DE L\ LIBERTÉ DE J.A PRESSE
La pensée doit se manifester par la seule raison qu'elle exisie et parce que c'est grâce î\ sa manifestation seulement qu'elle prend des formes nettes et qu'elle sort du vague où elle est enveloppée tant qu'elle reste dans l'esprit.
M. de Donald a dit : a II est un peu plus absurde de réclamer pour l'esprit la liberté de penser, que de réclamer pour le sang la liberté de circuler dans nos veines. »
Il est un peu plus hypocrite de soutenir dos thèses semblables que d'écraser les manifestations de la pensée par la force; il faudrait en finir avec ces arguties.
Souvenons-nons que l'inquisition niait même la liberté de la pensée intérieure, et ils mentent quand ils prétendent qu'ils la respectent actuellement; ne font-ils pas des procès de tendance? et n'est-ce pas aller rechercher la pensée jusque dans son sanctuaire qu'ils ont déclaré inviolable?
Il est clair que, lorsqu'on réclame la liberté de penser, c'est de la liberté de produire sa pensée qu'il s'agit; je sais que ma pensée vit en moi indépendamment de sa manifestation, mais elle n'existe relativement aux autres hommes que par ses manifestations, et il n'est question entre nous que de l'action qu'elle peut avoir sur les autres
9i LE TESTAMENT ])'Uîs LATIN.
hommes on que les autres hommes peiiveni avoir sur elle.
Elle est le lien qui m'unit à eux, je pense pour eux autant ou plus que pour moi-même. L'existence antérieure de mes pensées reste inconnue. Combien d'ailleurs ne naissent ou ne s'achèvent qu'au moment où on les exprime! Elles viennent soudainement, tout armées- sur les lèvres; ceux qui écrivent et qui parlent le savent ; et, si la liberté de communiquer sa pensée est' supprimée, il arrive qu'on ne pense plus.
Dire que la pensée est libre là où la plume et la parole ne le sont pas, c'est donc une ironie à l'usage des despotes.
Soyez despotes et asservissez-nous, mais ne soyez pas hypocrites. Vous nous méprisez assez pour compter sur notre sottise, mais nous feignons parfois d'être plus sots que nous ne sommes, et de vous croire pour ne pas avoir à nous" révolter. Nous avons de l'esprit, notre béatitude est feinte, méprisez-nous donc plus encore, et assez pour nous asservir sans excuses.