DE L'ÉGALITÉ
Quelles que soient les décisions prises par les é^alitaires et quelque belles que soient leurs conceptions, il y aura toujours des inégalités dans le monde; la nature se rit d'eux ; elle fait des petits et des grands, des faibles et des forts, des travailleurs et des paresseux. Il y aura donc toujours, chez les hommes, une aristocratie; la justice ne demande pas qu'il n'y en ait point, mais qu'elle ne soit pas l'apanage du nom, ni des qualités extérieures à l'individu.
« L'effet du régime industriel, dit Ch. Dunoyer^ est de détruire les inégalités factices, mais c'est
' Liberté du travail, I, 582.
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pour mieux faire ressortir les inégalités naturelles. »
Et, en effet, depuis que l'aristocratie ancienne a cessé d'être, il s'en forme une nouvelle qui grandit, aristocratie naturelle du talent et de l'honnêteté; et, ditTocqueville, si un peuple « avait le malheur d'arriver à ce nivellement ahsolu et complet, il resterait encore l'inégalité des intelligences qui, venant directement de Dieu, échappera toujours aux lois. »
L'égalité n'est pas un fait de la société intellectuelle, physique ou morale, mais de la société civile et politique. L'égalité des droits est la seule que la nature permette et qui soit d'une réalisation possible.
Pour que l'égalité existe, il faut donc que les droits existent; c'est parce qu'on a des droits et qu'on les connaît qu'on tient à les faire respecter, qu'on reconnaît ceux d'autrui et qu'on les respecte; or les droits n'existent que j)ar la liberté.
La liberté est, dans un certain sens, une négation de l'égalité, mais de l'égalité de fait. Car, si elle assure à chacun des droits égaux à ceux des autres, elle permet à chacun de les exercer dans la mesure de ses facultés et de se développer en conséquence; or les facultés varient et sont iné-
t-Xi LE TESTAMEiNT D'LUN LAT1>.
égales et le développement l'est aussi. Mais seule la liberté conquiert les flroiis, les garde et les f;iif lespectei'.
Les deii\ principes de rt'jialilt' rt de la liberté sont insépaiables, on niitMix, ds ne soJit qn un niènie principe pris sons denx aspects diltérenls. I.a libeité est le droit considéré en lui-même et chez tous; l'égalité est le droit de chacun considéré flans ses rapports avec le droit des autres.
Quiconque les sépare, les sacrifie l'une ou l'antre ou toutes deux ; l'égalité est toujours en raison delà liberté ; la liberté mène toujours, tôt ou tard, à l'égalité, etTégalité qui ne naît pas de la liberté comme un fruit naturel sert d'abord à détruire le peu de liberté qui subsiste.
La tendance à considérer l'égalité comme autre chose qu'une jouissance égale des droits et à la chercher en dehors de la liberté est funeste; elle ])orte la démocratie à s'abandonner à un maître qui doit, elle l'espère du moins, la délivrer des maîtres plus nombreux ou des supériorités qui l'inquiètent; elle conduit ainsi au despotisme, auquel sont voués les peuples qui se laissent aller à pratiquer chez eux rostracisme. Le despotisme, en effet, est le protecteur naturel d'une certaine égalité, de cette égalité qui consiste dans la piivnlioii