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CHAPITRE XXII

L'avenir pour les peuples soumis au despotisme césarien ne peut être qu'un abaissement de plus en plus grand sous son niveau, car il se perpétue par le fait même de son existence, et rend les peuples qui le subissent incapables de supporter aucun régime supérieur.

« Rien n'est plus commun, dit B. Constant ', que de changer d'arbitraire ; rien n'est plus rare que de passer de l'arbitraire à la loi. « Et encore : c< La Terreur a préparé le peuple à subir un joug quelconque ; mais elle l'a rendu indifférent, peutêtre impropre à la liberté'. »

' Des Rendions politiques, Polil. cuiisUL, t. Il, \k 122. - Des Effets de la Terreur, Ibid., t. Il, p. G5.

Il n'est pas exact de dire que le despotisme est la caiisede la décadence, carpoiir qu'il se produise, il faut déjà que la décadence ait commencé l'avilissement général des caractères, el qu'elle ait imposé silence à la conscience publique, mais il la continue, il la presse, il rachève.

Il peut donc y avoir dans le monde moderne des peuples incapables d'être libres, incapables par conséquent d'entrer dans l'avenir, et que la décadence et son fruit naturel, le despotisme, conduiront à la mort.

Lorsqu'une idée nouvelle pénètre dans le monde, et la liberté moderne est une idée nouvelle, il peut setrouverdes peuples vieillis qui nesont pas capables de la recevoir et de l'appliquer. On ne met pas le vin nouveau dans les vieilles outres. Ainsi le christianisme ne releva pas l'empire romain , il s'incarna chez les barbares.

Il faut que les races épuisées, celles qui ont lini leur besogne disparaissent; on peut dire desefforts qu'on a tentés pour les régénérer que c'étaient de sublimes enfantillages*.

1 L'idée de régénérer le Mexique élaiî. une sublime stupidité. Les Grecs, dans la guerre de rindépendance, se perdaient euxmêmes en misérables querelles. (Vov. Lettres de Bijron.) L'Irlande aura du moins servi à fa^e donner par l'Angleterre un des

Il n'est pas plus possible de régénérer un peuple qui s'éteint, qu'un homme poitrinaire et mourant. Le temps de la gloire passe pour jamais.

« Je ne prétends pas, dit Chateaubriand, qu'une rénovation générale ait absolument lieu, car j'admets que des peuples entiers soient voués à la destruction. »

Comment cet anéantissement peut-il s'accomplir aujourd'hui?

«Si, dit Proudhon^, le développement historique de la civilisation exige que telle nationalité soit absorbée dans une autre, elle le sera, et il sera juste qu'elle le soit, jusqu'à ce que son heure vienne de reparaître. » Si tant est qu'elle doive venir.

On peut croire que les peuples en décadence périront encore par l'invasion des barbares, c'està-dire des peuples plus vivaces qu'eux, et qui, en effet, relativement à eux, sont barbares ; non pas par l'invasion brutale, le massacre % et le paitage, mais doucement étouffés par eux, par leur progrès,

plus grands exemples de sagesse politique que Ihistoire ait produits. Un respect plein de. douleur in'empèclie de citer la Pologne.

» France et Rhiit, p. 158.

^ Me serais-je trompé? (Févrief 1871.)

OU Iransformés par l'infusion dans leur sang vieilli, d'un sang pur, jeune et supérieur.

C'est donc en tant que personnalités distinctes, se traduisant par des œuvres qui leur soient propres, qu'ils disparaîtront; et qu'importe qu'ils traînent encore une existence végétative plus ou moins longue au bord des océans et des fleuves témoins de leurs anciennes splendeurs, jusqu'à ce qu'enfin ils perdent à jamais leur figure et leur nom ?

Il n'y a rien qui vive si longtemps qu'un peuple mort.

ce L'agonie du Bas-Empire, dit Chateaubriand dans ses Mémoires, pensa ne pas finir. »

« 11 y a, dit Lamennais \ des peuples morts et dont les ombres reviennent. Toute leur vie est dans le passé ; aussi n'ont-ils que des souvenirs. Tels sont les sauvages tant exaltés par une philosophie qui s'efforçait de nous conduire au même état. Us ne s'occupent point de leurs fils; mais leur âme s'émeut en pensant aux ossements de leurs pères. Leur patrie, ce sont des tombeaux; leurs lois, leurs mœurs, un fantônrie de tradition. Entre eux et les peuples vivants, les peuples qui ont un avenir, se trouvent ceux qui n'ont ni avenir ni

* Pensées diverses, t. VII, p. 378, édition P.igiurre.

passé. Ils cherchent hors d'eux-mêmes, dans un présent qui fuit, non des souvenirs, non des espérances ; quoi donc? L'image trompeuse et les dernières illusions d'une vie qui s'éteint. »

«Toute grande institution, dit M. Michelet *, tout système une fois régnant et mêlé à la vie du monde, dure, résiste, meurt très-longtemps ; le paganisme défaillait au temps de Cicéron, et il traîne encore au temps de Julien et au delà de Théodose. Que le greffier date la mort du jour où les pompes funèbres mettront le corps dans la terre, l'historien date la mort du jour où le vieillard a perdu l'activité productrice. » Ce qu'il dit des institutions et des systèmes est applicable aux peuples.

On peut soutenir qu'ils vivent, on les voit remuer, s'agiter, mais qu'importe? Rome, la Grèce, l'Egypte, la Turquie et d'autres figurent encore dans le monde, qu'importe?

Puisqu'il est établi qu'au point de vue des sociétés modernes, de leurs besoins, de leurs tendances, de cette liberté que j'ai définie l'apanage de l'individu, et en vertu de laquelle ils se font leurs lois à eux-mêmes, les peuples devront être

^ Renaissance,

libres pour vivre, ceux qui n'ont pas la liberté ni par conséquent la vie politique ont proprement cessé de vivre le jour où ils ont abdiqué le souci de leur destinée, et les seuls peuples qui vaillent encore la peine qu'on s'occupe d'eux sont ceux qui savent ou peuvent être libres.

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