CHAPITRE X
marier avec la princesse de Lamballe, et que M. de Ghauvelin et toute la clique du Dauphin et de la Dauphine vous poussent à ce mariage?
— Madame, répondit sévèrement le roi, je ne nierai point qu'il n'y ait du vrai dans ce que vous dites, et j'ajouterai même que je pourrais plus mal faire; vous le savez mieux que personne, vous, comtesse, qui m'avez fait sonder sur un autre mariage.
Ce mot ferma la bouche de la comtesse, qui s'assit de mauvaise humeur à l'autre bout du cabinet, et cassa deux magots*
— Ah ! Ghauvelin avait raison, murmura le roi, la couronne est mal aux mains des Amours.
Il y eut un moment de bouderie silencieuse, pendant lequel mademoiselle du Barry rentra.
— Sire, dit-elle, on ne trouve M. de Ghauvelin nulle part; on le croit enfermé chez lui; mais j'ai eu beau aller moi-même sonner et solliciter à sa porte, il refuse de répondre.
— Oh ! mon Dieu ! s'écria le roi , lui est-il arrivé quelque accident? Est-il malade? Vite, vile ! que l'on enfonce la porte !
— Oh! non-, sire, il n'est point malade, répondit aigrement la comtesse , car, en quittant le prince de Soubise et mon frère Jean dans le salon de l'OEil-de-bœuf , il a annoncé qu'il tra-
yaillerait toute la journée à des affaires urgentes, maïs qu'il ne manquerait pas de se trouver ce soir au jeu de Votre Majesté.
Le roi profita de ce retour de la comtesse qui ouvrait une espèce d'armistice.
— Il écrit sa confession peut-être, dit-il, pour l'édification de son camaldule.
Puis se retournant vers la comtesse :
— A propos, comtesse, dit-il, savez-vous que la médecine de Bordeu fait merveille? Savez- vous que je n'en veux plus d'autre? Foin du Bonnard et du la Martinière avec tous leurs régimes!
Celui-ci me rajeunira, sur ma parole !
— Bah! sire, dît Ghon, qu'a donc Votre Majesté à parler éternellement de vieillesse? Eh mon Dieu ! Votre Majesté n'est-elle pas de l'âge de tout le monde?
— Allons, bien ! s'écria le roi , vous voilà comme ce grand bélitre de d'Aumont à qui je me plains l'autre jour de n'avoir plus de dents , et qui me répond en me montrant un râtelier de crûcheteur :
u — Eh ! sire, qui est-ce donc qui a des dents ? »
— Moi, dit la comtesse, et je vous préviens même que je vous mordrai et jusqu'au sang, si vous continuez à me sacrifier ainsi i tout le monde.
CHÀPITBE X. 159
Et elle revint s'asseoir près du roi en lui montrant une rangée de perles dans lesquelles il était impossible de voir une menace.
Aussi le roi , bravant la morsure, approchat-il ses lèvres des belles lèvres rosées de la comtesse, laquelle fit un signe à Chon : Chon ramassa les morceaux des deux magots.
— Bon! dit-elle, tout ce qui tombe dans le fossé, c'est pour le soldat.
£t jetant un dernier coup d'œil sur le roi et la comtesse :
— Décidément, dit-elle tout bas, je crois que Bordeu est un grand homme.
Et elle sortit, laissant sa sœur en voie de raccommodement.
Le soir, à' six heures , le jeu du roi commença. M. de Chauvclin avait tenu sa promesse, et s'y trouvait un des premiers. La comtesse, de son côté, arriva en grand habit à cause de la présence de la Dauphine, que l'on savait devoir s'y trouver.
Le marquis et la comtesse se rencontrèrent, et se saluèrent de l'air le plus aimable.
— Mon Dieu , M. de Chauvelin , dit la comtesse avec un de ces sourires à deux tranchants que les courtisans aiguisent si bien, comme
VOUS voilà rouge ! on dirait que vous allez avoir une attaque d'apoplexie. Marquis, marquis, voyez Bordeu : hors de Bordeu, pas de salut.
Puis, se retournant vers le roi avec un sourire à faire damner un pape :
— Demandez plutôt au roi, dit^lle.
M. de Chauvelin s'inclina.
— Je n'y manquerai certes pas, madame.
— Et c'est un devoir de sujet fidèle que vous remplirez ; il faut soigner votre santé, mon cher marquis , puisque vous ne devez précéder que de deux mois...
— Je voudrais au contraire que ce fut à moi à vous précéder, dit le roi, car vous seriez sûr de cent ans de vie, Chauvelin ; je ne puis donc que vous renouveler le conseil de la comtesse : prenes Bordeu, mon ami, prenez Bordeu.
— Sire, quelle que soit l'heure marquée pour ma mort, et Dieu seul connaît l'heure de la mort de chaque homme, j'ai promis au roi de mourir à ses pieds.
— Fi donc , Chauvelin ! il y a des promesses que l'on fait, mais que l'on ne tient pas; demandez plutôt à ces dames; mais si vous êtes si triste que cela, mon cher ami, c'est nous qui mourrons de chagrin, rien qu'à vous regarder. Voyons, Chauvelin, jouons-nous ce soir?