DU GOUVERNEMENT DES DESPOTES
De tels hommes ne sont haii(s que par leur situation, et ils ne s'élèvent à cette situation qu'en foulant aux pieds les hommes et tout ce que les hommes ont de sacré.
C'est une matière première facile à exploiter que les hommes, quand on n'a pas de conscience ; l'honnêteté, le respect, etc., sont des liens puissants qui enchaînent l'audace et brident piteusement les facultés. Supposez, en effet, un grand génie accompagné d'une âme honnête et bonne et pleine d'amour, il fera de belles œuvres, mais il restera dans l'oubli d'une existence retirée.
L'immense grandeur morale de Washington vient de ce qu'il savait très-bien ce qu'il pouvait et de ce que, tout en restant honnête homme, il connaissait le danger qu'il aurait pu faire courir à son pays s'il eût cessé de l'être et le profit qui en serait peut-être résulté pour lui , mais non pas pour sa gloire éternellement pure!
Pour l'homme qui veut régner, tout n'est que moyen, et tout moyen est bon ; il a la force par l'armée qu'il commande, il lui faut l'argent et il le prend.
Le premier acte de César, après le Rubicon, est de s'emparer du trésor enfermé dans le temple de Saturne. Il vient des moments dans la vie d'un
peuple où il appartient à qui paye ; ce qu'il y a d'admirable dans celte affiiire, c'est qu'on paye le peuple avec l'argent qu'on lui a pris.
Gouverner, pour le despote*, est un art qui se réduit à ceci: organiser le pays de telle sorle que la moitié de la population soit espionnée par l'autre et paye les espions.
Les systèmes n'y font rien et ne justifient rien ; il n'y aura jamais de meilleure explication du despotisme que la naïve explication de la Boélie; et quant aux actes des despotes, ils seront toujours inévitablement les mêmes.
Il suffit d'avoir dans l'esprit deux ou trois principes sûrs pour juger en politique et pour savoir ce que je viens de dire.
Toute institution, quelque mauvaise qu'elle soit, a ses lois propres, les lois de son essence auxquelles elle obéit par instinct, sous peine de mort. Demander au despotisme la liberté ou un bien quelconque, c'est commettre une abdication de sa raison. 11 faut être certain qu'il ne produira rien de bon, dans quelqu'^. ordre que ce soit, et Ton évite ainsi les troubles et les faiblesses de la conscience.
' Voy. Voltaire, cli. des Finances, État.