Le Testament de la comtesse
Le dimanche 15 novembre 1741, tout Paris était illuminé. On fêtait le retour du roi Louis XV dans la capitale et la prise de Fribourg qui avait capitulé quelques jours auparavant.
Tandis que les curieux se promenaient dans les rues pour voir les illuminations, les grisettes, les commis et les apprentis de la cité achevaient leur soirée au bal de Paplius.
Cet établissement, situé dans la rue Sainte- Catherine, se composait de vastes salons communiquant les uns aux autres. On y montait par un large perron de plusieurs marches. Une longue allée, plantée de deux rangées de tilleuls, conduisait de la rue à ce perron.
Les jours de bal, une foule nombreuse s’installait dans celte allée afin de voir arriver les danseurs et d’entendre la musique.
Un large ruisseau, que les habitués franchissaient sur une sorte de ponceau, coulait au pied du perron et arrêtait les empiétements des curieux, qui san3 cela auraient envahi jusqu’aux marches du perron.
Outre la jeunesse bourgeoise qui fréquentait d’habitude les salons du jardin de Paphos, il y venait fort souvent des gens de qualité à la découverte de quelque frais minois, et maint gentilhomme de la cour quittait l’habit brodé pour endosser le modeste vêlement de commis marchand. ,
Quant aux valets qui se groupaient aux pre-
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miers rangs des curieux, la casaque sombre et les gros bas qu’ils mettaient pour la circonstance n’empêchaient point de les reconnaître.
Toute celte valetaille moqueuse se trahissait d’ailleurs par son insolence et s’emparait des meilleures places, c’est-à-dire de celles qui étaient les plus voisines du perron. Formant ainsi la haie sur le passage des danseurs, ils dévisageaient chaque nouvel arrivant, riant au nez des hommes, et lançaient au nez des femmes des propos grivois qui les forçaient toujours à presser le pas en serrant le bras de leurs cavaliers.
Or, parmi les visiteurs du bal de Papkos se trouvaient de robustes commis habitués à manier de lourds ballots de marchandises, qui grillaient d’envie de corriger l’insolence des laquais. Malheureusement, derrière le valet il y avait le maître, c’est-à-dire quelque courtisan riche et en faveur. Une correction, quelque justement administrée qu’elle put être, aurait infailliblement valu à son auteur Une volée de
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coups de bâton ou quelques jours de prison.
, Cette perspective peu attrayante arrêtait l’ardeur ' des danseurs les moins patients.
Comme nous l’avons dit, les places les plus rapprochées du perron étaient occupées par une vingtaine d’individus qu’il était aisé de reconnaître, quoique déguisés, pour des laquais, des heiduques , des coureurs et des grisons.
Tout près d’eux se trouvait un beau garçon de vingt ans environ, d’une taille élevée et bien prise. Malgré sa jeunesse, il avait déjà la carrure d’épaules et la vigueur apparente d'un homme fait. Sa figure ouverte et son regard vif et franc annonçaient un caractère loyal et résolu. Ses cheveux bruns, naturellement bouclés, se jouaient en désordre sur le collet de son modeste habit, dont la forme était fort en retard sur la mode d’alors.
Debout depuis près d’une heure à la même place, n’entendant rien et ne sentant même pas les coups de coude de ses voisins, il semblait absorbé dans la contemplation des jolies griselles
DE LA COMTESSE R
qui entraient, et qu’il voyait circuler dans les salons à travers les croisées entrouvertes.
Vers les onze heures, au moment où plusieurs danseurs quittaient le bal, il se fit un brusque mouvement dam la foule, qui tenta d’envahir le perron.
Une jeune femme qui venait de sortir avec une de ses amies se trouva tout à coup séparée d’elle par la foule, et, ne la retrouvant pas au has du perron, jeta autour d’elle un regard inquiet.
Quoiqu’elle fit de son mieux pour masquer sa figure avec sa mante, il était aisé de voir quelle avait les plus beaux yeux du monde, une bouche ravissante et un teint éblouissant.
— Mort de ma vie, la jolie fille ! s’écria un des laquais.
— Vous faut- il un bras, mon infante? dit un autre.
S’excitant mutuellement et profitant de la position delà jeune fille, qui se trouvait seule au milieu d’eux, ils commencèrent à lui tenir des propos fort grivois.
Une expression de colère traversa les yeux de l’inconnue.
— Arrière , messieurs ! dit-elle d'une voix ferme, mais moins intimidée qu’on n’aurait pu l’attendre.
Les valetà se mirent à rire et barrèrent complètement l’étroit passage qu’ils avaient laissé jusque-là oux passants.
— Pince ! dit la jeune femme, dont la voix commençait à trembler d’inquiétude.
— Il faut payer passage, ma belle, répondit un grand heiduque aux proportions colossales.
— Laissez- moi !
— Un baiser, mon infante, reprit-il, encouragé par les bruyants éclats de rire de ses compagnons. .
En ce moment, le jeune provincial dont nous avons parlé, repoussant vigoureusement les gens qui le séparaient de l’inconnue, s’avança jusqu’à elle.
— Disposez de moi, madame, lui dit-il avec
un singulier mélange de résolution et de timidité.
En voyant la jeunesse de son protecteur, elle eut un moment d’hésitation.
— Ah ! le beau muguet ! s’écria l’heiduque.
Veux-tu bien aller trouver ta bonne.
A cette raillerie, qui excita les éclats de Vire, le jeune homme devint pâle de colère.
— Veuillez me suivre, mademoiselle, dit-il à la jeune femme. Malheur à qui vous insultera !
Il y a de ces accents et de ces regards auxquels on ne peut se tromper. Cette fois, la jolie inconnue saisit avec confiance la bras du jeune homme, qui se nommait Raoul.
— Et mon baiser, la belle? reprit l’heiduque en se penchant vers elle.
Au moment où les lèvres du laquais allaient effleurer les joues de l’inconnue, Raoul se retourna brusquement, et, saisissant par la cravate et la ceinture l’heiduque géant, il l’enleva de terre par un puissant effort et le jeta tout de son long dans le ruisseau.
Un tonnerre d’applaudissements accueillit cette prouesse, que le poids énorme du laquais et la jeunesse du provincial rendaient doublement extraordinaire.
Ce fut le signal de la déroute complète des laquais, qui s’enfuirent à toutes jambes, poursuivis par les ouvriers et les apprentis.
Il ne resta bientôt plus que l’heiduque, tout ahuri encore de son plongeon, qui se secouait comme un barbet au sortir de la rivière.
— Faut-il une brosse à monsieur? lui demanda la voix narquoise d’un petit apprenti.
Le remerciement de l’heiduque fut un coup de pied; mais le gamin avait prévu la réponse, et il avait pris ses précautions pour qu’elle n’arrivât pas à son adresse.
— Le chemin est libre maintenant, madame, dit Raoul en se retournant ver? la grisette. Vous plait-il de partir?
— Je vous remercie, répondit-elle après avoir jeté un dernier regard autour d’elle, évidemment pour chercher quelqu’un. Venez donc.
Et un bras blanc et arrondi se posa sur celui du jeune homme.
La hardiesse du provincial avait disparu avec l’animation du combat. Il osait à peine regarder sa jolie compagne et marchait silencieusement à côté d’elle. Si celle-ci avait été moins préoccupée cependant, elle aurait pu sentir que le cœur de Raoul battait bien vile et que son bras tremblait.
Ils firent ainsi quelques pas.
Tout à coup la griselte s’arrêta brusquement.
Cinq ou six jeunes gens venaient d’entrer dans l’allée. Ils s’avançaient, bras dessus bras dessous, .riant et causant avec une bruyante gaieté qui annonçait qu’ils avaient bu à souper autre chose que de l’eau.
Quoique vêtus comme de simples commis, ils avaient un certain air qui sentait son gentilhomme d’une lieue.
Rien qu’à voir la manière dont ils écartaient les gens qui se trouvaient sur leur chemin, on
to
devinait des hommes habitués à ce que chacun se dérangeât pour leur faire place. Il parait, du reste, qu’ils étaient fort connus, car leurs noms circulaient déjà dans la foule.
Un d’eux, qu’on désignait tout bas sous le nom de comte de Novère, avait le privilège d’exciter surtout la curiosité des spectateurs. C’était un des favoris du roi et un convive habituel des petits soupers de Choisy. Rapace et débauché, il était aussi redouté que détesté.
— Par la mordieu ! s’écria le comte en reconnaissant l’heiduque, qui allait le croiser, c’est Ulric, l’heiduque du marquis do Frazires.,.. D'où diable sort^il et que signifie tout ce tumulte?... Ici, maraud !
Tandis que l’heiduque, l’oreille basse et l’air piteux, se rendait à cette gracieuse invitation, la compagne de Raoul avait fait volte-face avec un mouvement de contrariété.
— Je ne puis sortir par cette allée, dit-elle ; j’-aime encore mieux rentrer au bal.
Mais comme elle achevait ces paroles, elle
DK LA COMTE SS K
aperçut quelques jeunes gens qui étaient accourus sur le perron pour voir la fin de la bataille. Quelques-uns d’entre eux appelaient du geste le comte de Novère et ses compagnons, et se disposaient à aller au-devant do lui.
- — Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la jeune femme avec terreur, et elle jeta un rapide regard autour d’elle.
— Ne pourrait-on sortir par ce pavillon? demandait-elle en montrant du doigt un petit bâtiment composé d’un rez-de-chaussée et d'un étage qui donnait sur l’allée.
— Non, répondit le petit apprenti, qui était revenu auprès des deux jeunes gens. C’est là que maître Hugonin, le directeur du bal, ren* ferme ses banquettes el ses tables.
-T- Et il n’y a pas de sortie sur la rue?
— Je ne crois pas, mademoiselle.
— Que faire? murmura la belle grisette avec anxiété.
Elle regarda encore aux deux extrémités de l’allée.
Une grande partie des spectateurs avait disparu.
Précédés par l’heiduque, qui semblait raconter sa mésaventure à M. de Novère, les compagnons de ce dernier se dirigeaient vers les salons du bal. Les autres jeunes gens, qui étaient descendus du perron, venant à leur rencontre, la grisette allait encore se trouver prise entre deux feux.
— Quelque danger vous menace-t-il? demanda Raoul, surpris du brusque mouvement de la jeune femme.
— Oh ! oui, monsieur : il faut à tout prix que j’évite la rencontre de ces deux bandes de jeunes gens.
Ce fut au tour de Raoul de jeter un rapide regard autour de lui. Sa figure se transforma de nouveau et reprit son air de résolution.
— Entrez ici, mademoiselle, dit-il à sa com pagne en lui 'faisant grav ir les trois marches qui réunissaient le pt rron à l’allée.
— Ces hommes à qui l'heiduque parle en ce
moment sont des gens de la cour. Peut-être voudront-ils me voir et pénétrer dans ce pavillon.
— Moi vivant, je vous jure qu’ils n’entreront pas ! s’écria Raoul avec énergie.
La jeune femme eut encore un moment d’hésitation ; mais, prenant son parti, elle entra dans le pavillon en faisant le geste d’une personne qui se dit: « Il n’v a pas moyen de faire autrement. »
Sur uq signe de la grisette, le petit apprenti se glissa derrière elle.
Resté seul, notre provincial se croisa les bras et attendit l’ennemi.
Quelques jeunes gens plus courageux que les autres s’approchèrent et lui dirent précipitamment :
— Sauvez-vous bien vite, mon brave garçon-, on vient d’envoyer quérir un exempt, et les gardes vous arrêteront.
— Qu’ils viennent! répondit le provincial.
— Jésus Dieu ! reprit un autre, ne vous atti-
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rez pns la colère des seigneurs qui arrivent là.
Ce sont des hommes de la cour qui vous feront
jeter en prison ou rouer de coups par leurs
gens.
— Merci de l’avis, répondit le jeune homme; mais je suis d’un pays où l'on aime mieux se faire tuer que de reculer devant l’ennemi.... Si l’un de vous veut me rendre service, qu’il coure h l’auberge du Cheval-Blanc , et qu’il dise au che-r valierde Kervarec que son neveu est en passe de se faire casser la tète.
Un instant après, le comte de Novère et ses amis arrivèrent auprès de Raoul, en même temps que les jeunes gens dont la présence sur le perron avait empêché la grisette de rentrer dans le bal.
Attirés par le bruit de la bagarre qui venait d'avoir lieu et par le pressentiment de nouveaux incidents, une foule de curieux se pressaient aux fenêtres et sur le perron du salon. Si le directeur du bal de Paphos n’avait pris l’héroïque parti de fermer la porte à clef, la moitié de
Bon public aurait passe tiens l’allée pour assister de plus près aux scènes dramatiques qu’il prévoyait.
Le comte Hector de Novère, capitaine aux gardes-françaises, était un homme d’une quarantaine d’années. Quoique fort gros déjà, il avait d’assez beaux traits que gâtait une expression dure, hautaine et insolente. Même à la cour, où le soutenait la faveur de la duchesse de Chàteauroux, on redoutait ses emportements.
Grand amateur de bonne chère, il devait à ses talents gastronomiques la faveur de Louis XV, qui avait depuis quelque temps la manie de préparer lui-même quelques mets dans les petits soupers intimes de la Muette et de Choisv.
Le comte, dont, le patrimoine était dévoré depuis longtemps, et qui, pendant plusieurs années, n’avait vécu que d’emprunts, menait depuis quelques années l’existence d’un homme qui aurait eu cinquante mille livres de rente.
D’où venait cet argent, nul ne le savait.
En ce moment, il sortait d’un souper chez M.de Soubise. Déjà surexcité par le vin, il avait pris feu comme un baril de poudre en écoutant le récit de l’heiduque.
Se souvenant encore de l’accueil fait l’année . précédente par le peuple de Paris aux gardesfrançaises, qui avaient tourné les talons à la bataille de Detlingen et que les Parisiens avaient impitoyablement chansonnés, il en voulait naturellement à la bourgeoisie.
— Ah! ces marauds-là n’ont pas voulu qu’on regardât cette jeune fdle! disait-il à ses amis.
Eh bien ! mort de ma vie, cela suffît pour que je veuille la voir, moi !
— Et nous aussi! crièrent les autres gentilshommes.
Quelques murmures s’élevèrent de la foule.
— Silence, manants ! s'écria M. de Novère on se retournant. Le premier d’entre vous qui grogne, je le fais arrêter par les soldats que j’ai envoyé chercher.
— A Dettingen? demanda une voix.
Le comte, furieux, fit un pas vers l’endroit d’où était partie cette question railleuse , mais le coupable s’était perdu dans la foule.
Pendant ce temps, les compagnons de M. de Novère s’étaient dirigés vers Raoul.
Le perron qui conduisait au pavillon étant fort étroit et bordé d’une rampe de pierre, une seule personne pouvait y monter de front. Raoul se tenait à un pas en avant de la dernière marche, contre laquelle il appuyait le pied gauche, et nul ne pouvait passer sans sa permission.
— Place, drôle ! lui dit un des gentilshommes.
— On n’entre pas ! répondit le jeune homme.
Voyant qu’ils se disposaient à forcer le passage, il dégaina lestement. Ses adversaires en firent autan! .
— Vous êtes plus nombreux, messieurs, dit-il fièrement, mais, si vous passez, ce ne sera que sur mon corps.
Un des gentilshommes, M. de Cavezac,qui so trouvait en avant de ses amis, repoussa ceux-ci du geste, et croisa le fer avec Raoul. Serré par la foule, il no pouvait rompre, et René, appuyé au perron, sc trouvait dans les mêmes conditions. Aussi le combat ne fut-il pas long, M. de Cavezae reçut un coup d’épée dans le bras, et son arme lui échappa des mains.
Des cris de joie et d’encouragement partirent de la foule, en dépit de la terreur inspirée par la vue d’un exempt qui arrivait à ce moment avec un peloton do gardes-françaises.
Tandis que M. de Novère, furieux, faisait signe à l’exempt de venir lui parler, un autre gentilhomme avait pris la place de M. de Cavezae vis-à-vis de Raoul. Électrisé par la sensation que lui causaient tous ces regards' fixes sur lui, et probablement aussi par le souvenir des beaux yeux dont il s’était fait le champion, Raoul atta-
qua son adversaire avec tant de vigueur et de rapidité qu’il finit par le toucher en plein corps. Par bonheur, l’épée glissa sur une côte et ne pénétra pas fort avant. Les spectateurs applaudirent encbre. L’exempt et les soldats se jetèrent au milieu de la foule pour découvrir les coupables.
— Ventre Mahon ! le beau coup droit ! s’écria le chevalier de Vertannes ea s’apprêtant à prendre la place de son ami.
— Eh bien! chevalier, êtes-vous fou? dit M. de Novère en arrêtant le bras de M, Verlanlies. Est-ce qu’on se bat ainsi avec le premier courtaud de boutique venu ? Ici, drôle ! continua-l-il en s’adressant à Raoul.
— Ici, vous-même, répondit fièrement le jeune homme en désignant du bout de son épée la place qui se trouvait libre devant lui.
— Insolent ! s’écria le comte, qui leva sa canne.
— En garde ! s’écria Raoul, dont les yeux étincelèrent. •
— Un moment, fit le oomte. On ne croise pas ainsi le fer avec le premier venu. Votre nom ?
— Raoul, répondit le jeune homme, qui se souvenait que son oncle lui avait défendu de donner un autre nom.
— Raoul de qui ? Raoul de quoi? reprit M. de Novèred’un ton méprisant.
— Je suis gentilhomme, monsieur, maisje ne puis vous dire en ce moment le nom de ma famille.
— Emparez-vous de ce drôle ! cria le comte en s'adressant à l’exempt, qui fit un pas vers Raoul.
Mais le visage de Raoul était si terrible que l’homme de police se retourna prudemment pour voir si ses soldats le suivaient. Comme ils étaient occupés en ce moment à contenir la foule, qui murmurait hautement , l’exempt s’aperçut qu’il était seul et fit un pas en arrière.
, — Marcheras-tu , poltron ! s’écria le comte
de Novère.
L’exempt relit un pas en avant.
— Malheur à qui mettra la main sur moi !
s’écria Raoul.
Pris entre deux feux, le pauvre diable d’exempt ne savait que devenir.
La foule riait à gorge déployée.
Enfin le sentiment du devoir l’emporta, et il se dirigea résolument vers le jeune provincial. Pale et les lèvres serrées, Raoul s’était remis en garde. Il allait s’attirer quelque fâcheuse affaire, lorsqu’une voix s’éleva au milieu de la cohue.
— Bas les armes , Raoul, bas les armes f criait cette voix.
Tout le monde se retourna. L’individu qui avait parlé sortit alors de la foule et vint se placer devant Raoul.
L’aspect du nouveau venu était si étrange, qu’il y eut 'parmi tous les spectateurs un moment de stupéfaction bientôt suivi de grands éclats de rire.
Qu’on se figure un homme de six pieds envi-
ron, tout en jambes, avec de3 bras démesurés.
S,'s membres se raltachient au buste d'une
façon si bizarre , qu’on eût dit un automate
composé de pièces dépareillées. Le nez était complètement retroussé; la bouche, un peu de travers, montrait pour l’oreille gauche une préférence par trop marquée. Les cheveux, roux et fort courts, ressemblaient aux crins d’une brosse.
Malgré l’étrangeté de ses traits, la physionomie de cet homme inspirait plutôt la sympathie que la répulsion. Cela tenait à l’expression de douceur et de bonté de scs grands yeux d’un bleu transparent et lumineux. Sa voix avait aussi une douceur et un charme singuliers.
Sans se préoccuper des éclats de rire provoqués par sa présence, il saisit le bras de Raoul.
— Get exempt agit au nom du roi, dit-il au jeune homme, et vous devez lui obéir. Remettez votre épée au fourreau, mon cher enfant;
— Cet homme m’a insulté, et je veux qu’il m’en rende raison, répondit Raoul en montrunl
le comte de Novère, qui échangeait avec ses amis quelques remarques plaisantes sur les vêtements un peu râpés du nouveau venu, qui semblait en retard de vingt ans au moins sur les modes d’alors.
— Emmenez-moi ces drôles, répondit dédaigneusement le gentilhomme, et nous, mes amis, allons voir l’Hélène qui a causé ce tumulte.
Secondé par quelques soldats, l’exempt avait profité de l’hésitation de Raoul pour lui enlever son épée. Malgré ses efforts désespérés pour échapper â ses gardiens, Raoul ne put empêcher les jeunes seigneurs de pénétrer dans le pavillon.
— Au nom du ciel, mon oncle, suivez-les et protégez contre eux la femme qui se trouve là ! s’écria-t-il en s’adressant à 31. de Kervarec, qui cherchait vainement à le calmer.
— Oh ! les femmes , les femmes , quelle peste ! murmura le chevalier, qui gravit le perron d’une seule enjambée, à la grandè joie du public.
L IC TESTAMENT
et
Ne voyant personne au rez-de-chaussée , il monta à l'étage supérieur ; il y trouva Novère et ses compagnons, jurant comme des charretiers et cassant tout ce qui leur tombait sous la main. Quant à la grisette et à l’apprenti, ils avaient disparu.
Une sorte de corde tressée avec des lanières découpées dans un rideau d’étoffe, et encore attachée à la croisée, qui donnait sur une ruelle étroite, révélait assez le chemin qu’avaient pris les fugitifs.
— Voyez donc, Novère, disait M. de Vertannes au comte, je parie que ces imbéciles-là ont pris pour une grisette quelque grand# dame de la cour déguisée.
Il montrait en même temps un gant frais et parfumé qu’il venait de trouver à terre.
— Une grisette, d’ailleurs, n’aurait pas pris tant de peine pour nous éviter, fit observer M. de Coignv. Qui diable peut être cette femme qui s’est sauvée par cette fenêtre?
— Nous le saurions maintenant, s’écria No->
vère, si ce damné étourneau n’était pas venu se jeter à la traverse. Mais je jure Dieu qu’il payera cher son insolence. Qu’on le conduise en prison et qu’on lui frotte un peu les côtes à coups de crosse de fusil. Monlrez-moi donc ce gant, il me semble reconnaître son parfum.
Pendant ce temps, le chevalier descendait l'escalier comme il l’avait monté, c’est-à-dire en trois enjambées, et venait annoncer à Haoul la nouvelle de l’évasion de sa protégée.
Le peuple accueillit cette nouvelle par de
joyeuses acclamations. En revanche , quand
Novère et ses amis parurenl'sur le perron, il y
eut une explosion de rires et de quolibets.
— ' Crosscz-moi toute cette canaille! cria M. de Novère exaspéré aux gardes-françaises qui accompagnaient l’exempt.
Une partie des spectateurs se sauva. -D’autres firent tète à l’orage. Quelques soldats furent bousculés. Deux ou trois voix proposèrent de délivrer le prisonnier.
Un homme d’une vingtaine d’années, qu’à
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son costume on pouvait prendre aussi bien pour un paysan que pour un domestique, sortit de la foule et dit tout bas au chevalier, ef» lui montrant l'exempt :
— Faut- il étrangler l’homme noir, monsieur?
— Non pas, morbleu! s’écria M. de Kervarec.
Gafde-t’en bien, Jobie.
— Je ne peux pourtant pas les laisser emmener notre jeune maitre comme ça , murmura le domestique.
Jobie, le valet de M. de Kervarec, était l’opposé de son maitre. D’une taille au-dessous de la moyenne, il avait des épaules énormes, des bras d’athlète et des mollets gros comme la etiisse d’un homme ordinaire. Ses petits yeux bruns, enfoncés sous d’épais sourcils, brillaient de cette résolution calme, de cet entêtement réfléchi et de cette naïveté méfiante qui carac* lérisent les paysans de la Basse-Brelagne.
Tandis que le chevalier cherchait à calmer la foule, à laquelle il prêchait le respect aux ordres
du roi, Jobie murmurait avec un gros soupir en regardant les gardes-françaises :
— Oh ! doux Jésus, si je les tenais au bord de la mer, ces habits blancs-là! quel plongeon, mon bon Dieu, quel plongeon !
A cette époque, Louis XV é La i t assez aimé de la population parisienne. Il se ressentait encore de l’intérêt qu’avait excité la grande maladie qui avait failli l’emporter un mois auparavant. Durant sa visite à l’ hôtel -de- v il le, il s’était, d’ail- \
leurs, montré fort gracieux pour tout le monde, et on lui savait gré de son affabilité. Aussi , malgré la sympathie qu’inspirait Raoul, le peuple n’aurait-il opposé aucune résistance sérieuse. L’exempt et les gardes-françaises, enchantés de prendre leur revanche des quolibets dont la populace les poursuivait depuis un an, s’étaient montrés trop prodigues de bourrades et de coups de crosse,
Les bourgeois finirent par se fâcher. Ils repoussèrent les soldats.
En dépit des exhortations et de l’énergique
résistance du chevalier qui s’était jeté au devant de l’exempt, on allait probablement avoir le spectacle original d’un prisonnier délivré malgré ses amis et malgré lui-méme, lorsqu’un homme vêtu de noir fendit la foule et s’approcha de l’exempt. Le petit apprenti que nous avons vu pénétrer dans le pavillon avec la grisette, quelques moments auparavant , accompagnait le nouveau venu.
Il lui montra Raoul en lui disant à voix basse :
— C’est ce jeune homme-là, monsieur.
L’homme noir salua profondément Raoul et lui remit un billet; mais, avant qu’il eût pu y jeter les yeux, l’exempt le lui enleva des mains.
— Un prisonnier ne peut recevoir des lettres, dit-iL Emparez-vous de cet homme, ajouta-t-il en désignant le nouveau venu, qui se laissa entourer par les soldats en souriant d’un air tranquille.
L’exempt parcourut le papier qu’il venait d’env lever au jeune homme. Sa physionomie changea tout à coup.
— Vous êtes libre, monsieur, dit-il à Raoul en le saluant jusqu’à terre. Lâchez ce seigneur, ajouta-t-il en s’adressant aux soldats qui tenaient le porteur du billet. Cet homme s’approcha de l’exempt, lui dit quelques mots à l’oreille, et se retira.
Les cris de joie de la foule saluèrent ce dénoùment inattendu.
— .Que signifie?... murmura le jeune homme stupéfait.
L’exempt lui tendit la lettre avec un nouveau salut plus profond encore que le premier.
— Voyons , dit le chevalier en lisant pardessus l’épaule de son ami.
La lettre ne contenait que ceci :
« Ordre de laisser circuler et passer partout la personne qui montrera ce billet. Ordre à tout fidèle serviteur du roi de la protéger et de la seconder en cas de besoin.
Il v avaiten outre, au coindu papier, unesorte déchiffré assez compliqué que l’exempt avait regardé avec attention, tout en faisant un geste qui signifiait fort clairement :
— C’est bien, je m’y conformerai.
Quant à Raoul et au chevalier, ils n’y comprenaient rien.
Raoul voulut interroger le petit apprenti , mais celui-ci s’était déjà perdu dans la foule, de même que son compagnon.
Le jeune homme et le chevalier se regardèrent d’un air stupéfait.
— Mon oncle, fit Raoul en montrant la lettre, m’expliquerez-vous.. .
— Je n’en sais pas plus que toi, mon ami, déclara le chevalier.
— Ce n’est donc pas vous qui....
— Je ne connais ni M. de Maurepas, ni personne de son monde. D’ailleurs, comment auraisje eu le temps de le voir?
-r- C’est juste. Mais qui donc alors m’envoie ce sauf-conduit ?
DR F, A COMTRSSR
Le chevalier leva les yeux au ciel comme pour y chercher le solution dp problème, tandis que Raoul promenait ses yeux sur la foule avec un gros soupir.
Que voulez-vous? Il avait vingt ans, et la grisette était si jolie !
— Qu’est-elle devenue? se disait^. Comment faire pour la revoir ?
Fl lui sembla découvrir à quelques pas de lui la figure intelligente de l’apprenti. Il fit signe au gamin d'approcher ; mais, loin d’obéir à l’invitation, celui-ci se perdit de nouveau dans la foule. Avec lui s’évanouit le dernier espoir qui l’estait à Raoul de retrouver les traces de la belle inconnue. Il allait se mettre à la recherche de l’apprenti, lorsqu’un nouvel incident vint en détourner ses pensées.
Postés sur le perron du grand salon de bal, le comte de Novère et ses amis avaient semblé prendre beaucoup de /plaisir à voir les. gardesfrançaises distribuer des bourrades et des coups de crosse aux bourgeois récalcitrants. Quelques
autres jeunes gens de la cour, déguisés comme eux, étaient venus les rejoindre et partager leur hilarité.
On devine quelles avaient été la surprise et l’indignation du comte de Novère, en voyant de loin l’exempt remettre Raoul en liberté et le saluer respectueusement.
— Que diable cela veut-il dire ? s’écria Coi- «ny.
Novère descendit précipitamment et courut à l’exempt.
Ses amis le suivirent, assez intrigués de
savoir à quelle influence leur ennemi devait sa
liberté. t
— Pourquoi n’emmenez-vous pas ce jeune homme? demanda le comte.
— On vient de m’apporter l’ordre de le remettre en liberté et même de le protéger en cas de besoin .
— De qui est signé cet ordre?
— De monseigneur le comte de Maurepas.
— C’est impossible, dit M. de Coignv. M. de Maurepas est au Louvre ce soir.
— Montrez-moi ce billet 9 demanda le comte de Novère.
— Il est entre les mains de ce jeune homme, répondit l’exempt.
— Vous m’avez entendu, dit le comte en se tournant vers Raoul, donnez-moi ce billet.
Raoul causait à voix basse avec le chevalier de Kervarec.
— Du calme, mon enfant, lui disait tout bas le chevalier. Songez aux graves intérêts qui reposent sur votre tête, et ne donnez pas à ces courtisans un prétexte pour vous faire arrêter de nouveau.
— Ce papier , donnez ce papier ! répéta le comte avec impatience.
— A quel titre le demandez-vous? répliqua Raoul, qui se contenait avec peine.
— Ce papier, vous dis-je.
• — Monsieur ie comte serait -il de la police?
demanda le chevalier en se jetant devant Raoul, qui allait répondre.
— Insolent ! s’écria Novère en levant la canne qu’il venait d’arracher à un de ses amis.
Le chevalier étendit le bras, saisit la canne et la brisa comme si ce n’eût été qu’une paille,
Puis, s’adressant au comte de Novère avec un ton de dignité que sa tournure grotesque faisait encore ressortir, il lui dit gravement.
— Monsieur le comte, je m’appelle le chevalieur Renaud de Kervarec, et suis bon gentilhomme du diocèse de Vannes.
— Kervarec^ murmura le comte d’un ton
railleur. Qui de vous, messieurs, connaît ce-nom ?
— Pas moi, toujours! s’écria M. Coigny en riant.
— Ni moi, répliquèrent deux ou trois autres.
— Ce n’est pas étonnant, répliqua tranquillement le chevalier, mes ancêtres se battaient aux armées, messieurs, tandis que les vôtres s’amusaient à la cour.
— Morbleu ! s’écria Novère, je crois qu’on a
juré de pousser ma patience à bout aujourd’hui. Je ne peux pourtant pas me battre avec une pareille caricature.
— Cette caricature, monsieur le comte, répondit le chevalier toujours calme, a déjà reçu quatorze blessures au service du roi : huit dans l'Inde et six en Allemagne, dont quatre à Detlingen.
— Vous étiez à Detlingen, vous? murmura le comte avec un redoublement d'insolence; car ce nom lui causait loujoursune impression désagréable.
— Oui, monsieur le comte; mais il est tout naturel que vous ne m’y ayez pas vu. Mon neveu et moi nous chargions l'ennemi avec le régiment d’Auvergne, et vous....
— Pas un mot de plus ! s’écria Novére, qui s’élança vers le . chevalier avec un geste furieux.
— Monsieur le comte, interrompit Kervaree en l’arrêtant du geste, des gentilshommes qui ont une épée ne doivent pas se colleter comme des portefaix.
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— Vu u s avez raison, chevalier, grommela le comte; mais, en vérité... Voyons, monsieur, <|iiels seront vos seconds ?
— Je ne sais encore, répondit le chevalier ; mais j’espère que demain....
— Si vous voulez m’accepter pour témoin, chevalier, ce me sera un grand honneur, interrompit un gentilhomme de haute mine qui sortit de la foule.
— Monsieur de Bussy ! s’écria le chevalier avec joie. Oh ! de grand cœur !
Bien qu’il n’eùt encore que vingt-six ans, Bussy-Castelnau avait déjà acquis une certaine célébrité par le courage et la valeur militaire qu’il avait montrés dans l’Inde. Tous les regards se portèrent sur lui;
C’était un beau cavalier à la ligure imposante, au teint bruni par le soleil ardent de l’Asie. Il avait un costume magnifique et tout noir, selon l’étiquette du jour, car on portait alors le deuil de Madame, Thérèse de France, sixième fille du roi.
En dépit de tous ses vices, le comte de No-
DK LA COMTESSE
vère était fort brave et l’avait prouvé dans plus d’une rencontre. A ee malheureux combat de Dettingen, dont le nom seul le mettait hors de lui, il avait été, comme beaucoup d’autres officiers, entraîné par le torrent des fuyards et renversé par ses propres soldats, qu’il essayait vainement de retenir.
La crainte du ridicule l’avait seule empêché d’accepter immédiatement la provocation du chevalier. La présence de Bussy le rassurant un peu à cet égard, il était enchanté de trouver quelqu’un sur qui épancher sa colère, et de punir en même temps M. de Kervarec de ses railleries.
A partir de ce moment, il changea de ton et répondit au chevalier, ainsi qu’à M. de Bussy, avec toute la courtoisie d’un homme do qualité. Le chevalier, de son côté, s’abstint de toute nouvelle raillerie.
11 fut convenu que MM. de Lamas et de Vertannes iraient le lendemain chez M. de Bussy, qui logeait tout près du Louvre, et chez lequel
se trouverait le second témoin du chevalier, afin d’établir les conditions du duel.
Les jeunes seigneurs saluèrent M. de Bussy et M. de Kervarec, et s’en allèrent achever la nuit chez M. de Langeron.
Comme il n’y a jamais eu de pouvoir assez
fort pour arrêter la langue du peuple de Paris, maints quolibets et maints refrains de quelque maligne chanson de circonstance saluèrent la retraite des gentilshommes. Ceux-ci s’en vengèrent par quelques coups de canne qui tombèrent, comme cela arrive toujours, non sur les plus coupables, mais sur les plus voisins.
En revanche, on fit une véritable ovation à M. de Bussy, au chevalier, et surtout à Raoul.
Tout en marchant, le chevalier remerciait M. de Bussy de l'appui qu’il lui avait prêté.
— Parbleu ! chevalier, dit le jeune capitaine, croyez bien que je voudrais être à même de vous rendre un service plu* important que celui-là. Je n’ai pas^oubiié le jour où j’allais succomber sous les coups d’une vingtaine de Maltraites, quand vous m’avez secouru. Je vous vois encore frappant de taille et d’estoc sur ces Hindous épouvantés, puis me portant sur vos épaules jusqu’à notre camp.
— Bah ! dit le chevalier en serrant la main que lui tendait amicalement M. de Bussy, ces choseslà arrivent tous les jours à la guerre.
— Votre modestie ne diminue pas ma reconnaissance, répliqua Bussy. Je vous le répète, si jamais je puis être utile à vous ou aux vôtres, faites état de moi comme d’un ami dévoué.
— Je vous remercie, dit le chevalier, touché de la cordiale franchise de ces paroles. Peut-être aurai-je recours à vous.... non pour moi, dontla carrière est finie avant d’avoir commencé*
ajouta-t-il avec un doux et triste sourire, mois
pour ce jeune homme.
Il montrait eu même temps du regard Raoul, qui marchait à quelques pas derrière eux, pour ne pas troubler leur conversation et peut-être aussi pour se livrer à ses pensées. *
— Auriez-vous déjà un lils de cetàge? demanda Bussy.
— IJn (ils... à moi.... murmura le chevalier. Quelle femme, si malheureuse qu’elle soit, consentirait à m’épouser'? Non*, j'aime Raoul comme s’il était mon fils; mais, bien qu’il porte mon nom et qu’il passe pour mon neveu, sa naissance est un mystère pour moi-même.
— Comment cela?
— Je vous le raconterai à notre première entrevue, car c’est justement là-dessus que je désire votre appui et vos conseils.
— Les conseils d’un homme de mon âge?
— Je sais bien que vous avez quelques années de moins que moi, mais je connais votre raison et votre pénétration. Quant à moi, ma difformité me met ici-bas dans une position tellement exceptionnelle, que je ne suis pas toujours à
même de juger sainement }es choses. Aussi aurai-je probablement recours à vous.
— Puisque je suis assez heureux pour vous être utile, chevalier, ne perdez pas de temps à m’employer, car je compte partir le plus tôt possible.
— Pour l’Inde?
— Oui.
— Je redoute pour vous ce terrible climat.
• — Qu’importe, n’est-ce pas le métier du soldat de braver la mort ? Que ferais-je en Europe, moi, qui suis peu courtisan, vous le savez, et qui ne sais ni flatter, ni mentir à propos? Une foule d’officiers plus appuyés, plus capables peut-être que moi, me barreraient le chemin. Je n’aurai aucune entreprise, aucune œuvre qui me permette de dépenser toutes mes facultés pour servir mon pays. A Paris, Bussy n’est rien et ne peut rien. Dans l’Inde, il est quelque chose et peut toujours travailler à son œuvre et la voir grandir à chacun de ses efforts. Mon ennemi à moi, c’est l’Anglais, que partout la France ren-
Vî
contre sur son chemin. Eh bien ! au Bengale, je puis me prendre corps à corps avec lui ; chaque goutte de mon sang fait reculer le drapeau de l’Angleterre et avancer celui de la France. Un jour peut-être, si Dieu seconde mes efforts, les Français qui habiteront les riches contrées que j’aurai contribué à ravir aux Anglais diront à leurs enfants : « C’est Bussy qui a conquis ces pays pour les donner à la France. » Voilà toute la récompense que j’ambitionne, chevalier ; voilà le but de toute ma vie.
— C’est un noble but! s’écria Kervarec, électrise par l'énergie de son ami. Biaise à Dieu que vous parveniez à chasser les Anglais de l’Hindostan! Vous ne les haïssez pas plus que moi, je vous jure.
— Je ne les hais pas, répondit Bussy. Ce sont de braves adversaires que je combats de tout mon pouvoir, mais que j’estime.
— Noble cœur ! s’écria le chavalier en ser-
ranl la main du capitaine.
Emporté par son animation, lîussy avait élevé
la voix sans le vouloir. Ses premiers mots frappèrent tellement Raoul qu’il s’approcha involontairement pour entendre le reste. La belle ligure du jeune homme exprimait si bien l’enthousiasme que lui inspirait le dévouement de Bussy, que ce dernier en fut louché.
— Monsieur Raoul de Kervarec, dit-il au jeune homme, je ne sais ce que l'avenir vous réserve, mais, si quelque motif vous poussait à me rejoindre dans l’Inde, venez hardiment me trouver. Malgré mes vingt-six ans, je me connais en hommes de guerre, et je vous garantis que vous ferez un vaillant soldat.
Comme il achevait ces paroles, qui firent bondir de joie le cœur de Raoul, il arriva à son hôtellerie.
Le chevalier prit congé de M. de Bussy, et s’en retourna à l’auberge du Cheval Blanc avec Raoul et maître Jobie, qui suivait ses maîtres à quelques pas, l’œil et l’oreille au guet, d’un air qui annonçait fort peu de confiance en la police des rues de Paris.
— Maintenant que nous voilà seul, Raoul, dit le chevalier à son jeune compagnon, racontemoi donc ce qui s’est passé avant mon arrivée à ce bal. Et d’abord, mon cher enfant, comment se fait-il que tu te sois trouvé dans un endroit pareil ?
— J’étais sorti pour voir les illuminations du quartier, ainsi que vous me l’aviez permis; une fois dehors, je ne puis vous dire quel vertige s’est emparé de moi à la vue de toutes ces lumières, de ces carrosses, de cette foule, de ces femmes si jolies et si bien mises. Étourdi«par le bruit, entraîné par la curiosité, j'ai suivi le flot du peuple. Comment suis-je arrivé jusqu’au bal? Je n’en sais rien. J’ai vu tout le monde se porter du côté du perron , et j’ai fait comme les autres.
Il raconta alors au chevalier tout ce qui s’était passé avant que M. de Kervarec, prévenu par le messager de Raoul, eût pu venir en aide à son jeune compatriote.
Tandis que le chevalier et son neveu, qui
ir,
(•(aient arrivés à l’auberge, ôtaient leurs chapeaux et leurs épées' Jobic servit sur une petite table une épaule de mouton, un boudin de foie, une salade sucrée et une tourte à la moelle.
— Qu’est-ce que c’est que toutes ces provisions, Jobie? demanda le chevalier, étonné.
— C’est une petite collation que j’ai fait préparer dans le cas où monsieur le chevalier aurait faim cette nuit.
— Nous avons soupé.
— Oui, mais si mal, interrompit Jobie en essuyant une bouteille de champagne.
— Pourquoi as-tu pris du vin de Champagne?
— Dame ! monsieur, parce qu’ils n’ont pas de cidre dans ce pays de malheur; c’est encore le vin qui s’en rapproche le plus.
— Mais, malheureux, tu vas nie ruiner!
— Oh! oh! dit Jobie en riant, monsieur le chevalier est riche.
— Hélas ! non, murmura monsieur de Kervarec en fixant sur Raoul un regard affectueux qui
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prouvait assez que ce n’était pas pour lui que le digne chevalier regrettait' la fortune. Au train dont tu y vas, mon pauvre Jobie, mon revenû tout entier serait dépensé en un mois.
— Dame! monsieur le chevalier, j’ai cru bien faire, murmura Jobie, qui au fond n’était pas très-persuadé de ce que disait son maître. Puis, j’ai entendu ce matin le cuisinier qui disait à un de ses marmitons qu’un gentilhomme de grande maison ne pouvait dîner à moins de quatre ser- ' vices ; alors j’ai pris ce soir quatre plats, et demain, pour lediner, je comptais commander huit services pour l’honneur du nom de monsieur le chevalier.
Le chevalier, qui était la bonté même et à qui ce fanatisme de Jobie pour l’honneur des Kervarec ne déplaisait pas, sc mit à rire.
— Je ne t’en veux pas, mon garçon, dit-il au fidèle serviteur. Seulement, je crois que je ferai bien de commander moi-même mon ordinaire pour t’empêcher de faire des folies. Un Ker- » varcc est peu de chose à Paris, Jobie. Plus
DR LA COMTESSE 17
que tout autre, je dois y rester dans l’obscurité.
— Jo me conformerai désormais aux ordres de monsieur le chevalier, murmura Jobie tristement; mais enfin, puisque la collation est servie et qu’il faudra la payer tout de même, si monsieur le chevalier et monsieur Raoul en profitaient ?
— Il a raison, après tout, dit M. de Kcrvarec avec son doux et bon sourire. As-tu faim, Raoul ?
— Ma foi, oui, dit le jeune homme.
— Et moi aussi : à table, alors, mon ami.
Malgré la prodigieuse maigreur du chevalier, il jouissait d’une excellente santé et d'un solide estomac. Quant à Raoul, il avait le formidable appétit d’un jeune homme robuste et habitué aux exercices du corps.
Quoiqu’ils eussent fort bien soupé, ils attaquèrent bravement les provisions apportées par maître Jobie.
On fit bonne part à ce dernier, qui s’établit sur une chaise dans un coin de la chambre,
mangea comme quatre et but comme six, tom en soupirant, par un patriotisme exagéré, après * les galettes et le cidre de sa Bretagne.
A cette époque, et surtout en province, les longs voyages, qu’on était obligé de faire à cheval, établissaient forcément une sorte d’inlimité entre les maîtres et les valets. Ceux-ci faisaient, en quelque sorte, partie de la famille. Le maître casait les enfants dans quelque ferme du voisinage et prenait soin des vieux jours de celui qui avait partagé ses dangers et ses bons l. comme ses mauvais jours.
Le chevalier buvait sec, et Raoul ne paraissait nullement mépriser le champagne. Malgré l’animation due au vin mousseux, une secrète préoccupation assombrissait par moments le beau front de Raoul. M. de Kervarec, qui l'examinait avec la tendre sollicitude d’une mère pour son enfant, ne tarda pas à remarquer cette préoccupation.
— Il me semble que tu dois être content de ta journée, Raoul, dit-il à son jeune compagnon.