‹ Le testament de l'illustre Brizacier, publié en son entier pour la première fois. Préf. de M. Ernest d'Hervilly. Notice et documents de M. Robert de La Villehervé. CorrigésChapitre 1 sur 8 · AUX EDITEURS DU POEME · texte numérisé non relu

AUX EDITEURS DU POEME

otre maître illustre et charmant, Théodore de Banville, a écrit ceci de Glatigny : — « Albert Glatigny, mort si jeune, et qui « dans la vie réelle n'a joué qu'un rôle infime et dérisoire, a « occupé dans le monde idéal une très grande place, que l'avenir lui « conservera. Ce comédien errant était un grand artiste en poésie, si « grand, qu'à ce point de vue, si j'en excepte le maître des maîtres, nul « ne peut lui être préféré. »

L'avenir a déjà ratifié la parole du maître d'une façon éclatante. Car l'avenir dont parlait l'étincelant et ingénieux lyrique, c'est notre temps présent, et il a non seulement conservé à Glatigny sa glorieuse place, mais il l'a très élargie, car si, avec les ans, disparaissent et se font rares ses premiers amis, le monde nouveau lui crée chaque jour des admirateurs nombreux, pieux et vibrants, des amis irréductibles. Aussi, pour ces amis qui ilorissent aujourd'hui, cette plaquette si

élégante, si généreusement éditée par des esprits érudits, affectueux, et dévoués à l'art, sera-t-elle du plus haut, du plus vif intérêt.

Car elle contient, complet, ce poème, « âpre et franc », comme dit M. de La Villehervé, dont on ne connaissait, et les artistes seuls, que de courts fragments, — le Testament de Brizacier.

Elle renferme, en outre, des détails sûrs et précieux sur la jeune vie du poète infiniment regretté.

Je n'ai donc pas à préfacer cette luxueuse publication, d'une œuvre inédite, palpitante de vie lyrique, d'ironie et d'esprit incisif, publication due aux recherches tenaces et patientes de fins lettrés, de poètes fervents, de cœurs braves et zélés , à la générosité de son éditeur, enfin.

Mais j'ai à les remercier, comme artiste et comme vieil ami de Glatigny, d'avoir mis au jour ce petit livre qui va enrichir les bibliophiles, et ravir les poètes, et je leur en exprime ici ma profonde gratitude, avec émotion.

Avec une vive émotion, oui, mon cher Gauthier, oui, mon cher de La Villehervé, car je sens qu'ici j'ai d'avance l'honneur, obscur que je suis, de porter la parole au nom des artistes et des lettrés que cette plaquette va charmer et attendrir.

C'est une nouvelle et brillante couronne apportée sur la tombe où dort enfin, après mille maux, ce travailleur acharné, ce poète qui répandait son âme supérieure en vers splendides et impeccables, sans relâche, tout en reconnaissant avec une probité extrême les servitudes du dur, du cruel métier qu'il avait adopté.

On a essayé, sans doute pour réjouir le cœur flasque des riches et mornes bourgeois qui haïssent les poètes, à moins qu'ils ne soient au moins marquis et millionnaires, de flétrir Albert Glatigny du sobriquet de Bohème.

Un bohème, un paresseux, un vaniteux, un jaloux, lui, ce producteur quotidien de belles choses, ce cœur simple et d'une bonté rare, ce haut esprit qui, je le redis, avec une probité , une conscience touchantes, régulières, apprenait, répétait, et même la nuit, en patache, d'une ville à l'autre, des rôles absurdes, écrits dans une langue à faire frémir le ciel et la terre !

La seule passion qu'eut « ce bohème », ce prétendu désordonné,

c'était l'amour du chez soi, la recherche, à chaque instant déconcertée, hélas ! d'un petit port de travail, où, sa pauvre barque enfin à l'ancre, il eut ajouté tranquillement de nouvelles œuvres exquises à celles déjà produites.

Il l'atteignit un jour, ce port de travail, mais la mort l'attendait déjà sur la jetée, et emporta ce talent magnifique et d'un absolu désintéressement.

Le souvenir des superbes et fortes vertus d'âme de ce pur artiste est dans toutes les mémoires contemporaines.

Il convenait à un des derniers témoins de la vie agitée, mais sans cesse en travail , soit d'esclave dramatique , soit de génie poétique d'Albert Glatigny, de protester, avec mépris d'ailleurs, contre la légende envieuse et perfide que des impuissants, emboîtés par des ignorants, ont tenté, même de son vivant, de construire autour de cet homme pauvre, qui fut un poète admirable, au lieu d'être un rimeur habile, avisé, et riche.

Ernbst d'HERVILLY.

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