LI-: ïKXTK ArTiiKNTinn-; i»i:s " hahmomks » oo
Je sais bien que quelques auteurs qui ont écrit des traités sur les sciences ne seront pas de mon avis. Ils ont une si haute opinion de leurs méthodes qu'ils croient que c'est les renverser que d'en déranger les mots. J'ai connu un examinateur des inp:énieurs qui a rejeté des jeunes gens du plus grand mérite parce quils ne répétaient pas ses démonstrations mot à mut. D'un autre coté il en a admis quelques-uns de bien médiocres, parce qu'ils avaient une mémoire heureuse. A la vérité ils étaient protégés par des grands. Pour nous, nous ne nous proposons que d'exercer le cœur et l'esprit des enfants. C'est parmi ceux auxquels on apprend à retenir littéralement des mots que se forment tant d'esclaves des opinions humaines, qui soumettent toute leur vie leur jugement à leur mémoire et leur raison à l'autorité dautrui. Il faut qu'une école fasse éclore dans les enfants les premiers sentiments de la nature tels qu'ils les développent eux-mêmes sur le sein maternel, où ils font le premier apprentissage du langage et de la pensée. Quoique je doive parcourir dans ce^ ouvrage le cours des devoirs de l'homme et moccuper particulièrement de l'amour filial, j'en dirai ici deux mots parce qu'il entre nécessairement dans l'organisation d'une école primaire, qui doit être une image de la maison paternelle (1).
(1) Ici se trouvL- un morceau publié par Aimé Martin dans ses Harmonies, t. X. p. H:3, « c'est sur le sein maternel.... ». Il supprime cà et là tout ce qui rappelle l'intention de la pre-
.")() HKRNAKItlN l»l': SAINT-PIIIHHE
Il est intéressant d'observer dans ces deux exemples rinfluence maternelle sur l'éducation et les ell'ets o|)i)(>sés ([u'elle produisit sur Néron et sur Alexandre. Ag:rippiue et Olympias étaieid à peu prés du même caractère. Cependant la première trouva dans Néron à qui elle avait donné le trône un fils dénaturé, et la seconde dans Alexandre un fds plein d'amour fdial et de respect. Ce n'est pas seulement le siècle et les lieux où ils vécurent qui en furent cause. A la vérité l'Italie était plus dépravée que la Macédoine, et Rome que la petite ville de Pella, mais chacim d'eux avait eu pour précepteur l'homme le plus austère joint au plus grand philosophe de son temps, Néron, Burrhus et Sénéque; Alexandre, Léonidas et Aristote. Il ne leur manquait donc rien pour former à la fois leur cœur et leur esprit. Mais Agrippine corrompit elle-même l'enfance de Néron pour le gouverner, et rendit ainsi inutiles tous les préceptes de la philosophie. Olympias, au contraire, négligée par Philippe qui avait épousé une seconde femme, se mit sous la protection de son fils et favorisa son éducation de tout son pouvoir.
On peut ajouter à ces considérations que Domitius, père de Néron, fut un très méchant homme, tandis qu'on ne peut guère reprocher à Philippe
miére heure, et la date de la eoiiiiiosilion du livre, « Je but est de former des iiatriotes... ce serait déjà un grand avantage pour l'école primaire et i)oiir la patrie... »... IjC passage reproduit par Aimé Martin va jusqu'à la page H'.):... « dix mille lettres semblables. »
LE TEXTE AUTHENTIQUE DES « HARMONIES » o7
([lie la ruse. Mais Alexandre se préserva de ce vice par son éducation, car personne n'eut plus de loyauté. D'ailleurs si les qualités morales des pères se communiquaient aux enfants, Agrippine, mère de Néron, eût été vertueuse, puisqu'elle était fille de Germanicus.
Ces réflexions nous mènent à parler d'un cas fort commun, fort embarrassant, au sujet duquel tous ceux qui écrivent sur l'éducation gardent le silence (1).
On trouvera peut-être étrange qu'après avoir hlàmé l'usage ancien des collèges qui ne nourrissaient l'esprit et le cœur des jeunes gens que d'exemples et de maximes tirées de l'antiquité, j'en cite à mon tour aux enfants de l'école primaire. C'est que comme cette école ne doit leur apprendre ni le grec ni le latin, je leur présente au moins les
11) Aimé Martin introduit dans les Harmonies, tome X, p. 89-93, ce passage, modifié depuis: « Ou peut ajouter... ». Il se permet d'imprimer : « si un tils a un père coupable envers son souverain », là oii Bernardin avait mis: « si un fils a un père coupable envers la république... »; Bernardin avait mis: « les Romains, dont nous avons quelquefois exagéré les principes dans notre Révolution » : Aimé Martin biffe ces trois dt>rniers mots, et, du même coup, il supprime ce passage qui fait si grand honneur à Bernardin ; à la fin de l'histoire de ce père nourri par sa fille, reproduite par Aimé Martin à la page 92, en partie seulement. Bernardin ajoutait: «hélas! elle eut été chez nous mise à mort par cette loi à la fois injuste et dénaturée, quisubsisteencore,etcondamne àlamème peine les émigrés pris les armes à la main contre leur patrie, et ceux qui, fidèles aux lois de la nature, ont donné des asiles ou des secours à des bienfaiteurs, à des enfants, à des pères proscrits et fugitifs! »
o8 BERNAHOIN OK SAINT-PIERHE
plus beaux fruits de ces deux belles langues. Je ferai de même, chemin faisant, autant que je le pourrai, pour les autres langues et pour les autres études des sciences et des arts qui ne sont pas gratuites. Je tâcherai de leur en donner Tappétit, afin de leur en faire naître le goût, et qu'ils puissent s'y livrer un jour, chacun suivant son talent. C'est ainsi que Jean-Jacques apprit le latin de lui-même, le goût de l'antiquité lui étant venu d'al)ord par la lecture des hommes illustres de Plutarque, où son père lui apprit à connaître ses premières lettres, dans la traduction d'Amyot. On ne peut douter, par le caractère même de ses écrits, qu'il n'ait du à cet ouvrage l'énergie de son style, et son enthousiasme pour la vertu. D'ailleurs, par ces citations qu'un instituteur doit prendre, suivant l'occasion, dans les histoires de tous les peuples, on dispose les enfants à la philanthropie, et à se regarder comme membres de la république du genre humain, dont la nôtre n'est qu'une famille. Les hommes vertueux appartiennent à toutes les nations. Ce sont là les grands modèles de la nature humaine. Ils nous la présentent dans toute sa dignité, afin que nous puissions réformer la nôtre sur eux. Leurs pieds sont encore sur la terre, mais leur tète est dans les cieux. Ils s'élèvent au-dessus des siècles, comme ces promontoires qui, du rivage des mers, portent leurs sommets au-dessus des tempêtes, et servent aux navigateurs à assurer leur route.
Au reste, en dirigeant nos enfants vers eux, je ne rétablis point les abus de notre ancienne éducation.
Elle leur présentait indifréremment toutes les actions des hommes célèbres de l'antiquité, morales ou immorales, et souvent elle ne louait en eux que des crimes heureux, tels que ceux de la guerre et des conquêtes; la nôtre offrira à leurs haines les injures et à leurs amours les bienfaits exercés envers le genre humain. Celle-là ne leur parlait que des nations mortes, celle-ci leur parlera des nations vivantes, et surtout de celle pour laquelle ils doivent vivre. Ne craignons donc pas, sous un régime républicain, d'égarer les enfants par les exemples des grands hommes étrangers à leur patrie. Un jour, par le penchant qu'il^s* ont à imiter ce qu'ils voient faire ou ce qu'ils entendent dire, l'histoire de leur village leur deviendra phis intéressante que l'histoire romaine. Un jour ils mettront en réalité dans leur maison ce qu'ils n'ont vu qu'en image dans des livres; mais s'il se trouvait dès à présent dans leur voisinage quelque homme vertueux, ne fut-ce qu'un simple berger, il ne faut pas balancer à en préférer l'exemple à celui de Socrate même. Il est donc nécessaire que l'instituteur s'informe de la conduite des enfants hors de l'école, qu'il loue et honore leur respect, leur obéissance, leur amour envers leurs parents ; qu'il ne leur propose, dans tous leurs exercices, comme à autant d'Épaminondas, de plus belle récompense que l'approbation de leur père et de leur mère ; qu'il se souvienne luimême que l'école primaire n'est qu'une image de la maison paternelle, et que la maison paternelle est le berceau de la patrie.
HO 1?KHNAUI»1.N HK SAl.NT-l'ŒKHP:
Un autre avantage que les enfants peuvent tirer des hommes vertueux de l'antiquité, c'est d'en porter les noms (l). Les noms inlluenl beaucoup sur leurs caractères, comme je lai remarqué dans mes études. 11 importe donc l)eauc()U[) de leur en donner, dès leur naissance, qui les disposent à la vertu. Ce n'est pas qu'ils doivent mépriser ceux de leurs familles. On doit leur citer le mot de Cicéron, dont le nom, dérivé en latin de « cicer », signifie pois chiche. On lui conseillait d'en changer. « Je le rendrai, dit-il, si célèbre, qu'on se fera honneur de le porter. » Au reste, l'influence des noms sur les hommes est plus grande qu'on ne pense. C'est par une profonde politique que Rome moderne donne
(1) Aimé Martin a introduit dans les Harmonies quelquos lignes seulement de tout ce paragraphe. Pour permettre au lecteur de constater immédiatement lui-même quelles libertés Aimé a prises avec le texte de Bernardin, et combien les Harmonies ressemblent peu au livre projeté par Saint-Pierre, voici ce passage tel qu'Aimé Martin l'a reproduit au tome X, p. 94 : « Les noms des entants inlluonl souvent sur leurs caractères, comme je l'ai remarqué ailleurs: il importe donc beaucoup de leur donner, dés la naissance, des surnoms d'hommes vertueux. Ce n'est pas qu'il lew soit permis de mépriser ceux de leurs parents. On doit leur citer le mot de Cicéron, dont le nom dérive en latin de « cicer », qui signifie pois chiclie. On lui conseillait d'en changer. .Je le rendrai, dit-il, si célèbre, (ju'on se fera honneur de le porter. Au reste, l'influence des noms sur les hommes est plus grande qu'on ne le pense. C'est par l'efifet d'une bonne politique que Rome moderne donne aux enfants naissants et aux jours de l'année les noms des saints qu'elle a elle-même canonisés. Ces noms réveillent les souvenirs de toutes les vertus. »
LE TEXTI-: AUTHENTIOl K DES < HARMONIES « 61
aux enfants naissants et aux jours de Tannée les noms des saints quelle a elle-rnihue canonisés. Elle a aussi choisi les plus fameux de l'antiquité dans tous les états, jusqu'à ceux d'Alexandre, d'Aug:uste. d'Hector, de Diane, de Virg-ile, d'Ovide, d'Hélène, d'Achille, de Charles Magne. Ce sont des chaînes morales qui lient les peuples et leurs différentes trilius à sa conimiuiion. Chacun de leurs iiidivithis y est attaché par un nom saint comme par un anneau sacré. >«otre almanach répuhlicain ne nous présente que des noms d'outils agraires, de plantes et d'animaux. H n'y a pas moyen de chercher là des patrons. Je désirerais au moins que chaque décade y fut illustrée par le nom de quelque vertu. Pourquoi, dans le cours des jours qui règlent la vie sociale, ne nous offrir que des qualités physiques? N'avons-nous pas autant jjesoin, au moins, de qualités morales ? Pour remédier à cet oubli de la législation, on peut donner dans l'école de beaux surnoms aux enfants, comme des récompenses de leur bonne conduite. On peut aussi les leur faire échanger avec leurs amis suivant la coutume touchante des peuples (fui vivent encore suivant la nature, et qiM' nous appelons sauvages. Hs croient, en cliangeant entie eux de noms, changer aussi d'âmes. Mais nous parlerons de ces douces relations de l'amitié à l'harmonie fraternelle.
Après avoir conservé parmi les enfants le sentiment de l'amour fiUal. il est aisé de l'étendre jus- ([u'à la divinité. Sans leur montrer d'abord ces relations admirables d'intelligence répandues dans
"6^ liKHNAHItlN ItK SAINT-I'IKHIU-;
tout liinivers, je leur parlerais de Dieu coinine du pi^re de la nature, je leur inspirerais en lui une confuuu-e aveugrle comme dans un être tout puissaut et intiuimeut sage. Je sais bien que cet abandon sans réserve à la Providence est rej^ardé par quelques personnes comme un ([uiétisme dangereux et comme un fatalisme qui nous ôte à nous même l'usage de notre raison. Mais il en est des principes moraux comme des principes physiques; nous n'en saisissons que des harmonies. La conduite de l'homme est en raison composée de la raison générale de l'univers et de la sienne propre. Il faut donc que celle-ci se règle sur celle-là, et je ne sais sil ne vaut pas mieux dans une infinité de cas nous abandonner à la raison de Dieu qu'à la nôtre. Il est certain d'abord que nos lois particulières émanent des lois générales de la nature. 11 n'a point dépendu de moi, en aucune manière, de naître homme ou femme, Asiatique ou Européen, Français ou Anglais, de telle condition ou d'une autre, de parents doux ou durs, de recevoir telle ou telle éducation, dans ce siècle-ci ou dans le précédent. De toutes ces données sont résultés nécessairement mon sexe, ma religion, ma patrie, mon état, mon tempérament, mon caractère, mes lumières et le rôle que j'ai joué dans le monde. Voila donc une véritable fatalité ; si les principaux événements de mon existence ont été déterminés, pourquoi ne croirais-je pas qu'il en est de même des plus petits, qui n'en sont que des conséquences? Celui qui a créé l'arbre en a créé les feuilles, et
LE TEXTK AITHENTIOIF: PKS " lIAHMiiNIKS » 68
celui qui lait voler loiseaii en a fait les plumes.
Je ne m'engagerai pas ici dans le labyrinthe des questions élevées sur la liberté de l'homme ; mon but est de rendre les hommes non sophistiques et raisonneurs, mais les plus heureux possibles. Or, de toutes les opinions religieuses. Je n'en connais point qui tranquillise davantage que ce que nous appelons le fatalisme, et qui n'est au fond qu'une soumission sans bornes aux décrets de la Providence. Je jugerais que c'est une vérité qui vient de Dieu par cela seul qu'elle fait le bonheur des hommes. Elle a été la première base du christianisme comme on le voit par plusieurs passages de TÉvangile. F^lle est celle de la religion des Turcs et les rend calmes au milieu des agitations de la vie et des épouvantes de la mort. Si nous leur reprochons de mourir victimes de plusieurs maladies auxquelles ils pourraient trouver des remèdes, ils nous reprochent à leur tour de périr à la fois et par les remèdes et par les maladies. Ils ont de plus la sécurité, et nous l'inquiétude.
Ce sentiment de confiance en Dieu est d'accord avec la raison même. Toutes les conditions de la vie sont égales. Le sort d'un aigle qui règne au haut des airs n'est pas préférable à celui d'une mouche qui pompe le nectar des fleurs. Il y a pour tous les êtres égalité de biens et de maux; et quoique la société semble déranger cet équilibre parmi les hommes, il subsiste toujours dans la nature qui nous rend au moral les jouissances que nous perdcms au physitiue. La nature rendit Epictète dans
64 ni'.liNAHDI.N I>E SAINT-PII'IKIŒ
les l'ers plus liouronx «lue Néron sur le trône, et Marc-Âurèlc, entouré des soucis de l'empire, aussi tran([uille qu'Épictète dans sa chaumière. Mais quand la balance des biens et des maux serait inéj<al(' dans la vie, la mort la met de niveau. Elle ég-alise tontes les conditions; elle remplit de crainte les fortunés et d'espérance les misérables.
Rien n'est donc pins raisonnable, plus utile et plus consolant, que d'apprendre aux enfants à se soumettre en tout à la volonté de Dieu, c'est-à-dire à tous les événements qui leur arrivent, comme étant des résultats de sa sagesse infinie. Âccoutumons-lesde bonne heure à se confier et à s'adresser à lui, comme au père commun des hommes. Le sentiment filial s'élèvera de leurs i»arents à la divinité, et de la divinité redescen(ha jusqu'à leurs parents. Ces deux atrections de Tàmese rédéchiront mutuellement.
La leçon de l'école finirait comme elle a commencé par des chants agréables et rehgieux. Plut à Dieu qu'on y put renfermer le sens des leçons. Tons les enfants aiment à chanter des vers, et, dans l'ancien régime même, oîi on ne leur enseignait que de la prose, il n'y avait point de petite fille qui ne sût beaucoup plus de chansons que de leçons. Les premiers hommes surent chnnter avant de savoir écrire. Leurs lois, leurs histoires, les louanges des dieux et des héros furent renfermées dans des chansons. De là vient, suivant Âristote. que h' même nom grec fut donné aux chansons et aux lois. .le dois cette remarque à Jean-Jacques.
LE TEXTE AUTllEXTIOlE DES (( UARMONIES » 65
Si l'ccole primaire doit Hre une image de la maison paternelle, réducatioii qu'on y donne doit être une théorie de la vie. Mais comment s'y prendre pour la tracer d'une manière facile et duratde dans l'esprit des enfants. Pour aider leur mémoire, on leur donne quelquefois les principes de la géographie, de la grammaire, de l'histoire et même de la religion romaine en vers techniques ; en leur traçant des éléments de morale. J'ai senti qu'il fallait parler à leur jugement, et qu'une suite de raisons serait plus difficile à trouver, mais plus aisée à retenir qu'ime suite de rimes.
Citoyens, redouhlez, je vous prie, d'attention: je vais vous montrer le chemin par où j'ai marché, et, dans quelques pages, le résultat de plusieurs années de méditations.
Plan des harmonies de la nature (1).
I.a métaphysique sans la physique est une mer sans rivages. Pour ne rien mettre de vague et d'incertain dans les lois de la morale, je cherchai à les faire l'ésulter de celles de la nature. J'examinai d'ahoi'd quels en étaient les agents. Le soleil me parut évidemment son premier moteur. S'éloignet-il de notre hémisphère? L'air cesse d'être dilaté,
(1) On iM'iil lire (l.iiis 11' ]iréaail)ule des Harmonies, au lome VIII, ji. wiv ri siiivaiiles, ce morceau, qu'Aimé Martiu donne comme étant de lui, idée fort singulière. La comparaison du manuscrit avec le texte imprimé permet de souligner un très grand nombre de petites moditications de fond et déforme.
66 BKHNARniN DE SAINT-I'IKHHK
leaii d'èlro (liiide, la terre d'être féconde, la plante de végéter, l'animal de se mouvoir. La nature se couvre à la fois du voile sombre de la nuit, des glaces de l'hiver, et bientôt de celles de la mort, si l'absence de l'astre (|ni lépand la hnnière, la chaleur et la vie, était i)lus longtemps prolongée. Le soleil se rapproche-t-il de nous? Il fait souffler les vents du midi vers notre pôle qu'il circonscrit de ses rayons; il en démolit l'immense coupole de glace qui l'a couvert pendant son absence ; il en fait jaillir les sources de l'océan qui circule comme un fleuve autour de la terre pour la féconder; il donne aux végétaux et aux animaux le signal des générations, il produit les couleurs, les formes, les mouvements. Il pénètre tout de sa chaleur vivifiante. Tout feu émane du soleil comme toute eau de l'océan. Notre vie même n'est qu'un feu dévorant qui a besoin d'un entretien perpétuel. Si nous ne lui donnions chaque jour de nouveaux aliments que le soleil a saturés de ses rayons, elle s'évanouirait bientôt, ou plutôt elle nous consumerait nousmême, car les cendres de la mort ne sont que celles de la vie. Les rayons du soleil forment un élément céleste, car quoiqu'ils animent tout, aucun animal terrestre n'en fait le foyer de son existence. Il n'y a point d'être visible qui leur soit ordonné, comme l'oiseau à l'air, le poisson à l'eau, le quadrupède à la terre, si ce ne sont peut-être les âmes même de tout ce qui respire. Ils ne sont point, comme les autres éléments, soumis au pouvoir des hommes. Aucun physicien ne peut les pomper, les compri-
LE TEXTE ALTllENTiOl E DES « HARMONIES » 67
Hier, les dilater, les couper, les conserver clans des vases. Ils ne subissent que les lois du ciel. Ils nons environnent de toutes parts, et on ne peut les saisir. Ils tombent sans pesanteur, et ils sélèvcnt sans légèreté ; ils meuvent tout et sont inébranlables ; ils traversent les vents sans être agiles, les eaux sans séteindre, la terre sans s'y renfermer. Enfin si quelque être peut représenter à nos yeux la divinité, c'est, sans doute, le Soleil, dont les rayons nous font tout voir et dont la contemplation nous éblouit.
Après le feu, l'air me paraît le second agent de la nature. Il est nécessaire à Texistence de tous les êtres. Il est même la nourriture du feu, suivant un ancien axiome, aer pabulum irjnis. Sans air tout feu s'éteint. Les rayons du soleil même ne produisent point de chaleur sans sa médiation. C'est ce que prouvent les sommets des grandes montagnes, qui, s'élevant à une hauteur où l'atmosphère est Irop raréfiée, sont couverts dune neige éternelle. L'atmosphère, par sa transparence et sa forme sphérique, est comme un verre convexe dont la nature a entouré le globe pour y rassembler les rayons du soleil. D'un autre côté l'atmosphère leur doit sa dilatation, et les mouvements qui en résultent et (jui produisent les vents. L'air a d'autres propriétés dont nous ne nous occuperons pas ici. Il suffit qu'il soit nécessaire à l'existence de tous les êtres vivants qui le respirent même au fond des eaux.
L'eau me semble être le troisième agent de la nature. Elle est comme l'air subordonnée au soleil.
68 HEKNAHnm HK SAI.NI'-I'IKIU^K
Kllc lie lient que de lui sa (luidilé. Sans sa chaleur elle Ibrmerait un corps solide. Elle se présente à nous sons des rapports ])lus multipliés ([ue ceux de l'air, qui échappe à notre toucher par sa raréfaction, et à notre vue par sa transparence. Nous devons à Tean toutes les moditications de la lumière, et des covdeurs dont se décore Tatmosphère. Nous la voyons sons trois combinaisons dillerentes: d'évaporation dans Tair où elle se manifeste sous la f(nnne de nuages, de fluidité dans les rivières et les mers, où elle sert à nos princi])aux besoins comme ean, et de solidité sur les sommets des hautes montagnes, où elle est dans son état naturel de glace, mais surtout sur les pôles du monde, où elle forme dans leur hiver des continents de plusieurs lieues de hauteur à leur centre et de plus de quatre mille lieues de circonférence à leur hase. Elle forme ainsi trois océans de différentes espèces, Taérien, le fluide et le glacial. Chacun d'eux se subdivise comme nous le verrons ailleurs en deux autres, l'aérien en visible qui nous apparaît sous la forme de nuages, et en invisible qui est fondu en vapeurs dans l'atmosphère ; le fluide en terrestre qui est à la surface du globe et en souterrain, distrihué en nappes d'eau dans son intérieur, et (jui fournit les sources des rivières et des puits; enfin le glacial en deux glaciers polaires, l'im austi^al, l'autre hori'al ; ceux-ci sont, par leurs fontes périodi^pu'S, en rapport avec le (-ours du soleil et de la lune, les premiers mobiles du mouvement des mers et peutêtre d'une partie de ceux du globe.
LE TEXTK AITIlENTIori-: DES <( HARMONIES » (>9
La terre est sans doute le quatrième aj^ent de la nature. Elle se présente à nous sous des combinaisons encore plus multipliées que celles de Feau, pai" SCS fossiles si variés, ses minéraux, ses carrières, ses métaux ; elle n'est pas moins diversifiée à sa surface par ses plaines, ses vallées, ses montagnes, ses roches. Klle paraît on ruine, et comme formée d'une nndtitude de matières hétérogènes. C'est cependant ;i elle que l'ensemble des éléments est attaché; lair cl l'eau lui sont subordonnés par leur pesanteur, c'est-à-dire par son attraction, comme elle l'est à son tour au soleil par la même loi. C'est aussi elle qui intéresse le plus les hommes qui jusqu'ici (l).
« Soyez mes guides, filles du ciel et de la terre, divines harmonies. C'est vous qui assemblez et divisez les éléments ; c'est vous qui organisez tous les êtres qui végètent et tous ceux qui respirent. La nature a remis dans vos mains le doulde flambeau de l'existence. Une de ses extrémités brûle des
(1) Ici il y a dans le manuscrit une lacune, de la page :]0 à la page 45, lacune qui peut être sujjpléée par les pages xxvii- XXXVI du préambule d'Aimé Martin, puisqu'il s'est contenté dans les pages préc(:dcntes de reproduire le manuscrit de Bernardin en le uiodilianl. Le plus étrange peut-être, c'est que Aimé ^lartin lermine ce préamhule par un morceau qu'il attribue vaguement à Eernardin, « le tableau de ces harmonies qui inspiraient le peintre des amours de Paul et Virginie, lorsque dans son entliousiasme je l'entendais s'écrier: « Soyez mes guides, tilli/s du ciel cl de la Icrrc divines Harmonies, etc. » (Tome VIII, p. wxvui-ix). En réalité, Marlin avait sous les yeux le manuscrit, et il s'est permis de le retoucher.
70 BERNAHPIN nK SAINT-PIEHRK
feux de ramour, et l'autre de ceux de la guerre. Avec les feux de Tamour vous touchez la matière, et vous en faites naître le rocher et ses fontaines, Tarbrc et ses fruits, l'oiseau et ses petits, trois aimants diflereiits, réunis par de ravissants rapports. Avec les feux de la guerre vous enllammez la même matière, et il en sort le faucon, la tempête et le volcan qui rendent l'oiseau, rarl)re et le rocher aux éléments. Tour à tour vous étendez sur la terre et vous retirez à vous les fdets de la vie, non pour le plaisir d'abattre ce que vous y avez élevé, mais pour y conserver l'équilibre de la vie et de la mort d'après des plans inconnus aux mortels. Si vous n'y faisiez pas mourir, l'ien ne pourrait y vivre. Si vous n'y détruisiez pas, rien n'y pourrait renaitre. Sans vous tout y serait dans un éternel repos. Mais partout oîi vous portez vos doubles flambeaux, vous faites naître les doux contrastes des couleurs, des formes, des mouvements. Les amours vous précèdent et les générations vous suivent. Toujours vigilantes, vous vous levez avant l'astre des jours, et vous ne vous couchez point avec celui des nuits. Vous agissez sans cesse au sein de la terre, au fond des mers, en haut des airs. Planant dans les régions du ciel, vous entourez ce globe de vos danses éternelles, vous tenant toutes par la main, parées d'habits différents, et dans des attitudes ineffables. Vous étendez vos cercles infinis, d'horisons en horisons, de sphères en sphères, de constellations en constellations, et ravies d'admiration et d'amour vous attachez les
LE TEXTE Al TUENTIOIE DES » HARMONIES » 71
chaînes innombrables de l'être au trône de celui qui est.
Sœurs immortelles, du sein de la gloire, abaissez-vous vers im enfant de la poussière. Donnezmoi, sur le penchant de la vie, d'en tracer le cours aux enfants de ma patrie, sans les égarer. Ah ! si vous m'inspirez des leçons qui les rendent dignes de la liberté que leurs pères ont conquise, mon couchant vaudra mieux que mon aurore. Puisse leur bonheur influer un jour sur celui de l'univers! filles de la sagesse éternelle, harmonies de Ui nature, tous les hommes sont vos enfants. Ils ont sans cesse besoin de vos secours maternels. Sans vous ils sont nus, misérables, discordants partout de langues, de mœurs, d'opinions. Mais vous les appelez par les besoins à toutes les jouissances, par leur diversité à la concorde, par leur faiblesse et leur union à l'empire. Vous les admettez par les lumières et la vertu au partage de vos bienfaits et de votre puissance. Ils sont les seuls de tous les êtres qui jouissent de tous vos travaux, et les seuls qui les imitent. Ils ne sont savants que de votre science, ils ne Sont sages que de votre sagesse, ils ne sont religieux que de vos inspirations. Sans vous il n'y a point de beauté dans les corps, de sentiment dans les cu'urs, d'intelligence dans les esprits, de bonheur sur la terre, et d'espoir dans les cieux. »
Caen. — Impr. H. Delesques. rue au Canu. 34.
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