SCÈNE III
ANTOINE , seul. (Il va prendre le corps de César qui est tombé derrière la statue, et l'apporte en sanglotant sur le devant du théâtre, près des marches du portique. — Pendant les vers suivants, le théâtre, vide un instant, se remplit peu h peu.)
(Mettant un genou en terre.)
Oh! ne crois pas qu'Antoine aujourd'hui t'abandonne,
Pauvre cadavre encor saignant ! Ami , pardonne :
J'attendais leur départ , afin de pouvoir seul
Étendre ma douleur sur toi comme un linceul !
Aussi vrai que tous deux souvent nous triomphâmes.
Oh ! je te vengei^ai 1 . . . Malheur à ces infâmes
Qui , sombres , éblouis sous ton rayon sacré ,
S'entre-blessaient aux flancs du héros massacré ! —
Sur notre siècle impie où tout va se confondre ,
La malédiction des siècles viendra fondre !
(7est toi qui retenais dans l'antre souterrain
La Discorde et le Meurtre avec ton bras d'airain :
Mais la destruction et les guerres civiles
Vont, comme un noir volcan, s'épandre dans nos villes,
Et (le ce feu lugubre , attisé par le vent ,
Pas \m de tes bourreaux ne sortira vivant ! !
VALENS
Qui donc pour le tyran a de pareilles larmes?
ANTOINE
Moi, l'ami de César, moi, son compagnon d'armes! C'est l'ami que je pleure , et non pas le tyran.
UN CITOYEN
Marc-Antoine ?
UN AUTRE
ïl aimait César. ]\Toi , je comprend.
FABER
Moi de même.
VALENS
Les pleurs, qui veut les interdire;^ Personne. — ■ Mais surtout qu'il ne vienne pas dire Que ces grands citoyens , nés pour notre bonheur, Cassius et Brutus , ne sont pas gens d'honneur! Je n'aurais plus alors de pitié , pas la moindre ; Et l'ami de César pourrait bien le rejoindre !
ANTOINE
Oh ! ce n'est pas que j'aie ici l'intention
De blâmer cette grande et terrible action . . .
Ceux qui l'ont accomplie étaient purs , au contraire.
Mais vous savez, toujours l'ami, le fils, le frère,
Dit quelques mots sacrés sur le frère endormi ,
Sur le morne cercueil du père ou de l'ami !
Pour le suprême adieu, l'hommage funéraire.
César n'a qu'un ami. . . point de fils ! point de frère!
Et ce dernier tribut, de la tombe espéré.
Quand vous l'aurez permis, c'est moi qui le paierai !
IG2 LE ÏESTAiMENT DE CESAR
FABER
C'est juste î
Oui
l'N AL'TRE CITOYEN.
VALENS , a Antoine.
Parle donc ! . . Mais pas un mot (i'onlrage Contre ces hommes purs , la gloire de notre Age!
ANTOINE
Non; je viens, mes amis, — cela peut s'avouer, —
Pour inhumer César, et non pour le louer.
Le mal que nous faisons nous survit : le bien tombe ,
Et disparaît souvent avec nous dans la tombe ! —
Tout à l'heure Brutus, l'esprit judicieux .
Vous a (lit que César était ambitieux '
TOUS
Oui ! oui !
ANTOINE
Puisque Brutus Ta dit, cela doit être; Car Brutus est un honune honorable! — Peut-être César eut-il ce tort*
VALENS
!1 l'eut assurément !
La faute est grave , mais grave est le châtiment ! — J'aimais César, César m'aimait. Je me rappelle Qu'il fut toujours pour moi juste, bon et fidèle ; Mais Brutus dit qu'il fut ambitieux : Brutus Est un homme d'honneur, sage , plein de vertus ! — Il est vrai que César, pauvre débris qu'on foule,
(Le peuple s'aperçoit seulement alors que César est à terre. —Doux