PREAMBULE
J'étais célibataire, et déjà avancé en âge, lorsque, (lésirniit paver à la nature la dette de la vie avant celle de la mort, je sentis redoubler en moi le besoin d'avoir une compag-ne et des enfants. C'est aux femmes que la nnture confie le soin de nos premiers et de nos derniers jours, et c'est à nos enfants qu'elle transmet celui de notre mémoire avec la vie qu'elle nous a prêtée. Dans l'incertitude du patrimoine que je pourrais laisser aux miens, je conclus ridée de leur montrer le cours des devoirs qu'ils auraient à remplir, afin qu'ils vécussent meilleurs que moi, et plus heureux. Dans la supposition même où je n'aurais pas d'enfants, je pensai que mon expérience pourrait être utile à quelques infortunés, et que des fils acquis par la reconnaissance ne me seraient pas moins attachés que ceux qui m'auraient été donnés par la nature. J'avais déjà en ([uelque sorte des enfants d'adoption dans Paul et Virginie, mais il m'avait été facile de tracer la route de leur bonheur dans une ile fertile et peu habitée, au sein de l'ignorance et de l'innocence. Il n'en était pas de même de l'Europe, où nous naissons entourés d'erreurs et de préjugés funestes
(1) Dossier clxx, folios 1-14.
1^ BERNAKDIN I)K SAlNT-l'IEKRE
qui s'étendent jusqu'aux extrémités du monde. Il nous faut des lumi^rcs et des vertus pour apprendre à y vivre.
Comme une hirondelle ([ui, battue de la tempête pendant tout Tété sur ime côte orageuse du Spitsberg, veut faire une ponte avant Thiver, pétrit de la terre, arrache le duvet de sa poitrine pour en tapisser le nid de ses petits, je recueillis les débris de mes études, les mémoires de mes voyages, et je tirai de mon cœur les sentiments les plus intimes pour en réchauffer un jour celui de mes enfants. Il fallut ensuite assembler tous ces matériaux pour en faire un objet d'instruction. Ce fut là le difficile.
L'ordre est la première des beautés, il en est la source. Il résulte de l'assemblage de toutes les parties d'un objet, ou plutôt c'est lui qui les ordonne. Il est la l)eauté par excellence. C'est celle de la nature, à laquelle seule il appartient d'établir des proportions, d'en former des ensembles particuliers, et de les réunir tous dans un seul.
L'ordre est si nécessaire à notre mémoire que nous ne pouvons y placer une science si toutes ses parties ne se rapportent pas les unes aux autres ; or il n'y a point de science plus étendue et plus difficile à ordonner que celle qui nous enseigne à vivre. Savoir mourir n'est qu'une partie de la philosophie que nous apprenons de nous-même, mais nous tenons de la nature et de nos semblables le savoir vivre.
Pour avoir des guides dans une carrière aussi vaste, je consultai d'abord notre éducation. Je vis
que nous la commencions par la grammaire, et que nous la terminions par la physique. On eût agi ce me semble plus raisonnablement en renversant cet ordre, en commençant par des leçons de physique qui parlent aux sens, et finissant par des leçons méta[)liysiques do grammaire qui ne peuvent (Hre comprises que par des esprits déjà exercés à la méditation. Il faul, dit-on, apprendre avant tout à parler aux enfants. Mais de quoi parleront-ils lorsqu'ils n'ont encore rien à dire. C'est comme si on leur apprenait à manger avant d'avoir des dents, ou à marcher avant qu'ils puissent se tenir sur leurs jambes. Les idées doivent leur venir avant les paroles. Il faut donc leur montrer des objets pour leur faire venir des idées ; les mots viendront ensuite, et, quand ils en auront une provision, ils sauront bien les arranger. Ils ont la conscience de leurs facultés. Ils tètent sans connaître la pesanteur de l'air; ils marchent sans avoir appris les lois de l'équilibre ; ils parlent sans savoir celles de la grammaire, et cela est dans l'ordre naturel, car c'est la langue qui a produit la grammaire, et non la grammaire la langue ; cellelà n'est venue que bien après.
Mais ce qu'il y a de plus étrange dans le plan de nos études^, c'est que cette grammaire qui occupe si laborieusement nos enfants pendant six ou sept ans porte uniquement sur la langue latine, qu'on ne i»arle plus, et qui n'a d'autre objet que l'intelligence dune douzaine d'auteurs morts il y a plus de dix-huit cents ans, de sorte que si Virgile,