LE JEU DU ROI
En entrant chez la comtesse, qu'il comptait gourmander, le roi fut accueilli par un visage de mauvaise humeur, derrière lequel il sentit gronder une colère sourde, toute prête à éclater.
Louis XV était faible, n craignait les scènes, qu'elles vinssent de ses filles , de ses petits-fils , de ses bellesfilles ou de sa maîtresse, et cependant, comme tous les hommes placés entre leur maîtresse et leur famille» il s'exposait sans cesse à en avoir.
Ce jour-là, il voulut prévenir la lutte qui se préparait, en se donnant un auxiliaire.
Aussi, après avoir jeté sur la comtesse ce coup d'œil qui lui avait suffi pour consulter le baromètre de sa bonne humeur, il arrondit son regard tout autour de lui.
— Où estChauvelinî demanda-tr-il.
— Monsieur de Ghauvelin, sire ? fit la comtesse.
— Oui, monsieur de Ghauvelin.
— Mais il me semble, et vous le savez mieux que personne, que ce n'est point à moi qu'il faut demander des nouvelles de monsieur de Ghauvelin, sire.
— Et pourquoi cela?
iU Ï.E TESTAMENT DE M* DE CHAUVELIN.
— Mais parce qu'il n'est pas de mes amis; et que n'étant pas de mes amis, il est tout simple que vous le cherchiez ailleurs que chez moi.
— Je lui avais dit de veniç m'y attendre, chez vous.
— Eh bien I il se sera dispensé d*obéir aux ordres du roi, et, ma foi I... il aura aussi bien fait de vous désobéir, que de venir, comme il ^ fait 1^ deri^ière fois, pour me dire des injures.
— C'est bien, c'est bien, je veux que l'on se raccommode, dit le roi.
» Avec nu)nsieuF de Chauvelin? demanda la comt^esQ*
— Avec tout le monde^ morbleu I
Puis, se retournant vers la sœur de lacoihtessé, qui ftiisait isiemblant d'aligner des Hiàgote mt une coiuiole : -^ Clion, dit-ili -^ Sire.
•— Venez çà, ma Bile. Chon s'approcha du roi.
— Faîles-môi le plaisir, petite sœur, de donner Tordre qu'on m'aille chercher Chauvelin tout de suite.
Chon s'inclina, et sortit pour obéir au roi.
Madame Du Barry fit un mouvemcQt de tôte et tourna le dos 'k Sa Majesté.
— Ehl)iei)I ',ni'y a-WJ là-dedans qui vous contrarie, comtesse? demai.da le roi-
— Oh! je comprends, répondit eelle-ci, que monsieur de Chauvelin jouisse de toute votre faveur, et que vous ne puissiez vous passer de lui ; il est si désireux de V0U3 plaire, et respecte tant ceux que v^usaimez.
Louis sentit que l'orage «^approchait. Il voulut couper la trombe par un coup de canon.
— Chauvelin, dit-il, n'est pas le seul qui manque au respect dû à moi et à ce qui m'appartient.
— Oh I je le »aiB de reste, s'écria madame Du Barry ; vos Parisiens, votre parlement, vos courtisans môme, sans compter ceux que je ne veux pas nommer, manquent au roi, et celfii à l'envi, à plaisir, à qui mieux mieux.
Le roi regarda l'impertinente jeune femme avec un sentiment qui n'était pas exempt de pitié.
— Savez-vou3, comtesse, dit-il, que je ne suis pas immortel, et que vous jouez un jeu à vous f^ire mettre à la Bptille ou chasser 4u royaume, dès que j'aurai fermé leB yeux?
rr Ah bah I fit la comtesse.
— OW ne riez pas, c'est comme je vous le dis.
— En vérité, sire, et compient cela?
— Je vais en deux mots aborder la question.
— J'attends l'abordage, sire.
— Qu'est-ce que cette histoire de la marquise de Rosen, et quelle liberté de mauvais goût avez-vous prise avec la pauvre femme? Oubliez-vous qu'elle a l'honneur d'appartenir à madame la comtesse de Provence?
— Moi, sirel Non, certes.
— Eh bien! répondez-moi, alors. Qu'est-ce que cette punition de petite fille que vous vous êtes permit de lui infliger, à la marquise de Rosen?
— Moi, sire?
—Eh oui! vous, dit le roi impatienté.
— Ah! par exemple! s'écria la comtesse, je ne m'atten*
liO LE TESTAMENT DE M. DE CHAUVELIN.
dais pas à être blâmée pour avoir exécuté les ordres de Votre Majesté.
— Mesordresl
— Certainement. Le roi daigne-t-il se rappeler ce qu'il m*a répondu quand je me suis plainte à lui de l'impolitesse de la marquise?
« Ma foi ! non. Je ne sais plus, moi.
— Eh bieni le roi m'a dit : Que voulez-vous, comtesse, la marquise est une enfant à laquelle il faudrait donner le fouet.
— Eh! morbleu! ce n'était pas une raison pour le faire, s'écria le roi, rougissant malgré lui, car il se rappelait avoir dit, mot pour mot, les paroles que la marquise venait de lui citer.
— Eh bien ! dit la comtesse, les moindres désirs de Votre Majesté étant des ordres pour sa très haute servante, elle s'est empressée d'exécuter celui-là comme les autres.
Le roi ne put s'empêcher de rire du sérieux imperturbable de la comtesse.
— C'est donc moi qui suis le coupable? demanda-t-îl.
— Sans doute, sire.
— Alors, c'est à moi d'expier la faute.
— Apparemment.
— Soit. En ce cas, comtesse, vous inviterez de ma part la marquise à souper, et vous mettrez sous sa serviette le brevet de colonel, que son mari sollicite depuissix mois et que je ne lui eusse certes pas donné de si tôt sans cette circonstance; de cette façon l'injure est réparée»
— C'est très bien! voilà pour Tinjure de la marquise. Et maintenant la mienne.
— Comment, la vôtret
— Oui, qui la réparera?
— Quelle injure vous a été faite? je vous prie.
— Ohl c'est charmant, faites donc l'étonné.
— Je ne le fais pas, chère amje, je le suis très franchement et très sérieusement.
— Vous venez de chez madame la dauphine, n'est-ce pas?
— Oui.
— Alors vous savez très bien le tour qu'elle m'a joué.
— Non, sur ma parole! dites.
— Eh bien! hier, mon bijoutier nous rapportait en môme temps, à elle une rivière, et à moi un bec de diamans.
— Après?
— Après?
— Oui,
— Eh bien! après? après avoir pris sa rivière, elle a demandé à voir mon bec.
— Ah! ah!
— Et comme mon bec avait pour ornement des fleurs de lis, elle a dit :
— Vous vous trompez, mon cher monsieur Bœhmer, ce bec de diamans n'est point pour la comtesse, mais pour moi, et la preuve, c'est que voil& les trois fleurs de lis de la France, que depuis la mort de la reine moi seule ai le droit de porter.
— De sorte que...
— De sorte que le joaillier, intimidé, n'a pas osé résister à Tordre que lui a donné madame la dauphlne de laisser le bec de diamans, et est aiccoura me dire que mon diadème était resté accroché en route»
— Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse, comtesse?
— Tiens! je veux que vous me fassiei: rendre mon bec,
— Vous faire rendre votre bect •«*• Sând doute.
— Par la dauphine? Vous êtes folle, ma chère,
— Comment ! je suis folle ?
^ Oiiî : je TOUS en donnerai un autre plutôt.
— Ahl bon! je n'ai qu'à compter là-dessuô.
•— Foi de gentilhomme! je voué le promets.
^ Bon! et je l'aurai dans uJH an, danë six mois au plus tôt; comme c'est amusant!
— Madame, ce retard sera votre avertissemeii
— Mon avertissement, et à quel endroit?
— A l'endroit d'être moins ambitieuse à l'avenir.
— Ambitieuse, moi?
— Sans doute, vous savez bien ce qu'a dit n^onsieur de Chauvelin l'autre jour.
— Bon, votre Chauvelin, il ne dit que des sottises.
— Mais enfin, qui yous avait autorisé à porter les armes de France?
— Allons donc» qui m'a autorisée? vous, •-Moi?
— Oui, vous! Le gredin que vous m'avez donné Tautns jour les portait bien sur son collier, pouiquoi donc ne les
porteraîs-je pas sur ma têtek Moi^ mais je sais d'où vieat oeia, on me Ta dit.
«— Qu0 vous a'^t-oa dit encore t voyons*
— Vos projets, parbleu I
— £h bien! comtesse, dites-moi mes projets; parole d'honneur I cela me ferait plaisir de les savoir*
— Nierez-vous qu'il ne soit question de vous marier avec la princesse de Lamballe^ et que monsieur de Chauvelin et toute la clique du dauphin et de la dauphins vous poussent à ce mariage?
•^ Madame, répondit sévèrement le roi, je ne nierai point qu'il n'y ait du vrai dans ce que vous dites, et j'ajouterai même que je pourrais plus mal faire; vous le sa- WBE mieux que moi» vous, comtesso» qui m'avfwi fait sonder sur un autre mariage.
Ge mot farma la bouche de la aomtesse, qui n'assit de mauvaise bttmeurt à l'autre bout du cabinati et cassa deux magots.
->- Ahl Ghauvelin avait raison, murmura le roi, la coufoiine est mal aux mains des amours»
Il y eut un moment de bouderie silencieuse, pendant lequel mademoiselle Du Barry rentra.
— Sire, dit-elle, on ne trouve monsieur de Ghauvelin nulle part; on le orcMt enfermé chez lui^ mais j'ai eu beau aller moi*même sonnar et aellieiter h sa porte^ il refuse de. répondre.
— Obi mon Dieu! s'écria le roi, lui esi-il arrivé quelque accident? est-il malade? vite, vite, que l'on enfonce la porte!
- Oh! non, sire, il n'est point malade, répondit aigre-
ment la comtesse, car, en quittant le prinoe de Soubise et mon frère Jean dans le salon de l'Œil-de-Bœuf, il a annoncé qu'il travaillerait toute la journée à des affaires urgentes, mais qu'il ne manquerait pas de se retrouver ce soir au jeu de Votre Majesté.
Le roi profita de ce retour de la comtesse, qui ouvrait une espèce d'armistice.
— Il écrit sa confession, peut-être, dit-^il, pour Tédifica- Uon de son camaldule.
Puis, se retournant vers la comtesse :
— À propos, comtesse, dit-il, savez-vous que la médecine de Bordeu fait merveille? Savez-vous que je n'en veuxT plus d'autre? Foin du Bonna];(l et du Lamartinière avec tous leurs régimes! celui-là me rajeunira, sur ma parole! . '
— Bah! sire, dit Ghon, qu*a donc Votre Majesté à parler éternellement de vieillesse? Eh ! inon Dieu! Votre Majesté n'a-t-elle pas l'âge de tout le monde ?
— Allons, bien! s'écria le roi, vous voilà comme ce grand bélître de d'Aumont, à qui je me plains l'autre jour de n'avoir plus de dents, et qui me répond en me montrant un râtelier de crocheteur : a Eh! sire, qui est-ce donc qui a des dents ? »
— Moi, dit la comtesse; et je vous préviens même que je vous mordrai, et jusqu'au sang» si vous continuels à me sacrifier ainsi à tout le monde.
Et elle revint s'asseoir près du roi, en lui montrant une rangée de perles dans lesquelles il était impossible de voir une menace.
Aussi le roi, bravant la morsure, approcha ses lèvres
des belles lèvres rosées de la comtesse, laquelle ût un signe à Ghon ; Ghon ramassa les morceaux des deux magots.
— Bon! dit-elle, tout ce qui tombe dans le fossé, c'est pour le soldat.
Et jetant un dernier coup d'œil sur le roi et la comtesse,
— Décidément, dit-elle tout bas, je crois que Bordeu est un grand homme.
Et elle sortit, laissant sa sœur en voie de raccommodement.
Le soir, à six heures, le jeu du roi commença. Monsieur de Ghauvelin avait tenu sa promesse et s'y trouvait un des premiers. La comtesse, de son côté, arriva en grand habit, à cause de la présence de la Dauphine, que Ton savait devoir s'y trouver.
Le marquis et la comtesse se rencontrèrent et se saluèrent de Tair le plus aimable.
— Mon Dieul monsieur de Ghauvelin, dit la comtesse avec un de ces sourires à deux tranchans que les courtisans aiguisent si bien, comme vous voilà rouge! on dirait que vous allez avoir une attaque d'apoplexie. Marquis, marquis, voyez Bordeu; hors de Bordeu, pas de salut.
Puis, se retournant vers le roi avec un de ces sourires à faire damner un pape :
^ Demandez plutôt au roi, dit-elle.
Monsieur de Ghauvelin s^inclina.
— Je n'y manquerai certes pas, madame.
— Bt c'est un devoir de sujet ûdèle que vous remplirez; il faut soigner votre santé, mon cher marquis, puisque vous ne devez précéder que de deux mois...
— Je voudrais au contraire que ce fût à moi à vous
pFécéder» dit le roi, car tous seriez sûr de eent ans de viOi Chauvelin» Je ne puis done que vous renouveler le conseil de la comtesse : prenez, Bcntieu, mon ami, prenez Bordeu.
— Sire, quelle que soit l'heure n^arquée pour ma mort, et Dieu seul connaît l'heure de la mort de chaque h(Hnme, j'ai promis au roi de mourir à ses piedSi
— Fi donc! Chauvelin, il y a des promesses que l'on ^it, mais que l'on ne tient pas; demandeis plutôt à ces dames ; mais si vous êtes si triste que cela, mon cher ami, c'est nous qui mourrons de chagrin rien qu'à vous regardée*. VoyDns, Chauveliti, jouons-nous ce soirt
— Comme Votre Majesté voudra.
— Voulez-vou.^ me gagner une pajtie d*hombr6t
— Aux ordres du roi.
On se plaça devant les tables.
Monsieur de Chauvelin et le roi se placèrent l'un en face de l'autre, à une table particulière.
^ Ab çàl Chauvelin, attention, dit le roi, soyez prêt ^ la riposte; si vous êtes malade, je ne me suis jamais si bien porté, moi. Je veux être d'une gaîté folle; surtout tenez bien votre argent : j'ai un miroir h payer à Rottjers, et un bec de diamans à Bœhmer.
Madame Du Barry ee pinça les lèvres.
Mais, au lieu de répondre, le marquis se souleva péniblement sur sa chaise*
^ Sire, il fait bien chaud, murmura«i-il.
— C'est vrai, répliqua le roi, qui, au lieu de s'irriter comme eût fait Louis XIV de cette infraction aux lois do rétiquette, tourna la difficulté en égoïste s oui» Chauvelin,
LE TESTAMENT DE M* DE CHAUVELtN. IS
il fait bien chaud, Dieu men^l car au mois d*evrii les soirées sont fraîches.
Le marquis grimaça un sourire pt ramassa pénibl^nent las cartes»
Le roi reprit :
w Allons, TOUS êtes Thombre, Chaurelin*
*- Ouiy sira, balbutia le matquis.
Et il inclina la tôta.
-*• AYe»-vous beau Jeut voyons. Aht ventre saltit gtis! «omme disait mon aïeul Henri IV > que vous êtes maussade itosoirl
Puis, ayant regardé ses cartes :
*-«> Ah I Je erois que^ pour cette fois-d, dher ami^ dit le roi, vous êtes flambé.
Le marquis fit un violent effort pour parier, et devint si rouge que le roi s*anrêta tout elfrayé.
— Mais qu'avez-vous donc, Chauvelinî demanda le roi. Voyons, répondez donc
Monsieur de Ghauvelin étendit les mains, laissa ébhapper ses cartes, poussa un soupir, et tomba la face sur le tapis.
— Mon Dieu! cria le roi.
-—Une apoplexie! murmurèrent quelques courtisans
On releva le marquis, mais il ne bougeait plus.
— Otez, ôtez cWa, dit le roi avec effroi, ôtez.
Et quittant la table avec un tremblement nerveux, il s*accrochaau bras de la comtesse Du Barry, qui l'entraîna chez elle sans qu'il retournât la tête une seule fois* du côté de cet ami dont la veille il ne pouvait point se séparer.
Nul, le roi parti, ne songea plus au marquis, privé de sentiment.
Son corps demeura quelque temps renversé sur le fauteuil, car on l'avait soulevé pour voir s'il était mort, et on l'avait laissé retomber en arrière.
Ce cadavre faisait un singulier effet, demeuré seul dans ce salon désert, au milieu des lustres qui ruisselaient de feux, et dés fleurs qui épuisaient leurs parfums.
Au bout d'un instant, un homme apparut au seuil du salon solitaire, regarda tout autour de l'appartement, vit le marquis renversé sur son fauteuil, s'approcha de lui, posa sa main sur son cœur, et, d'une voix sèche et nette, au moment même où sept heures sonnaient à la grande horloge :
«— Il a passé, dit-il. Belle mort, cordieu I belle mort I
Cet homme, c'était le docteur Lamartinière.
LA visioir.
Le matin de ce même jour, le père Delar était arrivé à Grosbois, de bonne heure, avec l'intention de dire la messe à la chapelle, et de ne pas laisser reftroidir auprès des anges les bonnes dispositions que le marquis avait montrées la veille. Mais alors madame de Ghauvelin lui raconta, les larmes aux yeux, toutes ses craintes pour le salut déjà si compromis du néophyte qui leur avait échappé au premier mot d*amitié que lui avait envoyé le roi.
Elle retint son confesseur à dîner, afin de causer plus longtemps avec lui et de trouver dans ses sages conseils le courage dont elle avait besoin après cette nouvelle décep» tion.
Madame de Ghauvelin et le père Delar ae promenèrent jusqu'à une heure assez avancée dans le parc, en sortant de table, et se firent apporter des sièges au bord d'une pièce d'eau fort belle, pour y respirer les premières brises du printemps après une journée assez chaude.
— Mon révérend père, disait la marquise, malgré tout ce que votre parole a de rassurant pour moi, ce départ de monsieur de Ghauvelin m'inquiète fort. Je sais quelles attaches il a à la vie de la cour; je sais, que le roi a toute
puissance^ non-seulement sur son esprit, mais encore sur son cœur, et la conduite de Sa Majesté est si loin de la régularité... Je pense que ce n'est point un péché, mon père, de parler ainsi. Héla^! le scandale n'est que trop public I
— Je vous assure, madame, que monsieur le marquis a reçu une impression salutaire; c'est une première atteinte; le temps et la Providence feront le reste. J'en parlais ce matin à notre révérend prieur ; il a ordonné des prières dans le couvent ; priez aussi^ ma fille, vous» la plus intéressée à cette grande œuvre ; que vos enfans prient ; prions tous» J'ai offert à cette intention, dans la chapelle du château, le saint sacrifice de la messe^ et je ie ferai chaque joun
— Depuis vingt ans que je suis unie à monsieur de Chauvelin, répondit la marquise» je n'ai pas laissé passer une heure sans demander à Dieu de toucher son cœur. Jusqu'ici le Seigneur ne m*a point exaucée. J'ai vécu seule, le plus souvent dans la douleur et dans les larmes, vous le save^i mon père* J'ai gémi dans la solitude sur des erreurs que je ne pouvais combattre; Dieu ne me jugeait pas apparemment assea pure pour me rendre victorieuse. Il me failait souffrir encore pour acheter cette grâce« Je souffm rai I La volonté du Tout-Puissant soit faite 1
Pendant ce temps, derrière la marquise et le père Delar^ le précepteur accompagnait les enfans, et, presque aussi jeune qu'eux, l'abbé n'avait que dix-huit ans, il partageait leurs amusemens.
— Mon frère, dit l'aîné, savez-vous quel est maintenant le jeu à la mode à la cour ?
LE TESTAMENT DE M. DE GHÂUVELIN. Ii7
•^ Oui, sans doute, mon père me l'a dit hier au souper, c'est rhombre.
— Eh bien I jouons à iUiombre*
-- Impossible; d'abord, il ûiut des cartes, el ensuite, nous ne savons pas comment on y joue.
•^ Il y en a un qui est l'hombre.
— Et l'autre?
^ Dame I l'autre a peuf > je suppose, et alors il perd.
**- Mon ftère, dit l'ahié) ne parlons pas de caries, vous savez que notre mère n'aime pas cela, et prétend que les eartes portent malheur.
Au même moment, madame de Ghauvelin se levait.
•^ Ma mère s'en va dans le parc, répondit le cadet en la suivant lies jneux, et par conséquent elle ne nous verra pas. D'ailleurs monsieur l'abbé, qui est avec nous, nous en avertirait si c'était mal.
— C'est toujours mal, dit le précepteur, de faire de la peine à sa mère.
— Oh ! mais mon père joue à la cour, répliqua l'enfant avec cette tenace logique qui s'accroche comme toutes les faiblesses à tout appui un peu rassurant. Nous pouvons donc jouer, puisque mon père joue.
L'abbé ne trouva rien à répondre, et l'enfant continua :
— Tiens, voilà ma mère qui dit adieu au père Deîàr; elle le reconduit du côté de la grille... il va S'en aller. Attendons : maman, le père Delar une fois parti, rentrera dans son oratoire ; nous rentrerons au château derrière elle, nous demanderons des cartes et nous jouerons.
Les enftins suivirent des yeux leur mère dans Tombre croissante où elle s'effarait en s'éloignant.
Célail pendant une de ces charmantes soirées qui précèdent les chaleurs de mai ; les arbres, sans feuilles encore, laissaient pressentir, à leurs bourgeons grossis et cotonneux, un feuillage prochain. Quelques-uns, plus hâtifs, tels que les marronniers et les tilleuls, commençaient à faire éclater leur enveloppe et à lancer au jour le trésor printanier qu'elle enfermait.
L'air était calme et commençait à se peupler de ces éphémères qui naissent avec le printemps et disparaissent avec l'automne. On les voyait se jouer par milliers dans les derniers rayons du soleil couchant, qui faisaient de la rivière un large ruban d'or et de pourpre, tandis qu'à l'orient, c'est à dire vers la partie du parc où s'était enfoncée madame de Chauvelin, tous les objets commençaient à se confondre dans cette belle teinte bleuâtre qui n'appartient qu'à certaines époques privilégiées de l'année.
Il y avait un immense calme môle à une splendeur infinie dans toute la nature.
Au milieu de ce calme, sept heures sonnèrent à l'horloge du château, et vibrèrent longtemps dans la brise du soir.
Tout à coup la marquise, qui faisait ses adieux au camaldule, poussa un grand cri.
— Qu'y a-t-il ? demanda le révérend père en revenant sur ses pas, et qu'avez-vous, madame la marquise 7
— Moi, rien I rien I Oh I mon Dieu I Et la marquise pâlit visiblement.
— Mais vous avez crié !... Mais vous avez éprouvé une souffrance quelconque I... Mais dans ce moment même
VOUS pâlissez. Qu'avez-vous? au nom du ciel! qu'a vczvous?
— Impossible. Mes yeux me trompent.
— Que voyez-vous? dites, dites, madame.
— Non, rien.
Le camaldule insista.
— Rien, tien, vous di»-je, reprit madame de Chauvelin. Rien.
Et sa voix expira sur ses lèvres, et son regard resta fixe, tandis que sa main, blanche comme une main d'ivoire, se levait lentement pour indiquer un objet que le moine ne voyait pas.
— Par grâce, madame, insista le père Delar, dites-moi ce que vous voyez.
— Oh I je ne vois rien; non , non, c'est de la folie! s'écria madame de Chauvelin, et cependant... oh I mais regardez donc, regardez donc 1
— Où cela?
— Là, là, voyez-voas?
— Je ne vois rien.
— Vous ne voyez rien, là, là?...
— Absolument rien ; mais vous, madame, vous, dites, que voyez-vous?
— Oh I je vois, je vois... mais non, c'est impossible.
— Dites.
— Je vois monsieur de Chauvelin en habit de cour, mais pâle et marchant à pas lents; il a passé là, là.
— Mon Dieul
— Sans me voir! comprenez-vous ? et s'il m'a vue, sans me parler 1 ce qui est plus étrange encore.
<âO LE TÉSTAMEOT DE M. Ôfe CHAUVElW.
— Et dans ce moment-ci, lë voyez-vous toujours?
— Toujours.
Et le doigt et les Jreut de la îwarquise itidlquaieht la direction que suivait le matquiS, reàté invisible eux regards du père Delar.
— Et où va-t-il? madame.
— Du côté du château; Il pa&^e là, près du grand chêne, là... il effleure le banc. Tenez, tenez, le voilà qui s'approche des enfans; il tourne derrière le massif. Il disparaît. Ohl si les enfans sont toujours où ils étaient, il est impossible qu*ils ne le voient paà. /
Au môme instant, un cri retentit qui fit tressaillir madame de Chauvelin.
C'étaient les deux enfans qui venaient de pousser ce cri.
Il avait résonné si triste et si lugubre dans l'espace et dans les ténèbres, que la marquise faillit tomber à la renverse.
Le père Delar la retint entre ses bras.
— Entendez-vous? murmura-t-elle, entendez-vous?
— Oui, répondit le père Delar, un cri, en effet, a été poussé.
Presque aussitôt la marquise vit, ou plutôt sentit accourir ses deux enfans. Leur course rapide, haletante, sonnait sur le salpêtre des alléeSi
— Ma mère! ma mère! avez-vous vu? cria l'aîné.
— Ma mère I ma mère ! avez-vous vu ? cria le plus jeune.
— Oh! madame, ne les écoutez pas, diéait Tabbé, coU-
tant derrière eux, s'essoufûant à les atteindre, tant leur course était rapide.
— Eh bien! mesenfdtts, qu'y a-t-il? demanda madame de Ctiauvelin.
Mais les deux enfansnerëpoiidireiit pas, et setlleitienl se pressèrent contre elle.
— Voyons, dit-elle en les caressant, qtlfe s'eSt-iî passé ? parlez.
Les deux enfans se regardèreiit.
— Parlé, toi, dit Tàîné au plus jeune.
— Non, toi, parle.
— Eh bien! maman, dit l'aînë, liisst-ce pâS qUé vous Pavez-vu comme nous?
— Entendez-vous? s'écria la iflàrquîàë dont lés bras se levèrent au ciel; eûlendez-vouSi mon père?
Et elle étreignit de ses mains glacées la main frisson^ nante du camaldule.
— Vu? qui vu? demanda celui-ci en frémissant. ^-Mais mon père, dit le plus jetmé des deuirenDins;
ne l'avez-voiis pas vu^ ma mère? il venait de votre oM cependant» il a dA passeor tout près de vous»
— Oh ! quel bonheur^ dit Faîne en frappant ses mains Tune contre Tautre, voilà papa qui revient.
Madame de Chauvelin se tourna vers l'abbé.
— Madame, dit celui-ci, qui comprit son regard interrogateur, je puis vous assurer que ces messieurs se trompent quand ils prétendent avoir vu monsieur le marquis, J*étais près d*eux, et j'affirme qué petlsoiiîke...
— Et moi, monsieur dit l'aîné, je vous dis que Je viens dé voil* papa comme je Vous vais.
— Fil monsieur l'abbé, fi! que c'est laid de mentir 1 dit le plus jeune des deux enfans.
— C'est étrange! fit le pèreDelar.
La marquise secoua la tête.
. — Ils n'ont rien vu, madame, répéta le précepteur ; rien, absolument rien.
— Attendez, fit la marquise.
Puis, s'adressant à ses deux fils, avec ce doux accent maternel qui fait sourire Dieu :
— Mes enfans, dit-elle, vous dites que vous avez vu votre père?
— Oui, maman, répondirent ensemble les deux enfans.
— Comment était-il habillé?
— Il avait son habit de cour roug^, son cordon bleu, une veste blanche brodée d'or, une culotte de velours pareille à l'habit, des bas de soie; des souliers à boucles, et son épée au côté.
Et tandis que l'alné détaillait le costume de son père, le cadet faisait de la tdte des signes d'approbation.
Et pendant que le cadet faisait des signes d'approbation, madame de Chauvelin, d'une main de plus en plus glacée, serrait la main du camaldule. C'était ainsi qu'elle avait vu passer son mari.
— Et n'avait-il rien de particulier, votre père? dites.
— Il était très pâle, dit l'aîné.
— Ohl oui, bien pUe» dit le plus jeune, on eût dit un mort
Tout le monde tressaillit, mère, abbé, confesseur, tant
était grande l'expression de terreur que Ton pouvait reconnaître dans les paroles de l'enfant.
— Où allait-il? demanda enfin la marquise d'une voix qu'elle voulait en vain affermir.
— Du côté du château, dit Tatné.
— Moi, dit le cadet, en courant je me suis retourné, et je rai vu montant le perron.
— Entendez-vous? entendez-vous? murmura la mère à l'oreille du moine.
— Oui, madame, j'entends ; mais j'avoue que je ne comprends pas. Gomment monsieur de Ghauvelin aurait-il passé à pied la grille sans s'arrêter devant vous? Comment aurait-il passé devant ses fils sans s'arrêter encore? Gomment enfin serait -«il entré dans le château sans que personne du service Tait aperçu, sans qu'il ait demandé personne.
— Vous avez raison, dit l'abbé^ et tout cela est frappant de vérité.
— D'ailleurs, continua le père Delar, la preuve peut se faire bien aisément.
— Nous allons y voir, s^écrièrent les deux enfans en s'apprêtant à courir vers le château.
— Et moi aussi, dit l'abbé.
— Et moi aussi, murmura la marquise.
— Madame, ^répondit le camaldule, vous voilà tout agitée, toute blanche d'épouvante, et quand ce serait monsieur de Ghauvelin, j'admets que ce soit lui, y a-t-il donc de quoi s'efflrayer?
— Mon père, dit la marquise en regaroant le moino,
s*il était venu ainsi, mystérieux et seul, ne trouvez-vous point que l'événement serait bien étrange?
^ Voilà pourquoi nous nous sommes tous trompés, madame. Voilà pourquoi 11 faut croire que sans doute quelque étranger se sera introduit, un malfaiteur peutêtre.
— Mais un malfaiteur, si malfaisant qu'il soit, dit l'abbé, a un corps, et ce corps, vous Teussiez vu et moi aussi, mon père, tandis que voilà justement ce qu'il y a d'étrange, : madame la marquise avec ces messieurs ont vu, et il n'y a que noUs qui n'avons jpàs vu.
— N^importe, reprit le moiiie, dans l*un ou l'autre cas, il serait peut-être mieux que madame M marquise et ses en fans se retirassent dans l^orangerie, tandis que nous, nous irons au château; nous appellerons les gens, et nous nous assurerons de ce qui est arrivé. Allez, madame, allez.
La marquise était sans force; elle obéit machinalement, et se retira dans l'orangerie ^vec ses deux fils, sans avoir un seul instant perdu de vue les fenêtres du château.
Puis, s'agenouillant :
— Prions toujours, mes fils, dit-elle, car il y aune âme qui me sollicite à prier en ce moment.
Cependant, le moine et Tabbé avaient continué leur, route vers le château : mais, arrivés en vue de la grande porte, ils s'étaient arrêtés et avaient otlVert un conseil pour Savoir s'il ne fallait pas d'abord aller aut communs et y ptëndtô, afin de ftdf e une pefquîsition dans les bâtimens, les gens qui, à cette heure, étaient réunis et en train de souper.
Cette proposition avait été •émise par le prudent camaldule, et Tabbé était tout près de s'y rendre, quand ils virent une petite porte s'ouvrir, Bonbonne apparaître, et le vieil intendant accourir vers eux autant que son grand âge le permettait. Il était pâle, tremblant, faisait de grands gestes et parlait tout seul.
— Qu'y a-t-il? demapda l'abbé en faisant quelques pas au-devant de lui.
— AhJ mon Pieu! mon Dieul s'écria ponboîine.
— Que vous est-il donc arrivé? continua le camaldule,
— Il m'est arrivé que j'^i eu une vision terrible, Le moine et l'abbé se regardèrent,
— Une vision I répéta le moine.
— Allons doncl c'est impossible, dit l'abbé,
— Cela est, vousdis-je, insista Bonbonne*
— Et quelle est cette vision? dites,
— Oui. Qu'ave^-vous vu?
f^ J'ai vu, je ne sais pas encore bien au ju3te quoi ; mais epfin j'ai vu...
— Expliquez-vous, alors.
— Eh bieni j'étais dans ma chambre de travail ordinaire, au-dessou3 du grand cabinet de monsieur le marquis, et communiquant, vous le savez, à ce cabinet par un egc^lier dérobé. Je feuilletais encore les titres pour m'assurer que nous n'avions rien oublié dans la rédaction du testament, si nécessaire h l'avenir de toute la famille. Sept heures venaient de sonner; tout à coup j'entends marcher dans cette pièce que j'avais fermée hier derrière monsieur le marquis, et dont j'avais la clef dans ma poche. J'écoute. C'étaient bien des pas. J'écoute encore; ces pas retentis-
saient au-dessus de ma tête. Il y avait quelqu'un en haut! Ce n'est pas le tout, j'entends ouvrir les tiroirs du bureau de monsieur de Ghauvelin. J'entends remuer le fauteuil placé devant le bureau, et cela sans précaution, ce qui me semble de plus en plus extraordinaire. Ma première idée est que des voleurs ont pénétré dans le château. Mais ces voleurs sont bien imprudens ou bien sûrs de leur fait. Alors, que faire? appeler les domestiques? ils sont dan« les communs à l'autre bout de la maison. Pendant que j*irai les chercher, les voleurs auront le temps de fuir. Je prends mon fusil à deux coups. Je monte par le petit escalier qui conduit de chez moi au cabinet de monsieur le marquis. J'arrive sur la pointe du pied. Au fur et à mesure que je gagne les dernières marches, je tends de plus en plus l'oreille. Non-seulement j'entends remuer toujours, mais encore gémir, rfller, pousser enfin des sons inarticulés qui me pénétraient jusqu'au fond de l'âme; car, il faut bien vous l'avouer, plus j'approchais, plus il me semblait entendre et reconnaître la voix de monsieur le marquis.
— Etrange! s'écria l'abbé.
— Oui, oui, étrange! répondit le moine.
— Continuez, Bonbonne, continuez.
— Enfin, reprit l'intendant en se rapprochant de ses deux interlocuteurs, comme pour chercher un refuge près d'eux; enfin je regardai par le trou de la serrure, et je vis une grande lueur dans la chambre, quoiqu'il fît nuit close et que les volets fussent fermés, et fermés par moi-même.
— Après?
^ Le bruit continuait. C'étaient des plaintes comme un
râlemont de mort. Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines. Pourtant, je voulus voir jusqu'au bout. Je fis un effort. Je remis mon œil à l'observatoire, et je distinguai des cierges allumés autour d'un cercueil.
— Ohl vous êtes fou, moucher monsieur Bonbonne, dit le moine en frissonnant malgré lui.
— J'ai vu, j'ai vu, mon père,
— Mais vous aure2 mal vu, dit l'abbé.
— Je vous dis, monsieur l'abbé, que j'ai vu la chose comme je vous vois; je vous dis que je n'ai perdu ni ma présence d'esprit ni mon bon sens.
— Et cependant vous vous êtes enfui épouvanté!
— Pas du tout, au contraire; je suis resté en priant Dieu et mon patron de me donner la force. Mais, tout à coup, un grand fracas s'est fait entendre, les cierges se sont éteints et on est rentré dans les ténèbres. C'est ^ors seulement qiie je suis descendu, que je suis sorti, et que je vous ai aperçus. Maintenant nous sommes réunis. Yoid la clef du cabinet. Vous êtes hommes d'église, et par conséquent exempts de terreurs superstitieuses. Voulez-vous venir avec moi ? nous nous assurerons par nous-mêmes de l'état des choses.
» Voyons, dit le camaldule.
— Voyons, répéta l'abbé.
Et tous trois entrèrent au château, non pas par la petite porte qui avait donné sortie à Bonbonne , mais par la grande porte qui avait donné entrée au marquis.
En passant sous le vestibule, devant une grande horloge de famille surmontée des armes des Ghauvelin, l'intendant leva la bougie qu'il venait d'allumer.
— Ahl par exemple, ditnii, voilà qui est singulier; il faut qu'on ait touché à cette pendule et qu'on Fait dé^ rangée.
— Pourquoi cela?
-^ Parce que> depuis mon enfance, je la vois aU château, et depuis mon enflance elle est invariable.
— Eh bien!
— Eh bieni ne vôyea-vous pas qu'elle est arrêtée? — * À sept heuresl dit le moine,
-^ A sept heures! répéta l'abbé.
Et tous deux se regardèrent encore une fois*
— Enfîn! murmura l'abbé^
Le moine dit quelques mots qui ressemblaient t une IHière.
Puis ils montant l'escalier d'honneur, traversèrent l'appartement du marquis, fermé et désert. Ces immenses pièces, éclairées pair la lueur tremblante d'un seul flam«beau que portait l'intendant» étaient lolenneiles et ef« frsajantesè
En an*ivant à la porte du cabinet, leurs cœurs battirent vivement : ils s'arrêtèrent et prêtèrent l'oreille^
— Entendez-vous? demanda l'intendant.
— Parfaitement, dit l'abbé.
— Quoi? demanda le moine.
^ CommentI vous n'entendez pas cette espèce de rflle comme en pousserait une personne à l'agonie»
— C'est vrai, dirent ensemble les deux compagn<ms de l'intendant
» Je ne me tfompais donc pas? reprit celui-ci»
^ Donnez-moi la clef» dit le père Dclar en iîiisant te si-
gne de la croix, nous sommes des hommes, d'honnêtes gens, des chrétiens, nous ne devons rien craindre; entrons.
Il ouvrit la porte, eU quelque conûance que l'homme de Dieu eût en Dieu, sa main tremblait en introdrdsant la clef dans la serrure; la porto ouverte» tous trois (s*arrêtà<rent sur le seuil.
La chambre était videé
Ils pénétrèrent h pas lents dans Timmense cabinet entouré de livres et de tableaux ; toute chose était à sa place, si ce n'est le portrait du marquis, lequel avait brisé le clou qui le retenait, s'était détaché de la muraille, et gisait i terre, la toile crfevée à Tendroit de la tête.
L'abbé montra le portrait à l'intendant et- respira»
— Voilà la cause de votre terreur, dit-il.
— Oui, voilà pour le bruit, répondit l'intendant; mais ces plaintes que nous avons entendues, est^œ le portrail qui les poussait?
-- Le fait est, dit le moine, que nous avons entendu des
— Et sur cette table? s'écria tout à coup Bonbonne*
— Quoi? qu'y a-t-il sur cette tftbleî demanda l'abbé.
— Cette bougie à peine éteinte, dit Bonbonne, cette bougie qui fUme enebre; et tâtes oe bâton de leire qui n'ast pas même refroidik
-^ C'est «rrail dirent les deux témoins de cet incident presque miraculeux.
^ Et, continua l'intendant, ce cachet que monsieur le marquis portait à sa montre, et dont se trouve scellée, sous cachet volant, l'enveloppe adressée à sQn notaire )
L'abbé se laissa tomber plus mort que vif sur son siège: il n'avait pas la force de s'enfuir.
Le moine restait debout; et, sans frayeur visible, comme un homme détaché des choses de ce monde, il essayait de pénétrer ce mystère, dont il ignorait la cause, dont il voyait l'effet, mais dont il ne comprenait pas le but.
Pendant ce temps, l'intendant, à qui son dévouement prêtait du courage , tournait l'une après l'autre les pages du testament qu'il avait examiné la veille avec son maître.
Arrivé h la dernière, une sueur fjroide inonda son front.
— - Le testament est signé I murmura-t-il.
L'abbé bondit sur sa chaise, le moine s'inclina sur la table, l'intendant les regarda tour à tour.
Il y eut entre ces trois hommes un moment de silence terrible, et le plus brave des trois sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
Enfin, tous trois ramenèrent les yeux sur le testament.
Un codicile y avait été ajouté, dont l'encre était fraîche encore.
Il était conçu en ces termes :
a Ma volonté est que mon corps soit inhumé aux Carmes de la place Maubert, près de mes ancêtres.
» Fait au château de Grosbois, le 27 avril i774, à sept heures du soir.
» St^fi^ Ghauvelin. »
Les deux signatures et le codicile étaient tracés d'une
main moins ferme que le corps du testament, mais cependant parfaitement lisibles.
— Un DeproftmdiSf messieurs, dit l'intendant, car il est évident que monsieur le marquis est mort.
Les trois hommes s'agenouillèrent pieusement, et récitèrent ensemble la prière funèbre; puis, après quelques minutes d'un recueillement solennel, ils se relevèrent.
— Mon pauvre maître, dit Bonbonne, il m'avait donné sa parole de revenir ici pour signer ce testament, et il l'a tenue. Dieu ait pitié de son âme I
L'intendant enferma le testament dans l'enveloppe, et, reprenant son flambeau, il engagea d'un signe ses compagnons à sortir.
Puisi tout haut : .
— Nous n'avons plus rien à faire ici, ditril ; allons retrouver la veuve et les orphelins.
— Vous n'allez pas donner ce paquet à la marquise, dit l'abbé. Oh I mon Dieu I ne faites point une pareille chose, au nom du ciell
— Soyez tranquille, dit l'intendant, ce paquet ne sortira de mes mains que pour passer dans celles du notaire; mon maître m'a choisi pour exécuteur testamentaire, puisqu'il a permis que je visse ce que j'ai vu et que j'entendisse ce que j'ai entendu. Je ne me reposerai point que ses dernières volontés ne soient exécutées, puis ensuite j'irai le rejoindre. Des yeux qui ont été témoins de semblables choses doivent se fermer promptement*
Et, tout en parlant ainsi, Bonbonne, sorti le dernier du cabinet, en avait fermé la porte; tous trois avaient descendu l'escalier, aivaient jeté un coup d'œil timide sur la
pendule arrêté à sept heures, et, franchissant le perron, s'acheminaient vers l'orangerie , où attendaient la marquise et ses deux en&ns.
Tous trois priaient encore, la mère à genoux, ses deux fils debout près d'elle,
•— Eh bien ! s'écria-Mle en se relevant avec précipitation à la vue des trois hommes; eh bien!
-**- Continuez votre prière, madame, dit le père Delar, vous ne vous étiee pas trompée; par une faveur spéciale, accordée sans doute à votre piété, Dieu a permis que Tâme de monsieur dô Chauvelin vhit nous dire adieu.
— Oh \ mon père, s^'écria la marquise en levant les deux mains au ciel, vous voyez bien que je ne me trompais pas!
Et, retombait sut les deux genoux, elle reprit sa prière interrompue, en faisant •signe aux enfans d'imiter son exemple.
Deux heures après, un bruit de grelots retentit dans la cour et fit relever la tête de madame de Chauvelin, assise entre les deux lit-à de sed deux enf an.5 endormis»
Une voix retentit dans les escaliers^ qui cria :
— Courrier du roi !
Au même moment un valet de pied entra et remit à la marquise une longue lettre cachetée de noir.
C'était la nouvelle officielle que le marquis était mort h sept heures du soir» d*une attaque d'apoplexie, en faisant la partie du roi.
LE TESTAMEÎ^T DE M. DE ŒAUVELm. 143
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hà. VOBT VE LOUIS XT»
Depuis la mort de monsîeUt de Chauvelitl, on vit rarement sourire lé roi. Dans tous les pas qu'il faisait on eût dit que le spectre du marquis marchait à ses côtés. La voittire seule le distrayait un peu. On multiplia les voyages. Le roi allait de Rambouillet à Coitiplègûe, de Compiègne à Fontainebleau, de Pontàitiebleau à VersalUeôj à Paris jamais. Paris était en horreur au roi, depuis sa tévolte à propos des bains de saiig.
Mais toutes ces belles résidences, au lieu de le distraire, le ramenaient au passé, le passé aut souvenirs, les souvenirs à la réfletion. Ces Indexions, tristes, amères, profondes, madame Du Barry seule pouvait l'en tirer, et c'était vraiment pitié de voir la peine que prenait cette Jeune et jolie créature à réchauffer, non pas le corps, mais le cœur du vieillard.
tendant ce temps, la société se décomposait comme lA foionarchie. Aux infiltrations philosophiques de Voitairé, de d'Alembert et de Diderot, succédaient les averses scandaleuses de âeaumarchais. Beaumarchais publiait son fameux Mémoire contre le conseiller Goezmanu, et ce magis-
trat, membre du tribunal Maupeou, n'osait plus reparaître sur son siège.
Beaumarchais faisait répéter le Barbier de SéviUe^ et Ton parlait déjà des hardiesses qu'allait débiter sur la scène le philosophe Figaro.
Une aventure de monsieur de Fronsac avait fait scandale. Deux aventures de monsieur le marquis de Sade avaient fait horreiu*.
Ce n'est plus au gouffre que marche la société, c'est à r^out.
Toutes ces anecdotes sont bien honteuses, bien immondes, mais ce sont les seules qui. amusent le roi. Monsieur de Sartines lui en fait un journal, c'est encore une idée de l'ingénieuse madame Du Barry, un journal que Sa Majesté lit le matin dans son lit. Ce journal se rédige dans tous les lupanars de Paris, et particulièrement chez la fameuse Gourdan.
Un jour, le roi apprend par ce journal que monsieur de Lorry, évoque de Tarbes, a eu la veille l'impudence de rentrer à Paris ramenant dans sa voiture découverte madame Gourdan et deux de ses pensionnaires. Cette fois, c'est trop fort; le roi fait prévenir le grand aumônier, qui appelle près de lui l'évoque.
Heureusement, tout s'explique par hasard à la plus grande gloire de la pudeur et de la charité du prélat. En revenant de Versailles, l'évoque de Tarbes a vu, à pied, sur la grande route, trois femmes près d'un carrosse brisé; pris de pitié pour leur embarras, il leur a offert une place dans sa voiture. La Gourdan a trouvé la proposition plaisante, et a accepté.
Et chacun de ne pas vouloir ajouter foi à cette naïveté du prélat, chacun de lui dire : <t Comment I vous ne connaissez pas la Gourdan ? En vérité I c'est incroyable ! »
Au milieu de tout cela, la fameuse guerre musicale entre les gluckistes et les piccinistes est déclarée; la cour se sépare en deux partis.
La dauphine, jeune, poétique, organisée musicalement, élève de Gluck, ne trouvait dans nos opéras qu'un recueil d*ariettes plus ou moins gracieuses. En voyant représenter les tragédies de Raci|^e, elle eut l'idée d'envoyer Iphigénie en Aulide à son maître, et de l'inviter à verser les flots de sa musique sur les vers harmonieux de Racine. Au bout de six mois la musique fut faite, et Gluck apporta luimême sa partition à Paris.
Une fois arrivé, Gluck devint le favori de la Dauphine et eut ses entrées à toute heure dans les petits appartemens.
Il faut s'habituer à tout, et surtout au grandiose. La musique de Gluck ne fit pas à son apparition tout l'effet qu'elle devait faire. Aux cœurs vides, aux cœurs fatigués, il ne faut pas la pensée ; le bruit suffit ; la pensée est une fatigue, le bruit une distraction.
La vieille société préféra la musique italienne, le grelot sonore à l'orgue mélodieux.
Madame Du Barry, par opposition et parce que madame la Dauphine avait mis en avant la musique allemande, madame Du Barry prit parti pour la musique italienne et envoya des libretti à Piccini. Piccini renvoya des partitions, et la jeune et la vieille société se partagèrent en deux camps.
C'est que des idées tout à fait nouvelles se faisaient jour au milieu de cette antique société française, comme des fleurs inconnues qui poussent entre les pavés disjoints d'une cour sombre, entre les pierres lézardées d*un ancien château.
Ces idées, c'étaient les idées anglaisjBS ; les jardins aux mille allées fuyantes avec des massifs, des pelouses, des corbeilles de fleurs, des nappes de gazon; c'étaient les cottages, les courses du maiin sm» poudre et sans rouge, avec un simple chapeau de pailLç à la^es hoxds, un bluet ou une marguerite des^uv; e* étalât les promeneurs guidant un cheval fougueux, suivis de jœkeis aux casquettes ncâres, aux v^step rondes, ^ux culottes 4^ P^u ; c'étaient des phaétons à quatre roues qui faisaient fureur; des princesses mises eomme de$ b^g^es; des actrices mises ùomme des reines. C'étaient la Duthé, la Guimard, la Sophie Âr* nould, la Prairie, la Cléophile se couvrant de diamans ; tandis que la Daitphine, la princesse 4e Lamballe, mesdames de Polignac, de Langeac et d'Adhémar ne demandaient qu'à se couvrir de fleurs.
Utf à la vue de toute cette soeiéié nouvelle n^sarobânt k l'inconnu, Louis XY inclinait de plus m plus 3a têU. Su vain la folie eomtesse ioumait-elle autour d^ lui, tK)ttrdonnante comme une abeille, légère (X)mme un papiUoA, resplendissante ecmme un oolibri ( à pein« de tm^ »n temps le roi relevait-il son front appesanti, sur lequel on eût dit qu'à (^aque instant s'éteaidait plus visiUe le sceau de la mort.
C'est que le temps s'écoulait, c'est qu'on était entré dans le deuxième mois depuis la mort du marquis de Chauve-
lin, c'est qu'on était arrivé au 3 mai, et que le 28 du mois il y avait juste deux mois que le marquis était mort.
Puis, comme si tout conspirait' pour se joindre au présage lugubre, Tabbé de Beauvais avait prêché à la cour, et, dans son sermon sur le besoin de se préparer à la mort, sur le danger de l'impénitence finale, il s'était écrié : • a Encore quarante jours, sire, et Ninive sera détruite, d
De sorte que lorsqu'il avait pensé à monsieur de Chauvelin, le roi pensait à l'abbé de Beauvais, de sorte que lorsqu'il avait dit au duc d'Ayen :
— Il y aura, au 23 mai, deux mois que Chauvelin est mort. Il se retournait vers le duc de Richelieu, et murmurait : C'est quarante jours qu'il a dit, n'est-ce pas, ce diable d'abbé de Beauvais ?
Et Louis XV ajoutait :
— Je voudrais que ces quarante jours fussent passés. Ce n'était pas le tout : l'^manach de Liège, è propos du
mois d'avril, avait dit :
a Dans le mois d'avril^ ime dame des plus favorites jouera son dernier rôle. »
De sorte que madame Du Barry faisait chorus aux lamentations du roi, et disait du mois d'avril ce qu'il disait des quarante jours, c'est à dire :
-T Je voudrais bien que ce maudit moi» d'avril fût
Dans ce maudit mois d'avril qui effrayait tant madame Du Barry, et pendant ces quarante jours qui étaient la passion du roi, les présages se multiplièrent. L'ambassadeur de Gênes, que le roi voyait fréq^e^iment, fut frappé de mort subite. L'abbé de Laville venant à son lever pour le
remercier de la place de directeur des affaires étrangères qu'il venait de lui donner, roula à ses pieds frappé d'apoplexie, en sa présence. Enfin, le roi étant à la chasse, la foudre tomba près de lui.
Tout cela le rendait de plus en plus sombre.
On avait espéré quelque chose du retour du printemps; cette nature qui au mois de mai secoue son linceul, cette terre qui reverdit, ces arbres qui revêtent leurs robes printanières, cet air qui se peuple d'atomes vivans, ces souffles de feu qui passent avec les brises et qui semblent des âmes cherchant des corps ; tout cela pouvait rendre quelque existence à cette matière inerte, quelque mouvement à cette machine usée.
Vers le milieu d'avril, Lebel vit chez son père la fille d'un meunier dont la beauté singulière le frappa; il pensa que c était une friandise qui pouvait réveiller l'appétit du roi, et lui en parla avec enthousiasme : Louis XV consentit négligemment à ce nouvel essai de distraction.
En général, avant que d'arriver au roi, les jeunes filles que Louis XV devait honorer ou déshonorer de ses bontés royales piassaient à la visite des médecins, puis par les mains de Lebel, enfin elles arrivaient au roi.
Cette fois, la jeune fille était si fraîche et si jolie, que toutes ces précautions furent négligées, et eussent-elles été prises, il eût certes été difficile au plus habile médecin de reconnaître que depuis quelques heures elle avait la petite vérole.
Le roi avait déjà eu cette maladie dans sa jeunesse ; mais, deux jours après ses relations avec cette jeune fille, elle se manifesta une seconde fois.
Une fièvre maligne brocha sur le tout et vint compliquer la situation.
Le 29 avril, la première irruption se manifesta, et l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, accourut à Versailles.
Cette fois la situation était étrange. L'administration des sacremens, si la nécessité s'en faisait sentir, ne pouvait avoir lieu qti^apris Veœpuhion de la coneubinej et cette concubine, qui appartenait au parti jésuitique, dont Christophe de Beaumont était le chef, cette concubine, au dire même de l'archevêque, avait rendu, par le renversement du ministre Choiseul et par le renversement du Parlement, de si grands services à la religion, qu'il était impossible de la déshonorer canoniquement.
Les chefs de ce parti étaient, avec monsieur de Beaumont et madame Du Barry, le duc d'Aiguillon, le duc de Richelieu, te duc de Fronsac, Maupeou et Terray.
Tous étaient renversés du même coup qui renversait madame Du Barry. Ils n'avaient donc aucun motif de se déclarer contre elle.
Le parti de monsieur de Choiseul, au contraire, qui était partout, jusque dans la ruelle du roi, demandait l'expulsion de la favorite et une confession prompte; ce qui était curieux à voir,' puisque c'était le parti des philosophes, des jansénistes et des athées qui poussait le roi à la confession ; tandis que c'étaient l'archevêque de Paris, les religieux et les dévots qui désiraient que le roi refusât de se confesser.
Telle était la singulière situation des esprits lorsque, lo
i«p mai, à onze heures et demie du matin, l'archevêque se présenta pour voir le roi malade.
A tout hasard, en apprenant que l'archevêque était ariijèf te pauvre macWfie Du Barry ge sauva.
Ce fut le duc de Richelieu qui vint à la rentontré eu prélat^ dont il ignorait e/oome le» intentians^
-* Monseigneur, dit le duc^ je vous conjure de ne pas effrayer le roi par cette jpropo^îlton théalegique qui a fait mourir tant de malades. Mais si vouâmes curieux d'enteiF* dre des péchés joU^ et mignons, mettez-vous \hi je me coitH fesserai à ia place du roi^ et je voua es dirai de tels que vous n'en avez pas entendu de pareils depuis que vous êtes archevêque de Paris^ Maintenant, si ma proposition ne vous agrée point, si vous voulez absolument confesser le roi et renouveler à Versailles les scènes de monsieur l'évêque de Soissons à Metz , si vous voulez congédier madame Du Barry avec éclat, réfléchissez sur les suites et sur vos pro» près intérêts; vous assurez le triomphe du duc de Choiseul, votre plus cruel ennemi, dont madame Du Barry a tant contribué à vous délivrer ; et vous persécutez votre amie au profit de votre ennemi ; oui, monseigneur, votre amie, et si bien votre amie, qu'hier elle me disait encore : que monsieur l'archevêque nous laisse tranquilles, il aura sa calotte de cardinal ; c'est moi qui m'en charge et qui vous en réponds.
L'archevêque de Paris avait laissé 'dire monsieur de Richelieu, car, quoique du même avis que lui au fond, il fallait qu'il eût l'air d'être persuadé. Heureusement le duc d'Aumont, madame Adélaïde et l'évêque de Senlis, vinrent se joindre au maréchal et donner au prélat des armes
LE TESTAMENT DE M. DE CHAdVELIN. iH
contre lui-même. Il eut Tair de céder, promit de ne lien dire, entra chez le roi, auquel il ne parla nullement de confession ; ce qui satisfit si fort l'auguste malade, qu'il fit rappeler aussitôt madame Du fiarfy, dotit !1 balSà les belles mains en pleurant de joie.
Le lendemain, 2 mai, le roi se trouva uû peu mîetll ; «u lieu de Lamartinière, son médecin orditiftire, madame Du Barry lui avait donné sHi deux médecins, Lorry et Borëéu. Ces deux docteurs avaient reçu pour recommandation première de cacher au roi la nature de sa maladie, de lui taire la situation dans laquelle il se trouvait, ot surtout d'éloigner de lui l'idée qu'il fût assez malade pour qu'il eût besoin de recourir aux prêtres.
Cette amélioration dan» la santé du roi permit à la com^ fesse de reprendre un Instant ses airs libres^ ses propos habituels, se» gentillesses accoutumées. Mais, au moment même où, à force de verve et d'esprit^ elle parvenait à faire sourire le malade» Lamartinière, auquel on n'avait pasôté ses entrées, parut sur le seuil de la porte, et, offensé de la préférence que l'on donnait sur lui à Lorry et à Bordeu, marcha droit au rolf lui prit le pouls et secoua la tête.
Le rui Pavait laissé faire en le regardant ave© terreur. Cette terreur augmenta encore lorsqu'il vit le signe décourageant que faisait Lamartinière.
--* Eh bien I Lamarliirière, demanda le roi.
— Eh bien I sire, si mes confrères ne vous ont pas dit que le cas était grave, ce sont des ânes ou des menteurs.
— Que penses-tu que j'aie, Lamartinière? demanda le roi.
— Pardieu ! sire, ce n'est pas difficile à voir; Votre Majesté a la petite vérole.
— Et tu dis que tu n'as pas d'espoir, mon ami?
— Je ne dis pas cela, sire; un médecin ne désespère jamais. Je dis seulement que si Votre Majesté n'est pas roi très chrétien de nom seulement, elle doit aviser.
— C'est bien, dit le roi.
Puis, appelant madame Du Barry :
— Ma mie, lui dit-il, vous entendez, j'ai la petite vérole, et mon mal est des plus dangereux, d'abord à cause de mon âgé, et ensuite à cause de mes autres maladies. Lamartinière vient de me rappeler que je suis le roi très chrétien et le fils aîné de l'Église, ma mie. Peut-être va-t-il falloir nous séparer. Je veux prévenir une scène semblable à celle de Metz. Avertissez le duc d'Aiguillon de ce que je vous dis, afm qu'il s'arrange avec vous, si ma maladie empire, pour nous séparer sans éclat.
Au moment où le roi disait cela, tout le parti du duc de Choiseul commençait à murmurer tout haut, accusant l'archevêque de complaisance, et disant que, pour ne pas déranger madame Du Barry, il laisserait mourir le roi sans sacremens.
Ces accusations arrivèrent aux oreilles de monsieur de Beaumont, qui, pour les faire cesser, prit le parti d'aller s'établir à Versailles dans la maison des lazaristes, pour en imposer au public et profiter du moment favorable où placer ses cérémonies religieuses, afin de ne sacrifier madame Du Barry que lorsque le roi serait dans un état tout à fait désespéré.
Ce fut le 3 mai que l'archevêque revint à Versailles; arrivé là, il attendit.
Pendant ce temps, des scènes scandaleuses se passaient autour du roi. Le cardinal de la Roche-Aymon était de l'avis de l'archevêque de Paris, et désirait que tout s'accomplît sans bruit ; mais il n'en était pas ainsi de l'évoque de Carcassonne, qui faisait le zélé, renouvelant les scènes de Metz et criant tout haut : Qt^il fallait que le roi fût administré^ que la concubine fût expulsée^ que les canons de r Eglise fussent exécutés^ et que le roi donnât un exemple à V Europe et à la France chrétienne qt^il avait scandalisées,
— Et de quel droit me donnez-vous des avis? s'écria monsieur de la Roche-Aymon impatienté.
L'évêque détacha la croix pastorale de son cou et la mit presque sous le nez du prélat :
— Du droit que me donne cette croix, dit-il. Apprenez, monseigneur, à respecter ce droit, et ne laissez pas mourir votre roi sans les sacremens de l'Eglise dont il est le fils aîné.
Tout cela se passait devant monsieur d'Aiguillon. Il comprit tout le scandale qui allait résulter d'une pareille discussion si elle devenait publique.
Il entra chez le roi.
— Eh bien I duc, lui dit le roi, avez-vous exécuté mes ordres?
— A l'égard de madame Du Barry, sire ?
— Oui.
— J'ai voulu attendre qu'ils me fussent renouvelés par Votre Majesté. Je ne mettrai jamais d'empressement h séparer le roi dos personnes qui l'aiment.
— Merci, duc, mais il le faut; prenez la pauvre comtesse, et menez-la sans bruit dans votre campagne de Rueil ; je saurai gré à madame d'Aiguillon des soins qu'elle prendra d'elle.
Malgré cette invitation bien formelle, monsieur d'Aiguillon ne voulut point encore presser le départ de la favorite, et la cacha dans le château, annonçant son départ pour le lendemain. Cette annonce calma un peu les exigences ecclésiastiques.
Bien prit, au reste, au duc d'Aiguillon d'avoir gardé nr- iteime Du Barry à Versailles, car, dans la journée du 4, le roi la redemanda avec tant d'instances, que le duc lui avoua qu'elle était encore là.
— Faites-la venir, alors, faites-la venir, s'éma le roi. Madame Du Barry rentra donc une dernière fois.
La comtesse partit tout en larmes. La pauvre femme, qui était bonne, légère, aimable, facile, aimait Louis XT comme on aime un père.
Madame d'Aiguillon fit monter madame Du Barry en carrosse avec mademoiselle Du Barry l'aînée, et remmena à Rueil pour attendre l'événement.
A peine était-elle hors des cours, que le roi la redemanda encore.
— Elle est partie, lui répondit-on.
— Partie? répéta le roi; alors c'est à moi do partir à mon tour. Ordonnez qu'on prie à Sainte-Geneviève.
Monsieur de la Vrillière écrivit aussitôt au PaiieiiK nt, qui, dans les cas suprêmes, avait le droit de faire ouvi'ir ou fermer la vieille relique.
Les journées du 5 et du 6 s'écoulèrent sans que Ton par-
LE TESTAMENT DE M. DE CHAUVELÏN. l55
lât de confession, de viatique ou d'extrême-onction. Lé curé de Versailles se présenta dans le but de préparer le roi à cette pieuse cérémonie ; mais il rencontra le duc de Fronsac qui lui donna sa foi de gentilhomme qu'il le jetterait par la fenêtre au premier mot qu'il en dirait.
— Si je ne me tue pas en tombant, répondit le curé, je rentrerai par la porte, car c'est mon droit.
Mais le 7, à trois heures du matin, ce fut le roi qui demanda impérieusement l'abbé Mandoux, pauvre prêtre sans intrigue, bonhomme d'ecclésiastique qu'on lui avait donné pour confesseur, et qui était aveugle.
Sa confession dura dix-sept minutes.
La confession terminée, les ducs de la Yrillière et d'Aiguillon voulurent retarder le viatique, mais Lamartinière, ennemi particulier de madame Du Barry qui avait glissé près du r(H Lorry et Bordeu, s'approcbaat du roi :
— Sire, dit-il, j'ai vu Votre Majeaté dans des drconstances bien difficiles, mais jamais je ne l'ai admirée conmoe aujourd'hui ; si elle me croit, elle acâièvera tout de suite ce qu'elle a si bien commenoé.
Le roi alors fit rappeler Mandouir, et Maadoun lui donna l'absolution.
Quant à cette réparation éclatante qui devait anéantir solennellement madame Du Barry, il n*en ftit pas question. Le grand-aumônier et rarehevôque avaient rédigé de concert cette formule qui fut proclamée en présence du viatique :
a Quoique le rai ne doive compte de m conduite qu'à Dieu teuly il déclare quHl se repent d'awir causé du scandale à
ses sujets y et quHl ne désire vivre encore que pour le soutien de la religion et le bonheur de ses peuples, »
La famille royale, augmentée de madame Louise, qui était sortie de son couvent pour soigner son père, alla recevoir le saint-sacrement au bas de l'escalier.
Pendant que le roi recevait les sacremens, le Dauphin, que Ton tenait éloigné du roi parce qu'il n'avait pas eu la petite vérole, le Dauphin éarivait à l'abbé Terray :
a Monsieur le contrôleur général,
» Je vous prie de faire distribuer aux pauvres des pa- » roisses de Paris deux cent mille livres pour prier pour » le roi. Si vous trouvez que c'est trop cher, retenez-les » sur nos pensions à madame la Dauphine et à moi.
D Signé : Louis-Auguste. »
Dans les journées du 7 et du 8, la maladie empira. Le roi sentit son corps s'en aller littéralement en lambeaux. Délaissé de ses courtisans, qui n'osaient plus rester près de ce cadavre vivant, il n'avait plus d'autre garde que ses trois filles, qui ne le quittèrent pas un instant.
Le roi était épouvanté. Dans cette terrible gangrène qui envahissait tout le corps, il voyait une punition directe du ciel. Pour lui, cette main invisible qui le marquait de taches noires, c'était la main de Dieu. Dans un délire d'autant plus terrible que ce n'était pas celui de la fièvre, mais celui de la pensée, il voyait des flammes, il voyait Tabîme ardent, et il appelait son confesseur, le pauvre prêtre aveugle, son seul refuge, pour qu'il étendît le crucifix entre ^ui et le lac de feu. Alprs lui-même prenait Feau bénite.
lui-même levait draps et couvertures, lui-môme faisait ruisseler avec des gémissemens de terreur Teau sainte sur tout son corps, puis il demandait le crucifix, le prenait à pleines mains, le baisait à pleine bouche, criant : <x Seigneur! Seigneur I intercédez pour moi, pour moi, le plus grand pécheur qui ait jamais existé. »
Ce fut dans ces angoisses terribles et désespérées qu'il passa la journée du 9. Pendant cette journée, qui ne fut qu'une longue confession, ni le prêtre, ni ses filles ne le quittèrent. Son corps était en proie à la gangrène la plus hideuse, et, vivant, le roi cadavre exhalait une telle odeur, que deux valets tombèrent asphyxiés, et que l'un des deux mourut.
Le 10 au matin, on voyait à travers la chair crevassée les os de ses cuisses; trois autres valets s'évanouirent. La terreur se mit à Versailles. Toute la maison s'enfuit.
Il n'y avait plus d'autres êtres vivans au palais que les trois nobles filles et le digne prêtre.
Toute la journée du 10 ne fut qu'une agonie; le roi, déjà mort, ne se décidait pas à mourir ; on eût dit qu'il voulait se jeter hors du lit, tombe anticipée. Enfin, à trois heures moins cinq minutes, il se souleva, étendit les mains, fixa les yeux sur un point de la chambre et s'écria :
— Chauvelin I Chauvelinl il n'y a pourtant pas encore deux mois... puis il retomba et mourut.
Quelque vertu que Dieu eût mise dans le cœur des trois princesses et du prêtre, le roi mort, elles crurent, ainsi que lui, leur tâche achevée; d'ailleurs, toutes trois étaient déjà atteintes de la maladie qui venait de tuer le roi.
Le soin des funérailles fut laissé au grand-maître, qui fît toutes ses dispositions sans entrer dans le palais.
On ne trouva que les vidangeurs de Versailles qui osassent mettre le roi dans la bière de plomb qui lui était préparée ; il fut couché dans cette dernière demeure, sans baume, sans aromates, roulé dans les draps du lit sur lequel il était mort; puis cette bière de plomb fut mise dans une caisse de bois, et le tout fut porté dans 1* chapelle.
Le 12, celui qui avait été Louis XV fut conduit à Saint- Denis, le cercueil était dans une grande voiture de chasse. Un second carrosse était occupé par le duc d'Ayen et le duc d'Aumont; puis, dans le troisième, venaient le grandaumônier et le curé de Versailles. Une vingtaine de pages et une cinquantaine de palefrenîersàchevalet portant des flambeaux fbrmâîent le cortège.
Le convoi, parti de Versailles à huit heures du soir, arriva à Saint-Denis à onze. Le corps fut descendu dans le caveau royal, d'où il ne devait sortir qu'au jour delà profanation de Saint-Deais, et l'entrée du souterrain fut aussitôt, non seulement fermée, mais calfeutrée, pour qu'aucune émanation de ce fumier humain ne ûltrÂI de la de^ meure des morts au séjour des vivans.
Nous avons raconté ailleurs la joie des Pansiens h la mort de Louis XIV. Cette joie ne fut pasmoinagrande l(»rsqu'ilsse virent débarrassés de celui qu'ils avaient, trente ans auparavant, surnommé le Bien-Aimé.
On railla le curé de Sainte-Geneviève sur l'efficacité de la châsse.
— De quoi donc vous plaignez-vous, dit-il, n'est-il pas mortî
Le lendemain, madame Du Barry reçut à Rueil une lettre d'exil.
Sophie Arnould apprit en nnéme temps la mort du roi et Texil de madame Du Barry.
— Hélas 1 dit-elle, nous voilà orphelins de père et mère.
Ce fut la seule draîsôn funèbre pWnônôêe sur le tombeau du petit-fils de Louis XIV.