‹ Le Testament d'un LatinChapitre 19 sur 168 · CHAPITRE XUl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XUl

Que, dans l'clat présenl du monde, un système de défense nationale soit nécessaire, cela est intonlcslable. Mais on aurait tort, sous ce prétexte, d'immobiliser dans le rien toutes les forces vives du pays, et de conduire ses finances de déficit en déficit jusqu'aux confins de la banqueroute.

« On peut évaluer à 045,000 liommes la totalité des forces des successeurs de Constantin ^ » Nous n'avons rien à leur envier; il faut cela, paraît-il, aux empereurs pour assurer la décadence d'un peuple.

S'il ne s'agit que de défense, les milices sufli-

' Hisloire du Bas-Empire, Millet.

senl; quand on les représente comme impuissantes, on oul)lie trop que ce système suppose un pays libre, et que là où est la liberté, il y a une patrie, des droits, des intérêts, que tous sont jaloux de garder ^

On prétend que l'armée ne peut se concevoir sans l'obéissance passive ; c'est pour cela qu'il ne faut point d'armée, sinon pour repousser l'ennemi du debors \

Du reste, l'obéissance passive, les perturbations économiques incurables ne sont pas les inconvénients les plus graves des armées permanentes:

' Il faut faire ici des réserves : les mêmes choses qui concourent au progrès dans un pays i[ui progresse, concourent à la décomposition dans un pajs qui se décompose; la garde nationale en France n'a servi qu'à faire des révolutions; la partie de ce corps qui travaille au désordre est la seule qui soit active, la partie lionnète, quand elle pourrait être utile, dispaiait. (Mars 1871.)

- Il suflit d"un temps bien plus court pour faire des soldats avec dos hommes intelligents et éduqiiés qu'avec 'des brutes qui ne conipreiment rien et ne se rendent pas compte de ce qu'on leur demande. L'intelligence sert "a tout : le citoyen apprend vite le nuUier de soldat; sans compter les avantages moraux que donne l'éducaiion.

Du reste, dans les pays démocratiques, les armées permanentes sont impossibles, parce qu'elles supposent la discipline permanente; de toute heure, elle devient impraticable pour des hommes ayant des droits, se sentant citovens et les égaux de leurs chefs; mais il faut es[)érer que les peuples démocratiques emploieront mieux leur temps qu'à faire la guerre.

« Quoi qu'on tasse, dit Tocquevillo, une grande armée , au sein d'un peuple démocratique, sera toujours un grand péril. »

c< La France se perdra par les gens de guerre, » dit Montesquieu ^

Dans les sociétés militaires, celles où règne l'amour et l'instinct de la guerre et de la gloire, où les armées, en conséquence, sont le plus en honneur, les soldats et les citoyens forment deux classes de plus en plus distinctes, dont la séparation s'accuse de plus en plus jusqu'à ce qu'elle devienne de l'hostilité d'un côté, de la crainte de l'autre, jusqu'à ce que le soldat se change en prétorien. Les chefs poussent à cette scission. En cas de guerre, la victoire elle-même est funeste, parce qu'elle profite aux ambitieux, qu'elle couronne d'une auréole, et devant qui le peuple n'hésite pas à se courber.

On comprend les conquérants et leurs passions et leur folie ; l'ennui qu'il y a à vivre les explique; ce sont des hommes qui s'occupent. On n'imagine point Charles XII en repos dans une chambre. C'est aux peuples à prendre garde qu'ils ne naissent point; il leur importe d'avoir sous

* Pensées diverses. Variétés.

52 I.E TESTAMENT D'UN LATllS.

leurs ordres une armée qui ne soit pas trop soucieuse des intérêts de la pairie, qui soit prête à les suivre d'abord où il leur plaît et à revenir à leur suite partager leur fortune.

Laisser la facullé de faire la guerre aux mains d'un homme qui n'aura que son intérêt propre à consulter et qui peut être fou, quel nom donner à cette aberration'?

Le despotisme a pour soutien la guerre, ou du moins le risque permanent de la guerre, et ainsi les armées permanentes, qui rendent la guerre inévitable, sont la mort de la liberté.

« Tous ceux qui cherchent à détruire la liberté dans le sein d'une nation démocratique doivent savoir que le plus sûr et le plus court moyen d'y parvenir est la guerre ; c'est là le premier axiome de la science ^ »

Le roi de Brobdingnac s'informe près de Gulliver^ des mœurs de l'Angleterre : « Above ail , he was amazed lo hear me talk of a mercenary standing army, in the midst of peace and among a free

* Nous en voyons les suites à cotte heure.

- Tocfjueviilc, Dcmocr. en Amer.

'> « Par dessus tout, il était étonné de m'entendre parler d'une armée permanente et mercenaire au milieu de la paix et parmi un peuple libre. » (Swifft, Gulliver s Travels, p. 201.)

people. » Le roi de Brobdingnac avait raison de s'étonner '.

* On dit qu'une aruiée nombreuse et permanente est nécessaire dans certains cas, nécessaire au moins pour le maintien de l'ordre à l'intérieur; j'en conviens, mais je répondis qu'il est fâcheux qu'un peuple se mette dans une situation telle qu'il ne puisse plus se passer de ce qui le ruine et le tue. Quand une armée a rétabli l'ordre, le danger renaît du service même qu'elle a rendu (.lum 1871.)

Page 1