DE LA PERTE DU GOUT, SIGNE DE LA DÉCADENCE
Quand un peuple n'a en partage que des passions et du goût, si les passions s'éleignenl, il faudrait que le goût, son dernier apanage, lui demeurât; car si le goût lui manque aussi, que lui restera-t-il, et de quel front se comparerait-il à des peuples qui n'ont p.is dégoût, il est vrai, mais qui ont d'autres choses qu'il n'a pas, qui valent mieux et qu'il n'aura jamais?
Mais le goût lui-même se déprave comme les passions nobles; il se rabaisse au niveau des passions mauvaises ou frivoles qui subsistent enc( re et cherchent dans l'art ou la littérature leurs satisfactions misérables ; son abaissement est
prouvé par celui des* œuvres dont il se nourrit, et dont il se contente, et qui, bien que s'clant rapetissées, se trouvent encore à sa hauteur.
Sa décadence se manifeste non pas tant par l'absence de succès que parla nature des succès. L'absence de succès montre l'absence de talenls, mais de certains succès prouvent l'abaissement du public et de l'idéal.
La décadence de l'art marche donc avec la décadence générale, elle est causée non-seulement par la diminulion de puissance et d'originalité chez le producteur, mais par la disparition des types autour de lui.
L'ail, en effel, ne puise que dans la nature, et, quand celle-ci ne lui fournil plus ce dont il a besoin, qu'elle n'intéresse plus, et qu'il faut aux imaginations blasées, pour qu'elles soient émues, des créations monstrueuses sans rapports avec ce qui est, il s'inspire de ce goût général qu'il tâche de satisfaire, il devient incapable de produire une œuvre saine, originale et fortifiante^, jusqu'à ce qu'enfin il deviennelout à fait incapable de produire.
' Comparez les litti' ratures française et anglaise, les romans, voir aussi le tliéàlrc contemporain; il ne met sous les yeux du public que des vices, des crimes et des souffrances exceptionnels, sans lui faire voir en même temps, ne fût-ce que pour le consoler