NOTICE PRÉLIMINAIRE
L'édition princeps de la Satyre Ménîppée {\5gC) et la copie à la main de iSgS. — Doutes et complications sur l'histoire et la bibliographie du pamphlet. — M. Auguste Bernard les met en relief (1842), mais se trompe sur plusieurs points — Riposte de M. Ch. Labille. — M. Sainte-Beuve intervient d'office dans le débat (1846). — Me'prise de MM. Labitte et Bernard au sujet du manuscrit inédit de iSgS. — Erreur de Vigneul- Marville et de Constant Leber, épousée par M. Sainte-Beuve. — Le texte primitif du Catholicon, œuvre de Pierre Le Roy : Ex tenebris lux.
N donnant une édition nouvelle de la Satyre Ménippée, conforme à l'édition princeps de 1594% nous avons dit qu'il existait, à notre connaissance, un premier texte inédit^ antérieur kce premier texte imprimé, et qui n'est autre
I. Nouvelle Bibliothèque classique des Éditions Jouaust. Librairie des Bibliophiles, 1876.
qu'un exemplaire survivant des Copies à la main de i5g2>. Nous avons donné la description de ce manuscrit, et nous avons promis de le publier dans le Cabinet du Bibliophile, Il est temps de dégager notre parole et de satisfaire les curieux que cette promesse a pu allécher.
Deux points sont hors de discussion, en ce qui concerne la Satyre Ménippée : c'est d'abord la grande importance qu'elle eut, comme machine de guerre, pour achever d'abattre la Ligue; puis l'immense succès qu'elle a obtenu auprès des doctes comme œuvre littéraire, comme monument de notre langue, prenant rang entre Rabelais et les Provinciales. La Ménippée se présente dans notre histoire avec cette double auréole : Duplex libelli dos est.
Pour tout le resre, pour les détails de son histoire ou de sa bibliographie, incertitudes, obscurités, complications, se sont accumulées comme à plaisir. Cela n'a rien d'étonnant quand il s'agit d'un pamphlet politique et d'une œuvre anonyme, collective et composite. Ce qui est plus surprenant, c'est qu'il n'y ait jamais eu aucun aveu de paternité, c'est qu'aucun des auteurs n'ait trahi son secret, alors même qu'il y aurait eu quelque
honneur et même quelque avantage à le faire. Sans la mention succincte de certains témoins, tels que d'Aubigné, Le Grain, Cheverny; sans le passage un peu circonstancié que de Thou lui a consacré, que saurait-on de la Ménippée, de son point de départ, des conditions dans lesquelles elle vit le jour?
Un moment devait venir où les données plus ou moins vagues, plus ou moins incomplètes du passé, ne suffiraient pourtant plus; où la critique moderne, ne se contentant plus d'une simple annotation du texte, voudrait essayer d'éclaircir l'histoire même de ce texte.
C'est ce que tenta, en 1841, M. Charles Labitte, Fauteur de la Démocratie che:^ les prédicateurs de la Ligue^ lorsqu'il donna une nouvelle édition de la Satyre Ménippée. Il en résulta une polémique mémorable, mais oubliée, qu'il nous faut rappeler ici.
Un laborieux érudit, M. Auguste Bernard, venait justement de publier pour la première fois les Procès-verbaux des États généraux de iSgS. Cette publication, faite par lui co« amore, le prédisposait à la sévérité. Ayant pris fait et cause pour les États de la Ligue, il gardait rancu ne à la Ménippée de leur déconvenue. Victrix causa diis... Avec une tendance de son esprit qui (il l'avouait lui-même) ressemblait
quelque peu à du dépit, M. Bernard saisit l'occasion et se donna carrière. Dans un article de revue, qui était et fut trouvé « fort rude », il se plut donc à mettre en lumière les objections que l'on avait jusqu'alors laissées dans l'ombre, à faire ressortir les contradictions que M. Ch. Labitte avait laissé subsister dans son essai'.
Prenant à partie la Ménippée elle-même, il lui reprocha d'emblée de ne pas présenter une critique valable des États généraux, de n'être qu'un pamphlet sans ordre, sans exactitude, sans conscience, qui avait profité abusivement de l'ignorance où l'on était demeuré des véritables agissements de l'Assemblée de la Ligue. On la dirait, suivant lui, écrite en dehors même de toute connaissance des événements. Ainsi, comment s'expliquer qu'elle fasse ouvrir les États le lo février iSgS, jour 011 il n'y eut pas même de séance, et introduise dans l'assemblée des personnages qui à aucun titre n'y figurèrent-? Toutes les
1. Revue de la Province ei de Paris, t. III, p. 388 (3o sept. 1842).
2. On voit dans le Journal de l'Estoile que les Estats avaient été d'abord assignés au 20 décembre , et que, le 27 novembre, on les avoit ainsi criés dans Paris; puis, le 18 décembre, ils se trouvent rei7ii s au 17 janvier, ce qui fit murmurer le peuple et les prédicateurs. Enfin, le 18 janvier, les Estats sont encore « remis et recriés à Paris à huitaine » , et, le « lundi 25,
époques se trouvent mêlées. On peut d'abord croire qu'on assiste à la séance d'ouverture, mais on s'aperçoit bientôt qu'on a marché sans sortir de la salle, et qu'il s'est écoulé plus d'un an entre le premier et le dernier discours, et cela sans transition aucune*.
Ce défaut d'unité, ajoute M. Bernard, a frappé tout le monde, et vainement s'est-on efforcé d'en jeter la faute sur les anciens éditeurs et sur leurs nombreuses interpolations, mais sans que personne ait pu produire l'édition princeps, qui aurait acquis à la Ménippée une réputation incontestée. Bien plus, ces additions, au lieu d'être repoussées, jouissent, au contraire, de la plus grande faveur, et la harangue de d'Aubray, par exemple, harangue qui n'a pu être écrite qu'en 1394, est exaltée comme un chef-d'œuvre. Ce n'est pas que M. Bernard en discute le mérite littéraire, mais il en censure l'argumentation et le ca-
l'ouverture qui se devoit faire ce jour est encore remise au lendemain ». C'est peut-être per ironiam, et pour ajouter encore un ajournement à tous ces ajournements successifs, que le Catholicon indique la convocation des Estats au 10 février.
I. Il est digne de remarque que M. Bernard a eu un auxiliaire dans son antipode, M. Capefigue, lequel reproche aussi à \dL Ménippée d'avoir a défiguré tous les jugements portés sur la Ligue; de ne donner des Etats qu'une peinture faussement ridicule». [La Ligne et Henri IV, chap. VII.) — Les extrêmes se touchent.
ractère; il tro^jve qu'elle jure avec l'ensemble par son sérieux, en même temps qu'elle est hors de proportion avec le reste du livre ^
Passant à la question de date, — de laquelle dépend le plus ou le moins d'actualité militante et de portée politique de la Ménippée, son influence sur les événements du jour, — M. Bernard soutient que les faits sont loin de donner raison à l'opinion reçue. Selon lui, il reste acquis que le pamphlet ne parut «que lorsque le parti de la Ligue se fut désorganisé, après avoir obtenu satisfaction du roi, peutêtre même lorsque Henri IV fut maître de Paris ». — « Ce qu'il y a de certain, remarque-t-il, c'est qu'on n'en connaît aucun exemplaire imprimé qui ne fasse mention de faits accomplis au commencement de 1594.
« Il est vrai, ajoute-t-il, qu'il courut, un peu avant cette époque, des copies manuscrites d'un pamphlet contre les États; mais elles diffèrent tellement de l'ouvrage connu et admiré sous le nom de Satyre Ménippée^ qu'il n'est pas permis de les confondre -. La
1. L'ancien possesseur d'un exemplaire conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal avait déjà fait cette observation : Optima^ quamvis longissima ^ dit une note de sa main.
2. La présente publication va montrer combien, au contraire, les deux versions se ressemblent, l'une n'étant, à vrai dire, que l'amplification de l'autre.
Bibliothèque royale possède un de ces manuscrits primitifs, qui peut remonter à la fin de 1 593 : c'est le n° 8933-2 de Béthune ; il est intitulé : Abbregéet FAme des Estais, etc., etc. Un des anciens de'tenteurs de ce manuscrit (peut-être Be'thune) a e'crit sur la dernière garde : « Cet exemplaire est le plus fidèle; les (( imprimés sont pleins d'additions ineptes. » Je ne partage certes pas cette opinion; cependant il est certain que ce manuscrit a beaucoup plus d'unité que l'ouvrage imprimé; d'ailleurs, son étendue infiniment plus restreinte lui donne peut-être plus de prise comme pamphlet. En outre, réduite à cette dimension, il n'est plus nécessaire, comme on l'a fait, de supposer la Ménippée écrite par plusieurs rédacteurs, car ce serait singulièrement rabaisser le mérite de chacun d'eux. Il n'est plus exorbitant de l'attribuer à un seul...^ »
En insistant sur cette attribution faite à plusieurs auteurs de mérite, M. Bernard soutenait qu'elle n'est rien moins qu'établie : car la collaboration d'aucun d'eux n'avait pu être prouvée, et il était extraordinaire qu'un tel nombre de personnes, qui ont continué a
I. Nous ne connaissions pas encore ce travail^ de M. Aug. Bernard quand nous avons publié notre édition en 1876, et notre opinion était faite avant de savoir qu'il avait connu le manuscrit inédit dont il est ici question.
écrire plusieurs années encore après la soumission de Paris, eussent gardé un secret impénétrable sur une circonstance en ellemême peu importante après l'avènement de Henri IV, et qui pouvait même être avantageuse à quelques-unes d'entre elles, dans l'état de dénûment où elles se trouvèrent. ce Comment Passerat, par exemple, qui se plaignait si amèrement de l'ingratitude du roi, qu'il avait, disait-il, si longtemps servi, et qui le laissait mourir de faim dans sa vieillesse; commuent Passerat ne rappelle-t-il nulle part ce titre à la reconnaissance de Henri IV? » Et M. Bernard de se répondre à lui-même : a C'est qu'il n'était pour rien dans la confection de ce livre, qu'aucun auteur n'a eu le courage de le revendiquer, parce qu'en défi.^ nitive il est plein de grossièretés que l'état des mœurs n'autorisait pas*. » Et de triompher
I. « L'état des mœurs », en i5g3! Décidément, M. Bernard, qui n'était pas exempt d-'un preu du vieux levain de la Ligue, ne pouvait prendre son parti de la Ménippée ; il avait une dent contre elle, et cela lui trouble le jugement. — Bornons-nous ici à lui opposer ce qu'écrivait l'éditeur de 1824, Charles Nodier : ce S^il est un livre où brille de tout son éclat l'esprit et le caractère français, un livre empreint de cette gaieté satirique, de cette charmante urbanité qui est le sceau de notre génie national, c'est la Satyre Ménippée. » Pour la goûter, il fallait évidemment n'avoir rien de commun avec la faction démagogique et cléricale ultramontaine du Catholicon hispanico-lorrain. La Mé-
de ce que « un petit livret de quelques feuilles, sans aucun ordre ni suite, ve'ritable salmigondis, qu'annonce, du reste, le triple titre du livre », a été envisagé comme eût pu l'être un travail immense qui aurait nécessité les élucubrations réunies de plusieurs grands génies inconnus!
Donc, soit sur \a paternité rédleouputâûve, soit sur la parturition, tout est incertain. Ce dernier point, si essentiel à éclaircir (car une différence de quelques mois, de quelques jours, change le caractère d'un pamphlet, en lui ôtant son actualité, son action immédiate), ce point capital n'est pas éclairci. Si la Ménippée n'a paru, comme il faut bien le reconnaître \ qu'après le sacre de Henri IV, c^'est-à-dire en mars ou avril i5q4, on ne saurait dire qu'elle a exercé une grande influence sur les actes de la Ligue, qui n'opposait plus au roi qu'une force d'inertie. C'est
nippée est écrite « pour l'esbattement » des hommes du parti national (qui était alors le parti royaliste), « et non aultres ».
I. M. Ch. Labitte avait dit qu'il « serait impossible de déterminer exactement la date réelle de la rédaction et de la publication » 5 il avait rappelé que, selon les uns, « il en circulait des copies à Paris dès l'ouverture de la Conférence de Suresnes » ; que, selon les autres , M il n^y eut point de copies à l'avance , et que l'édition princeps se fit seulement à Tours après le sacre du roi ». (Notice sur les auteurs de la Ménippée,
p. XXV.)
comme si un historien s'avisait d'attribuer au chant de la Parisienne , composé le i^"" août i83o, après la victoire, une influence sur les trois journées de combat des 27, 28 et 29 juillet 1
Tels sont les arguments que le grand adversaire de la Satyre Ménippée mit en avant contre ses partisans, et nommément contre l'éditeur de 1841, en se plaçant sur le terrain historique et politique.
On comprend que cette verte attaque ait piqué au vif le jeune et savant éditeur, qui se voyait ainsi mis en cause, et qu'elle n'ait pas non plus laissé indiff"érents ses amis et les admirateurs du « roi des pamphlets ». •
M. Ch. Labitte, ayant une réplique à faire, presque une revanche à prendre^ se chargea de rendre compte, à son tour, de la publication de M. Aug. Bernard, des États généraux de 1593*. Il ne s'étonna pas de rencontrer un adversaire de la Satyre Ménippée dans l'éditeur habile qui avait pris le parti