ACTE m, SCÈNE I
* Je regagnai la rive. . . Alors je vis César
" Emporté, chose inerte, et roulant au hasard
* ('onuue un saule arraché qu'avec sa jaune arène
* Le Tibre pousse et jette à la mer de Tyrrhène !
* Par bonheur, se risquant dans un frêle bateau ,
* Un pécheur court à lui , le prend par son manteau ,
* Et le ramène au bord. — Brutus, celui qu'on nomme
* Le dieu , le Jupiter ! . . . il était moins qu'un homme.
* Livide comme un front que la tombe a touché ,
* Un peu plus, il mourait sur la terre couché,
"^ Ainsi qu'un marinier du port , couvert de bure ,
* Ainsi qu'un mendiant du quartier de Suburre !
* Et tandis qu'il gisait , immobile, râlant,
' J'étais resté debout , respirant et parlant! ' Eh bien ! c'est moi qui suis la vile créature , ' Et César est l'auguste et sublime nature ! ' On dirait que, formé d'un plus noble niétal ,
* César est la statue , et moi le piédestal ! . . .
" (]et orgueilleux César peut être un dieu pour Home ;
* Mais pour moi, Cassius, ce n'est plus même un homme!
(Cris du peuple au deliors.)
Vive César!
BRUTUS
Encore une acclamation !
CASSIUS
Uonic est devant César en adoration !
11 me semble pourtant qu'en des jours plus prospères Nous avons entendu souvent dire à nos pères Oue Home, dans ses murs, Ail jadis un Brutus Qui n'ain ait pas souiïerl un César... -
BRUTUS
Cassius, Que pour moi vous ayez une amitié de frère, Je n'en veux point douter; j'en suis sûr, au contraire. Qu'en ce triste moment vous me parliez au nom De votre conscience, en douterai-je? Non. Si nos aïeux , ouvrant leur pesante paupière , Pouvaient se réveiller dans leurs couches de pierre , Ces hommes du passé que la tombe engourdit Me diraient , je le crois , ce que vous m'avez dit. Mais par cette amitié, compagne fraternelle, Qui nous a vus grandir à l'ombre de son aile , Par nos aïeux , dormant dans leur sacré linceul, N'insiste plus, ami : je veux réfléchir seul. Tes paroles , au fond de mon cœur je les grave ; Dans un recueillement silencieux et grave, J'en développerai chaque mot, pour savoii- Si leur sens véritable est conforme au devoir. Avec ma conscience il faut que je discute; Puis, l'arrêt une fois prononcé, j'exécute ! Mais, pris dans mon devoir comme dans un réseau , Ya, j'aimerais mieux être un berger d'Arezzo, Un simple villageois d'Arpinum, peu m'importe, Qued'avoircegrand nom, lourd fardeau queje|)ort(^!- Avant de renouer un si grave entretien , Je vais creuser mon cœur. . . Ami , creuse le tien ; Vois si toute vengeance impure en est bannie, Si véritablement tu hais la tyrannie ; Et demande-toi bien, en homme de ton rang. Si tu n'abhorres pas cncor plus le lyran .'
■ ACTE m, SCÈNli II. 8'.»
La haine et le devoir ne })euvent se confondre... Adieu: mon premier mol sera pour te répondre.
CASSIL'S.
Je l'attends. Que les dieux punissent les pervers!
Songe à Rome, Brutus, et songe à Tunivers
Il sorl.)