CHAPITRE YI
L'égalité de fait absolue n'est pas possible, mais les sociétés modernes qui réussissent, dans une certaine mesure, à niveler les esprits et les caractères par une élévation générale, s'efforcent aussi, pour réaliser la justice, de niveler les situations ou du moins de guérir ces maux qui constituent ce qu'on est convenu d'appeler le problème social.
Ce problème est posé devant les nouvelles générations ; il est mêlé à l'air qu'elles respirent.
C'est en vain qu'on voudrait détourner la tête, qu'on essayerait de dire de lui : Je ne m'en soucie point et ce n'est pas là mon affaire! il est l'affaire de tout le monde, il est partout, dans la pensée et dans la rue ; il surgit devant tous les yeux ; il esl
derrière toutes les questions qui s'agitent, parce qu'il est lui-même la question principale et qui domine toutes les autres. Ceux qui prétendent échapper à son obsession sont contraints de se réfugier dans le culte exclusif de la forme et de l'art ou dans d'égoïstes amours.
On ne conteste donc point son importance et il ne peut y avoir de controverse à son sujet que relativement à la manière de le résoudre.
La gravité du mal, inquiétant les esprits, les a lancés, à la recherchedes remèdes, jusque dans les plus hautes chimères de l'utopie. Combien de systèmes n'a-t-on pas inventés ! combien de théories n'a-t-on pas publiées ! Et qu'importent aujourd'hui les théories et les systèmes?
Saint-Simon rêve d'établir un régime théocratique, présidé par un père qui est la loi vivante de l'humanité, qui reroit la fortune générale et en fait la répartition conformément à la formule: « A chiicun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. » Il abolit l'héritage, admet le mariage et repousse la communauté.
Tourier fonde le phalanstère et divise l'humanilé en phalanges qui se subdivisent en séries et en groupes ; l'humanité, il faut le remarquer, est toujours la matière première qu'il s'agit de mani-
'Ji I,K TESTAMENT D'UN LATIN.
piilci'. « L'ordunnaiice de ces groupes est la iiiêiiic (jiic celle d'une armée. » C'est dire qu'elle est admirable; il organise les passions, les légitime et les satisfait toutes. Jl en oublie une cependant : celle grâce à laquelle l'homme aime à se comporter et à vivre à sa guise.
Robert Owcn, partisan du principe de l'irresponsabilité humaine, abolit toutes les supériorités, même celle de l'intelligence : il faudrait abolir l'intelligence aussi ; du reste il veut fonder la communauté absolue.
La plupart des systématiques sont épris de cet idéal.
Les disciples de Babeuf abolissent la propriété et imposent la communauté. L'Etat est substituée tout et il doit aux individus « une existence heureuse» : tel est le but, il est très-simple. « La patrie prend le citoyen à sa naissance et ne l'abandonne qu'à la mort. » Tel est le moyen, il-est également simple !
Dans ricarie de Cabet, c'est l'Etat qui fait tout. Et nous verrons plus tard quel avantage il y a à lui confier de si grosses besognes. Morus, les Esséniens, les Moraves établissent la communauté.
Campanella veutqu'elle soit réglée par les magistrats. De même, Morelly dans h Code de la nature.
HE uLiELQUES SYSTÈMES. 'J5
Platon, qui e>l le père des systèmes, avait (léjà souleim qu'il fallait retrancher du commerce de la vie jusqu'au nom de la propriété, mais retrancher surtout la chose.
Cette thèse subsiste encore; de certains congrès^ ont proclamé le droit de la société de supprimer la propriété individuelle et la nécessité de celle suppression. Ils conservent loulefois l'héritage, et ils arrivent ainsi au comble de l'absurde pour n'avoir pas osé le pousser assez loin. Ils remplacent la propriété individuelle par la proj)riclé collective, mais sans statuer sur le point de savoir si l'on aura recours à l'action de l'Etat pour faire prévaloir le système. Il est difficile de comprendre comment il prévaudrait sans cela.
Au début des colonies américaines, on cultivait en commun ^ Les colonies dépérirent rapidement. Les colons n'avaient ni goût ni ardeur pour le travail ; chacun craignait, en travaillant trop, de favoriser la paresse des autres^. La prospérité commença quand la propriété individuelle fut constituée.
• Congrès de Bàle, septembre 1869.
- En Virginie, dans la Nouvclle-Anglelcrre ; à iNew-Plymoutli, coliinie fondée parles premiers puritains.
^ Pareil résultat conslalc en .Mgérie par le niaréclial iJiigeaud.
Les théories communistes sont le pi'opre des peujîles enfants chez qui il n'y a pas encore d'individualités formées, ou, au contraire, de ceux qui sont retombés dans l'enfance. Elles ne peuvent être mises en pratique que par les sociétés étroites fondées dans un sentiment religieux, ayant l'abnégation pour première loi, et visant à la perfection morale où l'on ne s'élève en effet que par le détachement. Ainsi s'explique l'existence de ces sectes américaines \ étranges tentatives de gens qui cherchent à retrouver l'essence du christianisme iibsolument perdue autour d'eux.
La propriété est un bien dont on peut se dépouiller soi-même par sacrifice volonlaire, mais dont on ne peut dépouiller les autres, parce qu'eu même temps qu'elle est un bien, elle est aussi un droit.
L'homme n'abdique jamais coiiiplélemenl, et le communisme absolu n'est pas plus applicable que le réalisme absolu dans les arts.
D'autres esprits moins hardis cherclienl une combinaison hybride enlre la propriété et la communauté^, d'autres^ les attaquent toutes deux et
' Yoy. Dixon.
- P. Leroux.
'' Prou'Jhoii.
fondent la possession sur les ruines de la propriété. D'autres se contentent de la régler et de l'organiser, mais il faut se méfier des organisations humaines, surtout quand il s'agit de choses qui ne s'organisent point ou s'organisent par elles-mêmes ; et tels sont la propriété, le Iravail, la liberté.
CHAPTTRE Vlï