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Le texte authentique des "Harmonies de la nature"

Extrait des Mémoires de V Académie nationale des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen ( /90i).

Dans un livre publié par la Société française dimprimerie et de librairie : Bernardin de Saint-Pierre, d'api-es les manuscrits de la bibliothèque du Havre, je viens de montrer en détail que B. de Saint-Pierre était depuis prés d'un siècle victime de la légèreté avec laquelle Aimé Martin avait raconté sa vie et publié ses œuvres posthumes, falsifiant sa biographie au gré de son imagination, dénaturant les ouvrages que Bernardin avait laissés en manuscrit. Voici les premières pages des véritables Harmonies de la Nature, qui ne ressemblent guère à ce que nous croyions jusqu'ici être une œuvre authentique de Bernardin : on pourra sen rendre compte en les comparant avec le texte publié par Aimé Martin.

L'infidèle éditeur a prétendu qu'il n'avait découvert dans les papiers de son maître que des ébauches, des fragments informes, et s'est représenté lui-même « rassemblant ces feuilles dispersées par le vent comme celles de la Sibylle ». C'est une grave inexactitude. Il avait trouvé au moins un manuscrit complet, et il

l'a dispersé à plaisir dans le chaos que forment actuellement les papiers de Bernardin à la bibliothèque de la ville du Havre. Au dossier xii. folios 15-32, on retrouve trente-six pages de ce manuscrit, numérotées par Bernardin lui-même, très lisibles, très nettes; au dossier xxi, folio 31) et suivants, figurent cinquantedeux grandes pages, i)ititulées par de Saint-Pierre : « Harmonies de la puissance humaine ». Au dossier XXV, folio 1 et suivants, on trouve quarante-deux pages, numérotées par l'auteur, avec ce titre: « Explication de la Mappemonde, des Harmonies du Soleil et de la Lune, s'oli-lunaires, et luni-solaires, positives et négatives, actives et passives, physiques et morales, avec les six puissances terrestres, l'air, Teau, la terre, les végétaux, les animaux et l'homme » ; ])uis des Etudes des Montagnes, numérotées par Bernardin de 1 à 64, avec cette note marginale : « la fin de ce cahier doit servir pour \ Harmonie du genre humain. Le commencement et le milieu sont à ajouter à ma géographie (1) ».

Au dossier xxxvi, je trouve deux cahiers de cent quarante-huit pages, très nets, visiblement recopiés pour l'imprimeur, avec cette note, de l'écriture d'Aimé Martin, sur la feuille de garde : « copier pour les mélanges tout ce qui est marqué, brûler le reste. » Au dossier lxxiii, intitulé: « passages supprimés dans les Harmonies », figure une excellente copie de soixante-dix-sept folios, numérotés par Saint-Pierre, et qui, chose curieuse, contient, outre nombre de pas-

(1) Dossier xxv, folio 37.

sages supprimés par Aimé Martin comme dangereux, d'autres pages portant encore en marge les signes conventionnels du prote. comme si Bernardin s'était décidé à retirer son manuscrit des mains de l'éditeur juste au moment où un allait commencer à imprimer les placards.

Enfin, au dossier cxxviii. on trouve un dernier ensemble de quatre-vingt-([uatorze pages, également numérotées par Bernardin lui-même.

Nous conclurons de tout cela deux choses : d'abord .Vimé Martin nous a trompés quand il a parlé de « feuilles dispersées |)ar le vent comme celles de la Sibylle ». de chiffons de papier et de brouillons à peine lisibles. Ensuite, il a trouvé dans ces papiers de Bernardin, qui lui avaient été confiés par la veuve, la seconde M"'" de Saint-Pierre, un manuscrit de cinq cent treize feuilles prêtes pour l'impression, et qui composait le gros du livre de Samt-Pierre.

Enfin, j'ai montré dans mon livre toutes les modifications qu'Aimé Martin s'était permises à ce texte qu'il aurait du respecter comme l'expression de la pensée suprême de son maître : changements de plan, corrections de style, adjonctions malencontreuses de pensées plates ou prudliomanesques. surtout suppressions de tout ce qui paraissait, au début de la Restauration, une audace politique ou religieuse. Car l'œuvre originale, commencée avec la Révolution et finie sous l'Empire, portait la trace des iluctuations de la philosophie religieuse de Bernardin. On les retrouvera au chapitre xxiii de mon livre. Mais, dès à présent, pour que le lecteur puisse apprécier la falsification des

b BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Harmonies authentiques faite par Ainu' Martin, voici un passag'e de la péroraison où Saint-Pierre parlait en déiste : Aimé Martin la l)in'é à coups de crayon sur le manuscrit et rayé du livre im])rimé : « Instituteurs, qui devez éclairer l'esprit et fortifier l'âme des enfants de la patrie, dites-leur que la mort n'est que le retour de nos éléments aux éléments, et de notre âme à Dieu. Dites-leur que, pour plaire à l'auteur de la vie. ils doivent suivre les lois qu'il a tracées non dans des livres, mais dans la nature même et dans notre propre cœur : qu'ils ne doivent pas plus s'inquiéter de ce qu'ils seront après la mort que de ce qu'ils étaient avant leur naissance, et quenlin ils doivent se fier de Dieu à Dieu même. Celui, comme le dit .lean-Jacques, qui s'endort dans son sein avec la confiance d'un fils, est bien sur de se réveiller dans les bras d'un père (1) ». Ainsi Aimé Martin s'est permis d'altérer la doctrine de Bernardin, de tailler et de rogner ce qui lui déplaisait; il y a semé de sa propre prose et de ses idées personnelles. 11 a même cru pouvoir s'en approprier certains morceaux qu'il trouvait bons à prendre. Ainsi le morceau qu'il a inséré dans son préambule des Harmonies, sous le titre « Plan des Harmonies ou système général de la nature », et qu'il a imprimé modestement en petit texte comme venant de luimême, n'est pas de lui, mais de Bernardin : on trouve en effet au dossier cxxviii, le manuscrit de quatrevingt-quatorze pages, numérotées par Bernardin et dont nous avons parlé plus haut ; ces pages sont

(1) Dossier xnn, folio 'li.

recopiées d'une façon très lisible : c'est une véritable mise au net. Après en avoir tiré trois ou quatre fragments pour les Mélanges (1), Aimé Martin a jugé le reste de bonne prise et s'en est servi, en le condensant, pour en faire cet abrégé des Harmonies qu'il donne en son propre nom.

On voit qu'il y aurait à donner maintenant une édition scientifique et authentique des Harmonies de Bernardin, car nous ne les connaissons pas ; ce qu'.Vimé ^lartin a publié sous ce titre est une pure supercherie, un véritable faux. Le livre de B. de Saint-Pierre ébauché en 1790, repris en 1795 comme cours à l'École Normale supérieure, refondu en 1796, remanié en-1800, en 180(). en 1812, n'est pas encore connu. Il renferme des choses fort curieuses, très inattendues. Celui qu'Aimé Martin a voulu nous faire prendre pour un patriarche bénisseur, s'y montre quelquefois très vert-galant. Le vieil auteur des Harmonies se rappelle et nous rappelle par instants qu'il a été jadis « le chevalier de Saint-Pierre », roué comme un page et fort amoureux. Ainsi, attaquant les matérialistes, ceux qui croient que toute vie provient de l'attraction, il s'écrie ironiquement : « 0 attraction, philosophie de nos sages, vie morte de la nature vivante, mobile insensible de tous les sentiments, rends-moi dans mes tableaux aride comme un physicien et sec comme un astronome. Tue, si tu le peux, les ris et les amours qui frétillent malgré moi sous ma plume, dans la description du corps de l'homme et

(1) Folios 36, 37, 44.

de la femme. Je n'en veux montrer ici que les membres épars, et les disperser dans mes Harmonies, de peur que leur ensemble n'allume des passions qu'il me serait impossible d'éteindre (1) ».

On serait tenté de trouver ce passag-o inconvenant, de dire que c'est aux frétillons de Bérang-er à « frétiller » ; que la volupté n'est pas à sa place dans un livre destiné à former les instituteurs de l'enfance. S'il est tout naturel que, s'adressant à des pères de famille, Bernardin compare les inconvénients de la débauche à ceux des vices secrets (2), on peut se demander pourquoi, avec un bizarre mélange de chasteté et d'audace, il a éprouvé le besoin de parler, en détails, « de l'organe de la génération dans les deux sexes (3) ».

De pareilles fautes de goût sont rares. Si Aimé Martin s'était contenté de les supprimer, on ne pourrait lui en savoir très mauvais gré. Mais il a intercepté aussi, sans excuse, de véritables beautés de fond ou de forme. Grâce à sa théorie générale des Harmonies, B. de Saint-Pierre avait trouvé quelques explications nouvelles en esthétique. Ainsi c'est, dit-il, par la combinaison des harmonies et des contrastes qu'un genre peut atteindre son plus haut développement ; cest à l'application inconsciente de cette loi que le grand dramaturge anglais doit de s'être élevé si haut : « Shakespeare, guidé par la seule nature, a... harmonie avec le plus grand succès les genres disparates de Melpo-

(1) Dossier lxxiii, folio 45.

(2) Dossier xcii. folio 7.

(3) Dossier lxxiii. folio 43.

mène et de Tlialie. Il a introduit dans ses tragédies des boulfons, des fous, et il a fait sortir du désordre de leur raison des traits sublimes de sagesse que le contraste fait briller comme des jets de lumière au sein des plus obscures ténèbres. Il a même osé frapper de démence le plus intéressant de ses personnages. Il met en scène le roi Lear, partageant ses états à deux de ses filles, ensuite abandonné et poursuivi par elles, tombé dans la plus déplorable indigence, fugitif, demi-nu. sans abri au milieu dune nuit orageuse (1 biver, et n'ayant conservé de sa raison que le souvenir de ce qui la lui a fait perdre ; insensible à la douleur pbysique. mais succombant sous la douleur morale, il s'écrie : " Soufflez, vents, neiges, tempêtes, frimas ; tombez sur ma tête chenue. Je n'ai pas à me plaindre de vous. Je ne vous ai pas donné un royaume ! » Quel contraste affreux ! Les injures de ses filles ingrates le rendent insensible à [celles] des éléments en fuieur. el les malheurs du père, se confondant avec ceux d'un roi dans son âme bouleversée, le rendent le plus touchant objet de la pitié humaine (i) ».

Les plus hauts j)roblèmes philosophiques sont abordés })ar Bernardin et s'il n'a pu. sur chacun d'eux, trouver du nouveau ou inventer des arguments décisifs, du moins il a essayé, fidèle à l'épigraphe de ses œuvres, d'imaginer une doctrine consolante : Miseiis saccurrcre disco. C'est ainsi qu'il prêche au malheureux la résignation devant la mort :

« Tu crains la dissolution totale de tes nerfs, de ton sang-, il) Dossier xxxvi, folio 47.

10 liEHNAKDIiN DK SAINT-PIEHKE

de les os, de Ion corps qui doit être une masse de iiourritiire. Ah! c'était eu entrant dans la vie qu'il fallait craindre l'assemblage de tes os, de ta peau, de tes sensations, de tes préjugés: toutes ces choses s'assemblaient pour donner lieu à une lutte perpétuelle entre les éléments, les hommes et les préjugés qui t'effraient. Aussi la bonne nature t'a donné l'ignorance des maux en entrant dans la vie, afin do l'engager à y entrer sans crainte. Maintenant elle te donne la science de tes maux afin de l'engager à la quitter avec plaisir. — Mais que deviendrai-je au-delà du tombeau? — Ce ({ue lu étais en deçà de la naissance. Lorsque lu n'auras plus de corps, tu n'auras plus à craindre la faim, la soif, la nudité, le travail, les maladies, la douleur. — Mais que deviendra mon âme ? — C'est un grand orgueil aux hommes de prétendre savoir ce que deviendra leur âme après la mort. C'est une inquiétude inspirée aux peuples par les prêtres de toutes les religions pour les gouverner. L'inquiétude de l'immortalité est une maladie d'un être mortel. Fie-toi à Dieu du sort de ton âme après la mort, comme tu t'en es fié avant ta naissance (1) ».

Je crois en avoir assez dit pour montrer quel intérêt il y aurait à ce que quelque bon travailleur dévoué, patient et scrupuleux, voulût bien se donner la peine de rassembler les éléments des Harmonies authentiques, dispersés dans les manuscrits du Havre. Jusque-là, il faut dire et répéter que l'œuvre médiocre et ridicule, imprimée par Aimé Martin sous ce titre, n'est pas de Bernardin de Saint-Pierre, mais de Martin. On s'en rendra du reste nettement compte en lisant les pages suivantes : c'est le d^ébuj, des Hari)ioiiies, telles que Saint-Pierre les avait écrites en 1790.

(1) Dossier lxx, 35-3G.

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