I.A LIBERTÉ EST LE DROIT MÊME
« Esl-il dans l'esprit de la société liumnino, dit (lli. Dunoyer', de supprimer toute individti.ilité', lotitc existence collective intermédiaire et de ne laisser subsister qu'une grande existence générale dans laquelle tout vienne s'abîmer? Pas le moins du monde. L'individu... est l'objet final de la société; il ne s'agit pour elle, en dernier résultat, que de l'accroissement, de l'élévation, de l'amélioration des existences individuelles, et, loin qu'on doive sacrifier les individus h ces grandes abstractions qu'on appelle des sociétés, l'objet assigné à l'institution de toutes les unités collectives est le bien même des individus. »
c< Tout ce qui relève de nos jonrs l'idée de l'individu est sain, dit Tocqueville^; tout ce qui donne une existence à part à l'espèce et grandit la notion du genre est dangereux. » Et Stuarl Mill ^ : « L'individualité est la même cbose que développement et c'est seulement la culture de l'individualité qui produit ou peut produire des êtres humains bien développés. »
La faculté de se développer ou la liberté est donc l'apanage de l'individu ; mais cette faculté, c'est le
' Liberté (lit Iravail. t. I. p. ô09.
- Correapondanrea.
^ On Jiho.rtii.
droit lui-même qui est dans l'homme comme la vie, comme l'essence même de son être, et dont le sentiment préexiste à tout autre.
Ainsi la liberté n'est autre chose que le droit, et la liberté politique est l'état où l'individu a la faculté de se développer en exerçant son droit.
La patrie, pour l'individu, est là où il a des droits et où il est citoyen; et qu'est-ce qu'un citoyen? Un homme qui a des droits et qui en use et là où il cesse d'être citoyen, il cesse bientôt d'être homme : « Un citoyen d'Amsterdam est un homme, dit Voltaire^ ; un citoyen à quelques degrés de longitude par delà est un animal de service. »
L'homme, en tant qu'être moral, existe par ses passions ; comme être physique il existe par ses organes, comme membre de la société il n'existe que par ses droits. Et comme il faut pour vivre que les organes fonctionnent, de même il faut que les droits soient exercés.
n La perfection des devoirs politiques pour chaque homme, dit M. Lanfrey^, ce n'est pas autre chose que le respect des droits d 'autrui et l'exercice assidu et consciencieux de ses propres droits. »
* Politique, Pensées sur l'administralion publique, - Essai sur la révolution, p. 175.
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Fa, observe Tocqueville , le seul moyen d'inculquer aux hommes l'idée de droit, c'est de leur donner à tous le paisible exercice de certains droits. c( Sans respect du droit, dit-il encore, il n'y a pas de grand peuple. »
Un peuple, en effet, qui n'est qu'un ensemble d'individus, n'existe, comme les individus eux mêmes, que par ses droits; ils sont pour lui ses forces, et son devoir est de les faire reconnaître.
«L'indépendance individuelle, ditB. Constant-, est le premier des besoins modernes, » et ailleurs^ : « Nous sommes des modernes qui voulons jouir, chacun de nos droits, développer chacun nos facullés comme bon nous semble, sans nuire à autrui. »
Cette notion de la liberté qui fait d'elle l'apanage de l'individu est, en effet, moderne; elle a été introduite dans le monde par les barbares germains, elle a inspiré la révolution, elle a été l'essence des principes de 89 ; elle a dû apparaître et grandir chez l'homme avec la conscience de sa dignité, car seul le sentiment de la dignité produit le scutimenl du droit et donne la confiance en lui.
* Dàinocr. en Aiiiér.
- De la Liberté des anciens, Polil. conslit., II, o5'i.
"■ Ibid., II, 554.
T-î LE TESTAMENT D'UN LATIN.
Et, comme le respect du droit n'est autre chose que la justice, l'idée de liberté s'est développée en même temps que l'idée de justice sur laquelle elle repose; on voit qu'elle n'est pas purement abstraite et qu'elle dérive de la nature des sociétés modernes telle que nous l'avons étudiée.