K I.A COMTESSE
— Je ne sais.... répondit-elle en baissant la tète d’un air accablé; car elle ne pouvait se décider à accuser son frère, et pourtant elle sentait qu’il était de son devoir de dire la vérité, nç fùt-ce que pour sauver Raoul s’il en était temps encore.
Au même instant, une querelle s’éleva au fond de l’appartement. Puis deux laquais à la livrée de Mallerov vinrent rouler à quelques pas du tribunal improvisé, comme s’ils avaient été lancés par une catapulte.
— Qu’est-ce donc? s’écria Richard.
Renversant de droite et de gauche les laquais qui essayaient de les retenir, deux hommes suivis d’un enfant firent leur entrée dans la salle
En tète marchait le chevalier de Kervarec suivi de Jobie, que Tulipon serrait de près.
— M. de Murielle! s’écria la baronne qui reconnut aisément le chevalier d'après le portrait que lui en avait fait Gilbert, voici la personne dont je vous parlais tout à l’heure, l’ami qui assistait aux derniers moments de Thierry de Mon-
tenay et. qui a reçu ses dernières volontés.
— Veuillez approcher, monsieur, dit M. do Murielle, le magistrat que la comtesse Bércngèrc avait chargé de présider le conseil de famille,
Qui èles-vous et que voulez-vous?
— Je me nomme le chevalier Renaud de Kervarec, répondit-il •, j’ai juré à mon ami expirant de veiller sur son fils Raoul. Pendant mon absence de l’hôtel, le jeune homme avait disparu .
Je savais qu’il avait rendez-vous ici ce soir à neuf heures, et je suis venu dans l’espoir de le retrouver. Je sais aussi que des gens, qui passaient le long du jardin à l’heure même où Raoul devait s’y trouver, ont entendu le bruit d’une lutte et les cris étouffés d'un homme qu’on égorgeait sans doute. On m’a dit que cet hôtel appartenait à M. le comto de Mallcroy, et je viens demander à M. de Malleroy ce qu’il a fait de mon fils adoptif.
— • No voyez-vous pas que cet homme est fou? s’écria Richard avec dédain; heureusement pour lui, car il payerait cher son insolence.
Allons! vous autres, continua-t-il en s'adressant
à ses domestiques, emparez-vous de ce pauvre insensé et jetez-le dans la rue.
— Pas de violence, dit M. de Murielle. Ce gentilhomme nous parait fort animé, mais parfaitement sain d’esprit. Veuillez ordonner à vos domestiques de retourner à leur poste, monsieur le comte. Nous désirons adresser quelques questions à ce gentilhomme.
Les domestiques, qui venaient d’avoir une preuve fort évidente de la. vigueur du chevalier et de son acolyte, ne demandèrent pas mieux que de se tenir tranquilles. En dépit des regards menaçants du comte et de M. de Novcrc, ils battirent en retraite.
Richard jeta un regard désespéré sur Novèro, mais celui-ci avait perdu son assurance. Il se souvenait maintenant où il avait entrevu le singulier personnage qu’il avait dcvantles yeux, et (jue la veille déjà un souvenir confus lui avait rappelé.
LK TESTAMENT
C’était le jour do l’assassiijot de Thierry de Montenav.
Bien que M. de Kervarec n’eùt pas reconnu le comte de Novère durant leur querelle du bal de Paphos, cl que Novère fût presque certain que le chevalier n’avait vu distinctement- que son complice, il n’en éprouvait pas moins quelque inquiétude et tenait à se faire remarquer le moins possible.
S’il n’y avait eu que le notaire et des gens de sa condition, Novère aurait peut-être tout risqué et cherché à couper court à toute discussion en les effrayant ou en les menaçant.
Malheureusement pour lui et pour Richard, M. de Murielle était un magistrat fort influent, et d’autant mieux en cour qu’en ce moment on comptait sur lui pour terminer des différends qui existaient entre la cour et le parlement.
Pour faire comprendre au chevalier de Kervarec ce qu’on attendait de lui et l’importance que pouvaient avoir ses paroles, on le mit au courant des dispositions de la comtesse ainsi
que des prétentions du protégé de M. 'de Novère, qui restait là assez embarrassé de sa personne et ne savait s’il devait ou non se rasseoir.
Un peu intimidé de la responsabilité qui pesait sur lui, Kervarec commença son récit en balbutiant.
En dépit de leur gravité et de leur empire sur eux-mêmes, le magistrat et le notaire avaient parfois bien de la peine à maîtriser l’envie de rire que leur inspiraient la figure et les gestes du chevalier.
En revanche, ils sentaient que Kervarec disait la vérité et que sa loyale et naïve nature était incapable d’un mensonge.
Lorsqu’il eut achevé le récit de la mort de la pauvre Sévère Cauchois, la nourrice de Raoul, un des magistrats l’interrompit :
— Suivant vous, dit-il en montrant le prétendu Raoul, ce jeune homme serait donc probablement Antoine Cauchois, frère de lait du véritable Raoul.
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— Précisément, monsieur.
— Ce petit roman est très-bien arrangé, dit Novère, qui commençait à se rassurer en voyant que Kervarec le regardait d’un air indifférent,* mais je voudrais quelques preuves à l'appui.
— Les preuves sont entre les mains de Raoul, dit M. de Kervarec, mais il y a toujours une chose que nous pouvons vérifier. Dans la déposition écrite par Sévère Cauchois à son lit de mort, elle a déclaré que son fils avait deux si-
gnes qui permettaient aisément de le reconnaître plus tard.
— En vérité, interrompit Novère, je ne corn- ' prends pas qu’on puisse écouter sérieusement de pareilles billevesées.
— Vous êtes libre de vous retirer si cela vous convient, monsieur le comte, interrompit à son tour M. de Murielle avec fermeté, mais il est de mon devoir d’éclaircir cette affaire et j’irai jusqu’au bout. Continuez, chevalier, ajouta-t-il en s’adressant à M. de Kervarec.
— Si ma mémoire est fidèle, reprit le cheva-
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lier, et si ce jeune homme est bien le fils de la pauvre Sévère Cauchois, il doit avoir au bras gauche, à la naissance de l’épaule, un signe très-rouge et assez large, que la nourrice appelle une lâche de vin dans sa déposition. Au même bras, tout près de la saignée en dedans, il doit avoir un second signe, et celui-ci est double,
— Monsieur ,' demanda le magistrat en se tournant vers le prétendu Raoul, qui semblait fort mal à l’aise, reconnaissez-vous l’exactitude de ce que vient de dire M. le chevalier, ou pouvez-vous nous prouver qu’il est dans l’erreur?
L’embarras du jeune homme redoubla.
Comme il balbutiait quelques mots confus de dénégation, Novère se leva- furieux.
— Certainement, dit-il, ce jeune homme a les signes que vient de citer M. de Kervarec ; mais c’est cela justement qui prouve qu’il est bien Raoul de Monlenay. M. de Kervarec connaissait évidemment cette .particularité, et il a
voulu en profiter pour nous induire en erreur.
— Devant Dieu qui m’entend et me juge, s’écria Kervarec en levant les yeux et les mains s ers le ciel, je jure que j'ai dit la vérité.
— Au surplus, reprit Novère, le chevalier s’appuie sur une prétendue déposition de la femme Cauchois... Où est-elle donc, celte déposition? 11 me semble que la première chose à faire serait de la produire.
— Cette déposition faisait partie des papiers que Raoul a sur lui, répondit Kervarec.
— Naturellement, dit Novère d’un air ironique, et Raoul ne se trouvant pas, il en résulte qu’il faudra s’en rapporter complètement à la parole d’un aventurier.
— Cet aventurier n’a jamais menti, monsieur le comte, s’écria Kervarec, et sa parole loyale et sincère l’emportera sur vos mensonges.
Ivre de fureur, Novère s’élança sur le chevalier l’épée à la main.
Le premier mouvement de celui-ci fut aussi
DE LA COMTESSE S17
de tirer son épée, mais il songea à Raoul et se contint.
Il .saisit le bras de Novère et le tordit si vigoureusement qu’il le força à lâcher son épée.
— Demain je serai à vos ordres, monsieur le comte, dit-il, mais aujourd'hui j’ai un devoir sacré à remplir, et une provocation ne me ferait pas oublier mon pauvre Raoul.
— Voyons, dit Richard, il me semble pourtant qu’il serait temps de montrer ce Raoul dont on parle si souvent. L’hôtel Malleroy n’est pas, je pense, un repaire de bandits où les jeunes gens entrent frais et dispos pour n’en sortir le lendemain que par la rivière et avec un poignard dans le cœur.
— Qui sait? murmura une voix à l’extrémité
de la salle.
— Quel est l’insolent qui a eu l’audace de parler ainsi? s’écria Richard en se levant d’un bond.
Une expression de surprise et de terreur se peignit tout à coup dans ses yeux. Il pâlit et' re-
tomba sur son fauteuil. Sa belle— lille, qui avait suivi la direction de ses regards, parut aussi troublée que lui et fit un mouvement pour s’enfuir.
Albert qui, depuis le commencement de cette scène, ne les perdait pas de vue, fronça les sourcils et sa figure austère prit une expression de profonde tristesse.
Au même instant, Raoul sortit de l’obscurité qui régnait au fond de la salle et parut dans l’espace éclairé par la lumière. Gilbert le suivait de près.
t— Raoul ! s’écria Kervarec en s’élançant vers son fils adoptif. Dieu soit béni, ils ne l’ont pas tué !
— Voilà le vrai Raoul de Montenay, dit madame de Canisyen montrant le nouveau venu.
Il y a ici quelques vieux serviteurs qui ont connu son père à Roncevol ; demandez-leur si ce jeune homme n'est pasje vivant portrait de Thierry de Montenay.
— Oui, oui, répondirent deux ou trois voix au fond de la salle.
D E LA COMTESSE
— Veuillez vous approcher, monsieur, dit M. de Murielle à Raoul, qui s’avançait la main dans celle du chevalier, et, d’ans votre intérêt, permettez-moi de vous adresser quelques questions.
Les réponses de Raoul se trouvèrent naturellement conformes à celles de M. de Kervaroc, et par cela même elles n’apprirent rien de nouveau aux deux magistrats ni au notaire.
— Votre ami, le chevalier de Kervarec, nous a déjà dit tout cela, reprit M. de Murielle ; mais vous pourrez sans doute nous montrer les papiers dont vous nous avez parlé tous deux et au moyen desquels il nous sera facile de découvrir la vérité.
— Je n’ai plus ces papiers, répondit Raoul.
— Qu’en avez- vous fait? demanda le magistrat avec surprise.
Raoul hésita.
— Je les ai confiés à madame, répondit-il enfla en montrant Adèle.
— A moi ! s’écria la jeune femme avec une
surprise et une indignation admirablement ouées ; à moi !
— A vous, madame.
— Ce jeune homme est dupe de quelque erreur, dit Adèle en haussant les épaules, je ne l’ai jamais vu.
— Oseriez-vous le jurer devant Dieu et sur le salut de votre âme? demanda Raoul d'une voix grave.
— Vous ne répondez pas, madame la comtesse? demanda M. de Murielle.
— Je ne croyais pas que la comtesse de Malleroy eût besoin d’un serment pour se défendre contre les billevesées d’un fou ou d’un aventurier, dit Adèle.
— Devant Dieu, sur mon âme et sur ma conscience, dit Raoul, je jure que madame m’a pris les papiers qu’on me demande ën ce moment. Jurez le contraire si vous l’osez, madame.
Adèle jeta un regard rapide sur la figure des personnes qui l’entouraient, et comprit l’effet
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produit par son hésitation et par les paroles si fermes de Raoul. *
— Je jure que je n’ai vu aucun des papiers dont parle ce jeune homme , dit-elle , et que j’ignore ce qu’il veut dire.
Raoul ne répondit pas. Il laissa tomber sur la jeune femme un regard rempli d’un tel mépris qu'elle ne put le soutenir et détourna les yeux.
En ce moment , Albert de Malleroy, qui se tenait à l’écart, s’approcha de Raoul.
— Ne serai ent-ce point là les papiers que vous réclamiez, monsieur? demanda-t-il en présentant à Raoul le sachet de soie dont madame de Malleroy s’était emparée dans le jardin.
. — En effet , répondit le jeune homme avec une surprise facile à comprendre; mais comment.... commentées papiers se trouvent-ils en votre pouvoir? allait-il ajouter.
Mais il s’interrompit en remarquant l’expression navrante de douleur et de confusion qui assombrissait la figure du vicomte de Malleroy.
— Je me doutais de l'endroit où l’on avait renfermé ces papiers, dit Albert répondant à la question que Raoul n’avait pas eu le courage d’achever; j’ai brisé le meuble qui les contenait , et je remplis mon devoir d’honnête homme en vous rapportant ce qu’on vous avait volé.
Flagellée par ce mot terrible , Adèle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, écrasée par la honte.
— Que Satan te torde le cou ! âne bâté que tu es ! murmura Novère en brisant d’un coup de poing le bras de son fauteuil.
Un instant interdit, Richard s’élança vers Raoul pour lui arracher les papiers en s’écriant qu’ils lui appartenaient. Le regard sombre et les bras croisés, son fils lui barra le passage. Richard l’écarta violemment, mais déjà le pli était entre les mains de M. de Murielle.
En dépit des protestations de Richard et de M. de Novère, le magistrat lut à haute voix les papiers que Raoul venait de lui remettre, en les
comparant à ceux qu’avait présentes le protégé de M. de Novère. Les moitiés s’adaptaient parfaitement.
Quant à la déposition de Sévère Cauchois, qui se trouvait tout entière dans le pli de Raoul, elle était si précise et expliquait si bien comment son fils avait été enlevé à la place de l’enfant que M. de Montenay lui avait confié, que M. de Murielle et ses collègues poussèrent un soupir de soulagement, comme des gens qui voient enfin surgir la vérité qu’ils poursuivaient inutilement depuis longtemps.
Voyant qu’on allait prendre une décision qui mettrait à néant leurs coupables projets, MM. de Novère et de Malleroy voulurent protester, chacun à son point de vue. Mais M. de Murielle et la plupart des collègues que lui avait adjoints le premier testament de madame de Malleroy, étaient des gens de bien incapables de trahir la confiance d’une morte.
Bravant les protestations et les menaces des deux complices, M. de Murielle, après avoir
consulté ses amis, déclara qu’ils étaient tous d’accord pour reconnaître, le protégé de M. le chevalier de Kervarec comme le vrai Raoul de Montenay.
— Maintenant, dit le magistrat, conformément aux dernières volontés de madame la comtesse Bérengère de Malleroy, je dois demander à M. le comte Richard de Malleroy s’il accède à cette reconnaissance, et s’il admet comme bonnes et valables les dispositions de la comtesse sa mère.
— Non, certes ! s’écria Richard. Dieu merci, votre inique décision n’a aucun pouvoir , et c’est aux tribunaux réguliers que je m’adresserai.
— C’est votre dernier mot, monsieur le comte? demanda le magistrat.
— Certainement. Croyez- vous que je me laisserai dépouiller ainsi par le premier venu ?
— Moi aussi je fais mes réserves, dit M. de Novère, et je prouverai en justice que le vrai
Raoul de Malleroy est bien celui que j’ai présenté.
— Notre mission en ceci est tout officieuse, reprit M. de Murielle ; comme vous le dites, messieurs, elle ne vous empêchera nullement de vous adresser aux tribunaux, puisque vous n’ètes retenus ni par le respect pour la volonté des morts, ni par la crainte du scandale que ces débats vont jeter sur votre famille. Quant à nous, pour remplir notre devoir jusqu’au bout, nous n’avons plus qu’à délivrer à M. Raoul de Montenay le pli n° 3, que madame la comtesse Bérengère avait prescrit de lui remettre dans le cas où M. le comte Richard de Malleroy refuserait de se soumettre à notre décision.
En parlant ainsi, il tendit à Raoul un pli cacheté qui contenait deux longues lettres écrites l’une par la comtesse Bérepgère, l’autre par Suzanne, et renfermant, avec la confession' de chacune d’elles , la reconnaissance de Thierry comme fils de la comtesse et de Louis de Car-
ville , puis la déclaration que Raoul était bien le fils de Suzanne, mariée légitimement à Thierry. Suzanne avouait que Thierry vivait encore au moment où elle avait épousé Richard de Malleroy, et demandait pardon à Dieu et aux hommes de son crime.
Tandis que Raoul lisait ces deux lettres si , importantes pour lui et si écrasantes pour la famille de Malleroy , plusieurs archers conduits par un exempt firent irruption dans la sajle.
En même temps qu’eux entra Xavier, que tout Paris connaissait comme Pâme damnée du comte de Maurepas, et qu’on redoutait en conséquence.
Un des domestiques de l’hôtel du Cheval Blanc avait eu la malencontreuse idée de monter dans la chambre des prétendus voyageurs pour voir s’ils n’avaient besoin de rien. Entendant gémir et grogner dans l’armoire, il l’avait ouverte. Une fois libres, les agents avaient couru à la cave, enfoncé les portes et délivré leurs
compagnons. Puis, guidés par Xavier, tous s’étaient mis en marche vers l’hôtel Malleroy, dans l’espoir d’y retrouver les trois prisonniers.
Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu'ils n'ar-rivaient pas avec les dispositions les plus tendres envers ceux-ci.
— Un moment, maître Xavier, dit M. de Murielle à l’agent qui allait mettre la main sur M. de Kervarec, nous sommes rassemblés ici pour une affaire de la plus haute importance, et la présence de ce gentilhomme nous sera peutêtre indispensable pour la terminer. Ne pouvezvous lui accorder quelques instants moyennant sa parole de ne pas chercher à fuir. Vous me connaissez et je prends tout sous ma responsabilité.
Xavier se trouva fort perplexe. D’un côté, les ordres de Maurepas et sa propre rancune le poussaient à s’emparer immédiatement du chevalier, de Jobie et d’Alexis.
De l’autre, il savait que, dans son état surtout, il ne faisait pas bon se mettre à dos un magis-
trat, et surtout un homme aussi influent et aussi bien en cour que M. de Murielle.
Il sentait bien que M. de Maurepas le blâmerait peut-être de s’être laissé arrêter par l’ob- * servation du vieux magistrat; mais il savait bien mieux encore que, dans le cas où M. de Maurepas viendrait à avoir besoin de M. de Murielle, le comte n’hésiterait pas à sacrifier son agent à la rancune de ce dernier.
Tout bien considéré, Xavier prit le sage parti d’obéir, et se contenta de disposer ses hommes - de manière que les prisonniers ne pussent s’échapper une seconde fois.
A ce moment, Raoul, qui venait d’achever la lecture des deux lettres et qui avait les yeux remplis de larmes, s’approcha de M. de Kervarec.
— Mon ami, lui dit-il, si vous aviez devant vous une fortune immense, mais si vous ne pouviez l’acquérir qu’en rendant public le déshonneur de votre grand'mère et celui de votre mère, que feriez-vous ? ..
Le chevalier hésita.
— En votre àme et conscience, chevalier, répondez-moi, reprit Raoul avec insistance. Je ne vous demande pas un conseil, je vous demande seulement si vous accepteriez la fortune à ce prix.
— Non , murmura Kervarec en baissant la tète.
— Je le savais bien, reprit Raoul. Merci de votre franchise, mon ami. Messieurs, ajouta-t-il en élevant la voix et en s’approchant des juges, ces papiers sont la preuve évidente de mes droits.
— C’est ce qu’il faudra voir ! s’écria Richard.
— Laissez-moi donc achever , monsieur le comte, reprit le jeune homme en le regardant avec un mépris écrasant. Pour revendiquer ces droits , continua-t-il , il faudrait publier de tristes détails de famille et livrer à la méchanceté publique des noms qui me sont chers et que je dois respecter. Il me faudrait enfin punir cruellement d’une faute .dont il est innocent,
M. Albert de Mallerov, mon frère, qui vient de montrer tout à l’heure tant de loyauté et de désintéressement. Payer la fortune ce prix, c’est trop cher. Je déclare ici solennellement renoncer aux trois millions de livres que m’a léguées par son testament ma grand’mère la comtesse Bérengère de Malleroy. Seulement, je mets à cette renonciation les conditions suivantes :
1° Cette fortune sera partagée également entre mon frère , Albept de Malleroy , et ma cousine, Marie de Canisy, dont la mère a été la fidèle amie de mon père, le soutien de ma grand’mère et de ma mère, et la protectrice d’un pauvre orphelin qu’elle ne connaissait que de nom ;
2® Mon ami, le chevalier de Kervarec, son domestique Jobie et les autres personnes qui auraient été arrêtées à cause de moi, seront immédiatement remis en liberté ;
'Enfin, une somme de vingt mille livres sera délivrée à Gilbert Forman, le fidèle et dévoué serviteur de mon père.
À ces nobles paroles, prononcées d’une voix ferme et vibrante, un murmure d’admiration courut dans l’assemblée.
— Mon frère, dit Albert en se levant et en appuyant sur ce mot, vos paroles n’ont fait que redoubler l’estime et l’amitié que je me suis senties pour vous dès le premier moment’, en vous tirant de votre cachot et en vous remettant tout à l’heure les papiers qui vous appartenaient, je n’ai fait que remplir le devoir de tout loyal gentilhomme. Je vous remercie de votre générosité, mais je ne puis l’accepter.
— Songez qu’il s’agit de l’honneur de notre mère , dit Raoul en s’approchant du jeune homme et à demi-voix : Voulez-vous que la cour et la ville tout entière sachent que notre pauvre mère avait deux maris, et que votre père était un...
— Raoul ! murmura Albert d’une voix suppliante, car il avait lu dans ses yeux le mot terrible par lequel il allait flétrir le traitre et
perfide ami de Thierry de Montenay, par pitié pour moi, n'achevez pas !
— Soit ! reprit Raoul ; mais le mot que je ne dis pas, par amitié pour vous et par égard pour la dernière recommandation de mon pauvre père, qui a voulu que je pardonnasse au vôtre, des milliers de personnes le crieront demain, si, en refusant de consentir aux conditions de ma renonciation, vous me forcez de porter cette triste affaire devant les magistrats.
— Si je l’acceptais, ce ne serait que comme un dépôt, reprit Albert d’une voix sombre. J’aimerais mieux mourir que de toucher à un écu de cet argent.
— Monsieur de Montenay, dit M. de Murielle ‘ en faisant signe à Raoul de venir lui parler, nous admirons tous votre noble et chevaleresque conduite, mais vous êtes jeune et sans expérience, et je crois de mon devoir de vous engager à bien réfléchir avant de renoncer définitivement à une fortune considérable, qui, dans ma conviction, vous appartient légitimement et
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que les tribunaux vous accorderont certainement.
— Je vous remercie , monsieur , répondit Raoul. A votre place, j’aurais probablement parlé comme vous venez de le faire, mais je crois qu’à la mienne vous eussiez agi comme moi.
— Au nom de ma fille, je refuse d'accepter la renonciation de M. de Montenay, dit la baronne de Canisy en se levant.
— Vous n’en avez pas le droit, dit le comte de Malleroy. C’est moi , son tuteur, qui seul ai le pouvoir d’accepter ou de refuser en son nom.
— Alors vous acceptez mes conditions? dit Raoul au comte. -
— Autant qu’il dépend de moi de les accepter, répondit Richard.
— Pardon , comte, fit Novère en le tirant un peu à l’écart, il me semble que vous m’oubliez singulièrement dans tout ceci. Quelle sera ma part-?
— Vous voyez bien que moi-même...
— Jouons franc jeu, s’il vous plaît. Si vous acceptez, c’est parce que vous savez fort bien que la plus grande partie de ce qu’on lègue à votre Gis sera pour vous.
— Vous vous trompez.
— Ne perdons pas notre temps en paroles inutiles : voulez-vous la guerre ou la paix ?
— La paix,” morbleu !
— Alors quelle sera ma part?
— Cinquante mille livres et la main de ma nièce.
Ils échangèrent encore quelques mots à voix basse, et le marché fut sans doute conclu, car Novère n’éleva aucune opposition contre la renonciation de Raoul au profit d’Albert et de Marie.
Pendant ce temps, Raoul s’était entretenu avec les juges et avec madame de Canisy qui, tout en le félicitant sur son noble désintéressement , cherchaient à le faire revenir sur sa
détermination. Mais le jeune homme resta inébranlable.
— Qu’allez-vous devenir? lui demanda M. «de Murielle.
— Je vais aller trouver M. de Bussy, dit-il, et lui demander de m’emmener, ainsi que mon bon et fidèle protecteur , le chevalier de Kervarec.
— Et moi? murmura Jobie d’un ton piteux.
— Toi aussi, mon brave garçon, dit Raoul en souriant.
— Monsieur le chevalier, dit le petit apprenti d’une voix suppliante en s’adressant à Kervarec, c’est moi qui ai contribué à vous délivrer en enfermant vos gardiens dans la cave. Je n’oseraisplus reparaître chez mon patron maintenant. Demandez à votre ami qu’il m’emmène avec vous aux Grandes-Indes.
— J’y consens, répondit Raoul ; mais il faut, avant tout, que j’obtienne moi-même d’y aller.
— Je me charge de cela, dit le comte de Malleroy qui jn 'était pas fâché de voir Raoul quitter
Paris le plus tôt possible, de peur que le jeune homme ne se ravisât et surtout qu’il n’apprit, soit par Gilbert, soit par la baronne de Canisy, le nom de celui qui avait fait égorger son père. M. de Maurepas est de mes amis, et je réponds d’obtenir une commission pour vous et pour le chevalier de Kervarec dans les troupes de la compagnie des Indes. Quant à la grâce de vos amis, j’en fais aussi mon affaire.
Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les incidents amenés par la renonciation de Raoul au riche héritage de sa mère et de sa grand’mère.
Après avoir consulté M. de Murielle et le notaire, Albert accepta les dispositions de Raoul en leur faveur; mais il déclara, à l’insu ds ce dernier, qu’il ne regardait cet argent que comme un dépôt qu’il restituerait à Raoul dès qu’il en trouverait l’occasion.
— Au reste, dit-il, je compte partir pour l’Inde avec mon frère, ou du moins l’y rejoindre; et si je meurs avant lui, comme je l’espère, car
j'y ferai tout mon possible, il faudra bien qu’il reprenne son héritage. .
— Et moi, demanda mademoiselle de Canisy en s’adressant à M/de Murielle, à quel âge serai-je maîtresse de ma fortune?
— A vingt et un ans, mademoiselle:
— Eh bien ! le jour où j’aurai mes vingt et un ans, je jure de rendre à mon cousin la fortune qu’il m’abandonne aujourd’hui.
— A moins que vous ne soyez mariée, mademoiselle, et que votre mari...
— Je ne me marierai jamais, répondit-elled’une voix ferme.
En parlant ainsi, et par un mouvement involontaire, son regard s’était fixé une seconde sur Raoul de Montenay qui, en ce moment même, contemplait avec admiration sa gracieuse figure rendue plus charmante encore par l’animation qui faisait briller ses yeux.
Avec cette prescience de l’avenir que l’amour semble donner quelquefois, Albert, qui n’avait jamais cessé d’aimer sa cousine à l’insu de tout
le monde , excepté peut-être de madame de Canisy, regarda tour à tour Raoul et Marie et poussa un profond soupir.
— Comme elle le regarde, comme elle l’écoute , murmura-t-il ; je crois qu’elle l’aime déjà. Eh bien! tant mieux! Us sont dignes l’un de l’autre. Que Dieu les protège et les rende heureux ! '
Richard se hâta de prendre les mesures nécessaires, pour accomplir au plus vite les conditions fixées par Raoul. Il avait voulu envoyer sa bellefille chez M. de Maurepas; mais Adèle, en proie à une émotion qu’elle ne pouvait définir, avait refusé de faire aucune démarche et s’était retirée dans son appartement.
Alors le comte s’était décidé à partir lui-même avec Novère pour se rendre chez le ministre.
Enchanté d’ètre débarrassé d’une, affaire qui menaçait de lui faire perdre du temps, Maurepas s’empressa d’accorder tout ce que demandait le comte de Malleroy*
Une demi-heure plus tard, ce dernier rentrait
à son hôtel en compagnie de Novère, avec l’ordre de remettre en liberté Kervarec» Jobie, Périnon et le petit apprenti. Il apportait en outre deux brevets d’ofüciers au nom de Kervarec et de Raoul de Montenay.
Il annonça en même temps à ces deux derniers que M. de Bussy était parti le jour même à quatre heures pour Brest, d'où il devait s’embarquer pour Pondichéry.
Quoique, pour obéir aux volontés de sa mère et de sa grand'mère, Raoul eût renoncé à punir M. de Malleroy du rôle odieux que ce dernier avait joué vis-à-vis de Thierry de Montenay, l’horreur et le mépris que lui inspiraient Richard ne permirent pas au jeune homme d’accepter les faveurs qui arrivaient par son entremise.
Il refusa les deux brevets en déclarant qu’il ne voulait rien devoir qu'à son épée et à l’amitié de M. de Bussy.
— Quel brave et noble cœur, ma mère ! » dit tout bas Marie en serrant le bras de madame de
Canisy avec une énergie qui trahissait la vivacité des sentiments qui l’agitaient.
— Monsieur de Montenay, dit M. de Jlurielle en s’approchant du jeune homme, ma sœur a épousé un parent de M. Orry , le contrôleur général des finances, dont le frère, M; Orry de Pulvy, est en ce moment directeur de la compagnie des Indes. Vous plairait-il de recevoir de lui, par mon entremise, les deux commissions d’officier que des scrupules que je comprends, vous ont fait refuser alors qu’ils venaient d’une autre main.
Raoul le remercia avec effusion et déclara qu’il accepterait avec reconnaissance.
Comme le jeune homme désirait avant tout rejoindre M. de Bussy, qui n’avait que quelques heures d’avance sur lui , afin dè s’embarquer sur le même navire, il fut convenu que Raoul partirait cette nuit même en compagnie de M. de Kervarec, de Jobie et d’Alexis Tulipon. M. de Murielle promit d’aller dès le lendemain chez M. Orry, et de faire envoyer à Brest les
totnmissions de Raoul et de M. de Kervarec, avec ordre d’expédier lesdites commissions à Pondichéry, dans le cas où Raoul et son ami auraient déjà mis à la voile.
Pendant qu’on faisait les préparatifs de son départ, Raoul avait avec madame de Canisy un long entretien, auquel assistaient Marie et Albert de Malleroy , dont le cœur , si cruellement méconnu et froissé par son père et sa femme, s’étâit pris d’une profonde affection pour Raoul.
Au moment où le jeune officier allait monter dans la chaise de poste qui l’attendait dans la cour de l’hôtel, Albert s’approcha de lui avec Marie de Canisy et lui dit en souriant :
— Raoul, embrassez votre fiancée.
Le jeune homme posa ses lèvres sur le front rougissant de Marie, qui lui dit d’une voix émue : — Dans deux ans, je serai libre de disposer de ma main; confiance et courage, Raoul; je prierai Dieu chaque jour qu’il vous accorde tout le bonheur que vous méritez.
De grosses larmes roulaient dans les yeux de
U42 LE TESTAMENT DE LA COMTESSE Raoul, lorsqu’il s’assit sur les coussins de la
chaise auprès du chevaliér qui l'attendait.
— Soyez bien tranquille, cria Kervarec par la . portière au moment où les chevaux tournaient devant le perron, je vous le ramènerai sain et sauf. Je réponds de lui sur ma tête, et une tête de Breton, c’est la volonté taillée dans un bloc de granit.