‹ Le Texte de la Nouvelle Héloïse et les éditions du XVIIIe siècleChapitre 7 sur 39 · L HISTOIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

L HISTOIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Pendant un voyage que fit Rey à Paris en 1768, Rousseau lui lut à Montmorency «quelques morceaux de la Nouvelle Héloise.» Le i3 septembre 1768, Rousseau annonce que le roman, en six parties, est entièrement achevé et qu'il pourra, s'il le désire, commencer par lui imprimer une édition de ses œuvres. Jean-Jacques projetait même un voyage à Amsterdam, fixé au printemps de 1759, pendant lequel il devait surveiller l'impression. Le prix convenu avait été fixé tout de suite à quinze louis neufs par partie. Le 3i octobre, Rey précise ses intentions : « Je commencerai par vos lettres que vous m'avez fait le plaisir de me faire voir à quinze louis la partie ; je voudrais les publier par deux parties à la fois, mais comment faire pour les dessins? Voudriez-vous les faire exécuter à Paris et combien demanderait-on par sujet? Vous pourriez m'envoyer partie par partie et je vous ferai payer en peu de temps à chaque fois, sans m'engager à tout finir pour le mois de septembre prochain; ()0 louis font 2160 livres, c'est une somme, sans compter les autres frais qui iront bien au delà ; combien croyez-vous que tiendra de pages chaque partie ? » Le 19 février 17^9, Rey réclame les deux premières parties du manuscrit en promettant pour le mois de mars

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trente louis neufs. En réponse, le 14 mars, Rousseau précise ses conditions définitives. L'ouvrage sera sur beau papier, de caractères et de format à convenir; les feuilles seront tirées seulement après le retour des épreuves corrigées; on suivra exactement Forthographe, la ponctuation, même les fautes du manuscrit ; l'ouvrage paraîtra tout à la fois et Rousseau en recevra soixante exemplaires ^

A la même date du 14 mars, Rousseau indique qu'il expédiera la première partie le dernier jour d'avril et que les parties suivront de mois en mois. En fait, Rey accuse réception de la première partie le 18 avril. Rousseau expédie la deuxième le 2 mai et Rey annonce son arrivée le i3. Le 14 octobre, il est question dans une lettre de Rey de la troisième partie. Le 27 octobre, la quatrième partie vient d'arriver. Le i5 décembre, la cinquième est expédiée. Rey Ta reçue le 24. Envoi de la sixième le 18 janvier et accusé de réception du i^'' février^.

La question des épreuves fut l'objet de constantes difficultés et négociations. A cette date les ports de paquets aussi pesants étaient extrêmement coûteux^. Rousseau refusait de les prendre à sa charge en affirmant que tous ses bénéfices d'auteur y passeraient. D'autre part, en suivant la voie régulière de la poste, il crai-

1 Bosscha: pp. 63, 65, 66, 68-69. — Œuvres. VIII, p. 36o. — Lettres de Rey du 20 septembre 1758, 24 octobre, 3i octobre, 19 février 1759, mars.

- Bosscha: pp. 68, jb, 82, 84. — Lettres de Rey du 14 mars 1759, 10 avril, 2 mai, 14 mai, 1 3 octobre, 27 octobre, i5 décembre, 24 décembre, I février 1760.

' Ils venaient même d'être augmentés. (Cf. une lettre de Thieriot à Voltaire du 28 novembre 1759. Revue d'Hist. litt. de la France, 1908, p. -M8.)

gnait des indiscrétions, des détournements ou des difficultés de police. Il commence par indiquer à Rey qu'il devra expédier à d'autres adresses que la sienne, en alternant ces adresses, et avec des précautions minutieuses, détaillées dans une lettre du i5 octobre. A la même date il suggère à Rey de solliciter de M. de Malesherbes, s'il a les ports francs, l'autorisation de lui faire parvenir les épreuves. Le 24 décembre, Rey écrit à Malesherbes^. Le i^'" février il annonce à Jean- Jacques que M. de Malesherbes a accepté la proposition. Dans une lettre du 6 mars Rousseau indique à Malesherbes comment les épreuves pourront lui parvenir de Paris à Montmorency, soit par la poste, soit par un messager de la rue Saint-Germain l'Auxerrois^. La question des ports réglée, restait celle de la régularité des envois, d'Amsterdam ou de Paris. Les lettres de Rousseau à Rey et de Rey à Rousseau précisent les dates sans grand intérêt de ces échanges. Notons seulement que la première épreuve est envoyée le 3 avril 1760, la deuxième le 7 avril, la première bonne feuille le 24 avril, avec l'épreuve D^. Rousseau et Rey eurent

1 La lettre est conservée à la Bibliothèque Nationale (Manuscrits. Collection Anisson, 22191, f° 299) : «J'ai deux grâces à vous demander et que je vous prie de vouloir m'accorder. . . La première est de me permettre de vous adresser les épreuves d'un nouvel ouvrage que je vais entreprendre dont l'auteur est M. Rousseau, citoyen de Genève ; voici ce qu'il me mande par la lettre du i5 Xbre iy5g, de Montmorency.... [Lettre publiée, conformément à l'extrait donné par Rey, dans Bosscha, p. 83].

Je mande par ce courrier à M. Rousseau que je vous en ai fait la demande et que je l'instruirai de la réponse dont je vous prie de m'honorer. . . »

2 Bosscha. pp. 83, 82, 86. — Œuvres, X. p. 226. — Lettres de Rey du 24 décembre 1759, i lévrier 1760, 16 juin (Lettre d'envoi d'épreuves à M. de Malesherbes.)

3 Bosscha et lettres de Rey, passim.

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de fréquents démêlés dont le prétexte furent les retards de rimpression. Rousseau accuse Rey fort aigrement de ne rien expédier, et Rey s'excuse ou insinue que Fauteur ne corrige pas régulièrement. Il semble bien d'ailleurs que ce fut Rey qui laissa traîner l'impression en longueur. Dès le 20 octobre lyôc), Rousseau prenait ses précautions. Il avertissait que son livre était attendu avec « quelque sorte d'impatience qu'une longue disette de romans doit naturellement augmenter. » Mais il y a sous presse plusieurs ouvrages analogues et « il est à croire que la curiosité sera éteinte » avant que Rey se soit mis en état de la contenter. Le 8 mai 1760, le 18 mai, le 28 mai, etc.. Rousseau affirme son exactitude, s'irrite des reproches de Rey et revient sur ses affirmations et ses craintes : a outre que la réputation de ce recueil commence à chanceler et qu'on n'en voudra plus s'il tarde à paraître, je sais qu'il doit paraître, durant l'hiver, des nouveautés capables d'absorber l'attention du public. » Rey se défend comme il peut, insinuant, le 10 mai, que Rousseau n'est pas très exact, sans peut-être qu'il y ait de sa faute, avouant à la même date, ou le 12 septembre, des retards dans le travail, se plaignant à nouveau, le 20 octobre, de retards d'épreuves dont la poste dut avoir sa part^

En même temps Rousseau s'irrite amèrement et constamment de l'incorrection des feuilles, des « fautes horribles » qu'on lui envoie. L'imprimeur n'est pas seul coupable. Son manuscrit parti, il expédie encore des changements, importants surtout pour la première partie, et qu'il faut repérer. Les erreurs sont dès lors

' Bosscha: pp. 81, 90, 92, 96, 97. — Lettres de Rey du 10 mai 1760, 26 mai, 12 septembre, 20 octobre.

si aisées et si fréquentes que Rey se plaint (i juin 1760) et que Rousseau en reconnaissant les inconvénients du système demande à Rey de se contenter des corrections faites sur les épreuves ^ Entre temps la correspondance réciproque fixe toutes sortes de menus détails d'impression. Rey demande, en mai 1769, des indications sur le format et le caractère; Jean-Jacques préférerait la forme in-8°. Rey s'inquiète de l'inégale importance des parties que Rousseau maintient comme inévitable. Le 28 février 1760, Rey envoie un échantillon du caractère. Le 6 mars, Rousseau, qui entre dans tous les détails, fait ses observations sur le caractère, le papier, le titre courant. La page de titre fut l'objet de nombreux remaniements. Déjà Rousseau avait profondément modifié le titre de la copie envoyée à Rey ^. La page corrigée est envoyée par l'imprimeur le 22 juin 1760. Le 29 juin, Rousseau demande des transformations, une page moins chargée, la répartition du titre en faux-titre et titre, ainsi qu'on les trouve dans l'impression définitive. Les lettres de Re}^ du 10 juillet, 28 juillet, 25 août et de Rousseau du 17 juillet se mettent définitivement d'accord^.

Rey, par souci de réclame, avait surtout insisté pour inscrire en page de titre la devise déjà célèbre de Jean- Jacques: « vitam impendere vero.» Rousseau proteste pour raisons personnelles et parce qu'il ne veut pas barioler son titre de français, d'italien et de latin. Rey,

1 Bosscha : pp. 91, 84, 95, 97, 87. Lettres de Rey du ["" juin 1760, 22 juin.

- Cf. Bosscha : p. j3. La différence essentielle est que le roman s'intitulait : Julie ou la Moderne Héloise.

^ Bosscha : pp. 77, 81, 86, 102, 104. — Lettres de Rey du 14 mai 1759, 28 février 1760, 22 juin, 10 juillet, 28 juillet, 25 août.

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tenace, fait graver une vignette pour encadrer cette formule qui lui tient au cœur, et il faut que Rousseau renouvelle ses protestations le 6 et le 24 juillet 1760^

La question des vignettes ne fut pas moins débattue. Le 7 avril 1760, Rey, qui possédait dans son fonds d'imprimeur un certain nombre d'assez jolies vignettes gravées, qu'il utilisera au besoin pour les éditions de Rousseau^, écrivait: «Je désirerais mettre des vignettes aux titres; voulez-vous m'en donner les sujets.» Le projet « ne rit pas trop » à Jean-Jacques qui demande du reste des épreuves. Rey insiste pour que son auteur « lui indique lui-même les sujets », mais Rousseau a changé d'avis; il ne veut plus de vignettes. Le cartouche qui a été gravé pour encadrer la devise pourra seulement et très commodément enfermer l'épigraphe de Pétrarque. Cartouche et épigraphe ne devront du reste figurer qu'au premier volume et au dernier^.

Pour les planches, Rousseau a songé à huit estampes*, puis à douze, qui seraient dessinées par Boucher, coûteraient une centaine de louis et dont les sujets sont tout écrits. Boucher a même donné son consentement. Mais Rey trouvait la dépense trop forte (lettres du i3 août 1759 et du 24 avril 1760.) Rousseau se décide à charger Goindet de surveiller l'exécution et la publication des

' Bosscha. pp. 89, io3, 106.

-' Par exemple les vignettes utilisées pour le nouveau tirage de 1761 (cf. infra p. 49) portent les dates de 1728 et lySy.

••C'est ainsi qu'ils sont utilisés dans l'édition de 1761 (i^'' tirage), — Bosscha: pp. 88, 100, 102, io5. — Lettres de Rey du 7 avril 1760, 24 avril, 3 mai.

* Sur ces projets d'estampes dont Rousseau discuta avec M'"« d'Houdetot et son frère M. de Lalive de Jully, voir Buffenoir, op. cit., pp. 189, 200, 2ig.

douze estampes qui furent dessinées par Gravelot. Il offrit sans doute à Rey de les joindre à son édition, mais Rey répondit (27 octobre 1760) qu'elles arriveraient trop tard — comme il advint — et elles furent publiées à part^

Le prospectus fut lancé par Rey dans les derniers mois de 1760. Nous n'en avons pas retrouvé d'exemplaire, mais il fut inséré dans la Bibliothèque des Sciences et des BeauX'Arts^: «M. Rey distribue le prospectus que voici : La Nouvelle-Héldise, ou Lettres de deux Amans, Habitans d'une petite ville au pied des Alpes^ recueillies et publiées par J.-J. Rousseau, 6 vol. grand in-douze, 1761, à Amsterdam^ chez Marc-Michel Rey, à 1. 7... 10 de Hollande. On ne se propose ici que d'annoncer ces Lettres. Le nom de M. Rousseau qui les a recueillies, et en quelque sorte adoptées, est plus que suffisant pour les recommander au public. Cependant comme bien des gens souhaiteront sans doute de savoir quel en est le sujet, on va tâcher de les satisfaire par un précis très succinct des principaux événements sur lesquels elles roulent...

[Analyse: pp. 5 12-514]

Ce précis peut suffire pour ceux qui veulent lire ce recueil dans le seul dessein de s'amuser. Quant à ceux qui y chercheront quelque chose de plus solide, on les avertit qu'ils y trouveront une foule de réflexions intéressantes amenées par les différentes situations des personnes qui écrivent ces Lettres. Ces personnes sont

' Avec des paginations qui pernfiettaient de les relier commodément. — Bosscha : pp. 77, 78. — Lettres de Rey du i 3 août i 759, 24 avril 1760, 27 octobre.

- Publié à La Haye, chez Pierre Gosse, in-12. Octobre-novembre-décembre (t. XIV, 2* partie), p. 5ii-5i5.

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Julie, Glaire, Saint-Preux, Mylord Edouard et M. de Wolmar. »

Tout cela n'était que discussions commodes et arrangements sans portée lointaine. Il y avait pour Rey des questions infiniment plus graves et dont dépendait le succès financier de son entreprise. Rey était libraire de Hollande, inconnu comme tel du gouvernement français et livré à toutes les entreprises des contrefacteurs. Il voulait vendre son édition assez cher, pour se payer de ports assez lourds. Il était donc assuré que Touvrage serait immédiatement contrefait et que les volumes imprimés en France se vendraient au détriment des siens. Il songea à une première combinaison : <(Je tire quatre mille exemplaires de Julie, j'en place deux mille à Paris pour toute la France où il ne me sera pas permis d'en envoyer ; je les y vends [au libraire] à 8 livres l'exemplaire, payables à six mois et à un an, à un nommé Robin au Palais.» (23 octobre 1760^). Il s'agissait alors d'obtenir l'entrée libre des ballots. Rousseau fit auprès de M. de Malesherbes des démarches (lettre de Rey du 3o novembre) ; il annonce le 26 décembre que l'entrée a été accordée à Robin. Rey avait d'abord promis de faire l'envoi le 12 décembre, mais il prévient que les balles ne sont parties que le 22 par eau, par la voie de la Zélande et de Bruxelles^. Il

' Rey avait sans doute déjà entretenu Rousseau de ses craintes. Dans tous les cas Rousseau en parla à Malesherbes qui donna, pendant que Rey se décidait tout seul, le conseil de substituer pour la moitié de l'édition un libraire français (Rousseau. Œuvres, X, p. 239.)

- L'édition Hachette donne (X, 235) une lettre datée de 1760 où Rousseau indique qu'il n'a plus reçu de nouvelles de son libraire depuis la dernière feuille et qu'il croit son envoi en route. Nous avons omis de relever à Neuchâtel la dernière lettre où Rey annonce l'arrivée d'épreuves, mais il y a une lettre de lui du 20 octobre où il se plaint de n'avoir pas

avait d'abord espéré qu'elles arriveraient à Paris vers le milieu de décembre ^. Les difficultés de la navigation d'hiver furent cause que le 3i décembre le «navire » n'était pas encore à Bruxelles. L'arrivée devait avoir lieu à Paris le q janvier. Elle est faite en tous cas le 17^. Mais les exemplaires ne furent pas immédiatement mis en vente.

Rey, en effet, n'avait pas conjuré le péril pour avoir vendu ses deux mille exemplaires à Robin. L'imprimerie au dix-huitième siècle était une entreprise si semée de périls et d'embûches qu'on s'étonne de voir malgré tout les livres s'éditer avec quelque aisance. Les risques que Rey ne courait plus, c'est Robin qui les affrontait, et si Robin ne vendait pas, c'est Rey qui n'était pas payé. Dès la mise en vente, et même avant, si quelque exemplaire s'égarait, c'était le champ libre ouvert aux contrefacteurs. Il s'agissait donc pour Rey et pour Robin d'obtenir de M. de Malesherbes une sorte de privilège, l'interdiction de toute réimpression du roman en dehors des deux mille exemplaires envoyés à Paris. Déjà en août 1761, Rey avait soupçonné qu'une édition parisienne de Julie se préparait, et il avait écrit à Rousseau pour lui demander de s'y opposer. Rousseau répondit sèchement qu'il n'était question de rien ; mais le péril n'était que différé. C'était de M. de Ma-

reçu les épreuves corrigées par Rousseau. La lettre doit donc être datée fin octobre ou commencement novembre. Dans tous les cas elle est antérieure au 24 novembre, ou plutôt à l'arrivée à Paris d'une lettre du 24 où Rey annonce l'expédition de l'ouvrage.

1 C'est ce qu'espère aussi Rousseau dans une lettre à Lenieps du 1 1 décembre 1760 (X, p. 244,)

2 Lettres de Rey du 2 3 octobre 1760, 3o novembre, 26 décembre, sans date, 24 novembre, 3i décembre, 9 janvier 1761, 17 janvier.

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lesherbes que dépendait toute Taffaire. Rey ne ménage ni les sollicitations ni les voyages. Il vint à Paris en décembre 1760 (où il vit même Rousseau à Montmorency), et en janvier 1761^ Il n'obtint qu'un demisuccès.

Pour Malesherbes, Rousseau avait vendu son manuscrit à un libraire de Hollande. Il n'avait plus à s'occuper des conditions de la mise en vente. C'était au libraire à calculer ses droits et ses intérêts. Or rien ne pouvait interdire aux libraires français de réimprimer à leur guise un ouvrage édité à l'étranger; toutes contrefaçons étaient légitimes. Dans tous les cas elles étaient possibles avant même l'arrivée à Paris des ballots pour Robin. Malesherbes avait reçu de Rey, en novembre 1760, un volume, puis six exemplaires qu'il n'avait pas gardés pour lui. Rey s'en inquiète et s'en plaint, en constatant le 3i décembre que de ces six exemplaires trois courent de mains en mains. Le chevalier de Lorenzi écrit lui aussi qu'il y a deux exemplaires «qui trottent de l'un à l'autre». Rey d'ailleurs a luimême commis des imprudences, puisque dès le commencement de décembre il a prêté Julie à Dangirard, un correspondant de Rousseau. Aussi écrit-il lettres inquiètes sur lettres pressantes. Malesherbes refuse de recevoir en présent les trois exemplaires du roman et les paye. Il refuse d'interdire la contrefaçon. Il ne reste donc plus qu'à canaliser cette contrefaçon en sauvant Robin et l'argent de Rey. On demandera à Malesherbes de donner à Robin le droit exclusif de réim-

^ Bosscha : pp. 117. m. Lettres de Rey du 20 décembre 1760 et 9 janvier 176 1.

primer la Nouvelle- Héloise. Malesherbes résiste, puis finit par donner son consentement à une combinaison qui profitera aux intérêts de Rousseau. Robin imprimera une nouvelle édition autorisée, mais il versera à Rousseau un présent de cent pistoles. L'impression est commencée malgré Rousseau et sans d'ailleurs que Rey soit averti. Jean-Jacques, avec une très belle et très scrupuleuse honnêteté, poussant bien plus loin que Malesherbes le souci des engagements tacites qu'il croyait avoir pris envers Rey\ dut accepter ce qui s'était fait ((à son insu». Il réclama du moins le consentement de Rey. Rey donna ce qu'il ne pouvait contester puisque Malesherbes ordonnait et que l'édition était sous presse^. Du moins Rousseau voulut-il partager avec Rey ses cent pistoles. Rey refusa. Rousseau, comme compensation, lui céda pour mille francs le manuscrit du Contrat social dont il aurait pu, dit-il, tirer deux mille francs. Cette édition de Paris ainsi imprimée avant l'arrivée des ballots de Rey dut même, par ordre de Malesherbes, et dans l'intérêt de Robin qui n'aurait pu écouler un texte altéré, être vendue toute entière avant de commencer le débit de l'édition d'Amsterdam : « Robin, écrit de Lorenzi, le 28 janvier 1761, ne veut pour or ni pour argent livrer d'autres exem-

1 Voir le très intéressant échange de lettres entre J. J. Rousseau et Malesherbes : Œuvres^ X, p. 237; Streckeisen-Moultou : J. J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis, Paris, i865. Lettres du 29 octobre et du i3 novembre 1760, t, II, pp. 401-406.

- On voit donc ce que vaut la phrase de Rousseau du 28 janvier 1761 (cf. également Confession, VIII, p. 367, ou lettre à Malesherbes du 10 février 1761, X, p. 25i): «cette seconde édition se faisant par votre ordre et du consentement de Rey. » (Voir la lettre de Rey du 26 février 1761 : «J'ai donné les mains à la réimpression de Julie parce que je ne pouvais pas l'empêcher.»)

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plaires que de l'édition de Paris.» Coindet avait reçu pour Rousseau douze exemplaires de l'édition d'Amsterdam. Six avaient été distribués. Robin proteste auprès de Malesherbes qui en écrivit à Jean-Jacques et Jean-Jacques promit que Coindet « ferait tous ses efforts pour les retirer.» L'édition complète d'Amsterdam ne commença à se débiter qu'au début de février ijGi ^

Il fut également question, et tout de suite, de nouvelles éditions autorisées, revues par Rousseau et qui auraient sérieusement menacé les bénéfices de Robin. C'est ainsi que Robin, le 21 février, écrit à Rey pour protester violemment contre le bruit d'une troisième édition avec figures, moins coûteuse, que Malesherbes aurait autorisée et à laquelle Rousseau aurait quelque part. Rey, le 2 mars, transmet à Rousseau les protestations de Robin avec les siennes. Rousseau, en effet, avait été pressenti par Coindet et Malesherbes. Mais il voulait avant de consentir laisser à Robin le temps de débiter l'édition de Paris et ses deux mille exemplaires de Hollande. Il voulait aussi, puisqu'il s'agirait d'une édition officiellement autorisée, s'entendre avec Malesherbes sur les suppressions de l'édition de Paris, sur les raisons données pour les justifier, sur les accom-

^ Le 3 février Le Roy écrit bien à Hennin qu'il vient d'achever la lecture du roman. (Cf. G. Maugras: Querelles de philosophes, Voltaire et J. J. Rousseau, Paris, Calmann-Lévy, 1886, in-S", p. 128), mais il n'indique pas s'il s'agit de la contrefaçon. A la même date du 3 février, La Condamine (lettre de Neuchâtel) écrit à Jean-Jacques qu'il diffère d'ac" quérir son roman pour avoir le texte authentique. Rousseau dit (IX, p. 2) «au début du Carnaval». Le Carnaval de 1761 se place du i au 3 février.

Bosscha : pp. 117, iii. — Rousseau: Œuvres: X, pp. 241, 246; VIII, p. 367. — Lettres de Rey du 3i décembre 1760, 6 mars 1761, 25 février, sans date. — Lettres de Dangirard du 22 février 1761 et Lorenzi, 28 janvier.

modements et retouches qu'on pourrait trouvera En avril 1761, il renonce à s'occuper de ce projet d'une édition française. Le livre restera tel qu'il est^.

Rousseau avait été intégralement payé. En mars 1 789^ Rey promettait de verser les quatre-vingt dix louis dans le courant de l'année. Mais le i^'" juin, l'auteur n'avait encore rien reçu. Le 1 1 juin Rey explique qu'il s'est arrangé avec M. de Saintvenant de Rouen qui se chargera de payer à Rousseau quatre cents livres en mai, autant en juillet, septembre, novembre et cinq cent soixante en décembre pour parfaire les deux mille cent soixante livres représentant les quatre-vingt-dix louis neufs. Le 21 juin Rousseau a reçu le premier paiement. Le 6 août rien de nouveau. Il propose à Rey si ses affaires sont embarrassées de résilier le traité. Mais le deuxième paiement est arrivé le 2 septembre, le troisième le 7 octobre, le quatrième le i5 décembre et le dernier le 18 janvier 1760^.

Conformément à la promesse faite, Robin annonçait à Rousseau, le 3o novembre 1760, qu'il y aurait dans les balles de Rey soixante exemplaires pour lui. Sans compter M"^^ de Luxembourg, M'^^ d'Houdetot et les intimes qui ont lu les copies, Duclos a vu le roman sur les bonnes feuilles que lui envoie Rousseau *.

1 Voir la lettre sans date à Coindet (X, 295). Elle est très mal classée entre deux lettres du 23 décembre 1761. Elle doit se placer avant la lettre 265 d'avril 176 1 ,

2 Rousseau : Œuvres, X, p. 356, 249. — Lettres de Robin (à la Bibliothèque de Neuchâtel) du 12 mars 1761, de Rey du 2 mars.

3 Bosscha : pp. 75, 77, 78, 79, 82, 84. — Lettres de Rey de mars 1759 (postérieure au 14), i i juin.

♦Ajoutons une lettre à M. (Duclos?) où Rousseau indique qu'il enverra la préface « imprimée» et « déjà cousue à la première partie» si son correspondant le désire.

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