DE LA TROP GRANDE EXTENSION DE L'ÉTAT
Qu'il est aisé de gouverner les hommes ! Entraînés par des idées fausses, des illusions, d'aveugles croyances, ils se jettent eux-mêmes au-devant du pouvoir, se livrent à lui, allendent tout de lui, et font en toute chose appel à sa sollicitude.
On a vu des citoyens invoquer' son secours contre des bibliothèques où il y avait, paraît-il, des livres mauvais, qu'ils étaient cependant maîtres de ne pas liie' ; d'autres le lui demandent contre les intempéries des saisons ^
D'autres regrettent que ses droits et sa compé-
1 et '-^ Séances du Sénat, 21 juin 1«67, et du Corps législatif, 17 mai -1867.
TROP GRANDE EXTENSION DE L'ÉTAT. lil
Icnce ne soient pas assez étendus, que, par exemple, la faculté d'expropriation soit trop restreinte, embarrassée de formes trop minutieuses et troj) lentes ^
Cependant « on est étonné, dit Charles Comte*, du peu de bien que l'action directe et immédiate de l'autorité publique produit, comparativement à celai qui résulte des lois inhérentes à la nature humaine. »
Un trait curieux de l'histoire de Napoléon, c'est le désir qu'il a de faire naître des hommes de génie pour illustrer son règne, et l'étonnement où il est de son impuissance à cet égard et de la stérilité de son temps. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer de sa naïveté ou de son aveuglement; mais comment aurait-il reconnu que le véritable obstacle à l'éclosion du génie, c'était sa protection, ou plutôt, que c'était lui-même?
L'impuissance de l'État dans les matières qui sont du domaine de l'intelligence est établie; en s'occupant d'une chose qui ne devrait dépendre que de l'initiative individuelle, il la tue infailliblement.
La protection trop zélée qu'il accorde à l'art n'a
1 Voy. M. L. Blanc, Hist. de dix a»s, t. iV, ch. ii. * Traité de législation, livre II, cli. xiv, t. 1, p. 407.
d'autre résullat que d'amoindrir l'arL et de l'avi- Vn'\
En 1757 % un arrêt du conseil du roi obligeait les propriétaires qui voulaient planter un terrain en vignes d'en obtenir la permission de l'intendant de la province.
En 1794, il y eut des personnes perséculces, et môme conduites à l'ccliafaud pour avoir transformé des terres labourées en prairies artificielles.
Des soins analogues ont produit autrefois, en France, des famines.
Il semble qu'il appartiendrait aux propiiétaircs de diriger leurs cultures, conformément <à leurs intérêts et aux besoins de la société où ils sont.
Quiconque a lu l'histoire et surtout notre histoire de France, doit être convaincu dereffi'oyable impuissance des gouvernements absolus pour le bien^.
Je ne paile pas des contradictions qu'on voit dans la conduite de l'État : on donne des médailles à ceux qui se dévouent pour sauver leurs semlilableSj on donne aussi des médailles à ceux qui
1 Voy. M. Louis Viardot, « Couuneiit faut-il encourager les arls. » Brodiure in-18. lleiiouard.
•-i Voy. J. B. Sa;., t. 1, \k2\)1.
^ Vov. M. MicIilIlI, Louis XV.
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tuenl leurs seinblal)les ; on fait dos routos pour faciliter les échanges entre les peuples, on met des douanes et des barrières pour ernpôclier ces échanges de se faire'. « Les soins trop étendus de l'État, dit Humboldt% font souffrir l'énergie active et le caractère moral. Celui qui est fortement et souvent mené en arrive à sacrifier presque volontairement ce qui lui reste d'activité propre.» « Les notionsdu mériteetdelafautcsedéplacentenlui.»
La trop grande extension de la compétence de l'État a pour conséquence immédiate d'affaiblir ces facultés sur lesquelles toute liberté et toute vie reposent : le sens du droit et de la dignité. Elle fait multiplier ces rouages inutiles, que la démocratie doit tendre à supprimei-, elle accroît l'influence de la bureaucratie, elle accumule les procédures, les réglementations, les ordonnances, les décrets et les lois.
Il est horrible de penser que des hommes ne puissent se rapprocher et faire une convention quelconque sans que la loi ait à intervenir. Il ne faut pas de loi là où il n'y a qu'à laisser faire ; il en faut ou plutôt, il faut des règlements, là où un mode de faire doit être déterminé.
' Voy. Bastiat, Sapliisines.
Le code de la Russie est le plus volumineux des codes de la terre *, bien que, de par la première de ses lois, l'empereur soit au-dessus de toutes les lois. Un tel état de choses n'est pas un idéal.
Il faut craindre d'arriver à ce régime décrit par Tocqueville dans d'admirables pages de la Démocratie : « Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains l'individu et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige... Il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger. »
' Voy. la Vérité sur la Russie, par Dolgoroukow.