A PROPOS
DU
vant que d'écrire son draine : L'Illustre Brizacier, qu'il dédia à M. JulesGlaretie, auquel s'intéressa Dumaine, que M. Duquesnel ne voulut pas pour l'Odéon et qui ne fut joué qu'après la mort du poète, dans une petite salle louée en un passage non loin de la Madeleine, Albert Glatigny, dès 1862, avait «esquissé, dans le Boulevard, d'Etienne Carjat, la ligure d'un vieux cabotin, affolé de son métier, et mourant de misère et d'espérance sur le talus d'un fossé ». Mais, infiniment mieux que dans le drame, c'est dans un poème de 1868 que Glatigny nous a donné la vraie image du héros dont il avait emprunté le nom à Gérard de Nerval et en qui, impérissablement, il s'incarna.
« Glatigny, dit M. Anatole France dans la notice qu'on lit en tête des Œuvres (édition Alphonse Lemerre, Paris, MDGCCLXXIX, petit in-12, p. xlj). Glatigny avait composé, dès 1868, un Testament de l'illustre Brisacier (sic) qui me touche beaucoup plus, je l'avouerai, que la pièce de théâtre. Le ton en est franc, le style âpre, le sentiment vrai. Je ne retrouve ni cette âpreté, ni cette franchise dans les tirades empanachées de la comédie. »
M. Anatole France en juge fort congrùment, et sa constatation n'est pas pour nous surprendre. C'est qu'en effet, lorsqu'il travaillait au drame, Glatigny venait d'épouser Mlle Emma Dennie, qu'il était heureux, et le bonheur, s'il se souvient des anciennes misères, ne laisse pas que de les parer de quelque douceur. Il y trouve des prétextes à mieux jouir de lui-même; il n'en connaît plus, il n'en ressent plus les amertumes. Quelques efforts qu'il fasse pour se les remémorer, il n'en saurait plus rencontrer ni les gémissements ni les colères. Qu'il y tâche, ce n'est qu'un tableau fait dans l'atelier, sous une lumière fausse, loin du plein air.
En ce mois de juillet 1868 où il écrivit le Testament, à Payolle, par Gampan (Hautes-Pyrénées), Glatigny, au contraire, était, selon son expression, pauvre comme le papier Job, dans les pires embarras et sans nulles ressources, prêt à reprendre par nécessité un engagement dans une troupe qui ne resterait qu'un jour ou deux dans chaque ville, « à moins qu'un secours inespéré ne lui permît d'aller à Barèges, où il donnerait des séances », et ses vers enfiévrés et si tristes, vraiment testamentaires, sont le portrait au vif de son âme.
Autre Villon, hélas! c'est de Villon qu'il en prit le rythme, le bon huitain classique des Ballades. A qui les destinait-il? à son ami le poète Job Lazare, de son nom réel M. E. Kuhn. Pourquoi? Voici:
M. Job Lazare et lui, à Chamalières, près de Clermond-Ferrand, en janvier, avaient, à eux deux, en grand mystère, décidé de créer un journal littéraire dont ils pensaient faire quelque argent, tout en procurant au public l'occasion de lire de la prose digne d'estime et des vers qui rimeraient. Un imprimeur fut trouvé, M. Girin-Berthier, à Tarare. On
imagina un titre : Le Fouet, auquel on renonça parce qu'Amédée Blondeau, à Paris, venait précisément de lancer sous ce même vocable un périodique; et le journal, dont Glatigny devint le gérant, s'appela Le Falot cosmopolite, avec ce sous-titre extraordinaire : organe hygiénique, de sûreté, indispensable en ménage.
Le Falot cosmopolite, avant de tomber sous les coups du Parquet « pour des motifs qu'il n'est que trop facile de comprendre, étant donné le régime impérial », qui sévissait alors à outrance, vécut onze numéros. En juillet, il vivait donc, et c'est pour lui que le 12, Glatigny expédiait à son ami, non le poème entier, mais son commencement, en lui promettant qu'il aurait la fin avant huit jours. « Comme j'y tiens beaucoup, lui écrivait-il, voyez si on ne pourrait pas garder la composition pour en faire un petit volume. »
Ces huit jours demandés par le poète pour achever le Testament furent longs. Il alla de son désert de Payolle aux Eaux-Bonnes où il réussit à gagner vingt-cinq francs, à Luchon où il trouva des lettres, et bref, le i5 août, rentré dans Payolle, malade, retenu au lit et aveuglé à moitié par un érysipèle, il confessait qu'il n'avait rien fait encore, mais : «Demain, disait-il, vous recevrez la suite du poème », et quelques lignes plus bas, moins aflîrmatif : « Aussitôt que je serai mieux, demain, j'espère, je vous enverrai la fin du poème. » Il ajoutait : « Je m'arrête pour aujourd'hui, parce que je n'y vois plus et que je souffre à crier. »
Cette fin tant promise du Testament de l'illustre Brizacier, son ami Job Lazare ne la reçut jamais et dit en son livre (Albert Glatigny, sa vie, son œuvre, Paris, A. H. Bécus, 1878, in-16, p. 84): «Je crois être à peu près certain qu'il ne fut jamais entièrement terminé . » Telle en était sa persuasion, au reste, qu'il publia dans Le Falot ce qu'il en avait reçu, et c'est, avec la lettre-préface à Monselet, les seize premières strophes, la Ballade de l'illustre Théâtre et la dix-septième strophe, dont le second vers est dénaturé par une faute qui en altère le sens et de plus l'afflige d'une très mauvaise rime.
Au dire de l'ami du poète, le Testament ne fut jamais réimprimé, et
personne n'ayant rectifié cette assertion, il semblait bien qu'en effet le poème fût resté inachevé, quand, ô surprise! une épreuve corrigée de la main même de Glatigny et conservée dans les papiers de sa famille nous en livre un texte absolument complet, et qui, à la strophe XVII en ajoute six, menant l'œuvre jusqu'à sa conclusion logique et indubitable.
Dès l'abord il apparaît que notre épreuve ne peut venir de l'imprimerie de Tarare, ne fut pas faite à l'usage du Falot, sans quoi l'erreur de M. Job Lazare ne pourrait aucunement s'expliquer; puis elle offre avec le texte que l'ami du poète a donné dans son livre précité, des variantes qui démontrent clairement la différence d'origine. Le Testament fut donc imprimé deux fois — et la seconde fois, ce fut pour un journal de théâtres, de Toulouse, le Méphistophélès, qui en commença tout au moins la publication, pour la suivre, en bouche-trou, quand il aurait de la place, A preuve :
i° Que le dernier feuillet de l'épreuve est tiré au verso d'une coupure de ce Méphistophélès. On lit par transparence, nos feuillets étant collés avec des pains à cacheter sur des pages blanches laissant aux corrections une vaste marge, le commencement du titre, Méph..., du sous-titre, Jour..., le nom du rédacteur en chef E. Lydo, le prix des abonnements : Toulouse, un an, 12 fr. ; Départements, un an, i3 fr., et au-dessous, le commencement du nom d'un comédien, M. Ga..., dont quelque caricaturiste avait fait un Jupiter; plus bas on aperçoit l'avant-bras nu et le poing crispé, tenant la foudre.
Et 20 qu'un autre feuillet, le quatrième, nous donne ce dessous : un fragment de la strophe IX du Testament (les six derniers vers), la Xe et la XIe, avec ensuite l'indication entre parenthèses : La suite prochainement.
Quelques-uns de ces dos de notre épreuve sont curieux encore. Si la plupart ne contiennent que des bouts de comptes rendus sans intérêt ou des mots de la fin d'une bêtise énorme, il s'y trouve des bribes de dessins où notamment, dans un bouquet de têtes, des portraits se remarquent de Rochefort et de Littré; et l'un deux, le deuxième, nous donne des vers
qui pourraient bien être de Glatigny. Il faudrait supposer toutefois que, exceptionnellement — car il avait une bonne écriture — il les aurait griffonnés d'une terrible façon, le compositeur en ayant laissé plusieurs en blanc, comme ne parvenant pas à en déchiffrer la cacographie :
Comme ces flambeaux qu'on révère, Comme Rousseau, comme Voltaire, Il a déjà son Panthéon !
Bravant mites, vers et poussière, Sans craindre des ans la colère, Mieux embaumé qu'un Pharaon t
Plus durable (ou moins éphémère Que
Mais, bras et j ambes, il n'est guère Possible de les mettre à neuf!
Plus stable, aussi plus sédentaire Que
Dont notre cité sera fière
Quand nous aurons des temps meilleurs !
Tu peux, ô castor prolétaire,
D'un avenir aussi prospère
Être à bon droit enorgueilli !
Pour nous, battus d'un vent contraire,
A la guerre comme à la guerre !
Et pour adoucir notre ennui,
Devant ta vitrine légère...
La suite manque. Mais, j'y songe, n'aurions-nous pas là plutôt un exemple des mutilations auxquelles obligeait, dans les œuvres des artistes, la juste crainte des scrupules des parquets impériaux, prompts distributeurs d'amendes et de mois de prison.
Pour avoir manqué de prudence, Le Falot cosmopolite venait de mourir quand Glatigny rêvait encore de s'en faire un moyen d'existence et
de passer à le diriger des jours désormais paisibles dans la tranquillité de Tarare. Mais toute la réserve et tous les points suspensifs du Méphistophélès ne devaient pas sauver notre poète de l'obscurité des cachots et du poids des fers. Sa destinée le poussait vers la Corse, et le féroce et grotesque Theissein, maréchal des logis à Bocognano, cherchait déjà l'introuvable Jud !
Or donc, le voici, en son intégrité, ce Testament de l'illustre Brizacier, âpre et franc, en effet, et dont la sincérité est bien faite pour prendre et étreindre les âmes.
il est intéressant de le lire sur cette épreuve que le poète corrigea ; mais, prenez-y garde, quelques fautes lui échappèrent, et, à la strophe I, vers 5, il faut, impérieusement, au lieu de :
Je me recueille et me dispose qu'il laissa :
Je me recueille et je dispose,
comme porte le texte de M. Job Lazare.
De même, le premier vers de la strophe XIV doit se lire :
Enfant, j'aimais la libre vie.
Enfin, au quatrième vers du premier huitain, dans la Ballade de l'illustre Théâtre, il sied de supprimer une virgule inopportune. On lira :
De pampres, de festons de lierre,
Les autres incorrections typographiques importent moins. On y suppléera aisément. Au reste, nous donnerons plus loin un tableau exact de toutes les variantes que présente notre texte avec celui, incomplet, qu'on connaissait.
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L'ILLUSTRE BRIZAGIER
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