Le Testament d'un Latin
Je. venais de finir ce livre quand la guerre a échilé^; je le relis aujourd'hui et je n'y change rien ; je me borne à mettre en note les quelques réflexions que les faits qui se sont accomplis dans ces derniers mois me suggèrent. Non-seulement la guerre n'a point modifié mes opinions, mais elle en a confirmé plusieurs, et, en particulier, celles que je professe sui' les armées et sur la guerre.
Quelque hostile que je fusse au système qui
1. S:i piihlicMiioii a été em urc retard«'e p;r les événements (|i»i ont sjivi la gueiie.
n LE TESTAMENT D'UN LATIN.
régnait quand ce livre a été écrit, quelque tristes que fussent mes prévisions sur les conséquences qu'il devait nécessairement entraîner, je n'aurais pas cru, je l'avoue, à des catastrophes si lamentables. J'ai la douleur de reconnaître que je n'étais pas assez pessimiste; dans ce temps-là, beaucoup de gens m'eussent reproché de l'être trop, qui, maintenant, me reprocheront le contraire: les convertis sont fort zélés.
Le système dont je parle a élé la cause des malheurs que nous avons eu à subir, mais il n'en a élé que la cause seconde, et il faut rechercher les causes qui ont engendré le système. C'est à ce point de vue que ce livre peut encore avoir une raison d'être, bien que la disparition des choses, le changement des hommes et des institutions dont le spectacle l'avait en partie inspiré lui aient fait perdre beaucoup de l'intérêt qu'il pouvait présenter alors.
AVVNT-I'P.OPOS. III
Le moment où nous sommes est rlécisif ; un renouvellement complet est nécessaire ; s'il ne s'accomplit pas, si noiis continuons à marcher clans la boue aujourd'hui sanglante de la tiadition, les craintes exprimées dans les dernières pages de ce livre seraient douloureusement justifiées; mais, à supposer que les dangers qu'il signale aient définitivement disparu, ce dont les événements qui se réalisent à cette heure m'autorisent à douter, je le publie néanmoins à titre d'oeuvre rétrospective, bonne pour monlrer à ceux qui ne le sauraient pas, ou pour rappeler à ceux qui l'auraient déjà oublié, quels temps nous avons traversés, ([uelles réflexions ils faisaient naître et de quelles angoisses ils ont tourmenté nos esprits.
Paris, 28 mars 1871.
PRÉFACE
11 manque à la doctrine libérale nne chose, il lui manque d'êlre insensée. Elle est sage et subit le sort de tout ce qui est sage ; elle ne saisit et ne passionne point, au moins les peuples qui ne se prennent volontiers d'amour que pour ce qui est étrange. Le malheur veut que l'absurde soit plus séduisant que la vérité.
Le nom de la liberté n'a si souvent entraîné les esprits que parce qu'il n'avait pas pour eux de sens précis et défini, et qu'ils Irouvaient en lui de quoi alimenter leurs rêves.
Ceux qui prêchentles tbéories libérales sont
réduits au rôle misérable d'un homme qui dirait : « Soyez sobres, conservez la santé par une boune hygiène; )> ces discoiu*s-là n'oul aucun charme ; ils manquent de folie.
Quiconque écrit sur la hberté risque d'être vulgaire, il ne dit rien qui ne soit de sens commun, il ne plaît pas. Les matières de raisonnement pur, e:sposées des hauteurs de la sagesse et ne s'ad ressaut qu'à la raison, ne donnent pas lieu aux grands effets de la prose de se produire, outre qu'il est rare qu'on mêle l'esprit à la sagesse et, bien qu'il n'y ait pas nécessité fatale, que Ton soit ennuyeux parce qu'on prétend être vrai.
A cette heure, cependant, il serait permis aux libéraux de poser leurs convictions comme un dogme et de prendre une forme audacieuse que ne prennent point ceux qui discutent ; la théorie libérale, en effet, est complète, les principes sont établis, le sujet est épuisé, et l'expérience des peuples liljres peut instruire
PREFACE
ceux qui n'aiiraienl pas foi en la doctrine. Les livres où celte doctrine est exposée vous donnent la satiété de l'évidence ; et, quand on cherche h l'exposer soi-même, les difficultés qu'on rencontre viennent justement de ce que l'évidence ne se démontre pas.
Je n'ai pas la prétention de rien dire qui soit nouveau; on s'assure, en lisant nos maîtres, que cela serait impossible; mais je voudrais, s'il se peut, pour mon usage et pour celui des quelques-uns, bien rares sans doute, qui en voudront faire leur profit, résumer leurs pensées ; ils sont déjà nombreux et dans tous les pays du monde ; en les citant, je ne prendrai pas garde aux divergences qui existent entre eux et qui n'ont rien à faire ici. 11 me suffit qu'ils aient aimé et compris la liberté, qu'ils l'aient vraiment servie ; c'est à ce signe que je les reconnais pour nos maîtres.
Je voudrais résumer leurs pensées au moins sur les points principaux, ceux qui importent
plus que toute chose aux hommes de ce temps, laissant les détails à examiner quand viendra l'heure tardive de l'application. Si j'entrais ; dans ces questions, très-importantes d'ailleurs, il me faudrait faire deux volumes et je n'en veux faire qu'un ; il me faudrait des forces et une science que je n'ai pas.
Je pense d'ailleurs qu'il ne faut point se perdre dans les discussions qui divisent et qui, présentement, sont oiseuses.
Je ne dis donc que ce que d'autres plus autorisés ont dit avant moi ; si j'y mêle mes impressions personnelles, qu'on sache que ce sont celles d'un inconnu, qui souffre , qui doute, qui lit, regarde, qui apprend et c'est tout ; qui ne s'étonne plus guère, mais s'indigne encore quelquefois. Je voudrais écrire, s'il se peut, des choses sûres, non comme un savant, mais comme un homme qui sentel qui a, si je puis i dire, l'instinct des choses.
Ce n'est pas impunément qu'on laisse s'aug-
PREFACE. n
menter la distance entre ce qui est et ce qni devrait être et qu'on subit vingt années de despotisme et de silence: il en reste infailliblement du trouble dans l'esprit et du scepticisme dans l'âme ; on se sent vieux, suivant le mot de Tacite : Jiivenes ad seneciutem per silentium venimiis! On se voit obligé, pour raisonner encore, de détacher ses yeux de tout ce qui vous entoure, de ne s'arrêter aux circonslances du jour qu'en tant qu'elles touchent aux principes; on est forcé, pour avoir le courage de parler, de vaincre le sentiment de son impuissance et la honte qu'il y a à rabâcher. En somme, je cherche l'explication de ce que j'ai vu; ce sont ici les notes prises dans ces vingt ans ; ce n'est donc pas un livre didactique, ni académique, ni professoral (|ue je fais ; je ne vise qu'à l'ordre logique de la pensée, non à celui de la forme ; je me répéterai sans doute et peut-être me contredirai quelquefois, ayant vu tour à tour les mêmes choses
X TE TESTAMENI D'UN lATIN.
à la lumière de la liberté ou sous les ombres du despotisme.
Pour juger sainement, il faut être désintéressé, et non-seulement ne pas avoir d'ambition, mais ne pas trop croire en soi-même, ni aspiier à jouer un rôle ou à exercer une influence; il faut hausser son point de vue assez pour se lenir au-dessus des hommes, des partis et des laits.
l/heure des enthousiasmes et des entraînements est passée; ne dirait-on pas qn'il s'est écoulé dos siècles depuis le temps du romantisme, des grandes poésies, des sytèmes sainlsiinoniens et autres, d'O'Connell et de la gnerre de Grèce? Si (antest que nous soyons devenus raisonnables, profitons de notre raison pour nous interroger nous et notre époque et voir froidement où nous en sommes ; l'instant est arrivé de réfléchir et de tirer du passé les enseignements qu'il nous donne, afin de les mettre en pratique si nous pouvons.
PREFACE
Il y a une chose meilleure pour un peuple que de lire ou d'écrire la théorie et les louanges de la liberté, c'est d'être et de demeurer
libre.
Jiiillel 1N70.
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