UN DINER CHEZ BOSSINI
En 1840, je retournais en Italie pour la troisième ou quatrième fois, et j'étais chargé par mon bon ami Denniée, Tinspecteur aux revues, de porter un voile de dentelle à madame Rossini, qui habitait Boulogne avec l'illustre cx)mpositeur, auquel le Comte Ory et Guillaume Tell ont donné des lettres de naturalisation française.
Je ne sais si, après moi, il restera quelque chose de moi; mais, en tout cas et à tout hasard, j'ai pris cette pieuse habitude, tout en oubliant mes ennemis, de mêler le nom de mes amis, non-seulement à ma vie intime, mais encore à ma vie littéraire. De cette façon, au fur et à mesure que j'avance vers l'avenir, j'entraîne avec moi tout ce qui a eu part à mon passé, tout ce qui se môle à mon présent, comme ferait un fleuve qui ne se contenterait pas de réfléchir les fleurs, les bois, les maisons de ses rives, mais encore qui forcerait de le suivre jusqu'à l'Océan l'image de ces maisons, de ces bois et de ces fleurs.
Aussi, ne suis-je jamais seul tant qu'un livre de moi reste près de moi. J'ouvre ce livre. Chaque page me rappelle un jour écoulé, et ce jour renaît à l'instant de son aiube à son crépuscule, tout vivant des mêmes émotion^
qui l'ont rempli, tout peuplé des mêmes personnages qui l'ont traversé. Où étais-je ce jour-là? Dans quel lieu du monde allais-je chercher une distraction, demander un souvenir, cueillir une espérance, bouton qui se fane souvent avant d*ôtre éclos, fleur qui s'effeuille souvcmt avant d'être ouverte? Visitais-je l'Allemagne, l'Italie, l'Afrique, l'Angleterre ou la Grèce? Remontais-je le Rhin, priais-je au Golisée, chassais-je dans la Sierra, campais-je au désert, rêvais-je à Westminster, gravais-je mon nom sur le tombeau d'Archimède ou sur le rocher des Thermopyles? Quelle main a touché la mienne? Est-ce celle d'un roi assis sur son trône? Est-ce celle d'un pâtre gardant son troupeau? Quel prince m'a appelé son ami? Quel mendiant m'a appelé son frère? Avec qui ai-je partagé ma bourse le matin ? Qui a rompu son pain avec moi le soir? Quelles sont depuis vingt ans les heures heureuses notées à la craie, les heures sombres marquées au charbon?
Hélas I le meilleur de ma vie est déjà dans mes souvcnhrs, je suis comme un de ces arbres au feuillage touffu, pleins d'oiseaux, muets à midi, mais qui se réveilleront vers la fin de la journée, et qui, le soir venu, empliront ma vieillesse de battemens d'ailes et de chant; ils l'égaieront ainsi de leur joie, de leurs amours et de leurs rumeurs, jusqu'à ce que la mort touche à son tour l'arbre hospitalier, et que l'arbre en tombant effarouche tous ces bruyans chanteurs, dont chacun ne sera autre chose qu'une des heures de ma vie.
Et voyez comment un seul nom vient de me faire dévier de ma route, et m'a jeté de la réalité dans le rêve. Cet ami, qui m'avait chargé de remettre ce voile est mort depuis.
m LE TESTAMENT DÉ M. DE CHAUVELÎN.
C'était an esprit charmant, un inépuisable et gai conteur, arec lequel j'ai passé bien deâ tirées chez mademoiselle Mars, autre esprit charmant sur lequel la mort a soufflé aussi, et qui s'est éteint coiâtne se serait éteinte une étcrfle dans le ciel de iha tie.
j*allais à Florence, tétait le terme de mon voyage; mais, àii lieu de m'arrôter là, J*éus Tidéè de pousser jusqu'à Bologne et de faire ma commission en digne messager, c'està-dire en remettant tooi-môme le voile aux belles maîiis auxquelles il était destiné.
C'était trois jours pour aller, trois jours pour revenir, plus un jour de halte, en tout iSept jours, sept jours de travail dépensés, perdus. Maïs, ma foi ! j'allais revoir Rossini, Rossini qui sans doute Venait de s'exiler dé peur de céder à la tentation de faire quelque nouveau chef-d'œuvre.
Je me souviens que ce fut vers le soir que j'arrivai en vue de Bologne. La ville semblait de Idh noyée dans une vapeur au-dessus de laquelle s'élevait, se détachant sur le fond sombre de PApenniil, là cathédrale de SaifltrPierre, et ces deux rivales de la tout penchée de Pise, la Garizenda et rAsinelli. De temps en temps le soleil, au moment de se coucher, lançait un dernier rayon qui enflammail les vitres de quelques palais, comme si les chatîlbres de cîes pâ« lais étaient pleines dé flaînmes; tandis que la petite rivière du Reno, nuancée de toutes les couleurs du ciel qu'elle réfléchissait, se tordait dans la plaine comme un ruban de moire argentée ; mais peu à peu le soleil s'abaissa derrière la monlagfie ; les vitres, étincelantes d'abord, s'éteignirent peu à peu. Le Reno prit la teinte plombée de rétain ; puis vint la nuit rapide, enveloppant la
JE TESTAMENT DE U. DÉ CHADVÈLlM. ifA
Ville dans ses voiles noirs, que trotièfeiif bientôt îhilte lumières de points aussi lumineut qu6 eettt qui brillaient au ciel.
Il était dix heures du soi* quand j'entrai avec toute mci roba dans l'auberge des Trais-Ràis.
Mon premier soin fut d'envoyer ma carte S Rossinî, qui me fit répondre qu'à partir de ce moment sofî pàlais( était à ma disposition. Le lendemain à on2e heures j'étais chez lai.
Le palais Rossini est comme tous les palais italiens, un composé de colonnes de marbre, de fresques et de tableaux. Le tout spacieux â y faire danser trois ou quatre maisons françaises, bâti pour Tété, jamais pour l'hiver, c'est-à-dire plein d'air, d'ombre, de fraîcheur, de roses et de camélias.
En Italie, on le sait, les fleurs ont l'air de pousser dans les appartemens et non dans les jardins, où l'on ne voit et n'entend que des cigales.
Rossini habitait ce monde de salons, de chambres, d'antichambres et de terrasses. Toujours gai, riant, pétillant de verve et d'esprit; sa femme, au contraire, sillonnait ces mêmes appartemens, souriante aussi, mais lente, grave et belle comme la Judith d'Horace Yemet.
BUe s'inclina devant moi, et je lui jetai sur la tête ee fameux voile noir qui était oause de ma visite à Bologne.
Rossini avait déjà arrangé son dtner. Il désirait Ole fliite trouver avec des convives qui me fussent agréables; et, sachant que je devais un jour ou l'autre aller à Venise, il avait invité un jeune poëte vénitien nommé Luigi de Scamozza, qui venait de finir ses études à oeite fameuse uni-
versité de Bologne qui a donné cette devise à la monnaie de la ville : Bononia doceU
J'avais quatre heures devant moi pour visiter Bologne, que je comptais quitter le lendemain, sauf à y revenir plus tard. Je priai Rossini de me donner congé, et je me mis en course tandis que l'illustre maestro descendait à la cuisine afin de donner tous ses soins à un plat de stuffato accompagné de macaroni, pour la préparation desquels Rossini a la prétention de ne pas avoir d'égal dans toute la péninsule italique depuis que le cardinal Albéroni est mort.
Plus tard, peut-être, je raconterai les merveilles de la ville universitaire. Je décrirai ce Neptune en bronze, chefd'œuvre du célèbre enfant de ses murailles, qu'elle a baptisé de son propre nom ; sa cathédrale de Saint-Pierre, riche surtout de V Annonciation de Louis Carrachc ; son église de Sainte-Pétrone avec sa fameuse méridienne de Cassini. Je mesurerai l'inclinaison de ses deux tours, texte étemel des disputes des savans, qui n'ont pas encx)re pu décider si elles penchent par un caprice de l'architecte ou par l'efTet d'un tremblement de terre; si elles se sont inclinées sous la main de l'homme ou sous le souffle de Dieu. Mais aujourd'hui j'ai hâte, comme Scheherazade, d'en revenir à mon histoire, et j'y reviens.
A six heures, nous étions réunis chez le célèbre maestro, autour d'une table longue, placée au milieu d'une vaste salle à manger peinte à fresque, ventilée de tous c^ tés. La table, selon les habitudes italiennes, était couverte de fleurs et de fruits glacés, le tout disposé pour servir d'accompagnement au fameux stuffato, qui était la pièce magistrale du dîner.
LE TESTAMENT DE M. DE CHAo'VELIN. 165
Nos convives étaient deux ou trois savans italiens, c'està-dire un échantillon de ces braves gens qui discutent pendant un siècle pour savoir si l'histoire d'Ugolinestune allégorie ou un fait ; si Béatrice est un rêve ou une réalité ; si Laure a eu treize enfans ou seulement douze.
Deux ou trois artistes du théâtre de Bologne, parmi lesquels un jeune ténor nommé Roppa, qui tout à coup s'était trouvé avoir une belle voix et s'était élancé des cuisines d'un cardinal sur le théfttre de la Fenice.
Enfin ce jeune étudiant-poëte dont m'avait parlé Rossini, figure triste ou plutôt mélancolique, noble rêveur, au fond de l'âme duquel vivait l'espoir de la régénération italienne ; admirable soldat, qui aujourd'hui défend comme un autre Hector cette héroïque Venise qui fait revivre les merveilles impossibles de l'antiquité, en luttant comme une autre Troie, comme une autre Syracuse, comme une autre Garthage.
Enfin Rossini, sa femme et moi.
La conversation roula sur Dante, sur Pétrarque, sur le Tasse, sur Gimarosa, sur Pergolèse, sur Beethoven, sur Grimod de La Reynière et sur Brillât-Savarin, et je dois dire, à la grande louange de Rossini, que c'était sur ces deux illustres gastronomes qu'il me parut avoir les idées les plus claires et les mieux arrêtées.
Hâtons-nous d'ajouter qu'il était vaillamment soutenu sur ce terrain par Roppa, qui, ignorant de théorie, mais homme de pratique, avait fait dix ans la cuisine sansconnaître Carême, comme il faisait depuis quatre ans de la musique sans connaître Grétry.
166 LE TESTAMflNT DE M. DE CHAUVELIN.
Toute cette conversation m'amena à demander à Rossini pourquoi il ne faisait pas de musique.
— Mais je croyais avoir donné une raison suffisante.
— Laquelle?
— Je suis paresseuïj
— Est-ce la seule?.,,
— Je crois qtf oui.
— De sorte que si un directeur vous attendait à Tangle d'un théâtre et vous mettait un pistolet sur la gorge.;,
— En me disant : a Rossini, tu vas faire ton plus bel opéra, » n'est-ce past
— Oui.
— Eh bien! Jele ferais.
Hélas! il y avait peut-être bien plus d*amertume que de bonhomie dans ce mot... D'ailleurs, peut-être ai-je tort, mais je n'ai jamais cru à cette bonhomie d'un puissant génie, et chaque fois que Rossini a parlé cuisine devant moi, il m'a semblé toujours que c'était pour ne point parler d'autre chose.
Yoj^ns , Berlioz , fé^tmiez^oi , mc^ gtmià musici^-poëte, n'ya-t-il piyi, eomm^ sou» Ugotin» Kiueliiw mythe insaisissable âims leet ^}kisire Fezjuirois qvi divinise le m^earoni et qui incise la <[^ouer<Hiie?
— Aimif dîHe ^ Ro^sim^ toute to qu«Bton » réduit à une affaire de guet-apd99l
r- Pas à autr^ chose.
— Mais si, au lieu 4'un pistolet, on vous mettait un poëme sous la gorgeî
— Essayez.
— Tenez, Rossini, lui dis-jp, il y a une chose étrange.
c'est que si je travaillais pour vous, je renverserais l'ordre habituel.
— Comment cela?
— Oui, au lieu de vous donner un poëme pour que vous en fassiez la musique, vous me donneriez une partition, et je vous en ferais les paroles.
— Tiens I dit Rossini, expliquez-moi donc votre idée,
— Ohl elle est bien simple... Dans l'union du compositeur et du poëte, il faut que Tun absorbe l'autre; que le poëme tue la partition, ou que la partition tue le ppeme. Or, de quel côté doit être le dévouement? du côté du poëte, puisque, grâce aux chanteurs, on n'entend jamais les vers, et que, grâce à l'orchestre, on entend toujours la musique.
— Ainsi, vous êtes de l'avis de ceux qui pensent que le3 beaux vers nuisent au compositeur?
— Certainement, cher maestro ; la poésie, la poésie comme la fait Victor Hugo, comme la fait Lamartine, a sa propre musique en elle. Ce n'est pas une sœur de la musique, c'est une rivale; ce n'est pas une alliée, c'est une adversaire, kn lieu de prêter son aide à la sirène, l'enchanlercsse lutte contre elle. C'est le comhatd'Armideetde la fée Morgane. La musique reste victorieuse^ mais s^ vic^ toire répuise.
— Alorç, vous consentiriez à faire des paroles sur de la musique?
— Sans doute, moi qui ai fait trois cents volumes et vingt-cinq drames, je consentirais à cela ; parce que, moi, je mettrais mon amour-propre à v<>us aider, à vous serviy, parce que, moi, qui tiens le haut du pavé quand je veu^
ICS LE TESTAMENT DE M. DE CHADVELIN.
je regarderais comme une honorable courtoisie de vous le céder à vous que j*aime, à vous que j'admire, à vous mon frère en art. J*ai mon royaume comme vous avez le vôtre. Si Etéocle et Polynice avaient eu chacun un trône ils ne se seraient pas entr'égorgés, et seraient probablement morts de vieillesse, en se faisant des visites tous les premiers de l'an.
— A merveille! je retiens votre parole.
— Pour faire des vers sur votre musique?
— Oui.
— Je vous la donne. Seulement dites-moi d'avance quel genre d'opéra vous voudriez.
— Je voudrais un opéra fantastique.
Vous voyez bien, mon cher Berlioz, qu'il y avait encore de la choucroute là-dessous.
— • Un opéra fantastique, répondis-je, prenez garde. L'Italie, avec son ciel pur, n'est pas le pays des traditions surnaturelles : aux fantômes, aux spectres, aux apparitions, il faut les longues et froides nuits du Nord, il faut la forêt Noire, les brouillards de l'Angleterre, les vapeurs du Rhin. Que ferait une pauvre ombre égarée au milieu des ruines de Rome, sur le rivage de Naples, dans les plaines de la Sicile? où se réfugierait-elle, mon Dieu! si elle était poursuivie par l'exorciste? Pas la plus petite vapeur où fuir, pas le plus petit brouillard où se cacher, pas la plus petite forêt où chercher un asile; elle serait traquée, prise au collet, conduité|à la lumière. Peuplez donc la nuit de rêves quand la nuit est votre jour , quand la lune est votre soleil; quand vous vivez non pas de huit heures du matin à huit heures du soir, mais de
huit heures du soir à huit heures du matin. Tandis |que s'écoulent lentement nos sombres veillées à nous ; quand, à la lueur d'une lampe fumeuse, nous sommes enfermés dans nos caves, où les jeunes filles tournent le fuseau, où les jeunes garçons racontent, vous courez la sérénade, vous, vous emplissez vos rues de bruits joyeux, de chants d'amour. Votre apparition est une belle jeune fille, aux yeux et aux cheveux noirs, qui se montre à son balcon, laisse tomber un bouquet de roses et disparaît. Oh 1 Juliette 1 Juliette I... vous ne vous êtes levée sur votre tombeau que parce que Shakespeare, le poëte du Nord, vous a dit : a Lève-toi 1 » Et à la voix de ce puissant enchanteur, auquel rien'ne pouvait résister, vous avez obéi, belle fleur du printemps de Vérone I Mais nul compatriote à vous n'avait songé auparavant, ni n'a songé depuis à vous donner un pareil ordre. Prenez garde, Rossini, prenez garde I
— Je vous ai laissé dire, n'est-ce pas? fit en souriant mon hôte.
— Oui; et je vous demande pardon d'avoir abusé de la permission.
— Non pas; parlez encore, parlez toujours. Voilà mon ami Luigi Scamozza, qui est poêle comme vous, qui vous écoute, et qui va se charger de vous répondre.
J'allongeai la main vers mon jeune confrère.
— J'écoute, lui dis-je.
— Savez-vous pourquoi l'illustre maestro vous renvoie à moi? me dit Scamozza en souriant.
•— Parce qu'il sait que j'aurais plaisir à vous entendre. —Non, ce n'est point cela. Parce qu'il sait qu'un événement arrivé à l'un de mes aïeux proteste énergiquement
m LE TESTAMENT DE ^. DE jCPADYPLTN.
contre ce que vous venez de dire. Est-il possible qu'un admirateur de Dante vienne noys refuser cette sublime poér sie d'outre-tombe dont l'exilé de Florence est Tunique modèle, et dont Milton, le poëte du Nord, p'esjt que le faible néophyte? Hélas! nous avons droit à toutes les poésies, car nous avons eu tous les malheurs. Aye:5-vpus jamais vu vptre ciel gris rayé par deu? ombres plu^ lumineuses que celles de Francesca et de Paolo? Avez-vous vu çortir dje la tombe un spectre plus terrible que celui de Farinata des Uberti ? Avez-vous marché côte à côte d'une ombre ph^ douice que cdle du poëte Sordello de Mantoue? Ah! vous doutez de l'Italie fantastique l Eh bien! que Rossini vous d,onne sa partition. Je vous donnerai, moi, votre poëmel...
— Vous?
— Oui, moi; ne vous ai-je pas dit que, dans ma famille même, vivait le souvenir d'une lugubre l;iistoir^î
— Eh bien ! racwtez-la moi.
— Non, car tout le monde la connaît ici ; mais, |e le Tépète, que Rossini vous BQV(Âe sa fi^Ulion, moi, je vous enverrai mon histoire.
— Et quand cpia?
— Demain matin.
— Bon I dit Rossini. Ce smr, avant de me coucher. J'écris l'ouverture.
Puis, levant son verre :
— Au succès de l'opéra des Ètudians de Bologne, dit-il.
Chacun fit raison à grand renfort de chocs de verres et de souhaits ardens.
Il ne fut question que de ce beau projet pendant tout le souper.
A dix heures on quitta la table. Rossini se mit au piano et improvisa l'ouverture.
Malheureusement, il oublia de la noter.
Le lendemain, je reçus l'histoire.
Je n'ai jamais entendii mtlét dé la partition.
Maintenant, l'histoire, la voici :
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us SBRUBNT.
Le !•' décembre de l'année 1703, sous le pontificat du pape Clément XI, vers quatre heures du soir, trois jeunes gens, qu'il était facile de reconnaître pour des étudians appartenant à l'université de Bologne, sortaient de la ville par la porte de Florence, et s'acheminaient vers ce charmant cimetière, qui, à la première vue, présente plutôt l'aspect d'une promenade joyeuse que d'un enclos mortuaire. Tous trois marchaient d'un pas rapide, enveloppés de grands manteaux et regardant derrière eux comme des hommes qui craignent d'être suivis.
L'un d'eux cachait quelque chose sous son manteau, et il était facile de voir que ce qu'il cachait était une paire d'épées.
Arrivés au mur du cimetière, au lieu de continuer leur route jusqu'à l'entrée, les trois jeunes gens firent un à-droite et en longèrent la face méridionale; puis, arrivés à l'extrémité <ie ce mur, ils tournèrent brusquement à gauche, et, appuyés à la face orientale, ils trouvèrent trois autres jeunes gens, dont deux assis et un debout : ces trois jeunes gens semblaient les attendre.
En apercevant les derniers venus, les deux jeunes gens
assis se levèrent, et celui qui était debout se détacha de la muraille. Tous trois s'acheminèrent au devant de ceux qui arrivaient.
Tous trois aussi étalent enveloppés de leurs manteaux, et le bas d'un des manteaux était relevé par la pointe de deux épées.
Quatre des jeunes gens continuèrent leur roule jusqu'à ce qu'ils se fussent joints.
Les deux autres restèrent en arrière, chacun de son côté, de façon à ce que, lorsque les quatre étudians se furent joints et eurent formé un groupe, lés. deux solitaires se trouvèrent chacun à vingt pas du groupe et, par conséquent, à quarante pas l'un de l'autre.
Les quatre jeunes gens conférèrent un instant de la façx)n la plus animée, tandis que des deux jeunes gens isolés, et qui paraissaient étrangers à la conférence, l'un trouait la terre humide en pesant sur sa canne, l'autre faisait voler les têtes de chardons avec sa baguette.
Deux ou trois fois la conférence s'interrompit, et à chaque fois le groupe du milieu se sépara pour aller former un double groupe dont les deux jeunes gens isolés devenaient momentanément les personnages principaux.
A chaque fois on put voir ceux-ci faire des signes positifs de refus, ce qui disait qu'ils ne se ralliaient pas à l'avis de leurs compagnons ou n'obtempéraient pas à leurs demandes.
Enfin les négociations traînant on longueur et ne paraissant pas présenter une solution amiable possible, les jeunes gens qui portaient les épées les tirèrent de dessous
leurs manteaux et les livrèrent à l'investigation de leurs compagnons.
Les épées furent alors examinées avec le plus grand soin. Il était évident que Ton discutait sur le plus ou moins de gravité qui, pour les blessures, devait résulter de la forme des armes. Enfin, comme on ne put s'entendre sur un choix à faire, on jeta une pièce de monnaie en l'air, afin que le choix des épées fût le résultat du hasard.
Le hasard prononça, les épées lïôh désignées furent laissées à l'écart; on fit signe aux deux jeunes gens isoléîî, qui se rapprochèrent, échangèrent de îa tête un léger signe de politesse, et jetèrent bas leur habit et leur veste.
Puis l'un planta sa canne en terré, l'autre jeta sa baguette sur ses habits.
Tous deux se rapprochèreiité
Alors un de leurs compagnons \mf présenta à cha-^ eun une épée par la poignée, croisa lés deùi pointes et, se retirant en arrière, prononça le mot ! a Alle^ ! »
Tous deux se fendirent à l'instant même, et engagèrent leurs épées jusqu'à la poignée.
Tous deux firent aussitôt un pas de retraite, et se trou* vèrent en garde.
Tous deux étaient d'une force à peu près égale, mais d'une force inférieure.
Au bout de quelques secondes, l'épée de l'un deux disparut presque entièrement dans le corps de son adversaire.
— Touché 1 dit celui qui avait porté le coup, en faisant un bond en arrière et en abaissant son épée, sans cependant se mettre hors de garde,
— Non, dit l'autre, non^
— Si fait.
Et celui qui avait parlé îe dernier regarda la lame de son épée, moite et rougie jusqu^au tiers de la longueur.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit le blessé en faisant un pas en avant pour se rapprocher de son ennemi.
Mais à ce mouvement un jet de sang s'élança de sa blessure, la main qui tenait l'épée se tendit, Tépée tomba à terre. Le blessé toussa péniblement et voulut cracher, mais il n'en eut pas la force. Seulement une écume de sang rougit ses lèvres.
Deux des jeunes gens étaient élèves en chirurgie.
— Ah 1 diable 1 firentr-ilsen voyant ces symptômes qui indiquaient que la blessure était grave.
En effet, presque aussitôt, celui des deux combattans qui avait été frappé inclina la tête sur sa poitrine, oscilla, fit un demi-tour sur lui-même, battant l'air de ses bras, et tomba en poussant un soupir»
Les deux élèves en chirurgie se précipitèrent sur le corps de leur camarade, l'un d'eux ayant déjà ouvert sa trousse et tenant sa lancette pour saigner le blessé.
Mais l'autre, qui avjGdt retroussé la manche, laissa retomber te bras^ en disant :
--* C'est inutile, il est mori I
A ce mot, oelui qui était resté debout pftlit aflnreusement, et, comme si lui-même allait mourir.
Il jeta son épée et fit un pas rapide vers le corps de son ennemi; mais les deux témoins l'arrêtèrent.
— Allons, allons, dit l'un d'eux, c'est un malheur; mais
Ifô LE TESTAMENT DE M. DE GHAUVELIN.
serment, par un de ees sermons qui engagent l'â&ie et le corps, et si l'un de nous deux meurt, le corps seul aura quitté le corps, Fâme restera fidèle à son amitié, car ce qui aime en nous, ce n'est pas le corps, c'est l'âme.
^ Crois-tu que ce ne soit pas un sacrilège, oe que tu me proposes 1 demanda Gaetano.
— Je ne crois pas qu'on offense Dieu e^ cherchant h soustraire à la mort le sentiment le plus pur qu'il y ait dans l'homme, l'amitié I
— Eh bien, soit I dit Gaetano en tendant la main à son ami. En ce monde et dan» l'autre, Beppo I
— Attends, dit celui-ci.
Il se leva, alla chercher un crucifix suspendu à la tMe du lit, et l'apporta sur la table.
Puis il étendit la main sur l'image sainte.
— Par le sang de notre Seigneur! dit-il, je Jure à mon frère Gaetano Romanoli, que si je meurs le premier^ en quelque lieu que mon corps tombe, que mon souffle s'é-teigne, que ma vie cesse, mon âme reviendra le trouver et lui dira tout ce qu'il est permis de dire de ce grand mystère qu'on appelle la mort. Et ce serment, ajouta Beppo, en levant au ciel un regard plein de croyance et de piété, ce serment, je lefais dans la conviction qu'il ne blesse en rien les dogmes de la religion catholique^ apostolique et romaine, dans laquelle je suis né, et dans lequel le j'espère mourir.
Gaetano étendit la main à son tour sur le crucifix, répétant le môme serment, redisant les mêmes paroles.
Au moment même où il prononçait le dernier mot du serment formulé par Beppo, on frappa à la porte.
LE TESTAMENT DE M. DE CHAUVELIN. i8S
Les deux jeunes gens s'embrassèrent, puis tous deux ensemble :
— Entrez, dirent-ils.
i84 LE TESTAMENT DE M. DE CHAUVELIN.