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Le testament de M. de Chauvelin

En allant de la rue du Cherche-Midi à la rue Notre-Dame-des-Champs, on trouve, à gauche, en face d'une fontaine faisant Fangle de la rue du Regard et de la rue de Vaugirard, une petite maison cotée aux registres municipaux de la ville de Paris sous le numéro 84.

Et maintenant, avant d'aller plus loin, un aveu que j'hésitais à faire. Cette maison, où Famitié la plus franche m'a reçu presque à mon débotté de province ; cette maison qui , pendant trois ans, me fut fraternelle; cette maison à laquelle j'eusse, dans tous les malheurs ou toutes

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les félicités de ma vie , été heurter alors les yeux fermés , certain que j'étais de la Yoir s'ouvrir à mes larmes ou à ma joie ; cette maison , pour bien indiquer sa situation topographique à mes lecteurs, je viens d'être obligé de la relever moimême sur un plan de la ville de Paris.

Qui m'eût dit cela , mon Dieu ! il y a vingt ans?

C'est que depuis vingt ans aussi , tant d'événements, comme une marée toujours montante, ont dérobé aux hommes de notre génération les souvenirs de leur jeunesse , que ce n'est plus avec la mémoire qu'il faut se souvenir, — la mémoire a son crépuscule, dans lequel se perdent les souvenirs éloignés, — mais avec le cœur.

Aussi , quand je laisse de côté ma rabémoire , pour me réfugier dans mon cœur, j'y retrouve, comme en un tabernacle sacré, tous les souvenirs intimes qui se sont échappés un i un de ma vie, comme goutte à goutte filtre l'eau par les fissures d'un vase ; dans le cœur, pas de crépuscule se faisant de plus en plus sombre, mais une aube se faisant de plus en plus éclatante; la mémoire tend à r(d>seurité, c'est4-dire au néant; le cœur tend à la lumière , c'est-i-dire à Dieu.

Enfin, elle est là, cette petite maison, enfermée par un mur gris , derrière lequel eile se

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cache à moitié , en vente, à ce qu'on me dit, près d'échapper aux mains hospitalières qui m'en ont ouvert les portes, hëlas!

Laiasez-moi vous dire comment j'y suis entré ; cela nous mène par un détour, je le sais bien, à l'histoire que je vous raconte; mais n'importe ; suivez-moi, nous causerons pendant la route, et je tâcherai que la route vous paraisse moins longue qu'elle n'est en réalité.

C'étmt vers la fin de 1826, je crois. Vous le voyeiE, je ne vous accusais que vingt ans, et voilà qu'il y en a vingt-deux. Je venais d'en avoir vingt-trois, moi.

A propos du pauvre James Rousseau, je vous ai dit mes rêves littéraires. Déjà, en i826, ils étaient devenus plus ambitieux. Ce n'était plus la Chm&e et l'Anwur que je faisais en collaboration avec Adolphe de Leuven ; ce n'était plus la Noce et V Enterrement que je composais avec Vulpian et Lassagne, c'était Christine que je rêvais seul. Beau rêve ! rêve tout resplendissant qui, dans mes espérances juvéniles, devait m'ouvrir ce jardin d'Hespérus, jardin aux fruits d'or dont la Critique est le dragon.

£n attendant, pauvre Hercule que j'étais, la Nécessité m'avait mis un monde sur les épaules. Méchante déesse que cette Nécessité qui n'avait

pas même, comme pour Atlas, le prétexte de se repenser une heure en m'écrasant.

Non, la Nécessite m'écrasait, moi et tant d'autres, comme j'écrase une fourmilière. Pourquoi? Qui le sait? Parce que je me trouvais sous son pied, et que, les yeux bandés, froide déesse aux coins de fer, elle ne me voyait pas.

Ce monde qu'elle m'avait mis sur les épaules, c'était mon bureau.

Je gagnais cent vingt-cinq francs par mois, et voici , pour cent vingt-cinq francs par mois, ce que j'étais obligé de faire :

Je venais h mon bureau vers dix heures ; je le quittais à cinq ; mais l'été j'y revenais le soir h sept heures et le quittais à dix.

Pourquoi cet excédant de besogne dans Tété, à cette heure, c'est-i-dire au moment où il eut été si bon de respirer l'air pur de la campagne ou l'atmosphère enivrante des théâtres?

Je vais vous le dire. Il y avait le portefeuille du duc d'Orléans à faire.

Cet aide de camp de Dumouriez à Jemmapes et h Valmy, ce proscrit de i79â, ce professeur du collège de Reichenau , ce voyageur du cap Horn , ce citoyen de l'Amérique, ce prince ami des Foy , des Manuel, des LaflStte et des la Fayette, ce roi de 1830, ce proscrit de 1848 , s'appelait

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