DE QUELQUES IDÉES FAUSSES SUR L'ÉTAT
Los uns, dans leur confiance béate, comparent l'Elat à un père de famille, et celle comparaison est une des sottises les plus énormes dont la làclieté humaine soit jamais accouchée.
Le gouvernement paternel, sur le modèle de la famille, peut exister en effet, et le pays où il existe en meurt.
Mais, outre sa stupidité, cette image pèche encore en ce sens qu'elle n'aboutit pas ; ceux qui l'emploient veulent montrer la légitimité du pouvoir absolu, et ils ne songent point qu'un père despote est aussi détestable qu'un roi despote ; cl, quand les enfants sont devenus hommes, la famille, pour être heureuse, doit être un vrai gouverne-
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ment parlementaire, une république avec le père pour président.
D'autres sont moins naïfs, et l'idée qu'ils ont de l'Etat est aussi plus funeste : ils en font un fantôme vorace, destiné à tout absorber, un monstre qui ouvre et referme ses mâchoires, engloutit et dévore.
Ils le chargent du bien suprême de la patrie, et cetle raison majeure suffit pour que tout lui soit sacrifié ; il n'est donc rien qui lui échappe.
Le plus grand inconvénient de cette croyance c'est qu'elle conduit aux maximes honteuses de la raison d'Etat; ses partisans ont sans cesse à la bouche les mots de salut public, d'intérêt général, de sûreté générale, et le mot plus moderne et non moins fallacieux de sentiment national.
Un homme est enfermé, on prie pour lui, on allègue l'intérêt privé en souffrance; le juge répond : L'intérêt public l'emporte. Rien n'est plus simple ! ce mot chez nous a remplacé celui de raison d'Etat. Mais qu'est-ce que l'intérêt public sinon la réunion des intérêts privés ? et quel est l'intérêt qui doit primer tous les autres dans une société si ce n'est l'intérêt des citoyens ?
« Que le salut public soit la loi suprême ; telle est la maxime fondamentale des nations, dit
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Voltaire*; mais on fait consister le saliif du j)euple à égorger une partie des citoyens dans toutes les guerres civiles. »
Le roi de Dahomey, dont les palais ont des colonnes faites de crânes d'hommes, supplié par l'Angleterre de renoncer aux sacrifices humains et à la vente des nègres, répond en invoquant des motifs d'un ordre respectable, la tradition, la religion^
Toutes les formides du despotisme ont été épuisées; il y a encore des gens qui croient h la mort comme moyen de régénération sociale. Si le couteau de la guillotine avait une doctrine, ce serait celle-là.
Ces gens qui ont la religion de l'État, le considèrent comme un être abstrait, infaillible, insaisissable, impersonnel. On se sert volontiers, observe B. Constant", des verbes impersonnels o/^ doit, il faut. C'est un sophisme capital que celui-là qui consiste à oublier que l'Etat est un homme ou un composé d'hommes, lesquels sont susceptibles de se tromper.
Le reproche qu'on fait à ceux qui veulent la
' DicL ])JiiL, mot Gouvernement, 1" section.
- r^n 1802. Yov. ï Australie, par le comle de Beauvoir, p. 520.
'■ PoJil. condiL, t. I, p. 2r>(i,ol Introduction xxxvn.