avaient été fournies. Une rupture, sur laquelle Jérôme n'a pas voulu s'expliquer, amena la séparation des deux amans, qui demeurèrent depuis étrangers l'un à Vautre.

— Ceci nous importe peu, dit Christophe; d'après ce que je vois, cette dame n'avait pas une tendresse bien profonde pour sa fille, puisqu'elle a consenti à une séparation qui la privait des caresses de son enfant... Les penchans sont libres; nous ne la chagrinerons pas là-dessus, si toutefois le bon Dieu ne l'a pas rappelée à lui. Chacun de son coté, c'est le moyen de ne pas avoir de disputes. Je crois que c'est tout ce que vous pouvez avoir à nous dire , ajouta- t-il en faisant siane à Georgina de se lever.

Clémençot ne les retint pas. Christophe et sa femme se retirèrent, laissant Léopold en tête-à-tête avec le notaire.

— C'est une histoire bien étrange , dit Clémençot à Léopold.

— Bizarre , inexplicable , et dont le dénouement ne me semble pas facile, répondit Léopold.

— Nous avons des titres à faire valoir.

— Le comte , s'il est de retour de son voyage aux Etats-Unis , est homme à s'expatrier une seconde fois pour se soustraire aux douceurs d'une paternité qu'il désavoue.

— Cela ne lui est plus possible, mon cher monsieur, dit Clémençot, le destin, qui n'épargne ni grands ni petits, a fait disparaître d'ici-bas le comte de Lussan...

— Il est mort! s'écria Léopold avec explosion.

— A New-York, il t a six mois environ.

Dn.N Gt'ELX. 2 8 fi

— Sa fortune était donc considérable f demanda Léopold avec un empressement mal dés:uisé sous un air d'indifférence.

— C'est une question à laquelle madame la comtesse répondra mieux que moi, dit Glémençot.

— La comtesse! en effet, la mère de Célestinc.de mademoiselle deLussan existe... Mais elle est en Amérique. . .

— Elle revient en France.

— Et sans doute que ces obstacles, qui existaient du vivant de M. de Lussan, ont été détruits par sa mort?... sa veuve...

— Ne refusera sans doute pas de reconnaître sa fille, puisqu'il a fallu employer la ruse, la violence même, pour la lui arracher.

— En acceptant le rôle que le défunt a bien voulu me confier, dit Léopold avec vivacité, je crois faire preuve de prudence et

■2 se, LL TtSTAMRNT

de discernement, tout à la fois, que de tous prier de me servir de guide, de m'aider de vos sages avis.

— Je ne refuse à personne les conseils qui me sont demandés, répliqua Glëmencol; mais à mon tour, monsieur, à vous adresser une question à laquelle vous répondrez... franchement, je me plais à le croire.

— Parlez, de grâce.

— Mademoiselle Cëlestine de Lussan, fille supposée de défunt Jérôme, a quitté le toit paternel quelques jours après le décès de son père , pour aller habiter avec un jeunehomme qui lui faisait la cour, et qui avait juré de la nommer sa femme aussitôt que sa position dans le monde serait faite , car ce jeune homme étudie.

— Il étudie la médecine et se nomme LéopoldLevasseur, alliez-vous ajouter; oui. monsieur, mademoiselle de Lussan et moi,

DIN GUEUX. î«7

nous nous aimons, comme on s'aime à vin^cinq ans.

— Avec extravagance, et cela ne dure pas long-temps.

— Il y a des exceptions à cette règle plus injuste que vraie.

— Je ne demande pas mieux que de croire à la sincérité de votre amour; je ne doute pas même qu'il ne sera éternel, mais vous comprendrez, comme moi, que votre liaison intime avec mademoiselle de Lussan la place dans une situation au moins équivoque, au vis-à-vis de sa mère. La comtesse, sans être d'une grande rigidité, peut trouver matière à critiquer dans la protection toute particulière que vous accordez à sa fille.

— Elle n'habite point Paris, dit Léopold.

— Elle peut y arriver d'un moment à l'autre , reprit Clémençot; son premier soin, en revoyant la France , aura été de se rendre

2 8S LE TESÏAMLM

à Bordeaux , sa ville natale , afin d'y prendre quelques renseignemens pour l'aider à retrouver sa fille. Je vais prévenir ses recherches en écrivant à l'un de mes collègues de cette ville , que je chargerai d'instruire ma dame de Lussan d'une partie de la vérité. Quant à vous , monsieur, l'honneur vous fait un devoir de rompre immédiatement avec mademoiselle de Lussan.

— Rompre ! mais vous n'y pensez pas , monsieur, je n'y consentirai jamais.

— Ne faut-il pas sauver les apparences ? repartit Clémençot en souriant de la figure étonnée de Léopold. Votre état est honorable , quant à votre famille ...

— Mon père est un bon propriétaire qui vit de son revenu et du produit de quelques arpens de vignes.

— J'ignore quelles sont les prétentions de madame de Lussan pour sa fille ; vos an-

b'tN GL'KIjX. 989

tccédcns , vos relations avec mademoiselle Célestine vous donnent des droits que je saurai faire valoir,..

— Que de bontés !

— Ne vous pressez pas de me remercier, dit froidement le notaire en se levant ; le mal est fait, il s'a^t de le réparer. Amenez-moi demain mademoiselle de Lussan.

— Faudra-t il lui dire le secret qui va changer sa destinée?

— Non , si vous m'en croyez , vous garderez le silence : il vaut mieux que ce soit moi qui le lui apprenne.

Cette proposition , loin de déplaire à Léopold , lui arracha un sourire. Il entrevoyait la possibilité de mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis la lecture du testament qui restituait à sa maîtresse un gi*and nom et une fortune, f[u'il se plaisait à croire considérable.

— Je VOUS attends donc demain , avait dit Clémençot en faisant quelques pas dans son cabinet, comme pour indiquer à Léopold qu'il était temps de se retirer.

— Vous pouvez compter sur mon exactitude, répondit Léopold.

— D'ici là, sans doute , j'aurai réfléchi à ce qu'il convient de faire pour placer mademoiselle de Lussan dans une situation, dont elle n'aura pas à rougir aux yeux de sa mère.

Léopold salua le notaire et descendit rapidement l'escalier. Il avait besoin du grand air pour calmer la fièvre d'ambition qui le dévorait. Ses yeux étaient brillans , la sueur ruisselait de tous ses membres ; depuis deux heures environ qu'il était chez le notaire , il avait éprouvé toutes les sensations que l'homme est susceptible de ressentir. Des désirs , des regrets , des remords , peut-être

d'un gueux. 291

la crainte de laisser échapper une belle occasion , tous ces sentimens divers bouleversaient sa raison.

— O ma tête ! ma tête ! s'écria-t-il en portant les mains à son front , du calme , du sang-froid , j'ai besoin d'être maître de moimême, de rassembler mes idées... Célestine ! la fille d'un comte... d'un homme riche! Une alliance honorable... brillante... enviée... Que dis-tu, pauvre fou! as-tu donc perdu la mémoire?... Cette Célestine que tu aimais , qui n'avait d'autres volontés que les tiennes ; à laquelle tu pouvais dire : Je veux! cette Célestine t'échappe... Une misérable querelle nous a brouillés... Nous aussi, nous nous sommes promis de ne plus nous revoir... C'est une séparation éternelle ! avons nous dit.. . Eternelle ! non pas , ma belle Célestine... vous me reviendrez... Mais comment justifier ce brusque changement d'idée?

Et tout en s'adressant ces diverses questions et en se lamentant , Léopold continua de marcher avec vivacité. Les difficultés qui s'opposaient à une réconciliation qui lui permettait d'aspirer à une grande fortune et à une alliance brillante , ces difficultés Tirritalent , il voulait les renverser, mais au lieu d'en chercher les moyens, il donnait un libre cours à toutes les doléances qui surgissaient de son cerveau : c'était comme un cercle autour duquel il tournait sans cesse. Gélestine avait été sa maîtresse , elle s'était donnée à lui volontairement; il convenait que ses séductions eussent échoué près d'elle , si une tendre sympathie ne l'eut décidée à s'abandonner à des promesses qu'il avait faites, sans avoir l'intention de les tenir; et maintenant qu'un caprice , la satiété peut • être , avait rompu leur liaison , il craignait de ne pouvoir amener un raccommodement

indispensable à ses intérêts , à ses projets d'avenir et de fortune , et pour lequel il ne lui restait pas vino;t-quatre heures; ce délai si court lui semblait le premier obstacle qu'il eut à vaincre.

— Enfin , se dit-il après avoir pesé toutes les raisons susceptibles d'attendrir Célestine, puisque je n'ai pas le choix des moyens , employons ceux que mon bon génie me suggérera... Fortune! s'écria-t-il , je te fixerai malgré tes caprices !

Au moment où il allait entrer dans la maison garnie où Célestine était venue chercher un refuge après leur rupture , il se sentit frapper sur l'épaule : c'était Frédéric , cet ami dont les visites étaient'de venues si rares depuis que Célestine avait pris les rênes du ménage de Léopold.

— Où vas- tu? demanda Frédéric en dési-

29 4 LE TtSTAMEKT

giiaut du doigt Tallée dcvaut laquelle ik étaient arrêtés tous les deux,

— Voir une personne qui demeure dans cette maison du vieux Paris, c'est-à-^ire puante, malpropre et à peine éclairée,

— Et moi aussi , dit Frédéric , je vais rendre visite à une personne qui m'intéresse vivement.

Ls montèrent trois étages. Frédéric , qui marchait devant^; se rangea pour laisser à Léopold la faculté de continuer sa course aérienne ; mais celui-ci, qui ne devinait pas l'intention de son ami , s'était arrêté sur l'avant-dernière marche , et , montrant la porte du carré , il dit : — C'est là où je vais.

— Et moi aussi , répliqua Frédéric.

— Tu te trompes sans doute , mon cher, reprit Léopold ; c'est ici le troisième étage , et je ne pense pas. . .

— Que mademoiselle Célestine reçoive

mes visites , allais-tu dire ; et pourquoi donc, s'il vous plaît? N'est-elle pas libre et maîtresse de ses actions ?

— Frédéric ! s'écria Léopold , vous connaissez mes droits sur Cëlestine.

— Tu oublies que vous êtes brouillés.

— Et M. Frédéric veut profiter d'un moment de dépit pour m'enlever ma maîtresse!

— Votre maîtresse , monsieur Léopold, a été respectée par moi aussi long-temps que j'ai cru m'apercevoir que vous ressentiez l'un pour l'autre un amour qui s'est subitement éteint. Je me suis empressé . non de me mettre sur les rangs pour vous remplacer , mais de lui offrir de> consosolations...

— Le bon apôtre î

— Libre à vous, monsieur Léopold, d'interpréter défavorablement mes actions, ma conscience me suffit.

2J<î l.E TESTAMENT D UN GUEUX.

Et Frédéric saisit le cordon de la sonnette et l'agita fortement.

— Vous entrez ! lui dit Léopold avec l'aecent de la surprise.

— On m'attend, répondit Frédéric.

— Eu ce cas nous entrons , répliqua Léopold.

— Comme vous voudrez , dit Frédéric.

Quand Gélestine vint ouvrir, elle recula

effrayée à la vue de Léopold , dont le regard menaçant s'était arrêté sur elle. Frédéric lui prit la main en disant :

— Rassurez-vous , mademoiselle.

Léopold ferma la porte , et suivit Gélestine et Frédéric , qui marchaient devant lui.

(êntïe ÎTfur amans.

Depuis sa sortie de la prison de la Force , Léopold avait mené lestement l'argent que son père lui avait envoyé , si bien qu'en moins de deux mois il avait dévoré son semestre. Célestine n'était pas étrangère à ces pro-

298 LE TESTAWlilNT

digalités : Léopold ne savait pas refuser quand il avait; mais alors qu'il ne possédait plus , il devenait d'une avarice sordide, d'une petitesse de procédés qui surprenait ses amis. Sa prévoyance était grande dans les mauvais jours , et sa phrase habituelle , sa devise lui revenait souvent à l'esprit : Et le soin de mon avenir ! Ces six mots là étaient comme un bouclier dont il se servait pour repousser toutes les séductions.

C'est ainsi qu'un beau jour il s'était réveillé en se disant mentalement : — car sa miaîtresse était à ses côtés — Cette petite Célestine me coûte un argent fou; je ne suis pas assez riche pour subvenir à toutes les dépenses de mon ménage improvisé , il est urgent de réformer la ménagère.

Cette pensée d'économie lui suggéra l'idée d'une bonne querelle, dans laquelle Célestine se vil en butte aux reproches les plu»

d'l'n Cl eux. âyn

amers et les moins mérités. Une rupture suivit cette querelle , et nos deux amans se quittèrent en jurant qu ils ne se reverraient jamais.

Immédiatement après le départ de Célestîne , que Léopold fit suivre par un commissionnaire , uniquement pour savoir où la retrouver, notre étudiant , qui venait de recevoir sa nomination d'interne à Thospice de la Charité , envoya chercher un marchand de meubles auquel il vendit le modeste mobilier qui garnissait les deux petites chambres de son logement. Le marché fut bientôt conclu ; et tandis que Célestine prenait possession d'un petit cabinet garni de la rue des Grès , Léopold mettait sa malle sur le dos du commissionnaire qui venait de lui rapporter l'adresse de Célestine , et prenait avec lui le chemin de la rue des Saints-Pères , et s'installait dans la chambre que l'économe

50 0 LE TESÏAMEINT

de l'hospice lui avait généreusement octroyé.

On conçoit la surprise de Célestinc en voyant Léopold en compagnie de Frédéric , qu'elle avait rencontré quelques jours avant, et qui avait sollicité , avec empressement , la permission de venir la voir.

Léopold s'était jeté sur une chaise placée près de lui ; et après avoir promené un regard dédaigneux sur les objets qui l'entouraient , il s'efforça de donner à sa voix un accent de gravité qu'elle n'avait pas ; et s'adressant à Célestine , qui tenait ses yeux baissés , il lui dit :

— Oserai-je , ma chère Célestine — la jeune fille releva fièrement la tête , Frédéric fit un mouvement , Léopold continua — oserai-je réclamer de... vous — il n'osa la tutoyer — un moment d'entretien P

— Vous pouvez parler, monsieur, répliqua sèchement Célestine.

DIN GUKIX. 301

— Ce que j'ai à vous dire ne concerne que vous , continua Léopold, et la présence d an étranger...

— Comme il vous plaira alors, dit Célesline d'un ton moqueur; il m'importe peu de connaître ce que vous prétendez avoir à médire; bien certainement je ne renverrai pas M. Frédéric pour vous écouter.

Léopold réprima un geste d'impatience , et essaya de nouveau , mais sans plus de succès, de décider Célestine à lui accorder un tête-à-tête que celle-ci jugeait aussi inutile que dangereux pour elle. Le ton résolu, avec lequel la jeune fille répondait aux objections de Léopold, lui était inspiré par la présence de Frédéric dont le regard s'était attaché siir elle , et qui semblait lui dire : — De la fermeté , ne craignez rien , je suis là; débarrassez-vous de cet importun qui vient nous déranger. — Plus Léopold mettait d'insistance

3 0-1 LE TESTAMKM

dans SCS prières , et moins Cclestine prétait d'attention à ce qu'il lui disait.

— Eh quoi ! mademoiselle , s'écria-t-il avec le ton de l'impatience , quelques jours ont suffi pour me faire perdre toute votre confiance; autrefois vous m' écoutiez...

— Autrefois? monsieur, ditCëlestine avec aigreur, il ne vous sied pas de me rappeler le passé.

- — Mes torts sont grands , sans doute , poursuivit Léopold ; mais un sincère repentir...

— Ne saurait les effacer, ajouta vivement Cclestine ; si tel était le but de cette visite importune, vous pouvez vous retirer, monsieur , ma résolution est inébranlable , et d'ailleurs, vous l'avez dit : « C'est une sépa* ration qui sera éternelle! » J'ai bonne mémoire.

, Célestine accompagna cette dernière

DTN GUEUX. SO.T

phrase d'un sourire plein d'ironie , et du geste, elle congédia Lëopold qui obéit, malgré lui , à cette injonction muette ; il sortit en murmurant quelques mots entrecoupés.

Quand il fut parti, Célestine vint s'asseoir près de Frédéric qui lui prit les mains en lui disant à voix basse :

— Il méritait cette leçon, mademoiselle ; c'est un fat qui croit qu'aucune femme ne peut résister à son mérite; le caprice, qui l'a conduit ici , lui apprend combien sont fragiles les prétentions que nous osons avoir quelquefois.

Célestine n'avoua pas à Frédéric qu'elle n'avait traité aussi durement Léopold, que parce qu'il était présent pendant leur entretien ; Frédéric, qui sous le voile d'une affec tueuse amitié, cherchait à gagner les bonnes grâces de Célestine, ne la laissa pas longtemps aux réflexions que la présence de

Léopold avait dû faire iiaitre. Il la plaignit énergiquement d'avoir rencontré sur son chemin une âme égoïste , un cœur froid et blasé, qui n'avait pas compris l'énormité du sacrifice qu'on lui faisait en s'abandonnant à ses trompeuses promesses. Frédéric ne manquait point de tact, et loin de lancer tout-àfait l'anathême sur Léopold, il essaya de le disculper pour donner à Célestine l'occasion de réfuter les argumens qu'il avançait ; et, à l'abri de quelques éloges bien vagues, il fit passer d'assez bonnes vérités.

C'est ainsi qu'en ne blâmant pas entièrement le choix malheureux que Célestine avait fait , en se donnant à Léopold , il lui démontra que ce dernier ne s'était pas montré assez reconnaissant de l'amour qu'elle lui avait témoigné pendant sa longue détention. Il vanta assez adroitement tout ce que son dévouement avait de noble et de touchant,

D UN GUEUX. 10 o

et grâce à ces flatteries, il parvint à s'irisiiiner dans l'esprit de Célestine, et à lui arracher un ave»! aucpiel il paraissait attacher beaucoup de prix.

Cet aveu lui donnait la certitude c[u'il n'était point indifférent à la grisette qu'il convoitait.

Satisfait des résultats de cet entretien , Frédéric se retira en promettant à Célestine de revenir la voir le lendemain.

A peine Frédéric était-il dans l'allée, que Léopold, qui attendait, sur le carré du quatrième , le départ de son rival , descendit avec précaution, et heurta légèrement avec le doigt, la porte que Célestine venait de refermer ; celle-ci , qui n'attendait personne, hésitait à ouvrir; mais en songeant que Frédéric avait pu oublier de lui dire quelque chose, elle s'y décida, et au même instant Léopold entra brusquement, et pre-

nantCélestineà bras-le-corps, il l'embrassa, mal^é une vive résistance , en lui disant :

— Chère Célestine, point d'effroi ! c'est moi, c'est ton Léopold qui te presse dans ses bras.

— Mais, monsieur, que signifie.... je ne comprends pas, balbutia Célestine en cherchant à se dégager.

— Célestine, ma bonne Célestine, disait Léopold en lui prodiguant les plus tendres caresses, ne repousse pas un malheureux qui a pu oublier, en quelques heures, tout ce que tu avais fait pour lui; ton amour me rendait le plus heureux des hommes, et j'ai pu m'en priver... J'étais foui crois-le bien, lorsque je te disais : « Notre séparation sera éternelle ! » Ces paroles maudites, je les renie ; ne plus te voir ? ma Célestine ! mais c'est un sacrifice au-dessus de mes forces....

1)1 N GLEIX. Ô0 7

Dis que lu me pardonnes, que tu oublieras un moment d'égarement...

Nouvelles caresses , nouveaux baisers , même résistance de la part de Célestine qui lui répondit d'une voix mal assurée : — \os prières sont vaines , monsieur; je ne veux pas entendre votre justification.

31ais Léopold avait mis dans sa tête qu'il se justifierait en dépit de tous les obstacles, et afin d'obtenir le pardon dont il avait besoin, il se précipita aux genoux de Célestine, et lui tint les discours les plus pathétiques et les plus propres à l'attendrir ; il rappela les premiers jours de leur liaison , les nombreux témoignages d'amour qu'ils s'étaient donnés mutuellement; Célesline sentait sa colère se dissiper à mesure que Léopold parlait ; les souvenirs qu'il retraçait avec feu le disculpaient peu à peu, et la sévérité de son regard s'adoucissait en re-

gardant son amant qui la suppliait, à genoux, d'oublier des torts qu'il s'efforcerait d'effacer.

Un sentiment de fierté l'empêchait de dire à Léopold : — Relevez-vous , je vous pardonne! — Les humiliations que l'étudiant lui avait fait subir au moment de leur séparation, se présentaient à sa mémoire, et à son tour, elle se promit de faire acheter la grâce qu'il sollicitait. Elle feignit de croire à la sincérité des protestations dont Léopold ne se montrait pas avare ; mais avant d'accorder ce qu'il demandait, elle voulait réfléchir.

— Dans quelques jours , lui dit-elle, nous reprendrons cet entretien ; j'ai besoin d'être seule avec moi-même...

On comprend que cette proposition ne fut point du goût de Léopold, qui redoutait

surtout les réflexions que Célestine pouvait faire en son absence ; et puis le rendez-vous, donné par le notaire Clémençot ne souffrait point de retard ; ces raisons le déterminèrent à ne point accorder le délai qui lui était demandé.

— Ma chère Célestine, dit-il d'un ton pénétré, je subirai, sans murmurer, l'épreuve à laquelle tu veux me soumettre avant de sceller une réconciliation qui sera durable, et qu'un mariage rendra éternelle...

— C'est mal d'employer un pareil moyeu, interrompit Célestine en rougissant, l'union dont vous me flattez est un espoir trompeur à l'aide duquel vous voulez triompher de ma faiblesse et ni'arracher un pardon...

— Que tu ne peux refuser à la sincérité de mon repentir, ajouta Léopold ; d'ailleurs, ma bonne Célestine , ce n'est pas un jour comme celui-ci qui doit nous voir désunis.;

il y a un an que le malheureux Jérôme,.,

— Et Lëopold porta la main à ses yeux. Célestine essuya une larme et murmura :

— Déjà un an !

— A son lit de mort, le pauvre homme me fit appeler. Il avait quelques dispositions à faire, et il me pria de lui aller chercher un notaire. Son désir fut rempli ; le notaire vint recevoir ses dernières volontés, et en quittant l'hospice, ce dernier me prévint que Jérôme m'avait nommé son exécuteur testamentaire. Hier , j'ai reçu du notaire, dépositaire de son testament, une lettre dans laquelle il me prie de te conduire chez lui...

— Aller chez un notaire ! dit Célestine , à quoi bon ?

' — Je n'en sais pas davantage, répliqua Léopold ; mais tu comprends, comme moi, ma chère Célestine, combien il importe d'obéir à cette invitation faite au nom de ton père

D UN GlELX. Zi 1

mourant; c'est de lui que M. Clëmeiicot te parlera.

— Ainsi, vous pensez que je dois aller à ce rendez-vous ?

— C'est mon avis , ma chère Gëlestine, repartit Léopold.

L'impulsion toute nouvelle donnée à la conversation, permit à notre étudiant d'obtenir le pardon que Gélestine ne lui refusait plus aussi obstinément. Le mot : Mariage ! jeté en avant, avait produit son effet, et Léopold ne se borna pas à le lui faire entrevoir comme pouvant se réaliser; mais comme devant se réaliser dans peu. La situation dans laquelle Gélestine se trouvait placée la rendait plus attrayante aux yeux de Léopold, et son imagination, flattée de l'avenir brillant qui se présentait, lui fournissait les protestations les plus tendres, les mots ie^plus délicats pour convaincre Gélestine que

5 12 LE TtsTAMENT

son cœur était d'accord avec sa bouche; son éloquence fut si persuasive qu'elle détruisit en un instant l'ouvrage de Frédéric.

La puissance d'un premier amour opéra ce changement.

Célestine permit à Léopold de venir la prendre le lendemain matin pour aller chez le notaire Clémençot. Notre étudiant aurait bien voulu rester, afin de cimenter leur réconciliation par certains témoignages d'une passion qui se rallumait ; Célestine eut la force de résister à ses désirs, et de lui refuser les preuves d'amour qu'il lui demandait; tout ce que Léopold put obtenir, ce fut un chaste baiser donné et rendu ; après quoi, Célestine le mit à la porte en lui disant : — A demain !

— J'ai réussi , pensa Léopold en s'éloi • gnant; ah! mon ami Frédéric! vous avez cru que c'était chose facile que de me supplan-

ter, alors même que j'avais laissé le champ libre... Erreur, cher ami, erreur grave; comme un autre César : Je suis venu, J'ai vu, jai vaincu !

Cfttt milU fraiifs îr^ tente.

M. Clémençot , après le départ de Léopold, s'était rendu chez Christophe , qui ne demeurait plus rue Mouffetard, mais près de la place Maubert où il avait loué une pclite boutique dans laquelle il teignait, dégraissait

SIC LE TESTAMEKT

et remettait à neuf les objets confiés à ses soins ; en un mot, Christophe, le lendemain (le son mariage , avait ouvert une boutique en disant à sa femme : — Ma bonne Georgina , avec de l'ordre et de l'économie, nous gagnerons ici un morceau de pain pour nos vieux jours. — Ce fut donc à la boutique du teinturier Christophe que Clémençot se rendit, afin de communiquer à ce dernier un projet qui ne pouvait être mis à exécution sans sa participation.

Christophe était sorti , et Clémençot ne trouva que Georgina qui, en le voyant entrer , laissa échapper une exclamation de surprise.

— Je venais pour parler à votre mari , lui dit le notaire, mais puisqu'il est absent, nous pouvons causer ensemble. Christophe m'a fait l'effet d'au cxcclleut g<"trvo" > po"'*sui-

Dl'N Gl'KfX. 317

▼it-il ; il est peut-cfre un peu vif, emporté...

— N'avons-nous pas chacun nos défauts?

dit Georgina en interrompant Clémencot.

— Sans doute, continua celui-ci , et je suis persuadé que votre douceur triomphe aisément de la brusquerie de son caractère, et que vous exercez sur son esprit une influence... salutaire, puisqu'elle sait en maîtriser l'impétuosité.

Et comme ce préambule paraissait inquiéter Georgina, Clémencot se hâta de venir au but de sa visite .

— J'ai besoin de votre appui, madame, ajouta-t-il, pour faire consentir Christophe à recevoir ici... pour quelques jours , celle qu'il a cru long-temps votre sœur...

— Mademoiselle Célestine !

— Précisément , mademoiselle Célestine de Lussan, réclame, par mon entremise, la

faveur d'habiter quelques jours avec vous, et j'espère que vous ne me refuserez pas.

— Y songez-vous, monsieur, dit Georgina, la fille d'un comte logée chez de modestes artisans! Notre maison ne saurait lui convenir.

— La fille d'un comte a été élevée avec vous, madame, reprit (]lémencot; elle n'est pas accoutumée à ce luxe, que sa naissance et la fortune de son père lui permettent de se procurer ; élevée modestement et pour une vie laborieuse, elle ne se trouvera pas déplacée au milieu de vous.

— Je ne puis répondre à votre demande, dit Georgina , mon mari a seul le droit de vous l'accorder ou de vous la refuser, et je crains que la réponse qu'il vous fera...

— Soit un refus, répliqua le notaire en souriant; il ne m'appartient pas, sans doute, de blâmer nue résolution dont j'ignore le

DllN GUEUX. 319

motif; mais en me rappelant que cette Célestine, que vous traitez avec tant de froideur et de réserve, a partagé pendant vingt années les mêmes amusemens, les privations et les inc[uiétudes que vous ressentiez , j'ai le droit de m'étonner de l'accueil que vous me faites en ce moment.

— Ce n'est point la fille de Jérôme , de mon père, qui réclame un asile, c'est mademoiselle de Lussan....

— C'est une petite chicane de mot seulement, dit le notaire ; ce matin, avant la lecture de ce testament, auriez-vous repoussé Célestine si elle était venue vous faire la demande que je vous adresse en ce moment?

— Mon mari l'eut fait, monsieur, répondit Geoigina; mais j'aurais combattu une résolution qui pouvait être fatale à ma sœur... Mademoiselle de Lussan est riche, et

r,2 0 LE tp:stàme>'t

je vous avoue que je ne comprends pas la raison qui lui fait dësirer de venir demeurer avec nous.

— Quelques mots suffiront pour vous en instruire. En recouvrant un nom et une fortune, dont soh père avait voulu la frustrer, mademoiselle de Lu ssan retrouve aussi sa mère... sa mère qui doit arriver à Paris au premier jour... Est-il donc nécessaire que la faute de sa fille lui soit dévoilée? Doit-elle embrasser celle-ci sous les yeux de son amant? J'ai voulu épargner à Gélestine la honte de rougir devant sa mère d'une faiblesse que son inexpérience , l'isolement dans lequel la mort de Jérôme vous laissait toutes deux , peut excuser. Votre sagesse, madame, vous a préservé de l'écueil ; un honnête garçon s'est présenté, vous a offert sa main, et vous avez eu la raison de préférer un avenir honorable, sinon brillant, aux

DLN r.UEUX. 52 1

trompeuses amorces de suborneurs adroits, de libertins riches et vicieux ; je le répète, la faute de Célestine peut être effacée par un mariage, et M. Léopold est prêt à lui donner cette satisfaction.

— Maintenant qu'elle est riche, dit Georgina.

— Eh î madame, ne scrutons pas aussi sévèrement les actions d' autrui; pensons le bien plutôt Cfue le malj puis-je compter sur votre appui pour décider M. Christophe à m'accorder ce que je demande ?

Georgina hésita quelques instans à faire une promesse qu'elle craignait de ne pouvoir tenir; néanmoins, elle céda aux sollicitations de Clémencot, et s'engagea à lui faire savoir, aussitôt que son mari serait rentré, ce qu'il déciderait relativement à mademoiselle de Lussan. Le notaire n'en voulait pas

w2-2 LE TKSTAMENT

davantage, et il se retira, bien persuadé que le bon sens de Christophe ne trouverait rien à reprendre dans le service qu'on sollicitait de son obligeance.

Une demi-heure après le départ de Clémencot , Christophe rentra. Une vieille femme, couverte de mauvais haillons, raccompagnait. Christophe la fit asseoir dans sa boutique, et envoya Georgina chercher du vin et du sucre, qu'il lui fit prendre en disant : — Là, là, bonne femme; remettezvous ; c'est un mauvais moment qu'il faut oublier.

Georgina regardait d'un œil curieux la protégée de son mari ; elle n'osait le questionner, mais elle s'étonnait que Christophe ne lui eut pas déjà fait connaître quelle était cette pauvre femme près de laquelle il paraissait si empressé; le silence de Christophe se prolongeant, elle l'attira dans un coin de

DUN GITEUX. 32 5

la boutique pour lui dire : — Qu'est-ce donc? mon bon ami , quel malheur cette pauvre femme a-t-elle à déplorer?

— Tu vas lui faire un lit dans l'arrièreboutique, dit Christophe, sans répondre aux questions de sa femme ; voyons , ma petite Georgina, hâte-toi, elle a besoin de repos.

Et du geste, il fit signe à sa femme d'exécuter l'ordre qu'il lui donnait.

Georgina obéit avec une promptitude qui lui faisait espérer que Christophe satisferait sa curiosité. En effet , dès que la vieille femme eut été couchée , Georgina revint dans la boutique , où Christophe se promenait à grands pas en se parlant à lui-même.

— Mais qu'as-tu donc? mon bon Christophe, lui dit Georgina d'un Ion câlin ; tu parais agité ; te serait-il arrivé quelque chose ?

— Justement , répondit Christophe , et j'en suis encore tout ému.

52 4 LE TLSTAMtKT

— Cette vieille femme...

— Voilà la chose. Imagine-toi que je m'en revenais tranquillement par la rueGalande, parce que j'avais à dire deux mots à un ami qui demeure à la fontaine Saint- Se vérin; lorsque je vois, à quelques pas devant moi, un rassemblement... Je me dis : Ce sont des flâneurs, passons notre chemin! Et je continuais de marcher en écoutant la conversation de deux commères qui jasaient pour elles et les passans. — Laissez-moi donc tranquille, disait l'une, c'est des couleurs qu'elle monte, cette vieille feignante ; on ne meurt pas de faim ici-bas. — Tout le monde n'a pas M. le curé dans sa manche, répondait l'autre ; y se pourrait bien que la pauvre diablesse n'ait pas mangé depuis deux jours. — Couleurs ! couleurs ! reprenait la pre^ mière ; lesmendians, c'est si malin...

Cette conversation me fit revenir sur mes

pas; je m'approchai de la pauvre femme, que chacun regardait d'un air hébété , sans lui prodiguer les secours que son état réclamait. Sa pâleur, la fixité de ses yeux, son pouls qui battait avec violence, étaient des indices qui attestaient assez que la malheureuse ne se faisait point un jeu de se donner ainsi en spectacle. Je la pris dans mes bras et la portai chez le premier marchand de vins qui s'offrit à mes regards ; elle reprit bientôt connaissance, et juge de ma surprise, lorsque j e l' entendis m 'appeler par mon nom .

— Elle te connaissait ? dit Georgina.

— Sans doute , cette vieille femme était venue deux fois dans notre ancienne maison de la rueMoufîelard pour parler à Célestine, qui n'est point la fille d'un comte, mais sa fille à elle.

— Le testament de notre père ne prouve t-il pas le contraire ?

32 6 LE TESTAMEM

— Il y a du louche dans cette affaire là ; chemin faisant, elle m'a conté son histoire. Elle se nomme AugustineFarday...

— Mais c'est ma mère! Christophe, ce sont les noms que ce notaire a prononcé devant nous, les mêmes qui se trouvaient sur mon extrait de naissance !

— C'est ce que j'allais lui dire, lorsqu'elle m'a révélé le projet qui avait été formé par Jérôme, pour s'emparer de la fortune du comte de Lussan, en substituant sa fille à celle de cet homme riche, peu soucieux, à ce qu'il parait, de jouir des caresses de son enfant. Célestine est bien la fille de la pauvre femme que j'ai recueilli... elle s'était déjà présenté à elle sous ce titre ; mais l'orgueil de la petite personne s'est révolté... je ne sais pas trop pourquoi... car enfin, elle n'a pas été élevée comme une duchesse... mais

b IN GLEIX. 5 3 7

son Léopold lui a fourré un tas d'idées ambitieuses dans la tète...

— Cette Gélestine de Lussan n'existe donc pasFditGeorgina.

— Eh ! si fait ! répliqua Christophe en

souriant; j'ai une drôle de chance, tout de

même; une grosse fortune, à ce qu'on dit,

et une famille de nobles... Car c'est toi, ma

petite Georgina, qui est madame la comtesse,

à l'heure qu'il est... Une comtesse teinturière! ha! ha! hal

Et Christophe riait aux éclats. Georgina était restée stupéfaite de surprise; elle ne pouvait accorder ce qu'elle entendait avec ce que le notaire Clémençot lui avait dit quelques instans avant l'arrivée de son mari.

— Je suis millionnaire ! s'écria Christophe , et je n'en serai pas plus fier , ni toi non plus, n'est-ce pas, madame la comtesse?

— Chut! fit Georgina en posant un doigt

52 s LL TESTAMENT

sur sa bouche ; avant de te livrer à une folle joie, mon bon Christophe...

— De la joie! dit celui-ci; eh! madame la comtesse, il y a de quoi en perdre la tête; c'est de l'ivresse, du bonheur; si je n'étais pas philosophe , j'en deviendrais fou , ma parole d'honneur ! Millionnaire ! ajouta-t-il en se frappant le front ; que de malheureux on peut soulager, que de larmes on doit tarir quand on aune grande fortune... C'est une belle chose qu'un bon riche ! et je veux être bon riche , moi !

— Et malheureusement , mon pauvre Christophe, il te manque cette fortune pour soulager les malheureux que nous ne pouvons que plaindre.

— Quand je te dis que tu es comtesse, millionnaire, où peu s'en faut.

— Ëcoute , mon bon Christophe , lui dit Georgina ; pendant que tu étais sorti, ce no-

D UrS GLliUX. 3-211

taire, chez lequel nous avons été ce matin...

— Oui, oui, je sais ; après ?

— Il est venu pour nous demander si nous voulions recevoir chez nous, pour quelques jours seulement, mademoiselle Célestine de Lussan.

— Il est fou, le notaire j c'est Célestine Jérôme , qu'il faut dire , fille d' Augustiiie Farday, née dans un état voisin du mariage ; absolument comme nous pensions que ta mère...

— Mais cette pauvre femme se trompe étrangement, mon bon Christophe, et je bénis le hasard qui Ta conduite ici, puisqu'il nous permet de venir au secours de notre mère...

— Allons donc ! s'écria Christophe avec humeur, ce n'est pas possible!... Je ne la renie pas parce qu'elle est malheureuse, au moins, continua-l-il; millionnaire ou tein-

r>3 0 LE TESTAMENT.

turier, le cœur sera toujours le même... Joseph Christophe n'est pas une girouette, ni un orgueilleux; mais il sait se rendre à l'évidence des choses, et puisque tout prouve que la pauvre femme dit la vérité...

— Le témoignage de ce notaire vient la démentir, répliqua Georgina ; et lui n'a aucun intérêt à donner à Célestine un nom qui ne lui appartient pas.

— Qui sait ? repartit Christophe avec le ton de l'ironie ; Jérôme voulait bien substituer sa fille à celle du comte... La vieille femme n'a découvert ce mystère que plus tard.

— Ce notaire attend une réponse, reprit Georgina.

— Eh bien, qu'il attende!... c'est-à-dire que non ; il vaut mieux savoir à quoi nous en tenir tout de suite... Il veut que Célestine

l) UN GLEtX. 35 f

vienne demeurer pendant quelques jours avec nous.

— Afin de dérober à sa mère la connais- ^ sance de sa liaison avec ce M. Lcopold qui

ne demande pas mieux que de l'épouser...

— Parce qu'il la croit riche, noble, et cœtera, et cœtera. Tu le verras changer d'idée quand il saura qu'elle n'est pas plus grande dame que par le passé!... Nous rirons de sa figure, à ce carabin désintéressé...

— Ainsi, tu consens à ce que Célestine demande?

— De grand cœur ; nous nous expliquerons en famille ; je vais donner un coup de pied jusqu'à la boutique de ce fabricant de contrats et de testamens ; il m'a l'air d'un malin qui voudrait pêcher en eau trouble... mais minute! je suis présent, et pas endormi pour défendre mes intérêts... Je reviens dans l'instant ; tiens compagnie à la

7,3-2 LE TESTAMtNT

bonne femme, et surtout ne la réveille pas pour la questionner.

Et Christophe embrassa sa femme et sortit en courant. Quelques minutes lui suffirent pour franchir la distance qui séparait sa boutique de l'étude de Clémençot ; lorsqu'il arriva , ce dernier était à table ; mais en entendant prononcer, par sa domestique, le nom de Christophe, il donna l'ordre de le faire entrer.

— Je viens vous rendre la réponse que vous attendez sans doute, dit Christophe en entrant; excusez, si je vous dérange, mais comme vous paraissiez pressé de savoir si je consentirais à recevoir mademoiselle Célestine, je suis accouru vous dire que la chose ne souffrait point de difficulté.

— C'est un service dont vous n'aurez pas lieu de vous repentir, lui dit Clémençot en l'invitant à s'assc(Mf.

Du.N gi:elx. 3.^:,

— Grand merci, continua Christophe, j'aime mieux rester sur mes jambes, d'autant plus que j'ai peu de temps à perdre ici. Je vous rends un service, poursuivit-il, vous en convenez, c'est très bien ; maintenant, je vous en demande un autre, vous vous empressez de m'être agréable, et nous sommes bons amis.

— Parlez, monsieur Christophe, parlez, lui dit le notaire ; s'il est en mon pouvoir de vous être utile...

— Ça ne dépend que de vous, s'il en est temps encore toutefois ; voilà mon affaire : si mademoiselle Célestine ignore encore qu'elle est, ou passe pour être, la fille d'un comte millionnaire ou peu s'en faut, ce serait me rendre un service que de ne pas lui faire savoir encore.

— Et pourquoi ? demanda Clémencot.

nôA LE TESTAMENT

— C'est mon secret, et je veux le garder

jusqu'à nouvel ordre Rassurez-vous,

je ne prétends pas la faire languir longtemps ; demain, après demain, quand vous le jugerez convenable , vous pourrez venir lui apprendre, à ma boutique, et la grande fortune qui l'attend, et le retour de sa mère qui doit arriver au premier jour... c'est la condition que je mets à la recevoir chez moi; et puis, comme je vous le disais lout-à-l'heure, j'ai mon idée, que je vous communiquerai plus tard, et que vous approuverez.

— Je ne vois pas d'inconvénient à faire ce que vous me demandez en ce moment, répliqua Clémençot ; et si M. Levasseur m'a tenu parole, mademoiselle de Lussan doit encore ignorer le changement qui va s'opérer dans sa situation...

— Diable! diable! se dit Christophe en se

1) i > (;lki:x. zzr,

grattant le front, le carabin a pu parler... au surplus, ca ne changerait pas grand chose à mon projet . . . mais si le jeune homme avait été discret?

— Je saurais faire comprendre à mademoiselle Célestine que la situation, dans laquelle sa liaison avec M. Levasseur l'a placée, exige un brusque changement; je lui ferai sentir combien Tasile que vous lui ofrez doit être préféré à la co-habitation avec un amant... Et dans quelques jours, lorsque vous me ferez appeler, je lui révélerai, en votre présence, ce que vous savez déjà. Cet arrangement vous convient-il ?

— Je serais bien difficile, puisque vous faites tout ce que j'exige. Au revoir, monsieur le notaire; j'attends votre protégée; quant à votre visite, je viendrai vous chercher...

Et Christophe, qui n'avait plus rien à

faire chez M. Clémençot, s'en retourna chez lui en formant les plus beaux projets qui se terminaient toujours par la phrase conditionnelle : Si je suis millionnaire !

(tou|)-îï'ceU m orrièrr.

Mère Farday, en quittant Célestine qui, comme on l'a vu dans un chapitre précédent, s'était obstinément refusée à reconnaître dans cette vieille femme couverte de haillons celle qui lui avait donné le jour; reniée

par sa fille — Augastinc le croyait ainsi — cette dernière était partie en maudissant la destinée et en déplorant, trop tard, hélas! les déréglemens de sa jeunesse, et sa coupable insouciance, dont elle se trouvait punie par l'accueil que lui faisait Célestine.

La malheureuse, qui n'avait plus de bonheur à espérer ici-bas, qui était en proie à toutes les privations que la misère traîne à sa suite, la malheureuse créature avait senti son cœur battre avec violence en songeant qu'elle trouverait dans la tendresse de sa fille un soulagement à ses maux ■ ce ne fut point une pensée sordide qui la guida dans la démarche qu'elle fit auprès de Célestine, de cet enfant, qui pour prix d'une tendresse qui r importunait, la reçut froidement et ïïuit par la mettre à la porte ; Augustine avait lutté long-temps avec sa misère, et elle avait fini par &,'ac€0utumer à cette vie de

D UN GUEUX. 3 3 y

privations et de souffrances, i[ue les j^ens riches ne soupçonnent pas dans leurs salons brillons, et que le philantrope, par état, se borne à déplorer sans chercher à y apporter le seul remède : Du travail pour tous ! Du pain pour les vieillards !

Le coup qui venait de frapper la pauvre iemme , peu susceptible, en apparence, de ressentir des émotions qui ne sont pas seulement le partage des gens bien élevés, faillit mettre ses jours eu danger ; elle rentra chez elle dans un état d'accablement qui fit bientôt place à une fièvre qui lui donna le transport; ses voisins, alarmés des cris (ju'elle poussait pendant la nuit, prévinrent le concierge, qui prit sur lui de faire conduire sa locataire du sixième, au bureau central de la place du Parvis. Sa vie était si dangereusement menacée, que Feraployé de service, ne fit aucune difficulté pour envoyer

Augustine à l Hôtel-Dieu, où elle resta huit mois entiers gisante sur son lit ; elle serait morte vingt fois dans son grabat, car sa maladie s'était compliquée, et les médicamens qui lui étaient nécessaires, ainsi que les opérations auxquelles elle fut soumise, auraient épuisé les ressources de plus d'un ménage. La science triompha de l'opiniâtreté du mal, Augustine recouvra la santé, et dès qu'elle fut entrée en convalescence, on lui signifia que le lendemain il lui faudrait céder son lit à une autre. Augustine quitta, en soupirant, cette salle Sainte Thérèse dans laquelle elle avait trouvé des cœurs compatissans à ses maux; mais le chirurgien en chef s'était trompé en signalant Augustine comme pouvant quitter l'hospice ; en traversant le vestibule, qui ouvre sur le Parvis, elle sentit ses jambes chanceler; une sueur brûlante inonda son front, et c'est à peine si elle put

1) i:« GIEUX. 5 4 l

articuler : — Du secours ! je ne me sens pas bien! — L'invalide, de faction à la grille, arriva assez à temps pour l'empêcher de tomber à la renverse ; le concierge courut prévenir la première sœur, qu'il trouva sur son passage, de l'incident dont il venait d'être le témoin, et ramena avec lui deux filles de salle qui transportèrent la pauvre femme dans le lit qu'elle venait de quitter.

Cette rechute n'eut point de suites fâcheuses; l'air vif et glacial d'une journée du mois de mars avait agi sur elle avec trop de violence : quelques semaines de repos, une nourriture plus abondante, l'influence des rayons d'un soleil bienfaisant eurent bientôt fait disparaître les nouveaux symptômes qui s'étaient manifestés, et le jour de sa sortie arriva sans qu'Augustine put redouter de nouveau le contact de l'atmosphère.

Elle se diriîjea. en marchant lentement.

54 2 lE TESTlMftNT

vers la maison qu'elle habitait avant sa m.aladie, mais sou étoniiement égala sa douleur, lorsqu'elle apprit delà bouche du portier, que son misérable mobilier s'étant trouvé insuffisant pour répondre d'un loyer de quatre-vingt-cinq francs, le propriétaire avait jugé convenable de faire vendre, en vertu d'un jugement de la justice de pais, les guenilles et le grabat qui garnissaient le taudis auquel il donnait le nom de mansarde; le prix de la vente n'avait pu couvrir les frais de justice! on conçoit cela, parla cherté de tous les actes procéduriers qui engraissent cette maudite engeance qui a nom gens de justice. Augustine monta chez le propriétaire, qu'elle trouva assis devant une table somptueusement servie ; elle lui fit un tableau pathétique de sa misère, et lui expliqua les motifs de sa disparition , son séjour à l'hospice, et l'impossibilité où elle se trouvait

nin CLE» X. 54 3

«le lui faire parvenir de ses nouvelles... — De vos nouvelles, interrompit ce jLmcm/ius moderne, agioteur de la petite propriété, que trois banqueroutes avaient enrichi; de vos nouvelles, répéta-t-il après avoir vid!é son verre, mais je n'en avais pas besoin, bonne femme; je m'inquiète peu de mes locataires, du moment qu'ils me payentexactement... je tiens à être exactement payé , c'est un de mes défauts... quand on néglige cette formalité, j'agis... Nous autres gens qui possédons, nous avons des droits ; j'ai fait valoir les miens, et je n'ai pas à m'en féliciter... le compte de mon huissier dépasse de beaucoup le produit de la vente ; savez- vous que je serais en droit d'exercer mon recours... laissez-moi en repos et je vous tiens quitte.

Et comme Augustine essayait d'attendrir cet égoïste celui-ci sonna son domestique

OU LE TE^TAMrXT

et lui ordonna de mettre a la porte la pauvre

femme qui sortit en pleurant et en s'adresrant cette question :

— Mais que vais-je devenir maintenant?

0 pourquoi ne suis-je pas morte !

Elle erra le reste du jour dans Paris, et quand la nuit fut venue, elle s'assit sur une dorne. n'osant implorer la pitié des passans, quoi qu'elle ressentit deicà les premières étreintes de la laim: le quartier on elle se trouvait était frecpiente. et l'horloiie voisine sonnait minuit, que la malheureuse n'avait pas encore pu articuler deux paroles suppliantes: les boutiques se fermèrent, une clarté douteuse succéda aux flots de lumière qui inondaient les objets qui l'entouraient ; et elle fut obliiree d'obéir auxinionctions d'un caporal de la milice citovenne. qui lui ordonna de circuler, sous peine de >e ^ oir conduire au violon.

Augustine marcha une partie de la nuit; accablée de lassitude, elle se laissa tomber à la porte d'un hôtel de la rue de Provence, où le jour la surprit, étendue sur le pavé, appuyée contre un banc de pierre. Elle s'éveilla aux éclats de rire poussés par deux ou trois nigauds qui lui crièrent : — Holà ! vieille commère ! la nuit a été bonne à ce qu'il paraît ? mais on ne doit pas dormir les uns sans les autres... debout! qu'on nétoye votre appartement î — La malheureuse se leva et s'éloigna aussi vite que ses jambes le lui permirent; ce n'était pas seulement les huées indécentes des trois polissons auxquelles Augustine essavait de se soustraire, elle voulait encore échapper aux souvenirs éveillés par la vue d'une maison voisine de l'hôtel à la porte duquel la fatigue l'avait fait tomber ; cette maison avait été le témoin de ses jours de bonheur; elle s'y était fait servir

54 fi LE TESTAMENT

pat- des domestiques; et plus d'une fois, iii soucieuse de l'avenir, tout entière au présent, elle avait gaspillé en un jour l'or qui aurait pu la faire vivre une année.

Ces souvenirs poignans, d'un luxe éhonté, lui avaient fait monter le sang au visage; aussi de temps à autre l'épithète à! ivrognesse \ lui arrivait aux oreilles; car sa démarche était chancelante, et on attribuait à des excès d'intempérance ce qui n'était causé que par un affaiblissement physique et la privation d'alimens ; la malheureuse femme avait faim, et dans un moment où les douleurs devinrent plus vives, elle s'approcha d'un passant et lui demanda l'aumône.

Le hasard ne lui était pas favorable, car elle s'adressait à un sergent de ville, déguisé en bourgeois, qui observait, pour le compte du gouvernement, la porte d'un café qui vraîscmblabiement devait renfermer d'abo»

minaMes anarchistes, des buveurs de sans; et de vin de Champagne, des mangeurs de citoyens paisibles et de rognons à la brochette; le sergent de ville en s'entendant demander la cliar ité au nom du bon Dieu , mit la main . . sur le bras de la pauvre femme en prononçant les mots sacramentels : — Je vous ar. . . . — Il n'acheva pas, l'imprudent! car il s'était rappelé, fort à propos, que son rôle consistait à observer et non à empoigner les délinquans quels qu'ils fussent. Il lâcha le bras de la vieille femme en lui criant . — On travaille ! vieille Jeignante! — Innocent sergent de ville ! il répétait ce qu il avait entendu dire aux mouchards en chef de son établissement, très peu moral, alors qu'il s'avise de faire de l'inquisition domestique à propos d'opinions.... et cela lui arrive so^îveut, trop souvent, hélas!

Augustine n'eut plus envie de mendier;

34 8 LE TESTAMENT D r> GUElJX.

elle songea à sa fille, qui ne pourrait la repousser en la voyant si malheureuse; et c'est en essayant de se rapprocher d'elle que Christophe l'avait rencontré, au coin de la rue Galande, mourante de fatigue et de faim; la vieille femme avait bonne mémoire, et dans ses deux visites à la maison de la rue Mouffetard, la figure de Christophe l'avait frappé ; elle l'avait entendu nommer devant elle, et c'est en répétant ce nom, qui se joignait, dans sa mémoire à celui de Célestine et de Jérôme, qu'elle s'était assurée les bonnes grâces de celui qu'elle supposait pouvoir l'aider à retrouver sa fille qu'elle n'avait pu rencontrer à l'ancien logement de l'étudiant Léopold.

^es Be'cfptions.

— Ainsi, mèreFarday, vous êtes certaine que Georgina n'est pas lafille de Jérôme, et que ce titre, cette grande fortune appartiennent à ma femme, née d'un comte et d'une comtesse, et enlevée à ses parens, pour rai-

5 50 LE TtSTAMENT

son majeure que nous n'avons pas besoin de connaître r'

— Oui, monsieur Christophe, je suis certaine de tout cela, et vous pouvez juger de mon chagrin lorsque je me vois reniée par Célestine, par cet enfant envers lequel j'ai eu des torts, de grands torts, j'en conviens, mais ce n'est pas une raison pour refuser de me reconnaître.

— Elle y sera bien forcée, répliquaChristophe en souriant ; depuis deux jours qu'elle loge chez nous, elle a bien essayé de se donner des airs de princesse ; mais ça n'a pas pris , attendu que sa situation lui défend d'avoir des prétentions -, à la bonne heure, ma femme, puisqu'elle est comtesse et millionnaire... mais Georgina ne peut pas o'accoutumer à cette idée-là ; elle prétend même...

nUN GUEUX. 05 1

— Christophe ! Christophe ! criait-on dans i escalier.

— C'est la voix de ma femme, dit celui-ci en courant à la porte du carré pour répondre qu'il allait descendre; et revenant vers Augustine Farday, il lui dit : — Ne vous impatientez pas ma brave femme, c'est aujourd'hui votre dernier jour d'emprisonnement ; aussitôt l'arrivée de M. Clémençot, Reviendrai vous chercher... et vous embrasserez votre Célestine, qui ne se doute pas que vous habitez ce grenier ; dam ! je ne suis pas encore millionnaire ! mais quand j'aurai mon hôtel, soyez tranquille, je ne

vous logerai pas sous les toits.... Me voilà!

s'écria-t-il en s'élançant dans l'escalier.

Quelques instants après, il entrait dans son arrière-boutique où se tenait Georgina qui le conduisit , en lui recommandant de tarder le silence, derrière la cloison vitrée

5 ri -2 LE TESTAMENT

qui partageait la boutique en deux parties ; la jeune femme écarta doucement le rideau et Christophe put voir l'étudiant Léopold en tête à tête avec Célestine.

— Y a-t-il long-temps qu'ils sont ensemble ? demanda Christophe à sa femme.

— Deux minutes environ, répondit Georgina ; avant d'entrer, il a rôdé devant la boutique, en faisant des signes à Célestine.

— Je m'en vais le déranger, se dit Christophe en ouvrant brusquement la porte, et en pénétrant dans la boutique.

A la vue du teinturier, Léopold fit la grimace; sa présence le contrariait visiblement, car depuis son entrée dans la boutique, il n'avait pu dire à Célestine ce qu'il lui importait de lui faire connaître.

— Eh! bonjour, monsieur Léopold, dit Christophe d'un ton goguenard, en présentant sa main à l'étudiant qui dédaigna de la

UUIS CIRUX. Î85

presser ; il y a long-temps que je n'ai en le plaisir de vous voir... ah! si fait, je me trompe, j'oubliais que nous nous étions rencontrés chez M. Clémencot... un brave homme, ma foi ! Il m'a parié de vous de la manière la plus avantageuse... eh! vrai! j'avais besoin de son témoignags pour me raccommoder avec vous... car je vous en voulais...

— Et comment ai-je pu m'attirer l'inimitié de M. Christophe ? répliqua Léopold avec l'accent de l'ironie.

— Maintenant, il n'y a plus d'inconvénient à vous dire cela, puisque vous êtes le premier à reconnaître vos torts et à en offrir la réparation. Je vous tiens pour un honnête garçon ! »

Et Christophe accompagna celte phrasé d'une tape sur l'épaule de Léopold ; cette marque de familiarité déplut singulièrement

à l'étudiant qui fronça le sourcil et regarda de travers le jovial teinturier ; ce dernier ne parut pas s'apercevoir du mécontentement qu'il venait de faire naître. Il s'approcha du comptoir près duquel Léopold s'était retranché.

— Savez-vous bien, continua-t-il, que je m'invite à votre noce moi et ma femme ; je veux faire mon cadeau à la mariée, qui ne le refusera pas; je lui ménage une surprise qui vous étonnera bien tous les deux, car vous en aurez aussi votre part, monsieur Léopold.

— Je vous dispense...

— Allons donc ! ne faites pas le difficile ; je suis boutiquier, c'est vrai, mais je n'en suis pas plus fier ; nous signerons votre contrat de mariage aujourd'hui... pourquoi rougir, mam'zelle Céîestine ! c'est bien naturel, on s'aime, on s'épouse, rien de plus moral.

D'UN GIEIIX. S"} 5

— Ma chère Cëlesline, dit Léopokl en se penchant sur le comptoir qui le séparait tle sa maîtresse, je reviendrai demain... — et il ajouta à voix basse : — Je rentre chez moi pour t'écrire, tu sauras

— Que vous l'adorez, et cpie votre voeu le phis cher est de la conduire devant M. le maire qui, avec trois paroles, légitimera une liaison passablement... enfin... vous comprenez!

Celle interruption de Christophe fil éclater le dépit que Léopold éprouvait de le voir se mêler de sa conversation avec Célestine.

— En vérité, monsieur, dit-il avec un ton d'aigreur, j'ai peine à m'expliquer votre conduite à mon égard depuis quelques minutes. . . ce n'est pas vous à qui je rends visite ici. mais à mademoiselle...

— Qui se trouve chez moi, monsiéili* Léopold, dit Christophe en élevant la voix;

35 6 LE TESTAMEKT

c'est assez vous dire qu'il faut s'y conduire décemment, sinon...

— Des menaces!

— Ne sont pas dans mes habitudes, continua Christophe, quand quelqu'un m'a fait une sottise, je cogne... et dur quelquefois... que ceci vous serve pour l'avenir.

— Grossier animal ! murmura Léopold en toisant d'un œil menaçant l'irritable teinturier.

Il allait prendre la porte lorsque Glémençot entra.

— Arrivez! arrivez! lui cria Christophe, vous êtes attendu impatiemment par ces jeunes gens. — Et il désigna Léopold et Célestine.

— Cet endroit est peu favorable pour la conférence qui nous rassemble en ce moment, dit le notaire en promenant un regard moqueur autour de lui.

— C'est juste ! dit Christophe, et j'ai pensé

DUN GL'EIX. 58 7

à tout ; femme ! continua-t-il en s'adrcssant à Georgina, conduis ces messieurs et mam'zelle Cëlestine dans notre chambre... je vous rejoins dans l'instant.

Et Christophe sortit de sa boutique et courut au cabaret qui était à quelques pas de là. Jean Fréju, le marchand de chansons, y faisait faction, auprès d'une bouteille, en attendant le moment où Christophe viendrait le chercher; aussitôt que celui-ci parut, il se leva et le suivit en disant : m A

— Le quart-d heure est donc arrivé, jeune industriel patenté P

— Juste, troubadour de la rue Mouffetard ; la consigne est de montrer du sangfroid et de la tenue, ....

— Connu! connu, répliqua Jean Fréju :

IIM') If. ■ , , . i

C'est le devoir du vrai témoin français ! Et le marchand de chau,sons suivit Christo-

phe en maimottant entre ses dents le refrain de la Parisienne , le courons à la victoire ! de Casimir Delavignc. Christophe ferma sa boutique, mit la clé dans sa poche, et conduisit Jean Frëju jusqu'à la porte du premier étage.

— Minute ! lui dit-il, je vas chercher le témoin du sexe féminin indispensable à la chose.

Il reparut bientôt en donnant le bras à AugustineFardav, qui tremblait de tous ses membres et qui s'appuyait sur Christophe en le priant de ne pas aller aussi vite ; mais le teinturier était pressé d'assister au dénouement de la comédie qu'il jouait depuis quatre jours, et sans tarder davantage, il poussa la porte de' sa chambre qui avait été laissée entrouverte parGeorgina, et apparut, conduisant par la main Augustine Farday et JeanFréju. Leur présence surprit étrange-

bUN GlELX. 5 8»

ment Lëopold et le notaire Clëmençot, surtout, qui ne connaissaient pas les nouveaux venus; quant à Célestine, elle interrogeait, d'un œil inquiet, Georgina et Christophe ; ce dernier fit asseoir la vieille femme près de Léopold, qui recula sa chaise en haussant les épaules ; Jean Fréju prit place à côte de Célestine qu'il salua d'un : — Bonjour, mon ancienne voisine ! — A quoi, celle-ci ne répondit pas.

— Maintenant que nous sommes tous réunis, dit Christophe d'un air satisfait, vous pouvez parler, monsieur Clémençot, nous vous écoutons, comme un prédicateur en chaire, dans un silence religieux.

Le notaire, dont le visage grave et réfléchi contrastait avec toutes ces physionomies exprimant à la fois, l'inquiétude et la curiosité, se leva, et du geste désignant Jean Fréju et Augustine Faiday, il dit :

— J'ignore le molil" qui a pu déterminer monsieur Christophe a introduire ici ces deux personnes; mais je lui déclare que je m'abstiendrai de parler en leur présence, ce que j'aià dire ne les concernant pas.

Jean Fréju et A-Ugustine Farday firent un mouvement pour se retirer; Christophe les contraignit de se rasseoir, et il répondit au notaire que ces deux personnes étaient intéressées dans la révélation qu'il avait à faire.

— Au surplus, ajouta-t-il en élevant la voix, il est juste de vous dire quelles sont ces personnes.

Je commence par madame — et il salua Augustine — qui n'est pas inconnue à mademoiselle Célestine, ainsi qu'à monsieur Léopold , comme ils voudraient le faire croire....

— Mais, monsieur, dit Léopold.

D LN GLEIX. 561

— Ne m'iiileiroiiipcz pus, poursuivit Christophe, c'est un fait que j'établis en passant. Madame se nomme A.ugustine Farday...

— - C'est la mère de votre femme, dit sèchement Clémencot.

— Suivant vous, monsieur le notaire, continua Christophe en ricanant, mais d'après nous, il en serait aiitrement. N'est-ce pas mère Farday ?

— Monsieur Christophe dit la vérité, murmura sourdement la vieille femme en baissant la tète.

— Quelle vérité ! exclama le notaire ; vous reniez votre enfant? Madame.

— Non, non, répliqua Christophe avec vivacité, c'est au contraire l'enfant qui refi-ise de nous reconnaître, et... tenez, la pâleur de mam'zelle Célcstine vient à l'appui de ce que j'avance.

— Mademoiselle ! fit Clémencol en haussant les épaules; monsieur Christophe sait très bien qu'elle n'a jamais rien eu de commun avec cette femme !

— Bon ! bon ! dit le teinturier en frappant sur sa cuisse, vous y tenez toujours à votre idée ; mais vous y renoncerez. Parlez donc, mère Farday, faites valoir vos droits; réclamez votre fille.

— Quel but s'est proposé monsieur Christophe? demanda Clémençot avec humeur.

— Monsieur Christophe a voulu et veut encore mettre en action un proverbe bien connu : Qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César ; donc, à mam'zelle Célestine le nom de sa famille, et à ma petite Georgina celui de comtesse de Lussan ....

— Qu'osez- vous dire? s'écria le notaire Clémençot d'une voix sévère.

— L'exacte vérité, reprit Christophe; tant

D m GUEUX. 303

pis pour qui s'eu offense ; mais parlez donc, mère Faiday, continua-t-il en s'adressant à la vieille femme, dites ce que vous savez, ce que vous voulez...

Augustine fit un effort sur elle-même pour rompre le silence qu'elle s'était imposé ; elle releva la tête, et dit d'une voix mal assurée :

— Il y a, dans l'affaire qui nous rassemble ici, un mystère que je puis éclaircir; ma conscience m'en fait un devoir.

Clémençot fit un mouvement pour imposer silence à la vieille femme ; mais il en fut empêché par Léopold qui se pencha à son oreille pour lui dire : — Voyons jusqu'à la fin cette ridicule comédie de l'invention du sieur Christophe. — Le notaire reprit son attitude attentive, Célcstine se cacha le visage avec son mouchoir ; quant à Georgina, elle examinait avec anxiété cette Augustine

364 LL TESTAMErsT

Farday, que toutes les apparences s'accordaient à lui représenter comme étant sa mère, quoique elle-même ne voulut pas en convenir, abusée qu'elle était par la coupable manœuvre de feu Jérôme.

— Monsieur, dit Augustine en s'adressant à Clémencot, d'après ce qui m'a été raconté, c'est vous qui avez reçu les dernières volontés de ce pauvre Jérôme ; à son lit de mort, il vous a confessé la mauvaise action dont il s'était rendu coupable en enlevant à une mère l'enfant qu'elle venait de mettre au monde.

Clémencot fit un geste d'adhésion ; Augustine poursuivit.

— Cet enfant fut placé en nourritô , et à quelques mois de là^ je donnai le jour à une fille que Jérôme... mon amant, reconnut, et fit élever avec la pauvre petite créature, que

uuN r.iEix. ses

l'injustice de son père privait à jamais des caresses de la comtesse de Lussan. Des raisons, que vous connaissez peut-être, amenèrent notre séparation , et moi aussi je fus privée des embrassemens de mon enfant , de ma chère Célestine...

— Vous avez eu raison, madame, interrompit le notaire, de dire qu'il y avait ici un mystère ; mais c'est à moi, non à vous, qu'il appartient de le dévoiler. Je savais quels avaient été les projets de feu Jérôme, de cet agent infidèle d'une volonté rigoureuse, injuste peut-être; mais qu'il ne lui appartenait pas.de discuter; il voulait substituer votre fille à celle du comte de Lussan, et afin d'accomplir plus facilement cette manœuvre coupable, il fit naître l'erreur dont aujourd'hui encore vous êtes dupe. Mademoiselle Célestine ne vous est rien, j'en ai les preuves sur moi. — Et Clémençot tirades papiers de

sa poche. — Voici l'acte de naissance de votre fille, Georgina Jérôme, ici présente.

— Ma mère ! s'écria Georgina en se jetant dans les bras d'Augustine ; il y a des pressentimens qui ne trompent pas !

— Faux! faux! cria Christophe; le notaire est dans l'erreur!

— Le notaire produit l'époque à l'appui de ses paroles des actes authentiques contre lesquels il est impossible de s'élever. La liaison d'Augustine Farday date de décembre 1815, et l'acte de naissance de sa fille, du 8 septembre 1816; or, celui de mademoiselle de Lussan, que voici, remonte à septembre 1815, c'est-à-dire, une année avant la naissance de Georgina, fille de Michel Jérôme et d'Augustine Farday, s'intitulant rentiers et demeurant rue Jacob Saint-Germain. Lisez, monsieur Christophe, lisez...

Le teinturier prit l'acte que le notaire hii

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présentait, le purcourut en silence, et se tournant dn côté d'Augustine, qui pressait tendrement Georgina dans ses bras : — Il paraît que vous êtes de la famille, tout de même.

— Je vous dois la vie, mon gendre, lui répondit A-ugustine en lui tendant la main, que Christophe pressa cordialement.

— Ne parlons pas de ça, répliqua-t-il brusquement; vous êtes chez nous, vous y resterez, quand il y en a pour deux, il yen apour trois, commeondit; venez avec nous, laissons ces messieurs causer en liberté.

Et il fit signe à Jean Fréju de lever le siège ; mais le marchand de chansons s'était endormi, malgré toute l'attention qu'il voulait donner à la discussion; les libations de la journée avaient été fréquentes, ei le défaut d'exercice provoqua le sommeil qu'il n'avait pu combattre.

no 8 LE TESTAMENT

Clémencot ne laissa pas à Christophe le temps de réveiller son témoin, il Tinvitaù s'asseoir, ainsi que sa mère et sa femme, et s'adressant à Célestine, qui depuis le commencement de cette scène, cherchait , mais vainement, à s'expliquer ce qu'elle entendait, le notaire lui dit, d'un ton grave et solennel :

— Il me reste un pénible devoir à remplir envers vous mademoiselle ; depuis quelques instans ,votre esprit étonné cherche la solution du problème, résolu en faveur de madame Christophe,qui retrouve une mèredigne de sa tendresse, je me plais à le croire ; mais vous, mademoiselle, vous êtes en droit de vous demander : Quelle est donc ma famille ? quels étaient les droits de Jérôme qui m'a élevé, que je nommais mon père? vous aurez le courage d'entendre la vérité.

Célestine se pencha sur l'épaule de Léo-

I) UN GUtlX. 509

pold, et trnne voix faible, clic lui dit : — Mon ami, quel malheur vais-je donc apprendre ? — L'étudiant serra la main de sa maîtresse et répondit : — Du courage ! — Clémençot poursuivit en ces termes :

— Votre naissance, mademoiselle, fit éclater une mésintelligence funeste entre vos parens; votre père, vous condamna a vivre loin de lui, à ne jamais connaître celle qui vous avait donné le jour. Un domestique, qui avait la confi£mce de votre père, fut chargé d'assurer l'exécution de cette volonté; vous étiez encore au berceau, et vos premières caresses furent pour une étrangère . la nourrice, à laquelle Jérôme vous confia dès son arrivée à Paris, ne pouvait plus lui convenir, lors de la naissance de sa fille qui, déjà, était destinée par lui à prendre votre place, à usurper votre nom et la fortune de vos parens.

— Ma fortune! s'écria Cëlestine, dont le regard brilla d'un éclair de joie qui surprit Clémencot.

— Cette coupable substitution n'eut pas lieu, poursuivit ce dernier en suivant, d'un œil inquiet, l'agitation extraordinaire qui s'était emparée de Célestine: des événemens, inutiles à vous raconter, empêchèrent Jérôme de se rendre coupable de ce crime ; prêt de paraître devant Dieu, il a confessé la vérité, et désormais, mademoiselle, le nom du comte de Lussan, de votre père, vous appartient.

Célestine répéta sourdement : — Mon père ! le comte de Lussan ! une naissance illustre !... et, s' interrompant tout-à-coup, elle s'écria d'un accent déchirant : — Et ma mère ! monsieur, ma mère, dont vous ne me parlez pas!

Avant peu vous la verrez, lui dit Chris-

d'un gueux. %H

lophe, car on lui a donné mon adresse à madame la comtesse, et c'est ici qu'elle viendra vous trouver,

— Ici ! reprit Cëlestine, ma mère doit venir...— Son regard s'arrêta sur Léopold, elle se frappa le front avec désespoir en se disant mentalement : — Malheureuse ! malheureuse ! qiiand elle apprendra!...

Clëmençot n'avait pas fini; son regard sévère avait blâmé Christophe de son indiscrétion ; mais ne voulant pas remettre à plus lard, la pénible nouvelledont il était porteur, il déploya lentement une lettre qu'il tenait à la main, et la présenta àCéleslinecii lui disant :

— L'espoir dont on vous flattait est détruit, mademoiselle; M. de Lussan est mort en Amérique..,

— Et la comtesse revient en France. Parbleu \ dit Christophe, j'avais raison.

s 72 LE TESTAMENT

— La comtesse ne revient pas, repartit Clëmençot qui avança la main pour reprendre la lettre qu'il avait eu l'imprudence de donner à Célestine,

La jeune fille s'éloigna brusquement, afin de ne pas se laisser prendre le papier qu'elle regardait d'un air hébété, elle l'approcha de ses yeux et lut rapidement, et sans que sa voix en parut altérée, les lignes c[ui suivent :

ce A-UJourd'hui, 14 mars, une heure avant u le coucher du soleil, le trois-mâts améri- « cain V Actif, est venu se briser en vue du « port; l'état de la mer n'a pas permis de « mettre une seule embarcation dehors, u Tout a péri. On cite, parmi les naufragés, ce la comtesse de Lussan, la marquise de a Xaintrailles et le commandant Jackson. »

DIN r.LFAX. 5 7r>

Célestiiie laissa tomber la lettre de ses mains; un nuage épais s'étendit sur ses yeux; elle voulut faire quelques pas , pour gagner sa place, mais ses forces rabandoiinèrent; Lëopold s'élança et la reçut dans ses bras où elle s'évanouit en articulant faiblement : — Ma mère ! morte aussi ! — Georgina courut chercher de l'eau de Cologne, pendant que Jean Fréju, qui s'était réveillé en sursaut, allait à toutes jambes chez l'apothicaire voisin demander un cordial que Léopold venait d'indiquer.

L'évanouissement de Célestine résista à l'immersion d'eau de Cologne, à l'aspiration d'un flacon de sels, queClémencot avait sur lui; enfin, le cordial demandé par Léopold arriva; il s'empressa de l'administrer, et pendant quelques instans il crut que Célestine était hors de danger; elle reprit connaissance, et en ouvrant les yeux, elle semblait

demander ce (|ue signiliait les soins dont elle se voyait l'objet.

— Je ne suis pas malade, balbutia-t-elle péniblement, non... puisque je suis morte...

Et elle se mit à rire aux éclats.

Clémençot se retira en arrière pour essuyer une larme; Léopold, que l'exclamation de Célestine avait rendu muet d'étonnement, se pencha sur le sein de sa maîtresse en lui disant : — Enfant ! tu es dans les bras de celui qui jure de te rendre heureuse !

— Heureuse! répéta Célestine d'un air étonné, ah! oui... quand on est morte!,.

— Elle y tient ! se dit Christophe; je m'en vais changer son idée. — Il s'approcha. — Oui,mam'zellela comtesse, ajouta-t-il, vous allez être heureuse ; quand on a cent mille francs de rente, ou peu s'en faut , quand on est millionnaire! et il appuya sur ce mot, il

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est facile d'être heureux etd'ea rendre d'autre conteus.

— Chut ! fit Célestiiie avec un geste d'impatience, je vais dire bonjour à ma mère !

Ses yeux se fermèrent, et un sommeil pénible, agité, succéda à cette crise qui malheureusement ne fut pas la dernière ; son délire prit un caractère de gravité qui désespéra Léopold ; et Clémencot, qui n'avait pas voulu le quitter pendant cette pénible attente, le contraignit à le suivre.

— La malheureuse est perdue pour le monde, lui dit le notaire ; sa faible raison a succombé, sa folie ne laisse plus d'espoir. Rentrez chez vous ; je vais m'occuper de ce qu'il est convenable de faire dans cette triste circonstance.

Léopold ne voulait pas quitter Céléstine, mais sa vue paraissait produire sur la pauvre fille un effet si fâcheux, qu'il fallut bien

57 6 LE TKSTAMKNT

obéir à l'ordre du notaire. Jean Fréju se chargea de reconduire l'étudiant, etClémencot se retira en recommandant à Christophe et à sa femme de veiller attentivement sur la pauvre Célestine.

Il revint dans la 'soirée, accompagné de deux surveillans de la maison de santé du docteur Blanche. Célestine s'était livrée, pendant son absence , à toutes les extravagances imaginables , et il fallut employer la violence pour la faire monter en fiacre, car elle opposa une^résistance opiniâtre, désespérée, sous prétexte qu'on ne voulait pas la conduire auprès de sa mère. Lorsqu'elle arriva à la maison de santé, elle se trouvait dans un état d'affaissement qui permit aux deux surveillans de la transporter, sans avoir à lutter avec elle, dans la chambre qui lui était destinée.

EUe n'y resta pas long-temps.

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On avait négligé de fermer solidement la porte delà chambre, et dans la nuit qui suivit son arrivée, elle essaya de s'enfuir, afin disait-elle, d'aller voir sa mère ; le corridor, sur lequel ouvrait sa chambre, avait une fenêtre qui n'était pas grillée, elle parvint à l'ouvrir, et s'élança dans la cour en criant :

— Je vais voir ma mère!

Le bruit de sa chute attira le concierge, qui ne releva qu'un cadavre horriblement mutilé.

Deux mois après ce triste événement , Léopold s'embarquait, à Toulon, sur une frégate cfui appareillait pour un voyage de

long cours ; il était parvenu a obtenir une place de chirurgien, et son empressement, à quitter la France, annonçait assez que son séjour lui était devenu insupportable, depuis rborrible catastrophe qui l'avait empêché de réparer envers Célestine des torts qu'un mariage seul pouvait effacer.

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