CHAPITRE XXIII
Comment contester la possibilité des décadences quand on a tant de cadavres de peuples sous les yeux? Cependant la plus grande inutilité du monde, c'est de dire à un peuple en décadence qu'il est en décadence; c'est perdre son temps sans profit. Il n'y a rien dont un peuple pi'enne si bien son parti, précisément parce que le premier effet de cet état est de tuer chez ceux qui le subissent l'énergie qui leur seiait nécessaire pour réagir contre lui. On meurt et on n'en sait rien, car c'est la chose dont on s'aperçoit le moins.
Le mot d'ailleurs est laid, il est triste, il répugne, et cependant qu'importe qu'un mot soit
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triste? La question est de savoir s'il est vrai, et s'il est vrai, il faut le dire.
f Tous les grands esprits de ce siècle ont souffert d'une maladie étrange dent ils ne se sont pas rendu compte. René, Obermann, Werther, Everard sont les types d'un âge où les premières angoisses de la décadence se font sentir à ceux qui cherchent la vie et ne la trouvent plus autour d'eux.
Ils éprouvaient cette sorte d'étouffement qu'on ressent dans les lieux fermés où l'air manque; ce mal qu'ils n'ont pas délini, il est temps de le
.connaître et de l'appeler hardiment par son nom. Il y a des hommes qui n'osent pas prononcer ce nom et ne veulent pas qu'on le prononce, bien que secrètement ils soient ébranlés et commencent à croire à la réalité qu'il représente; peut-être pensent-ils qu'elle est de ces réalités mauvaises auxquelles il ne faut pas se rendre; peut-être pensentils que le moyen d'entretenir l'espoir, c'est de le chanter toujours ; j'estime qu'il vient des moments où ce moyen, comme les autres, est épuisé, et où il n'est plus possible d'agir sur les âmes qu'en leur rappelant leur abaissement, pour leur donner au moins, à force de honte, s'il en est encore temps, le désir violent d'en sortir.
Ah ! cela vous fâche qu'on dise que vous êtes en
décadence! Faites que j'aie lorl et que je me trompe, c'est là mon espérance la plus douce. Faites que ce qu'on prend pour elle ne soit qu'une transition. Toute transformation ressemble à une décadence parce qu'elle cominencc toujours par la défaillance de ce qui existait; elle n'est qu'une décadence temporaire, mais qui présente aux yeux les signes de celles qui seront éternelles.
Il faut que les peuples soient libres ou qu'ils meurent. Il est possible que la faculté d'être libre, là même où elle n'apparaît pas, existe à l'état embryonnaire et qu'elle puisse se développer sous l'action énergique de certains bommes. Je n'émets, quant à moi, que des doutes et des craintes; faites donc que je me trompe, mais hâtez- vous, car il est temps.
Et pointant, je crois peu en vous ! Je vois que les meilleurs, loin d'agir sur le milieu qui les entoure, sont corrompus, annihilés et absorbés par lui, et seriez-vous capables d'être les hommes de i l'avenir? Je vous regarde et je vous vois à l'aise.
Les décadences sont charmantes, parce qu'elles ne se produisent que chez les peuples dont les ci- ' vilisations sont parfaites. Celle où vous êtes vous convient, elle n'offre pas les jouissances âpres et fortes de la grande politique ni du grand art, mais
elle présente un état facile, doux et plein de grâce, résultat général de l'effacement des passions et de la mollesse des mœurs.
Et cet état vous plaît, que vous le sachiez ou non ; lors même que vous pourriez vous élever, par la vigueur de votre esprit très-éduqué, jusqu'à la conception de la liberté moderne et de ses avantages, vous ne pourriez vous accommoder des mœurs qu'elle suppose, vous ne pourriez les contracter et môme vous ne le voudriez pas.
A ce signe, je vois que vous n'êtes pas destinés à vivre dans l'avenir.
Les peuples qui réalisent déjà son idéal sont des peuples grands, glorieux et forts, mais graves, moraux et croyants, des peuples que vous admirez, mais chez qui vous ne pouvez demeurer une année sans y périr d'ennui.
Cet avenir démocratique où le pittoresque disparaîtra avec l'art, qui ne sera plus qu'une forme de l'utile, est répugnant, et laid pour vous, qui êtes des artistes ; oui , vous êtes des artistes, mais les Grecs ne le furent-ils pas aussi ? Consolez-vous^ comme eux, en pensant aux belles œuvres que vous avez faites.
Si les peuples qui ont le goût et la faculté artistique étaient capables d'avoir la liberté à la fa-
çon moderne, ils réaliseraient le type le plus parfait de société qui se puisse rêver.
Nous autres, hommes de décadence, nous avons l'art, et la grâce et l'esprit, soyonS-en fiers ! ce sont là de beaux dons ! L'esprit pourtant est un don dangereux, il est parfois un dissolvant ; il scrute, il examine, il demande la raison des choses et il rit. Le dix-huitième siècle a été éblouissant, n'a-l-il pas cependant travaillé à la décadence? mais, puisque nous avons la précieuse faculté de rire de tout et de nous-mêmes, usons-en ! Rions comme nous savons faire; couronnons de roses nos coupes ciselées de nos mains et saluons le vieux monde qui va mourir ! Il avait en lui de grandes choses, il en a accompli de grandes; ne le regrettons pas, car il lui manquait la justice; mais saluons-le, buvonsàson passé et mourons gaiement avec lui !
Il ne faut pas s'abandonner aux vaines tristesses, verser des larmes inulilessur des nations qui disparaissent ; il y a, sans doute, une mélancolie dans celle fin des peuples comme dans tout ce qui finit au monde, mais il ne faut pas s'en aifliger plus que de voir tomber les vieux chênes dans les forêts.
Ce sont des phénomènes qu'on doit observer et juger de ces hauts points de vue où l'on est impassible. INe tenons pas le langage puéril et tor-
lueux des esclaves; j'entends parler de peuples châtiés, récompensés, déchus, régénérés, abaissés et se relevant; je ne comprends point ces pro-
' pos lâches; je ne vois que des peuples suivant leurs destinées.
Suis-je fataliste? Je ne sais ; je sais, qu'en somme, ces combats, ces changements des fourmilières humaines, tout cela est petit; que les peuples se succèdent et que chacun d'eux fait son œuvre , que la recherche de la justice est l'idéal qu'ils poursuivent les uns après les autres, mais qu'il n'importe pas que ce soit celui-ci ou celui-là qui le réalise;
^ je sais qu'il n'y a de différence absolue entre les peuples que celle qui résulte de leur plus ou moins grand rapprochement de la justice, mais que l'idée de la justice est éternelle comme le progiès ; elle a eu, dans le vieux monde même, ses représentants, dont quelques-uns sont morts pour elle, qui se sont transmis d'âge en âge ce dépôt et don t le nom a survécu par la vertu du trésor qu'ils gardaient.
Je sais qu'il n'y a de vraiment grand en ce monde que l'effort solitaire de l'homme qui lutte contre lui-même pour s'élever à la vertu, et que^ quels que soient les destins de l'univers, quels que soient les peuples qui seront appelés à vivre dans
l'avenir et à réaliser la justice, le devoir de tout homme, qu'il ait ou non conservé l'espérance, est de travailler jusqu'au bout, jusqu'à la mort, à la réaliser en lui, dans sa conduite et dans son cœur.