ACTE IV, SCENE X
GALPUUNIE.
J'ai fait un rêve. Dieux, quel rêve! quel présage!... Cher César, aujourd'hui vous ne sortirez point.
CÉSAR
Faut-il ({u'un rêve, hélas! vous effraye à ce point.'
CALPURNIE
Les rêves ! Jupiter lui-même les envoie !
CÉSAR
On le dit.
CALPURME.
Cro\ez-le , César !
Que je le croie...
Soit! Mais dis-moi ce rêve.
CALPLHISIE.
Oui, trois fois j'ai songé Oiie je vous tenais mort , dans mes bras égorge; J'entendais votre sang couler de vos blessures Comme l'eau d'un rocher par ses larges fissures !... Et des hommes... c'étaient les plus nobles Romains, Dans ce tiède ruisseau venaient tremper Icuis mains ! Ne sortez pas , César !
CÉSAR
Pauvnî et crédule amie!
CALPURNIE
Je vous dis que trois fois je me suis rendornue, Et que trois fois ce rêve horrible m'éveillant , l/œil ouvert, aux lueurs du llambeau vacillant, J'ai vu jnon cher César, ô spectacle rpu navre!
140 Lt^ TESTAMENT UE CÉSAR,
Dans ma cliambie étendu, pâle et morne cadavre !. . . Oh ! je le vois encoi! Tenez , César, mon roi, Mon dieu, ne sortez point! ayez pitié de moi !
CÉSAK.
Va, ce rêve t'abuse; il ne faut pas y croire : Le menteur est sorti par la porte d'ivoire... Regarde, me voici tranquille et souriant. Belle matrone au front doux comme l'Orient, Presse-moi sur ton cœur plein d'une chaste tlamme : Tu verras que je suis un corps, non pas une àme.
CALPURME.
Est-ce trop peu d'un rêve? Eh bien! César, croyez
Aux lugubres avis sur la terre envoyés;
Car cette nuit, durant les trois premières veilles,
Rome a vu s'accomplir d'effrayantes merveilles !
Un de nos serviteurs au palais est rentré,
La face encor livide, et d'horreur pénétré...
Il dit qu'une lionne, au fond de l'ombre obscure ,
Rugit sur les degrés du temple de Mercure;
Qu'un taureau du (^litumne, ô prodige étonnant!
Tandis qu'on l'immolait à Jupiter tonnant,
Du sacrificateur fuyant la main trompée,
S'est abattu devant l'image de Pompée 1 .. .
* On voit pendre aux frontons d'innombrables essaims;
* Et des guerriers de feu , cavaliers, fantassins,
* Sur la nuée ardente, avec de sourds murmures,
* (Courent, entre-choquant leurs funèbres armures; " Le sang, qui pleut, rougit les pâles horizons;
* Et, comme des captifs cpii forcent leurs prisons,
* Les spectres, échappés des profonds ossuaires.
ACTK IV. SCIvNK \. 141
* Dans la \ oie Appia traînent leurs blancs suaires !
* Augure plus sinistre encor ! . . . ces beaux coursiers
* Que de vos propres mains, César, vous nourrissiez;
* Qui vous portaient parmi les fleuves et les plaines, —
* Refusent l'orge pur dont leurs crèches sont pleines ,
* Et, couchés tristement dans l'herbe et dans les fleurs,
* L'œil vitreux et gonflé, versent de larges pleurs!
CÉSAR
* Ma douce Calpurnie, hélas! bien qu'on me nomme
* Julius, fils des dieux, — -Julius n'est qu'un homme. Toi qui d'un regard tendre et vigilant me suis.
Tu me vois, tu me fais plus grand que je ne suis ! Ces prodiges affreux qui devant nous se dressent. C'est au monde, et non pas à César, qu'ils s'adressent. . . Kt d'ailleurs pouvons-nous éviter notre sort, Qui de l'urne fatale un jour ou l'autre sort?
c.\lpi;rme.
César, on n'entend point l'ouragan, les tonnerres. Gronder pour le trépas des hommes ordinaires ; -Mais les volcans du ciel et des monts souterrains S'ouvrent', prophétisant la mort des souverains!
CÉS.\R
*l)ix fois un lâche expire avant son agonie :
* L'homme brave ne meurt qu'une fois, (]al[)urnie ! . . .
* Que cette nuit ait vu cent prodiges , d'accord :
* Mais ce qui me paraît plus merveilleux encor,
* Ce qui de ma surprise est l'éternelle cause ,
* C'est qu'un fils de la terre ait peur de quelque chose!
lùitre un esclave.
* Que nous veut cet esclave .'
CALPURNIE
* Ami, panloniiez-nioi ;
* Mais, pendant cette nuit de vertige et d'effroi ,
* Je l'avais envoyé consulter l'aruspice.
* Écoutez la réponse, ou funeste ou propice.
CÉSAR , ;i l'esclave.
* Quelle est- elle ? voyons.
l'esclave.
* Que César ne doit pas
* Hors du seuil palatin aujourd'hui faire un pas :'
* La victime sacrée, au front ceint de verveines ,
* N'avaitqu'unpeu de sang, noirelfroid, dans ses veines;
* Et le couteau , souillé par l'immonde liqueur,
* En divisant les chairs n'a pu trouver le cœur!
CALPURNIE
Quand les dieux ont parié, faut-il qu'on leur résiste? Vois le danger. César!
CÉSAU.
l]\\ bien, soit! il existe.
Mais le danger et moi, si jamais nous voulions Combattre corps à corps, — nous sonunes deux lions, Nés dans un même jour sur la montagne horrible .- .Te naquis 1(^ pn^mier, et suis le plus terrible !
CALiniRNlE.
César! oh ! si jamais l'ombre du noir soupçon , (>)mme un nuage errant sur la blonde moisson. N'a flotté sur le voile auguste de ma couche; Si jamais un re])roche exhalé de ma bouche, (]ésar, ne vous a dit ces muettes douleurs. Herbage empoisonné qui germe sous les fleurs;
ACTK [\. SCÈNE XI. 143
An nom de la pilié, moi qui jamais encore Ne vous demandai rien , César, je vous im[)loi «^ !
(Houlo)iK'iit de lonnerre lointain.,
Ce tomierre profond qui vient de retentir,
C'est la voix des grands dieux! . . . Gardez-vous de sorlir;
Ne réalisez pas le songe qui me glace ! . . .
Qu'aujourd'hui Marc-Autoine au sénat vous remplace :
Il parlera, s'il veut, de sinistres rumeurs.
Il dira que je suis mourante, — que je meurs!
CÉSAR
Soit ! je resterai donc , alin de te comjilaire.
CALPURNIE
Merci, bonne .lunon, déesse tulélaire! i
Le jcHir par.iil.) CÉSAR.
Mais regarde, Casca vient presser mon dépaiM .
(Allant au-devant de Casca.) Il voudra bien le dire au sénat de ma pari.