POSTFACE
n'est pas déplaisant qu'aux récits de la vie d'un poète tel qu'Albert Glatigny se mêle un peu d'imprécision et de légende, mais la vérité a bien aussi quelque prix, et, ne fût-ce que par respect pour elle, on a cru faire à propos que de noter ici des renseignements et des dates — broutilles, si l'on veut, mais broutilles qui sur plus d'un point permettront de rectifier des erreurs ayant cours.
On sait que longtemps le doute subsista si Glatigny était né à Lillebonne, qui naguère effaça son nom de la plaque de rue où on l'avait inscrit, ou bien à Bernay qui tout aussitôt lui donna une de ses voies ; un acte de naissance d'un autre Albert Glatigny, cousin de notre poète, publié par M. Job Lazare dans l'ouvrage déjà cité, vint compliquer la question, depuis élucidée, mais qui fut ardemment débattue. Voici, à titre documentaire, l'extrait du registre de l'Etat-Civil de la ville de Lillebonne qui concerne le rimeur des Vignes Folles et des Flèches d'Or :
« L'an mil huit cent trente-neuf, le vingt-deux mai, à huit heures du matin,
« Devant Nous soussigné, Joseph Rouget, maire, officier de l'Etat-Civil de la ville de Lillebonne,
« Acte de naissance de Albert-Joseph-Alexandre Glatigny, du sexe masculin, né hier vingt-et-un mai, à deux heures de l'après-midi, au domi-
cile de ses père et mère, rue du Château, à Lillebonne, fils de Joseph- Sénateur Glatigny, charpentier en cette ville, et de Rose-Alexandrine Masson, couturière, son épouse, sur la présentation et déclaration à nous faite par le père de l'enfant, en présence des sieurs Victor Prével, âgé de quarante-deux ans, bourrelier, et Joseph-Hyacinthe Laplace, âgé de trentehuit ans, cordonnier, tous deux demeurant à Lillebonne, témoins qui ont signé, avec le déclarant, le présent et après lecture faite.
« Lillebonne, le 22 mai 1839.
« Le maire, officier de l'État-Civil, « Signé : Rouget. »
Cette rue du Château où naquit le poète était dénommée plus communément rue Césarine. C'est où il passa ses quatre premières années jusqu'au 3i mai i844> époque à laquelle le charpentier, qui avait été libéré du service militaire comme brigadier au i5e régiment d'artillerieponlonniers, fut nommé gendarme à Rouen et y emmena sa famille; mais le 24 décembre i845, il passait gendarme à Bernay-de-1'Eure, où il habita place de l'Hôtel-de- Ville, à la gendarmerie établie au-dessus des bureaux de la mairie et contiguë à la sous-préfecture et au tribunal.
Le garçonnet allait bientôt avoir six ans ; son père le mit à l'école chez M. Petit, instituteur, qui logeait, hélas ! rue de la Comédie, à côté du théâtre. Voir aller et venir des acteurs plaisait mieux à l'enfant que de s'appliquer à de mornes devoirs ; cependant il donnait de telles preuves d'intelligence qu'un prêtre, l'abbé Boulanger, vicaire de Sainte-Croix, se chargea de lui apprendre le latin, et, l'ayant familiarisé avec les règles de Lhomond, le fit admettre au collège de Bernay.
11 n'y resta guère, s'étant pris de querelle avec son professeur, attrapa une méchante fièvre typhoïde et fut ensuite employé au gretfe du tribunal de commerce par le greffier, M. Malbranche.
Ce n'était pas là encore ce qu'il lui fallait. Ln ce greffe, ô prodigalité ! il usa force papier à écrire des vers, satiriques le plus souvent, et dont le secrétaire de la mairie, nommé Ernult Pontcîuu-lrain, qui avait de grands pieds dans de grands sabots, fut aux rires do Ueniayenrs la plus fréquente victime — mais quel papier? du papier timbré ! tant et si bien
que, chassé du greffe, il se rapprocha des comédiens, trouva le moyen de leur rendre toutes sortes de petits services, et, à la faveur de ses complaisances, put connaître ce que c'est que des coulisses. Souventes fois aussi il allait s'amuser à l'imprimerie Duval, mais il n'y fut jamais apprenti typographe, non plus d'ailleurs qu'à Pont-Audemer.
Mais son père qui, sur ces entrefaites, le 27 novembre i852, avait démissionné de la gendarmerie pour devenir agent de police à Bernay, le plaça chez un huissier.
Successivement, à la suite de la démission paternelle, la famille avait habité rue de Lisieux et rue de Boucheville. Rue de Lisieux, Albert Glatigny eut sa fièvre typhoïde et ses parents tremblèrent pour sa vie. Le logis de la rue de Boucheville fut le lieu d'une crise qui fut pire pour ces excellentes gens. C'était en i855, le lendemain de la mi-carême. Le jeune clerc d'huissier avait accompagné d'hilares camarades dans les gaietés d'un carnaval ignorant des heures, si bien que la nuit avait passé et toute la matinée aussi. Quand il rentra à la maison, on était à table. Il y prit place. Mais sur les reproches que lui fit son père et sans rien répondre, car il n'avait rien à répondre en effet — le fils de l'agent de police n'avait pas été un exemple à donner aux jeunes gens de la ville — il se leva de sa chaise, jeta sa serviette et partit d'un tel furieux élan qu'il ne s'arrêta qu'à Pont-Audemer, affolé de liberté et résolu à vivre à sa guise, par ses propres moyens, gagnant son pain comme il le pourrait.
Bien lui prit alors d'avoir musé tant de fois dans l'imprimerie Duval, de s'y être récréé à lever la lettre; il s'embaucha et c'est là, devant sa casse, ou peut-être quand il fut comédien dans la troupe Blanchereau, n'ayant pas tardé à s'y enrôler, qu'il fit la connaissance et gagna l'amitié du député de l'arrondissement, M. Canet, dont l'appui et les conseils lui furent précieux en ces débuts.
11 serait fort malaisé et sans intérêt du reste de suivre Albert Glatigny dans les incessantes pérégrinations qui occupèrent toute sa vie. Qu'il suffise de dire que le ressentiment du fils, non plus que la rancune du père ne furent de longue durée. Dès qu'il lui plut, après mille aventures, de reparaître au gîte familial, le veau gras fut tué en l'honneur de l'enfant prodigue et plus jamais il n'y eut d'amertume entre deux cœurs si bien faits pour s'entendre.
Le 17 mars 1867, un dimanche, Glatigny débutait comme improvisateur à l'Alcazar du faubourg Poissonnière. Le succès qu'il obtint à ce jeu terrible des improvisations pouvait lui assurer de nouvelles ressources. Il pensa que par là lui viendrait la richesse peut-être, l'indépendance sûrement. Mais combien de fois encore dût-il reprendre des engagements dans les troupes errantes et rejouer les vieux mélodrames et les vaudevilles plus tristes que la mort ! Puis tout se compliqua de la maladie de poitrine que son voyage en Corse et l'absurde cruauté de Thessein aggravèrent. Ses dernières années ne furent qu'un long martyre, mais consolé, charmé, grisé quand même d'espérances par le plus pur et le plus touchant amour.
Il riait encore à la vie dans sa retraite de Sèvres, 11, avenue de Bellevue, quand, le mercredi 16 avril 1873, à l'âge de trente-quatre ans, la mort l'emporta.
Sa jeune femme ne lui survécut guère. Un an plus tard c'en était fait d'elle. Elle mourut entre le 20 et le 24 avril.
Et, fidèles gardiens de leur mémoire à tous deux, c'est au Havre où, chargés d'ans, ils s'étaient retirés, que son père et sa mère entendirent à leur tour sonner leur dernière heure, lui le i3 juillet i898 : il avait quatrevingt-un ans ; elle le 29 janvier 1904 : elle en comptait quatre-vingt-deux.
Albert Glatigny qui se divertit parfois à signer fils, neveu et victime de gendarme, aurait pu, de façon plus complète, signer fils, frère, neveu et victime de gendarme : car son frère Arthur porta, lui aussi, les aiguillettes et le chapeau en bataille. Et, chose curieuse, cinq ans après les brutales et meurtrières facéties de Thessein, en 1874, il fut nommé gendarme en Corse, à Bastia, où il se trouva avec deux collègues qui avaient coopéré à l'arrestation du poète. Mais on se pouvait comprendre. Ils étaient de ceux qui, braves cœurs, avaient de toutes leurs forces — et vainement, par malheur ! — tâché de vaincre l'obstination grotesque et têtue de leur chef.