C. Conclusion
Quelques conclusions très générales s'indiquent à côté des conclusions critiques. Elles intéressent et la philologie et la psychologie de Rousseau. La Nouvelle Héloise fut, et de beaucoup, le plus grand succès littéraire du dix-huitième siècle. Elle eut plus de cinquante éditions et contrefaçons avant 1800, une au moins, la
' Ici le texte de Rey modifie « en gémissant . »
première, tirée à quatre mille exemplaires et peut-être plus, alorsqu'aucun roman, de 1760 à la Révolution, ne semble avoir dépassé trois ou quatre éditions avouées^. Son action sur les âmes françaises fut prodigieuse^. Au cours du dix-neuvième siècle, elle fut incessamment rééditée et relue. Ce roman, Rousseau l'a revu, corrigé avec un soin tendre et une obstination durable. Des éditeurs sont venus qui ont fait quelque effort pour rimprimer correctement et qui en connaissaient les manuscrits. Pourtant il nous faut encore le lire dans des éditions qui sont ou médiocres ou très mauvaises. Certes le sens du livre n'en souffre pas essentiellement et les âmes ardentes de Julie et de Saint-Preux n'en sont pas défigurées. Mais ce sont tout au moins le philologue qui étudie la langue de Rousseau, le lettré pieux désireux de le connaître exactement qui n'ont entre leurs mains que des ressources incertaines. C'est enfin tout lecteur cultivé qui garde la crainte instinctive d'être infidèle à Rousseau et de n'avoir d'une œuvre d'art qu'une copie altérée parfois, ou retouchée au hasard.
L'étude des manuscrits de Rousseau suffirait amplement à nous convaincre du soin minutieux qu'il met à se corriger. Mais son obstination patiente, non pas immédiate et continue comme celle de Flaubert, échelonnée au contraire parfois sur onze ou douze années, révèle des scrupules de styliste presque maladifs. Les
' Paul et Virginie n'est qu'une «pastorale. «
- Cf. notre ouvrage : Le sentiment de la nature en France de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, Paris, Hachette, 1907, et notre article de la Revue du Mois (1909 10 mai) : Les admirateurs inconnus de la Xoiivelle Héloise.
étapes de ces corrections s'ajoutent indéfiniment les unes aux autres : remaniements des phrases dans sespromenades de Montmorency, le soir, la nuit. Pour le moins premier brouillon surchargé de ratures innombrables, deuxième brouillon, copie pour l'édition modifiée, copie Luxembourg également et différemment modifiée, corrections du deuxième brouillon, envoi d'additions ou corrections à Rey, corrections sur les épreuves, corrections de style dans Terrata, autres corrections pour l'édition de 1763, exemplaires de 17(54 et 1769 corrigés et annotés. Quand on étudie ces corrections, qu'on retrouve les mêmes variantes qui oscillent à quatre reprises entre deux textes, les mêmes notes abandonnées et reprises, on doit songer une fois de plus que Rousseau fut un nerveux et un malade et que la tendance à l'idée fixe, parfaitement d'accord avec l'indécision, se retrouve parfois dans ses tâches d'auteur xomme dans les actes de sa vie.
Ainsi se confirme aussi ce que nous avons dit ailleurs du style « sentimental » et non pittoresque de Rousseau. Quand il compose Jean-Jacques est un auditif et non un visuel. Lorsqu'on écrit, comme Chateaubriand, pour ressusciter par les mots sans couleur et sans forme les visions éclatantes et harmonieuses, on peut se corriger sans cesse et sans cesse trouver une plus sûre correspondance entre ses images et son style. Mais il n'est généralement pas de retour possible. La phrase plusfidèle à l'image s'impose sans conteste et pour toujours sur celle moins précise et moins vivante. Au contraire l'harmonie musicale d'une phrase est chose infiniment mystérieuse et mouvante. Elle n'est pas la même pour un Genevois du dix-huitième siècle qui
tend à prononcer les consonnes tinales, et pour un contemporain de M"^*' de Staël qui tend à les effacer. Elle se transforme même peut-être pour un Rousseau mondain et bien portant et pour un Rousseau solitaire et malade. De là ces corrections, ces hésitations, ces retours dont aucune raison impersonnelle ne saurait souvent rendre bien compte. Pourtant si le détail d'un pareil style échappe en partie à une anal3^se méthodique, si les scrupules ne se justifient pas toujours pour d'autres que pour Fécrivain, c'est cette poursuite assidue des cadences subtiles et des harmonies fuyantes des mots qui seule fonde solidement la valeur musicale de la phrase. Les usages changent ; nous n'avons exactement les oreilles ni de Rousseau, ni de ses contemporains, et pourtant les phrases vibrent toujours dans les lettres de Julie et de Saint-Preux.