‹ Le Testament de la comtesseChapitre 2 sur 8 · I>R I. V COMTESSE · texte numérisé non relu

I>R I. V COMTESSE

Nous ne sommes à Paris que depuis deux jours, et tu as déjà trouvé moyen de te faire le champion d’une jolie fille, de blesser deux muguets de la cour, de mériter les applaudissements des Parisiens et de gagner les bonnes grâces de M. de Bussy.

— Certainement ; mais, tenez, chevalier, j’ai une prière à vous adresser.

— Laquelle, mon enfant ? '

— Vous m’avez promis que, lorsque j’aurais vingt et un ans révolus, vous me raconteriez l’histoire démon enfance.

— Eli bien?

— J’aurai vingt et un ans dans trois jours... Je vous en conjure, chevalier, apprenez-moi quel est mon vrai nom.

— Hélas! mon enfant, je l’ignore moi-même.

— Qui suis-je donc alors ? demanda le jeune homme avec une profonde anxiété. Pardonnezmoi d’insister, monsieur le chevalier. Jusqu’ici, pour vous complaire, j’ai dissimulé l’impatience qui me dévorait, et patiemment attendu l’époque

que vous m’avez fixée, mais aujourd’hui... Ali ! tenez, il me semble que je ne pourrais vivre vingt-quatre heures de plus dans cette ignorance. Je suis trop malheureux; j’aimerais mieux mourir que de vivre ainsi !

— Enfant! dit le chevalier en prenant affectucusemenfla main du jeune homme, dans les yeux duquel brillaient des larmes, enfant !... Au premier chagrin que tu rencontres dans la vie, tu le révoltes et tu parles de mourir. Que diraije donc alors, moi, à qui Dieu a refusé tout ce qui fait le bonheur ici-bas? Toi, du moins, tu es jeune, beau etbrave.il te reste l’espoir de conquérir par ton épée le nom qui te manque encore. Moij je n’ai rien, pas même l'espérance. Quelque gloire, quelque fortune que je puisse acquérir, l’ambition comme l’amour me sont interdits....

Je in’élais juré de ne te raconter le peu que je sais de ton histoire que lorsque tu aurais vingt et un ans accomplis, c’est-à-dire lorsque tu serais en âge de lutter, au besoin, contre tes

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ennemis. Puisque tu veux tout savoir maintenant, et comme d’ailleurs je puis être tué demain, je vais tout te dire aujourd’hui. Seulement, laisse-moi d’abord te raconter ma vie, à moi. Quel que soit l'avenir que Dieu te réserve, tu verras que tu n’as pas le droit de te plaindre de ta destinée.

Écoute-moi donc.

Mon père avait trois enfants. J’étais le dernier. Je vins au monde contrefait et malingre. Mon enfance ne fut qu'une longue maladie, qu’une suite de cruelles souffrances. Ma mère était morte en me donnant le jour. Mon père, qui était lier de la force et de la beauté de mes deux frères, rougissait de ma tournure grotesque et de ma bizarre construction. Quand il venait du monde au château, on me cachait à la cuisine. Mes frères me battaient: les dômestiques eux-mêmes, imitant leurs maitres, me bafouaient et me frappaient sans pitié. Mes plaintes faisaient rire et me valaient un redoublement de mauvais traitements : aussi ne me

plaignais-je jamais. A quinze ans j’élais déjà grand comme lu me vois. Mes frères avaient un précepteur: ils apprenaient l’escrime, l’équitation, toutes les sciences et tous les exercices qui font partie obligée de l’éducation d’un gentilhomme. Quant à moi, on ne me montrait rien.

« A quoi bon perdre son temps avec lui ? »

disait mon père.

J’avais une cousine aussi jolie que spirituelle, aussi coquette qu’ambitieuse. J’en devins amoureux. Elle s’en aperçut bien vite. Un jour, encouragé par la douceur de ses réponses , je tombai à ses genoux.

Elle se mit à rire et appela mes deux frères, qu’elle avait fait cacher dans un cabinet voisin.

« Ai-je gagné mon pari? dit-elle; la déclaration de Renaud est-elle complète? »

El elle riait comme une folle.

Mes frères se tenaient les côtes.

Moi, atterré, anéanti de cette trahison, je restais à genoux sans force et sans voix.

Mon frère ainé, qui devait épouser notre cousine, me poussa et me fit choir tout de mon long sur le parquet. Je me relevai et sautai sur lui.

Tous deux se mirent contre moi; mais la rage doublait mes forces, et je les terrassai en un instant. Je crois que je les aurais lues si mon père n’était accouru aux cris de ma cousine. Je frémis encore quand je songe à l'état de fureur dans lequel j’étais. Mon père me roua de coups et me chassa de la maison.

« Va te faire pendre ailleurs , misérable ! » me dit-il.

Le jour même, je quittai le château. Pour toute fortune, j’avais dix éeus. Je ne savais ni où aller ni que faire.

En ce moment pourtant, ce n’était pas l’avrnir qui me préoccupait. Je ne songeais qu’au chagrin de quitter ma famille. Malgré la conduite de mon père et de mes frères envers moi, je les aimais. Toi que la nature a favorisé de ses dons, Raoul, lu ne peux te figurer quel besoin d’af-

fection dévore le cœur des pauvres êtres disgraciés du ciel, que chacun rudoie et raille sans pitié.

N’osant m’arrêter dans les villages, où l’on courait après moi comme après une bête curieuse, je me glissais le soir dans quelque pauvre chaumière, où je demandais un abri pour la nuit et de quoi manger. Sur la route, je rencontrai un soldat qui allait à Brest s’embarquer pour les Indes orientales. Le pauvre diable n’avait plus un denier. Je partageai ma bourse avec lui. U me conseilla de m’embarquer avec lui.

Restait encore à savoir si l’on voudrait de moi. Par bonheur, un cousin de ma mère habitait Brest, où il avait une petite place à l’arsenal. J’allai le trouver. Il fut tellement honteux d’avoir

un parent tel que moi, qu’il fit des pieds et des

mains pour m’envoyer le plus loin possible.

Je n'essayerai pas de te dire ce que fut la traversée pour moi. Je ne parle pas des privations et des souffrances du corps. J’ y étais tellement endurci que je m’en apercevais à peine :

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mais je ne pouvais prendre mon parti de tous les mauvais tours que me jouaient les matelots et les autres soldats.

A mon entrée au régiment, qui était alors en garnison à Pondichéry, mes épreuves recommencèrent. Naturellement fort gauche et n'ayant aucune habitude des armes, je faisais tout de travers; mes camarades se moquaient de moi, et mes supérieurs me dédaignaient. Ainsi que je l’avais promis à mon cousin, j’avais changé de nom, pour ne pas humilier ma famille.

Comme je ne me fâchais jamais, chacun se croyait le droit de me tourmenter. Enfin, il se trouva un homme qui méprit en pitié. C’était un simple soldat, nommé Thierry. On ne l’appelait jamais que le Taciturne. Il avait six ou sept ans de plus que moi. Je le vois encore : c’était un grand, bel homme, d’une force remarquable et d’une adresse extraordinaire à tous les exercices. Il avait ton front et tes veux. A vingt ans, avant que les chagrins de la vie ou les fatigues des camps eussent creusé son visage, ce devait être

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tout ton portrait. Il ne parlait jamais, et seulement par monosyllabes. Il était fort instruit et d’une grande bravoure. Son air dur et sévère, son maintien imposant, m’intimidaient tellement, que je n’aurais même pas osé lui adresser la parole. Il vint à moi le premier, lui qui ne parlait à personne. Il me prit Sous sa protection, cl dès lors on cessa de me tourmenter.

« Mon pauvre garçon, me dit-il un jour, tu n’as plus au monde que ton épée, il faut t’en servir ; à la première insulte qu’on t’adressera, dégaine; à ja première bataille, distingue-toi ou fais- toi tuer. »

Au premier engagement, je me battis de mon mieux; trois blessures que je reçus me valurent l'estime de mes chefs. A mon premier duel, je

reçus un coup d’épée dans l’épaule ; au second, je tuai mon adversaire. A partir de ce moment, on me laissa tranquille. , .

Thierry, qui m’avaitappris l’escrime, m’apprit aussi à écrire et à calculer. Tout ce que je sais, enfin, je le lui dois. Mais ce dont je lui étais ro-

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connaissanl par- Jessus tout, plus encore que îles scrvices.de tout genre qu’il me rendait, c’était son affection.

Pauvre et bon Thierry, brave et noble cœur, comme je l’aimais ! Avec quelle joie j’aurais donné tout mon sang pour dissiper la sombre tristesse qui le dévorait!

11 fallait le voir au feu ! Aucun de nos ofliciers n’avait plus belle mine. Ses camarades lui obéissaient comme ils auraient obéi à leur capitaine, et pourtant il n’était parmi eux que depuis peu de temps. Il courait une foule d’histoires sur son compte, mois personne n’aurait osé le questionner.

Une haine mystérieuse semblait le poursuivre. Plusieurs /ois déjà, il n’avait échappé que par miracle à divers guets-apens, üuand je l’engageais à prendre quelques précautions, il levait doucement les épaules en murmurant :

« Ma vie ne vaut pas la peine que je la défende. »

Un jour que nous avions mis en déroule un

parti (le Maltraites, Thierry se laissa entraîner à leur poursuite. Je m’élançai après lui •, je n’étais plus qu’à vingt pas de mon ami, quand deux coups de feu partirent du fourré. Je vis Thierry chanceler, tourner sur lui-même et tomber. Je courus à lui. D’autres camarades se jetèrent dans le bois. Les meurtriers avaient pris la fuite, mais un d’eux fut arreté. Malgré son costume hindou, il était aisé de voir que c’était un Européen . •

Tandis qu’on le questionnait, moi j’étanchais le sang qui coulait de la blessure de mon pauvre Thierry.

« Je suis perdu, me dit-il d’une voix mourante. Ils ont enfin réussi à me tuer. Qu’on laisse aller mes meurtriers. »

Je me récriai. Il me fit signe de me taire et de l’écouter. Il ne pouvait presque plus parler, et la pâleur de la mort s’étendait déjà sur son noble visage,

« 11 le faut, rcpril-ii. Veilles-y, Renaud.

Prends le portefeuille qui est dans la poche

de mon habit, cl lu y trouveras quatre lettres.

Il voulut se soulever pour me permettre de prendre le portefeuille. Au mouvement qu’il fit, le sang lui jaillit de la bouche. Il essaya encore de murmurer quelques mots. Je crus comprendre qu’il me parlait d’un enfant. Il ajouta quelques autres paroles qu’il me fut impossible de distinguer.

Il vit, à mes regards, que je ne comprenais pas. Alors, faisant un suprême effort, il ajouta :

« La lettre de Paris te dira ce qu’il faut faire. Les autres portions de lettres sont enfermées, dans un sachet que l’enfant doit avoir toujours au cou. Sois exact. Veille sur mon fils pour l’amour de moi. Si jamais tu vois sa mère, dis— lui.... »

Un flot de sang lui monta aux lèvres. Une dernière convulsion ébranla tout son corps.

— Mon pauvre Thierry, murmura le chevalier en se pressant la tète à deux mains, Je seul être qui m’ait aimé ! Oh ! j’aurais voulu mourir avec lui!

Il y eut un moment de silence.

De grosses larmes roulaient dans les yeux du chevalier. La poitrine haletante, les sourcils froncés et les yeux humides, Raoul n’osait troubler le recueillement de son ami.

Enfin, le chevalier releva la tète.

— Pour obéir aux ordres de mon pauvre camarade, continua-t-il, je pris son portefeuille. Au moment où j’allais l’ouvrir, j’entendis des coups de fusil et de grands cris. Le meurtrier avait brisé ses liens et s’était jeté dans les jungles. Les ci payes couraient après, mais ils revinrent bientôt sans avoir pu le rejoindre.

Comme il me paraissait impossible qu’il eût pu s'évader ainsi sans un peu de connivence de la part de ses gardiens, je fis une enquête sévère : tous les cipaves me jurèrent qu’ils étaient innocents. J’ordonnai alors de fouiller ceux qui avaient gardé le prisonnier. On trouva sur eux des guinées, des yolds mohurs (pièce d’or qui vaut qualrc-\ ingts francs). Pressé de questions, un d’eux finit par m’avouer la vérité. Le prisonnier leur avait donné ces pièces d’or pour

DE LA COMTESSE (il

qu’on le laissât s’échapper. Chaque cipaye ayant eu sa part.de ces libéralités forcées, cet homme devait avoir distribué au moinsdeux ou trois mille francs. Quoiqu’il parlât assez bien Vhindouslani, les cipayes m’assurèrent que c’était un Français.

Thierry m’ayant ordonné de remettre en liberté l’homme qui l’avait frappé, je n’ordonnai aucune recherche, mais les traits de cet homme sont restés gravés dans ma mémoire, et si Dieu permet que je le retrouve!...

Une fois seul dans ma tente, j’ouvris le portefeuille de Thierry. J’y trouvai les papiers que voici. D’abord cette lettre....

La lettre que M. de Kervarec tendait au jeune homme était écrite sur un gros papier et par une main évidemment peu exercée. L’orthographe répondait à l’écriture.

« Monsieur, disait la signataire, l’enfant se porte toujours fort bien et il est très-robuste, même qu’il bat mon fils, qui a un an déplus que

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lui pourtant ; tuais il n’est pas méchant, et c’est histoire pour de rire qu’ils se cognent- il demande bien souvent quand viendra le monsieur quiJui apporte des joujoux et des bonbons et qui lui a donné un petit sabre. Pour quant à moi, je vous remercie bien de ce que vous m’avez

donné, et vous pouvez compter que tout le

monde croit que l’enfant il est à moi et que jamais je ne dirai à.personne que ça n’est pas. J’ai trop de reconnaissance de vos bontés, et je sais bien que si je ne suis pas crevée de misère à la mort de mon pauvre mari, c’est à vous seulement que je le dois et vous pouvez compter à la vie et à la mort sur votre fidèle servante,

« Françoise Cauchois.

«Aidée (village') de Ghopaul, près Pondichéry, ce 9 mars 1727. »

La seconde lettre, d’une écriture toute différente, révélait la main d’une femme de qualité, mais on en avait coupé la première partie en

décrivant des zigzags évidemment destinés à servir de' signes de reconnaissance pour leur réunion à la partie manquante. La portion qui en testait était soigneusement enfermée dans une sorte de sachet de soie. Elle contenait les lignes suivantes :

« .... 15 novembre 1744. Quelques jours auparavant, venez à Paris et descendez à l’hôtellerie du Cheval Blanc , place du Châtelet. Le maître est un vieux serviteur de notre .maison. Aussitôt arrivé, faites venir ce dernier dans votre chambre et remettez-lui quelques lignes pour m’annoncer votre arrivée et celle de l’enfant. Je vous répondrai alors pour vous indiquer où vous devez vous présenter avec votre fils et à quelle heure.

« D’ici là soyez prudent, car bien des dangers vous menacent... »

La lettre était encore découpée à cet endroit, mais on voyait qu’elle était à peu près terminée

ot qu’on n’avait guère enlevé que la signature et deux ou trois phrases tout au plus.

La moitié d’un acte écrit sur parchemin et coupé dans sa longueur et un chiffre tout compliqué se trouvaient joints à la lettre.

La main de Raoul tremblait en prenant ces papiers que son père avait touchés. Il les baisa pieusement, et resta quelques instants silencieux et plongé dans un monde de pensées.

— Aussitôt après avoir rendu les derniers devoirs à mon pauvre Thierry , reprit enfin le chevalier , je demandai un conge et je partis pour Pondichéry. Je trouvai Françoise Cauchois au lit de la mort.

La nuit même avant mon arrivée, un individu était venu chez elle se disant envoyé par

Thierry. Les allures do. rot homme ayant paru suspectes à la nourrice, elle avait eu l’air de ne rien comprendre à ses questions, et lui avait assuré qu’elle n’était chargée d’aucun enfant étranger. Dans la nuit cet homme était revenu, et il avait voulu enlever l’enfant de vive force. Comme la pauvre femme se cramponnait à lui et n'osait pas appeler du secours, il l’avait frappée d’un coup de poignard et s’était enfui avec l’enfant. Mais celui qu’il avait emporté était le fds delà nourrice et non le fils de Thierry. Redoutant toujours quelque danger pour la petite créature confiée à ses soins, la nourrice le faisait coucher dans un petit lit complètement caché par les rideaux de son propre fils.

Ce soir-là, en jouant, le petit Antoine Cauchois avait passé à son cou le sachet que ton père t’avait laissé, et qui devait contenir les autres moftiés de papiers que Thierry m'avait remis. Cette circonstance avait sans doute contribué à l’erreur du ravisseur.

Quoique mourante et n'ayant même plus la

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force de se tenir assise,' Françoise Cauchois eut le courage d’écrire sa déposition , de certifier que l’enfant enlevé était le sien et non celui qui lui avait été confié, et d’indiquer deux signes qui permettraient de reconnaître son fils.

Quand la digne femme eut achevé, elle me fit signe de mettre dans ses bras le petit Raoul, car cet enfant miraculeusement échappé à ses ennemis, c’était toi.

Tu n’avais encorp que quatre ans, tu pleurais en voyant pleurer celle que tu croyais ta mère, et lu disais d’une petite voix douce que j’entends encore :

« Ne pleure pas, maman , nu. pleure pas.

Antoine reviendra. Puis tous deux nous -retrouverons ce méchant qui t’a fait du mal et nous le tuerons. » >

La nourrice te serra sur son cœur.

. « L’enfant le fera comme il le dit, murmurat-elle ; il est déjà brave comme un petit lion et ne ment jamais. Tâchez de retrouver mon pau-

vre Antoine, monsieur, et protégcz-le en souvenir de sa mère. »

Quelques minutes plus tord elle expira, les yeux fixés sur loi.

— N’aie pas honte de pleurer, mon ami, continua le chevalier en prenant la main de Raoul, qui faisait de vains efforts pour cacher les larmes qui remplissaient ses yeux.

— Fasse Dieu que je retrouve les meurtriers de mon père et de ma pauvre nourrice! » s’écria Raoul.

Et son bras, levé vers le ciel, sembla le prendreà témoin du sermentde vengeance qu’il proférait tout bas.

— Craignantque les assassins ne reconnussent leur erreur et ne revinssent sur leurs pas, reprit le chevalier, je me hâtai de t’emmener bien loin de Pondichéry.

— Je connaissais à Chandernagor un tailleur qui était des environs de Dinan et à qui j’avais rendu quelques services. Il avait pour femme une douce et bonne créature à qui

je le confiai en disant que lu étais mon neveu. Fuis je retournai à l’armée.

Deux ans plus tard, j’appris en même temps la mort de mon pauvre père et celle de mon frère ainé, que Dieu ait son âme, ainsi que la prochaine arrivée au Bengale de mon deuxième frère, qui venait y chercher fortune. Il amenait avec lui son fils Marcel, qui était à peu près du même âge que toi.

Leur navire fit naufrage sur les côtes de Cuddapore et périt corps et bîens, sauf deux matelots qui parvinrent à se sauver à la nage.

Dans mon enfance, je n’avais jamais eu à me louer de mon frère, mais le ciel m’est témoin que je ne lui avais point gardé rancune de ses mauvais traitements et que je me faisais une fête de le revoir. Sa mort me causa un grand chagrin.

Quand je fus un peu remis, je songeai que mon pauvre petit neveu étant à peu près du même âge que toi, cela me permettrait de (e faire passer pour lui et de te garder près de

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moi sans éveiller les soupçons de tes ennemis.

J’allai te chercher.

A partir de ce jour, tu ne m’as plus quitté.

Oh ! que n’aurais-je pas donné pour que tu fusses réellement mon fils ou mon neveu, afin de ne jamais me séparer de toi. Mon affection cependant n’était pas assez égoïste pour me faire oublier le devoir sacré que m’imposaient la confiance et la recommandation de mon pauvre Thierry. 11 fallait que tu fusses présent à Paris pour le lo novembre au plus tard.

Au commencement de 1743, je m’embarquai avec toi sur un navire qui partait pour Hambourg. De là nous gagnâmes la France en traversant l’Allemagne.

Commenousélions à Francfort, nous apprîmes qu’une grande bataille allait probablement se livrer entre nos troupes et celles du roi d’Angleterre. Tu désirais si vivement y assister que je ne pus te refuser l’honneur de te battre pour ton pays.

Quels que soient ses parents, pensai-je, je

veux qu’ils soient fiers du fils que je leur amène,, et que des témoins désintéressés leur certifient la bravoure de mon Raoul.

A Detlingcn , comme pendant tout le reste de la campagne, lu t’es battu comme un vieux soldat.

— Et vous donc, chevalier, s’écria Raoul en interrompant le panégyrique que Kervarec allait faire de son prétendu neveu. Pourriez-vous me dire quel est le volontaire qui, au siège d’Yprcs, déploya tant de bravoure, que le mesire de camp....

— Laissons cela, dit Kervarec en souriant, il ne s’agit plus de moi, mais bien de toi. Quand j’ai vu approcher le mois de novembre, j’ai songé que tu devais être pour le 15 au plus tard à l’hôtel du Cheval Blanc.

— Et, par suite de l’accident survenu à notre coche, nous ne sommes arrivés que juste à temps, dit Raoul.

— Le fragment de lettre que m’avait remis Thierry, disait de t’adresser en arrivant au maître

de l’hôtel et de lui montrer la moitié du chiffre ; j’ai fait demander cet homme, qui s’appelle Périnon, m’a dit le domestique. Mais il était parti ce matin pour Versailles et ne devait revenir que ce soir.

— Aid que j’at hâte de voir cet homme, murmura Raoul.

— 1! est bien tard maintenant, mais Jobie peut toujours demander si ce Pcrinon est rentré.

Comme Jobie ne revenait pas, M. de Kervarec commençait à désespérer de le revoir lorsqu’on entendit un grand tapage dans l’escalier.

— A qui diable en a-t-il donc? s’écria Raoul, qui avait reconnu la voix de Jobie.

Il courut ouvrir la porte. Au même instant, Jobie lit son apparition, poussant devant lui un homme à moitié vêtu.

— Voilà ! dit Jobie d’un air triomphant en refermant derrière lui la porte, devant laquelle il se mit en sentinelle.

— Que signifient ces \ iolences envers un hon-

note bourgeois? dit le maitre d’hôtel, qui tremblait de colère et peut-être aussi de froid, car il était tout mouillé.

— Quelles violences? demanda Kervarec; que s’est-il donc passé?

— Il s’est passé, monseigneur, que ce coqui n de \alet est venu me réveiller en me disant que vous aviez à me parler.

— En effet, répondit le chevalier.

— Mais ce n’est pas une raison pour réveiller un chrétien à cette heure, reprit Périnon, enhardi par la douceur de Kervarec, et surtout pour lui jeter un pot d’eau sur les épaules...

— Maraud ! dit Raoul, pourquoi as-tu faiteela '{

— J’ai transmis «à ce bourgeois l’ordre de venir vous trouver. Au lieu d’obéir et vie monter bien vite ici, il n'a pas voulu se lever en disant que demain il serait temps.

— Pardienne ! murmura Périnon.

— Alors je l’ai un peu arrosé pour le faire sortir du lit, et je l’ai porté un peu pour l’aider à marcher.

UE LA COMTESSE

Jobie était si évidemment convaincu d’avoir agi en fidèle serviteur, que M. de Kervarec n’eut

pas le courage de le gronder, et se contenta de l’excuser auprès du maître d’hôtel.

— Connaissez-vous ceci ? demanda ensuite le chevalier en montrant la moitié du chiffre à Périnon, qui ne put réprimer une certaine émotion.

Avant de répondre, le maître d’hôtel, qui paraissait un individu fort circonspect, regarda assez longtemps Raoul et le chevalier.

— Eh bien, voyons? dit Raoul, qui était loin de posséder la patience angélique du chevalier.

— Oui, murmura Péri non ; je crois, du moins.

Et il examinait toujours le chiffre.

Il eut un moment de silence.

— Alors, reprit le chevalier, surpris que l'hôtelier n’ujoulàt l ien, n’avez-vous pas quelque communication à me faire ?

— Moi, monseigneur ! lit-il en jouant Félon-

7i LE TESTAMENT

pement; non... non... Seulement je connais quelqu’un chez qui j’ai vu une moitié do chiffre qui ressemblait à celle-là.

* Comment ! voilà tout! s’écria le chevalier,

désappointé.

Quelle est la personne chez qui vous

croyez avoir vu la moitié pareille à celle-ci? reprit Raoul.

— Je ne sais pas, monseigneur.

— Comment?

Je ne me rappelle pas , du moins... mais,

üi vous voulez me confier votre moitié, je la ferai voir à quelqu’un qui pourra...

Nenui, nenni ! interrompit le chevalier,

qui était pourtant l’homme le plus crédule et le plus confiant, mais qui devenait prudent dès

qu’il s’agissait de son protégé.

11 y eut encore un moment de silence. Périnon était évidemment fort indécis et fort embarrassé.

puis-je me retirer, maintenant? demanda*

t-il enfin.

Haoul ut le chevalier se regardèrent d’un air consterné..

— Ainsi vous n’avez rien à nous dire ? reprit le chevalier.

— Non, monseigneur.

— Et vous ne pouvez même pas vous rap • peler chez qui vous avez vu l’autre moitié du ce chiffre?

— Non, monseigneur; mais, celte nuit, je vais chercher dans ma mémoire, et peut-être parviendrai-je à trouver... oui... je l’espère...

— Pourquoi pas tout de suite?

— 11 me faut le temps... quand j’aurai un peu dormi... la mémoire...

— Ceci me semble louche, murmura le chevalier. On m’avait pourtant dit positivement qu’à l’hôtel du Cheval titane , le maître, d’hôtel me fournirait les renseignements.

— Hélas ! monseigneur, on parlait peut-être de mou pauvre père, qui est mort il y a six ans,

— C’est possible, murmura le chevalier en

laissant tomber ses bras avec découragement.

Comment se fait-il donc que votre père ne vous ait pas prévenu en mourant du rendez-vous important donné dans son hôtel.

— Demain je vous expliquerai tout cela , monseigneur, reprit Périnon, qui se rapprochait toujours de la porte. Je vais feuilleter quelques papiers que mon père m’a laissés, et peut-être.... Que Dieu veille sur votre sommeil, monseigneur ; bonne nuit et bon repos.

Il ouvrit la porte, se glissa dans le corridor et détala lestement.

Les deux gentilshommes échangèrent un regard surpris et attristé.

— Faut-il le rapporter, monsieur le chevalier? demanda Jobie en remontant la ceinture de ses chausses par un geste fâmilieraux paysans de la basse Bretagne.

— Non, non, s’écria Raoul ; pas de violence, Jobie. C’est déjà bien assez d’avoir arrosé cet homme. Va te coucher, mon garçon, c’est ce cpie tu as de mieux à faire cette nuit.

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Jobie mit soigneusement de côté les meilleurs morceaux du souper, pour que ses maîtres pussent les trouver le lendemain matin, et il se retira dans un petit cabinet attenant à la chambre du chevalier; cinq minutes après, il ronflait comme un orgue d’cglise.

Pendant ce temps, Raoul et le chevalier s’entretenaient des événements de la journée, de l’histoire du père de Raoul et de la déception que venait de leur causer le mutisme inexplicable de Périnon.

Quant à ce dernier, il parait que sa conversation avec les deux étrangers l’avait complètement guéri de son envie de dormir; car, pendant une heure au moins, il resta assis dans son fauteuil en se tenant le front entre les mains, comme un homme fort préoccupé.

A la fin, poussant un gros soupir, il alla prendre une bouteille entamée et se versa trois ou quatre grands verres de vin, sans doute pour se donner du courage ;' puis il s'enveloppa d’un grand manteau, prit une sorte- de rapière qu’il

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semblait ne toucher qu’avec Inquiétude , et un gourdin noueux dont l’usage lui était évidemment plus familier.

Ces préparatifs terminés, il poussa un nouveau soupir, ingurgita le reste de la bouteille, lit un grand signe de croix, et sortit de sa chambre à pas de loup. Il traversa le corridor et la cuisine avec les mêmes précautions, ouvrit une petite porte qui donnait sur Une ruelle déserte, et se trouva dans la rue.

Alors il se mit à marcher à grands pas, brandissant son gourdin comme pour s’exercer à le manoeuvrer, en grommelant tout bas :

— Que la male-peste étouffe les grands seigneurs, qui fourrent d’honnêtes bourgeois comme le fils de ma mère dans leurs secrets de famille ! ,

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